Avouez, qui a fait une descente d'organes en recevant la notification d'un nouveau chapitre ?

Blague à part, je suis absolument désolée de cette longue absence que je vais résumer en un mot qui évitera de longs discours : dépression. Je pense remonter la pente doucement mais sûrement, mais en attendant, je retrouve l'inspiration et on va dire que c'est bon signe !

Je vais prendre le temps de répondre aussi à tous vos messages


Un échec. Des échecs si elle devait croire l'inconnu en costume de chauve-souris qui volette parfois dans son salon.

Échec professionnel, échec sentimental…

Harleen avait passé la nuit à fixer le plafond, replaçant dans sa tête les pièces d'un puzzle pourtant évident : elle avait senti ce lien entre Batman et le Joker bien avant l'aveu. Elle l'avait senti avant même le nouvel an.

Dans le hall de l'hôpital psychiatrique, le docteur Quinzel s'arrêta un instant, réticente à avancer : le bruit des marteaux et des scies s'entendait toujours, logorrhée d'architecture qui accentuait sa migraine. Des efforts vains, songea-t-elle, puisque les pierres autour restaient immobiles, insensibles aux efforts de ce langage pour les rénover et les moderniser.

À travers une fenêtre sur sa droite, Harleen apercevait le ciel blanc immense : le soleil n'avait brillé qu'une seule journée et la neige menaçait à nouveau. Un temps idéal pour Victor…

Sans retirer mon manteau, la psychiatre se résigna à se diriger vers la morgue. Comme d'habitude, entra dans l'ascenseur avec un grand sentiment de solitude : il n'y avait aucune activité dans cette partie du bâtiment et seulement deux gardes surveillaient l'entrée. C'était suffisant pour un seul détenu, mais pas pour Mr. Freeze s'il retrouvait son équipement.

Depuis son coin aménagé dans le laboratoire, Victor Fries reconnut le tintement annonçant l'arrivée de son médecin, peut-être le dernier à le voir encore comme un être humain.

Quant aux autres docteurs, ils n'arrivaient tout simplement pas à croire en sa condition : chaque fois qu'ils prenaient sa température, utilisaient le stéthoscope, prélevaient — ou essayaient — du sang, ils secouaient la tête, refusant d'accepter le cas auquel ils étaient confrontés.

Et si la psychiatre l'écoutait avec indulgence sans froncer les sourcils, les autres médecins, à chaque visite, préféraient le conforter dans l'idée qu'il était devenu un monstre.

Restait à savoir quelle situation Victor préférait…

En fait, ce sentiment d'effroi qu'il pouvait inspirer était à la fois déconcertant et revalorisant : il n'était plus le trop vieux Victor Fries, le scientifique trop tranquille, le mouton face aux loups… Les gens le redouteraient comme ils redoutaient les hivers rudes.

C'était nouveau, c'était…

Mais Nora ? Aurait-elle aussi peur de lui si elle venait à se réveiller ? Cette question le hantait, diluant tout sentiment de puissance. Un point faible dans la structure solide qu'il était devenu.

Le silence inhabituel qui suivit l'arrivée du docteur obligea Victor à relever la tête.

C'était étrange : au lieu du sourire cordial de la psychiatre, un air absent alourdissait ses traits, ses gestes. Elle lui faisait presque penser à un pantin abandonné par le marionnettiste qui la maintenait debout.

Toujours enroulée dans son manteau, Harleen prit place sur la chaise en métal, regrettant cette matière si glacée, et disposa son calepin sur ses genoux pour commencer leur séance.

« Bonjour, Victor. Comment vous sentez-vous aujourd'hui ?

— Fatigué, docteur.

— Vous n'êtes pas sorti depuis un moment, mais l'exercice vous ferait peut-être du bien ? Voulez-vous que je demande une autorisation pour vous laisser sortir une heure et marcher dans les jardins ? Du moins, tant que les températures sont encore négatives ? » Proposa la psychiatre, mais Fries ne répondit pas. « Avez-vous envie de me parler de quelque chose en particulier aujourd'hui ? » Pas de réaction. Autant qu'elle lance des pistes, ou elle passerait la prochaine heure à frisonner ici sans rien noter. « Lors de notre dernière séance, nous avons évoqué le futur… »

La psychiatre retourna une page de son calepin et lut les dernières lignes griffonnées : son patient avait fait preuve de lucidité en comprenant qu'il resterait à Arkham — Harleen ne l'avait pas écrit, mais elle se souvenait qu'il avait évoqué Sharp et son refus de laisser partir un meurtrier —, et bien sûr, l'espoir ardent que Nora se réveille un jour.

Un doute se mit à la hanter : si le Pingouin tentait de soudoyer le directeur Sharp, est-ce que ce dernier céderait ? Son projet d'asile titanesque aurait bien besoin d'une aide financière supplémentaire…

Bien sûr que ça n'arriverait pas ! La famille Cobblepot est rivale de celle de Sharp !

Ce n'était pourtant pas le moment de penser à ça. Elle devait se concentrer sur Fries.

Harleen suggéra soudain :

« … Et si nous évoquions votre passé, aujourd'hui ? Votre passé professionnel ? »

La — presque — perte de Nora constituait une blessure lancinante et tenace, une douleur de chagrin, mais celle de la trahison de Ferris Boyle était différente : elle tenait de la colère.

La psychiatre s'était montrée prudente en attendant un peu avant d'aborder ce sujet, et en apercevant les épaules froides de Fries se raidir, elle n'osa pas imaginer la réaction qu'il aurait eu si elle l'avait interrogé sur cette trahison avant d'obtenir sa confiance.

« Victor, est-ce que vous associez votre carrière au sein de Goth Corp à une réussite ? Avez-vous ressenti de la fierté durant votre parcours ?

— J'ai ressenti ce que n'importe quel scientifique ressent quand son travail est apprécié à sa juste valeur. » Il desserrait enfin les dents. « Boyle m'appelait le génie de son entreprise. Ce serait mentir de dire que je n'étais pas flatté, mais cela ne m'a jamais rendu vaniteux. »

Amenant doucement le sujet de la trahison, Harleen lui posa encore quelques questions sur ses relations avec ses autres collègues. Victor ignorait toujours que l'un d'eux avait essayé d'avoir une liaison avec Nora, alors il dressait des portraits simples : ni amis, ni ennemis, juste des collègues.

« Vous n'aviez donc personne vers qui vous tournez quand vous vous êtes senti piégé par votre patron… Est-ce que, selon vous, cette proposition illégale était une sorte de traitement de faveur ? Laissez-moi m'expliquer : quand on y pense, vous auriez pu dénoncer Boyle pour ses activités, mais il semblait vous faire suffisamment confiance pour garder le silence. Est-ce que vous l'imaginez proposer ce partenariat à un autre collègue ?

— Ce n'était pas une confiance innocente, docteur : Boyle savait que j'aurais fait n'importe quoi pour Nora et il m'a piégé.

— Et l'avis que Nora pourrait avoir ne vous a jamais fait fléchir ? »

Sa question posa un doute. Victor serra ses mains l'une contre l'autre et son air sévère se troubla.

« Je ne suis pas impulsif, docteur, pas dans le sens colérique en tout cas, mais… si je réagis bien au stress professionnel, je ne suis plus le même quand il s'agit d'un stress émotionnel…

— Vous êtes du genre à ignorer les limitations de vitesse quand vous recevez un appel de l'hôpital et que vous devez vous y rendre. » Compléta Harleen avec un sourire compréhensif, et si son patient ne le lui rendit pas, il hocha la tête pour confirmer. « Et maintenant que vous savez que ce projet criminel n'a pas pu vous aider ? Ressentez-vous du regret ?

— Non. »

La psychiatre ignorait si c'était la colère qui l'avait fait répondre si vite ou… autre chose.

« Vous recommenceriez ?

— Sans hésiter.

Harleen haussa les sourcils et Victor s'expliqua :

« À condition que je puisse me débarrasser de Boyle avant qu'il ne tente de le faire. Vous voyez, en plus de m'avoir retiré mon humanité, Boyle m'a également amputé de ma candeur, de mon insouciance, de mon indulgence. Je ne commettrai pas deux fois la même erreur et ce projet resterait une opportunité pour réunir les fonds médicaux suffisants. »

Incapable de noter quoique ce soit, la psychiatre le fixait, déçue de cette réponse : elle avait creusé ce sujet par curiosité, attendant des scrupules qui auraient prouvé que Batman avait tort.

Au lieu de ça, elle s'engonçait dans une froideur qu'elle avait sous-estimé.

« Je voulais me concentrer sur Nora lors de nos séances, docteur, pour me raccrocher à un point familier. Un point rassurant. Nora reste plus importante que n'importe qui à mes yeux, mais aujourd'hui, je me rends compte que ce n'est plus une question de balance : je ne ressens plus que de l'indifférence pour le reste du monde. Elle seule compte encore. »

Peut-être que cela venait de la trahison de Boyle. Peut-être que cela venait de son nouveau métabolisme qui altérait organes, hormones et réactions.

Peut-être que c'était les deux.

Incapable de dissimuler Harleen fronça les sourcils. Et Victor le remarqua.

La confiance qu'elle avait réussi à établir venait de se fissurer. La banquise sur laquelle elle avait avancé avec précaution depuis des jours menaçait de s'ouvrir.

« Ce sentiment est tout à fait normal. » Commenta la psychiatre pour briser le silence soudain, mais cette réplique, typique d'un guide mal conçu tout juste bon à rassurer les jeunes diplômés, lui laissa un goût amer.

La succession d'échecs faisait l'effet d'un étau.

Non ! Plutôt d'un fil barbelé !

Piégée dans cette spirale dentelée, elle ne pouvait que blesser ou se blesser à chaque fois qu'elle bougeait, parlait, décidait…

La proposition de Batman lui revint à l'esprit avec la certitude que si elle mentionnait la possible collaboration avec le Pingouin, Mr. Freeze accepterait.

Ne serait-ce pas ce dont il avait besoin ? Une vie hors de ces murs avec des objectifs, des alliés, des ennemis ? Dehors, il ne serait pas une bête de foire étudiée à longueur de journée ; il serait sollicité, adulé. Et puis, ses revenus lui permettraient de soigner Nora de lui-même…

Non, Harleen ne pouvait pas faire ça.

Aucun doute, Victor Fries étudierait cette proposition avant de donner une réponse, mais son état dépressif biaiserait son jugement !

Non. Elle ne pouvait vraiment pas faire ça.

« Je vais demander au directeur de vous faire rencontrer d'autres détenus et d'imaginer des activités pour vous, Victor : l'apprentissage social sera long et nous allons devoir redoubler d'efforts pour que ces sorties ne représentent aucun danger sur votre métabolisme, mais je pense que ce sera bénéfique ! »

Pour la première fois depuis le début de leur entretien, le docteur offrit un sourire encourageant, retrouvant un regain de courage.

Un regain de force.

Son dernier.


Cela faisait plus d'un an que Barbara Gordon suspectait qu'une personne — ou plusieurs — surveillait les communications du G.C.P.D., mais même avec ses connaissances informatiques avancées, elle n'avait jamais pu remonter jusqu'aux espions.

En attendant de pouvoir démasquer le coupable, elle avait noté les fuites d'information, les traces de surveillance et les marques d'intrusion, jusqu'à ce qu'elle devienne Oracle et mette enfin un nom sur ce pirate informatique : Edward Nashton.

Un collègue de son père qui travaillait dans le service de la cybercriminalité depuis des années et qu'elle avait aperçu quelques fois. Un gars prétentieux mais sans histoire, un geek comme tant d'autres dans cette section. Pourtant, elle était bien forcée d'admettre qu'elle se mesurait à un hacker bien plus doué qu'elle et elle devait avancer prudemment dans son enquête pour ne pas attirer son attention.

Au fil de ses surveillances, elle avait compris le motif de toutes ces manigances : Nashton compilait des dossiers compromettants pour chanter ses victimes, mais depuis quand ? Un sacré bout de temps, estima Barbara, car Nashton avait assez d'anecdotes pour pouvoir semer un sacré chaos dans Gotham.

Il ne faisait d'ailleurs aucune distinction dans ses méfaits : il furetait chez les bons comme chez les mauvais, chez les démunis comme chez les fortunés…

Il pourrait faire s'écrouler des empires financiers ou faire tuer des familles entières. Et sans même avoir à sortir de son bureau.

Un point commun avec moi.

Oracle non plus ne pouvait pas s'aventurer sur le terrain, mais pouvait-elle le priver de cette mine d'informations ? Une attaque à distance devait être réfléchie, surtout que Nashton étudierait le virus et remonterait jusqu'à elle sans difficultés.

Et tu démarres déjà sur un fiasco, ma pauvre Barbara…

Même si elle avait prévenu son père, James Gordon n'avait rien pu faire pour empêcher la destruction des réserves de Paullinia veniama, laissant le Joker et Batman gagner cette bataille.

Pire : il y avait eu des morts.

Si elle culpabilisait, Barbara ne pouvait pas en vouloir à son père : son avertissement avait été confondu avec un canular, et même si James l'avait prise au sérieux, il n'aurait pu convaincre aucun collègue pour l'intervention.

Tout était si frustrant !

Serrant ses poings, elle se concentra sur sa respiration pour se calmer.

Elle finirait par gagner la confiance de son père. La prochaine fois, il la croirait. Ils pourraient alors travailler ensemble. Elle le protégerait, le soutiendrait…

… Si elle était sur le terrain, elle ferait la différence plus rapidement, non ?

Elle serait alors comme Batman : la police la verrait, la pourchasserait.

Et qui sait ? Elle devrait alors s'associer à un criminel. Nashton, par exemple ?

Elle secoua la tête en réprimant un sourire. Malgré tout le travail qu'elle s'imposait, l'imagination de Barbara vagabondait encore trop souvent, comme excitée par son nouveau rôle.

Elle était une adolescente qui devait choisir entre tous les avenirs qui se profilaient à l'horizon, et certains étaient assez exceptionnels.

« … Je peux pas vous dire grand chose de plus. » Entendit-elle grésiller dans son oreillette. Nickel ! Le décryptage avait fonctionné. « Ils sont tout le temps fourrés ensemble, impossible de monter jusqu'au penthouse… faut juste que je trouve le bon moment pour m'approcher.

— Et la voiture ?

— Le souci, c'est que le clown aime en changer. »

Un grognement fit trembler les ondes, altéré par la mauvaise qualité.

Barbara n'eut pourtant aucun doute : Edward Nashton cherchait à ajouter Batman et le Joker dans son réseau de surveillance, et malgré la présence d'un complice — sûrement quelqu'un qui se faisait passer pour un forain —, la tâche se révélait difficile.

Restait à savoir ce que cherchait réellement Nashton : est-ce qu'il guettait la première nouvelle susceptible d'être utilisée pour jouer les corbeaux ou attendait-il une information précise ?

Comme leurs véritables identités par exemple ?

Mais cela n'intéresserait pas Barbara : en devenant Oracle, elle avait pris un chemin qui ne devait jamais croiser celui de Batman. Du moins, tant que le Joker serait toujours dans son ombre.

Alors peu importait son identité…

« Barbara. » Appela Lucius depuis son propre atelier. « Il va bientôt être 18 heures.

— Oh mince ! »

Déçue, Barbara ôta son casque et redressa son clavier, laissant la suite à Lucius au cas où il occuperait son poste avant de rentrer chez lui. En tant qu'adulte, il avait moins de contraintes…

De toutes façons, elle avait entendu l'essentiel de la conversation. Du moins, l'espérait-elle.

Luttant contre son sentiment de frustration, Barbara saisit son sac-à-dos alourdi par les manuels scolaires et le passa sur une épaule. Studieuse depuis son plus jeune âge, elle avait trouvé l'excuse parfaite pour expliquer à ses parents pourquoi elle ne rentrait pas tout de suite après les cours : la bibliothèque, saint lieu des premiers de classe qui fermait justement à 18 heures.

Quand elle s'approcha du bureau pour souhaiter une bonne soirée à Lucius, elle en profita pour jeter un œil sur le projet en cours : sur la surface de travail, des plaques en métal étaient numérotées, et sous chaque numéro, Lucius avait listé des informations comme le poids, le taux de carbone, les possibles alliages…

« Vous faîtes un nouveau gilet pare-balles ? » Plaisanta Barbara en voyant que chaque plaque était soit percée, soit cabossée par des impacts.

« Presque ! D'abord, j'améliore la solidité du métal tout en essayant de conserver sa légèreté, et une fois que j'aurai des résultats satisfaisants, j'imaginerai des projets. Comme un gilet pare-balles. »

Barbara appréciait comment Lucius parlait librement de ses travaux : il ne la jugeait ni immature, ni idiote, et s'adressait à elle comme il l'aurait fait avec une collègue.

« Je ne vous ai jamais demandé… combien pèse la batarmure ? » Au fil de leurs discussions, Barbara avait fini par adopter le même batlangage, surnom humoristique qu'elle donnait à ce vocabulaire. « Sa version la plus récente, bien sûr !

— Le métal qui la compose ne pèse que sept kilos, mais il faut compter l'exosquelette, les outils qui la composent… ce qui fait un total d'environ seize kilos.

— Ce n'est pas trop lourd, effectivement ! Enfin, pour quelqu'un comme Batman qui arrive à soulever un homme adulte sans grincer des dents… »

Ce ne serait pas son cas à elle. Il lui arrivait d'aller courir avec son père et de se maintenir en forme du mieux possible, mais rien d'intensif. Rien qui la rendrait capable de balancer quatre-vingt kilos par-dessus son épaule.

Piquée par la curiosité, Barbara fit glisser la bretelle de son sac et le soupesa. L'adolescente en était presque sûre : entre ses livres, la trousse, l'agenda, sa boîte de déjeuner — même vide —, son sac ne devait pas être loin des dix kilos.

Ce désir de comparaison la surprit et elle remit rapidement son sac en place. Pourquoi s'en préoccuper ? Elle ne pourrait jamais faire ce que faisait Batman…

Pourtant, elle aurait aimé en être capable. Ainsi, l'échec avec son père ne se reproduirait pas.

« Je ne traîne pas plus ! Bon courage, Lucius, et bonne soirée !

— À vous aussi, Barbara. »