Il y eut bien une mauvaise surprise pour conclure cette soirée, et Batman avait encore une chance de s'assurer qu'il n'y aurait aucun blessé.

Depuis qu'ils avaient quitté le restaurant, des flocons humides tombaient de la nuit grise, se collant à la peau, aux fenêtres, aux pare-brise… Les essuie-glace battaient la surface pour s'en débarrasser, mais ils étalaient plus qu'ils ne lavaient.

Peu de voitures circulaient à cette heure, et les principales lumières provenaient des lampadaires qui s'alignaient sur les trottoirs comme autant d'arbres malingres. Au bout de leur tronc filiforme, leurs ampoules brillaient, faisant luire l'humidité qui perlait sur le fer noir. Parfois, sous la caresse rapide d'un phare, on aurait même pu croire que les lampadaires bougeaient.

En fait…

Ils tremblaient réellement, non ?

Alors qu'il essayait de se concentrer sur la route glissante, Batman dut cligner des yeux plusieurs fois retrouver une vision plus nette. En vain, les lignes des trottoirs et des bâtiments se répétaient sur un effet d'échos, lui faisant perdre ses repères.

Le chauffage dans la voiture soufflait et la radio diffusait un best of rythmé du quatuor The Chiffons. Les coups de batterie faisaient gonfler l'air et les voix des quatre chanteuses se multipliaient à l'infini, devenant une chorale mondiale. Même la voix du Joker qui chantait avec elles semblait fondre dans cette amplitude musicale.

À mesure que ses doigts devenaient plus engourdis, Batman relâcha l'accélérateur par précaution.

Il ne ressentait pourtant aucune fièvre…

« Tu ne te sens pas bien ? »

La question du passager n'avait rien de compatissant. Au contraire, elle cherchait à évaluer quelque chose…

« Tu m'as drogué… ?

— Peut-être. Ça doit venir de l'un des ingrédients de la crème brûlée ! » Joker se frappa le front. « J'ai essayé un dérivé de la morphine sur toi. Rien de dangereux, c'est promis : on va dire que c'est un narcotique pour la conscience. »

Batman resserra ses doigts sur le volant.

« La conscience ? Pour me faire lâcher prise ?

— Non ! Je ne m'abaisserais pas à une telle méthode ! » S'offusqua le Joker en portant une main à sa gorge. « Non, disons que tu me sers de cobaye pour ce dérivé. »

Alors c'était juste une blague, une épreuve stimulante.

Joker savait qu'encore aujourd'hui, Batman se refusait à blesser des innocents : le droguer alors qu'il savait qu'il conduirait, c'était l'entraîner dans un jeu dangereux.

Tout en essayant de lutter contre les effets, Batman sentit que le Joker l'embrassait le long de la gorge, prêt à rendre la concentration difficile… Mais il pouvait continuer.

Pour compliquer ce défi, Batman se mit à accélérer à nouveau. Les ricanements du Joker lui remuèrent les entrailles.


Edward Nashton était beaucoup de choses : un génie de l'informatique, un maître chanteur, un tricheur, un passionné d'énigmes, un célibataire endurci… mais il n'était pas idiot.

Sur l'échiquier de Gotham, il avait placé des pions, des taupes, des caméras, mais aucune pièce ne parvenait à se rapprocher de Batman et du Joker. Pour une grande majorité du temps, ils étaient ensemble, visiblement prêts à se protéger l'un et l'autre, ce qui n'arrangeait pas les plans du cybercriminel.

Et Edward n'était pas dupe : leur soirée, même de très loin, avait tout d'un dîner aux chandelles.

Quelle sorte de romance malade venait de naître à Gotham ?

Oh, ce serait bien plus compliqué que prévu…

Sur un grognement, Edward piocha avec une fourchette le dernier litchi dans le bol en plastique — ce soir, au menu, sushis et california rolls livrés avec une soupe miso servie dans un bol en carton et des fruits fraîchement sortis d'une boîte de conserve — avant de jeter le récipient dans le sac en papier.

En y réfléchissant bien, ce nouvel élément compliquait ses plans, mais il voulait y voir aussi une opportunité : Edward voulait connaître l'identité de celui qui se faisait appeler Batman, tout comme il voulait en apprendre plus sur celui qui avait emprunté le masque de Black Mask pendant des semaines. Si les deux s'associaient au-delà de la simple alliance, ils seraient plus difficiles à atteindre…

« … mais ce sera plus facile de les piéger en même temps. » Souffla Enigma en croisant les bras, certain de son succès.

Restait à savoir comment.

Le Royal Hotel était leur nid principal, mais personne n'avait accès aux derniers étages, et s'ils voletaient parfois ailleurs, impossible de prédire leur destination. Quant aux véhicules, ils en changeaient sans arrêt.

D'après les témoignages les plus récents, quand Batman ne portait pas son heaume, il optait pour un masque de clown en plastique, un accessoire pour s'accorder à son nouveau partenaire.

Si Edward pouvait mettre la main sur ce heaume, il pourrait obtenir assez d'informations pour savoir comment le pirater, ou alors il pourrait y placer un micro !

Enfin, encore fallait-il s'approcher de ce fameux masque…

« Ces dingues et leurs masques… ils s'y accrochent comme des lionnes à leurs petits. »


La voiture s'était garée en bas de l'hôtel sans avoir percuté le moindre passant — peut-être une poubelle ou deux, mais rien de plus —, confirmant que Batman avait relevé le défi.

En coupant le contact, une pensée assez drôle s'était imposée, faisant naître un sourire contre lequel il ne pouvait pas lutter : pour quelqu'un qui s'était autrefois résigné à la solitude, cette étrange soirée confirmait que ce vœu n'était plus qu'un souvenir.

Et il devinait qu'il en allait de même pour le Joker.

Parmi toutes les surprises, la plus surprenante avait été de pouvoir entremêler deux vies qu'il s'était évertué à séparer : à la fois Batman, à la fois Bruce Wayne, cette association impossible avait fait naître un sentiment de liberté incroyable. Absolument mémorable.

J'ai passé une merveilleuse soirée, cette expression polie, Bruce Wayne l'avait souvent répétée sans jamais la penser. Mais avait-il vraiment besoin de le préciser ce soir ?

Dans l'ascenseur du Royal Hotel, les effets de la drogue s'étaient estompés aussi rapidement qu'ils étaient apparus, et Batman aurait interrogé le Joker sur cette expérience si l'effervescence s'était évanouie, au lieu de ça, l'excitation le tiraillait toujours et il avait plaqué le Joker au fond de l'ascenseur pour l'embrasser.

Une soirée de répit que n'importe qui, à Gotham, essayait de vivre. Et eux, grâce la peur qu'ils inspiraient, pouvaient le faire.

Dans le penthouse, ils avaient fait l'amour, avaient discuté, avaient plaisanté — trois choses pour lesquelles le Joker excellait, de l'avis de Batman —, comme s'ils refusaient d'être fatigués, refusant jusqu'au fait que la nuit continuait de défiler doucement vers le jour.

Finalement, sans même s'en rendre compte, cédant peut-être à cette quiétude, Batman s'était endormi sur le ventre, sentant vaguement le bras du Joker étendu en travers, juste sous ses omoplates. Une présence qu'il accueillait et gardait.

Mais durant la nuit, cette présence d'abord lointaine se fit soudain plus concrète, plus… tremblante ?

Dans un demi-sommeil, Batman perçut comme un corps roulé en boule contre lui. Un corps secoué de quelques spasmes.

Pendant une fraction de seconde, Batman se demanda qui était blotti contre lui.

Et pourquoi ces frissons ? Ils ressemblaient à ceux d'un sanglot étouffé. Ou alors était-ce de la peur ?

Son cœur explosa à l'idée que le Joker ait martyrisé quelqu'un pour le traîner jusque dans le lit, le laissant en surprise morbide pour son réveil…

Mais peut-être que…

Était-ce si absurde que ce soit le clown lui-même ?

Avec plus de douceur qu'il n'en fallait pour approcher un mirage, Batman commença par se redresser sur un flanc. Cela ne devait faire longtemps qu'il dormait, car il faisait encore trop sombre pour voir quoique ce soit dans la chambre. Prudent, il s'immobilisa, mais la présence restait toujours blottie contre lui, un poing fermé appuyé contre ses côtes.

Un poing à la maigreur reconnaissable.

C'était bien le Joker.

Batman continua de se retourner, surpris. Et inquiet.

Contrairement à ses éclats de rire qu'il essayait de faire entendre à l'autre bout de Gotham, le Joker essayait d'étouffer son chagrin, de le réduire au silence. Mais sa victime restait tenace, l'obligeant à se débattre avec lui-même, le faisant trembler. Le faisant gémir.

Dans un silence pudique, Batman acheva de se retourner pour lui faire face. Il n'osait pas lui demander ce qui arrivait à faire pleurer celui qui avait l'habitude de rire à la face du malheur. Était-ce un cauchemar ? Une idée noire qui venait le tourmenter ? Le savait-il seulement lui-même ?

Entre les replis du drap, Batman saisit la main fermée en poing et essaya de lui faire desserrer les doigts. Sans succès. Il ignorait comment réconforter le Joker, jusqu'à ce que le clown passe soudain ses bras autour de lui pour l'étreindre.

Il y avait presque du désespoir dans cette façon de le serrer contre lui, il y avait aussi de la rage, Batman en était certain. Le bout de ses doigts s'enfonçaient dans la peau, comme s'il l'agrippait pour l'empêcher de partir, ou même de s'éloigner.

Mais quand Batman l'enserra à son tour, le Joker commença à se calmer. Les tremblements s'espacèrent, puis se stoppèrent. Même en perdant de sa fureur, l'étreinte restait solide. Après tout, il ne pouvait pas en aller autrement, pas avec un tel lien.

Le chagrin que le Joker avait tenté de faire disparaître s'étouffa finalement dans la pression des corps, dilué et déjà oublié. La quiétude revenue alourdit les draps, les tenant au chaud.

Malgré ça, Batman ne parvint pas à se rendormir tout de suite : il réfléchissait encore aux raisons qui avaient pu faire perdre au Joker son euphorie légendaire. Surtout après une soirée aussi agréable.

Peut-être que c'était là la réponse ? Si le clown avait appris à rire du malheur, se pouvait-il que le bonheur le terrorise ?

Ou bien y avait-il une autre raison ?


Rien ne semblait avoir changé dans l'apparence du docteur Quinzel, et pourtant…

Ses cheveux blonds avaient été enroulés dans cet éternel chignon pratique, son badge avait été épinglé sur sa blouse au même endroit, son cahier de rédaction l'accompagnait partout depuis ce matin, de rendez-vous en rendez-vous…

Pourtant, il y avait bien quelque chose de différent.

Hier encore, chaque sourire encourageait à se confier, même à avouer, mais depuis ce matin, une certaine raideur gelait les commissures de sa bouche, crispant une expression qui perdait de sa sincérité.

C'était un détail infime, à la fois imperceptible et évident, comme une odeur d'alcool qui s'accroche en parfum, une haleine teintée de tabac dès l'aurore. Un détail de mal-être.

Les cernes qu'elle ne prenait plus la peine de cacher sous de l'anti-cernes témoignaient de nuits de plus en plus courtes, mais Harleen aurait pu assurer que sa fatigue était générale et non pas due à un manque de sommeil !

Encore fallait-il qu'elle ait le cœur d'en parler. Ou qu'une oreille attentive l'écoute. Malheureusement, ses collègues étaient trop concentrés sur les patients, eux-mêmes trop concentrés sur leurs propres problèmes.

Malgré tout, Fries nota combien sa thérapeute semblait détachée ce matin. Pour autant, il ne chercha pas à inverser les rôles : elle était la psychiatre, il était le patient. Le schéma devait être suivi.

« Comment vous sentez aujourd'hui, Victor ? »

Pour la première fois, sa question sonnait comme une pure formalité. Baissait-elle les bras ? Fries ne pouvait pas la blâmer, car après tout, pourquoi répéter la même question quand la réponse ne changeait jamais ?

« Ni détérioration, ni amélioration, docteur.

— Nous avons pourtant abordé des sujets sensibles hier qui aurait pu vous perturber… Étiez-vous quelqu'un de colérique avant ?

— Ma capacité à contrôler ma colère ne date pas de ma transformation, non. » Assura le scientifique avec un sourire en coin. Que les habitants de Gotham s'estiment heureux de ce sang-froid, autrement, la tempête de neige aurait duré des années… « C'est ironique : une dizaine de jours avant le drame du laboratoire, un camion qui transportait des produits surgelés a grillé un feu rouge et a failli me percuter à un carrefour. L'impact aurait peut-être été fatal, mais j'ai évité le pire en freinant à temps. Sans même klaxonner. »

À cause de la situation de Nora, il n'avait pas fait de nuit complète ou de vrai repas depuis plusieurs semaines, le rendant plus nerveux que d'habitude, mais au lieu de s'énerver, Victor Fries avait écrasé la pédale de frein si brutalement qu'il avait calé, s'attirant la colère du conducteur juste derrière lui, puis il avait redémarré en silence, le cœur battant mais la tête froide.

Harleen haussa un sourcil.

« Effectivement, d'autres personnes dans votre situation auraient klaxonné plusieurs fois et auraient même été tentées de poursuivre le livreur. » À Gotham, huit personnes sur dix l'auraient fait. Sauf si la chaîne de froid appartenait à un parrain de la pègre, bien entendu. « Mais vous n'étiez pas une personne qui en voulait à la terre entière : vous aviez Nora, vous aviez un emploi stable… »

Alors que maintenant…

Le patient voyait où elle voulait en venir :

« Alors que maintenant, je ne suis plus le scientifique réservé : je suis un phénomène qui terrifie et fascine. » Pour la première fois, Victor se redressa, le visage soudain plus mobile. « Mais je ne me sens pas près d'exploser de colère à la moindre contrariété.

— La colère est une humeur chaude, quand on y pense. Est-ce que ça vous fait peur de laisser cette émotion s'exprimer ? Pensez-vous qu'elle pourrait être dangereuse ?

— Pour les autres, elle le serait.

— Mais pour vous ? »

Depuis qu'il était devenu Mr. Freeze, son rythme cardiaque s'était réduit à onze battements par minute. Le souvenir de Ferris Boyle ne l'augmentait même pas à douze.

« Non.

— Les colères froides sont habituellement les plus vieilles, les plus tenaces. Et les plus redoutables. Elles ne sont pas comme les colères explosives provoquées par un chauffard, par exemple. » Harleen se pencha, croisant ses mains sur la table glacée de la morgue. « Je pense que la vôtre est plus profonde et plus ancienne que vous ne voulez bien l'admettre. »

À nouveau, Fries réagit par des signes physiques. C'était si rare que la psychiatre ne pouvait que le remarquer. D'ordinaire, son patient fixait un point vers le sol ou les coffres de réfrigération, mais il avait levé le menton pour observer le plafond sombre, se perdant dans ses réflexions. Ses sourcils, dégarnis et asséchés par le froid, se froncèrent.

Malgré la transformation, la teinte à la fois grise et bleue des iris de Fries restait inchangée, pourtant, sous la lumière d'un néon livide, l'éclat donnait l'impression qu'une fine couche de glace avait remplacé la cornée.

« Peut-être que même sans Nora… » Commença Victor. « Peut-être que même sans Nora, j'aurais suivi le même chemin. J'ai accepté de travailler sur les projets de Boyle avec l'espoir qu'il pourrait engager les meilleurs médecins pour Nora, mais je n'ai pas eu besoin d'excuse pour apaiser ma conscience. En fait, je n'ai jamais eu besoin de me justifier pour mes actes. »

Si elle avait déjà réussi à briser la glace entre eux, Harleen avait le sentiment d'avoir percé une des autres couches qui se cachaient derrière la première barrière.

Et même si son patient réagissait comme il ne l'avait encore jamais fait, elle n'en ressentait aucune satisfaction.

La thérapie par le crime.

« Vous avez confirmé vos talents, vous savez.

— Il me semblait que les journalistes écrivaient surtout sur ma nouvelle condition.

— Certains sont plus impressionnés par l'arme que vous avez conçue. Et plus intéressés. »

Elle insista sur ce dernier mot.

Tout en prévoyant de le trahir, Boyle avait permis à son employé de repousser les limites de la cryotechnologie, confirmant son génie scientifique. Grâce à lui, peut-être que d'ici quelques années — ou un peu moins —, Fries serait sollicité pour participer à des projets portants sur la glace.

Restait à savoir s'ils pourraient être menés par des entreprises légales plutôt que des cercles criminels.

Harleen ne se berçait pas d'illusions : pour embaucher Fries, le Pingouin devancerait les P.D.G des compagnies…

« L'hôpital est encore trop récent pour avoir des partenariats, mais les équipes administratives ont déjà prévu ce projet. » La psychiatre ne mentait pas, elle omettait juste de dire que ce dossier pour les propositions professionnelles était écrasé par une quarantaine d'autres dossiers qui ne seraient pas traitées avant plusieurs années. « Vous aurez alors la possibilité de travailler à nouveau et de subvenir aux besoins médicaux de Nora.

— Oui. » Songea Fries à voix haute, fixant le docteur Quinzel. « Dans quelques années. Ou un peu moins. »

Si seulement, murmura Harleen pour elle-même.