Bonjour à tous ! Voici le premier chapitre de cette fanfiction. J'ai enfin fini la première partie mais je ne compte pas la poster tout de suite entièrement, j'ai besoin de me focaliser sur le plan de la deuxième partie, mais également sur mes autres fanfictions en cours, je ne veux pas prendre trop de retard.
Comme je l'ai dit précédemment, cette histoire est glauque, violente, sanglante. Vous allez le voir dans ce chapitre, qui est bien différent du prologue. Elle se passe en novembre 2004, comme dans le canon du manga.
Enfin, petite précision : je dis ici « Raito » et non « Light ». Les puristes me cracheront dessus pour ça mais même si je sais moi-même que la véritable orthographe du prénom est Light, je ne parviens pas à l'écrire comme ça. J'espère que cela ne vous gênera pas trop, mais c'est comme ça que j'écris.
Je vous souhaite une bonne lecture.
KILL IT WITH A PEN
THE HUMAN WHOSE NAME IS WRITTEN IN THIS NOTEBOOK SHALL DIE
ONCE DEAD, THEY NEVER COME BACK TO LIFE.
MAYBE.
CHAPITRE I
LE PARADOXE DE LAZARE
« Et on me dit que Dieu est avec l'Homme,
Mais si Dieu est avec l'Homme, alors
Qui est avec Dieu ? »
- Citation anonyme sur le mur d'un orphelinat en Angleterre.
Tous les Dieux n'étaient pas présents lorsque la nouvelle se propagea dans l'Au-delà. Par ailleurs, beaucoup n'y crurent pas, ne furent pas intéressés par le désastre. Ils retournèrent jouer à l'Os, parièrent leur vie neutre, allèrent dormir quand ils se sentirent trop paresseux.
Il y avait, quand la Barrière de Mu se brisa, deux Dieux dans le monde des humains. Tous deux ressentirent pourtant les voix, et comprirent que les choses n'allaient pas. Ils ne formulèrent rien, ne dirent absolument rien aux humains qui pouvaient ou non les voir. Les Dieux n'étaient pas si loin l'un de l'autre –dans le même pays-, et participaient à une expérience qui amusait l'un d'entre eux, tandis que l'autre se trouvait sous le poids d'un choix à faire.
Il y avait Ryuk, et il y avait Rem.
Les noms des Dieux voulaient toujours dire quelque chose. Parfois, seulement en regarder un suffisait pour deviner son nom. D'un corps aux membres longs et souples, les chaînes métalliques le ornant cliquetant dans ses mouvements, Ryuk sentit le changement dans l'air –de l'air véritable, de l'oxygène qui passait dans ses membres sans besoins vitaux – et regretta de ne pas avoir la Vision capable de voir ce qu'il se passait dans l'Au-delà. Il n'eut pas besoin de regarder son cahier pour comprendre que les pages étaient devenues toutes blanches, et ne fut pas surpris –ou très peu- quand il perçut la nouvelle règle. Il n'y avait pas d'explication particulière. Les Dieux comprenaient qu'il existait une nouvelle règle et l'établissaient comme un fait acquis, même si quelques fois il n'était pas approuvé par tous. C'était comme pour les humains de savoir et assimiler le fait qu'après l'été venait l'automne, que le feu pouvait faire mal et que l'eau était indispensable à leur survie. C'était comme ça.
Toutefois, au-delà d'assimiler le fait qu'il y avait une nouvelle règle, il comprit que les éléments ne s'emboîtaient pas.
- Ryuk ? Qu'est-ce qu'il ya ?
La jeune humaine qui était allongée à plat ventre sur son lit leva les yeux du cahier sur lequel elle écrivait encore des noms, un ordinateur portable devant elle. Ryuk vit qu'elle avait commencé une nouvelle page et que par conséquent elle n'avait pas fait attention que tous les autres noms qu'elle avait écrit depuis des jours et des semaines ne s'y trouvaient plus. Ryuk hésita à le lui dire pour le simple plaisir de la voir blêmir, furieuse de réaliser que son travail avait été effacé.
- Rien du tout.
Misa fronça le nez, eut une moue boudeuse.
- Je suis fatiguée mais je dois continuer d'écrire les noms. Tu peux faire une promenade si tu veux, je te donnerai une pomme plus tard d'accord ?
« Tiens, chien-chien, attrape l'os bien juteux », pensa Ryuk qui ne s'en formalisa pas.
Misa ne savait pas blesser les gens et Ryuk ne pouvait jamais se sentir personnellement touché par une réplique cinglante. Même se faire traiter d'Hullkizherk le faisait rire. Il était bien au-dessus de tout ça. Quand Misa se massa la nuque, ses cheveux tombèrent sur son épaule, dévoilant l'os de l'omoplate sous la chair. Un Simple Omoplate ne valait pas grand-chose contre un Double Crâneur.
Ryuk haussa les épaules puis traversa la fenêtre avant de s'envoler dans le ciel de fin d'après-midi de Tokyo. Ses ailes battaient en bruit claquant, le vent fouettait son corps.
Les humains allaient bientôt réaliser que leur fin était toute proche.
Les règles. Elles régissaient chaque monde existant. Le monde des humains, l'Au-delà, et bien évidemment Mu. Le Néant ne pouvait exister sans les règles des autres mondes. Le Néant ne pouvait être sans que quelque chose existe au préalable. Chaque règle en contredisait une autre, et amenait ainsi un équilibre.
Le principe de contradiction était basique pour les Dieux. Si les humains étaient faillibles, et qu'ils se contredisaient, les répercussions étaient autres, parfois dangereuses. Pour les êtres tels que les Dieux de l'Au-delà, la contradiction était essentielle. Dire une chose et son contraire amenait un pont entre ces deux faits et deux règles d'un cahier pouvaient être en contradiction que cela ne dérangeait absolument pas les Dieux. Elles s'équilibraient.
Les contradictions des cahiers, en revanche, nuisaient aux humains. Les quelques possesseurs de cahiers n'étaient jamais allés jusqu'à connaître toutes les règles mais la contradiction les avait perturbés. Les Dieux en riaient beaucoup. Leur existence était une contradiction, leurs cahiers également. Le Roi lui-même était la Contradiction, et on racontait que son nom dans leur langue signifiait deux choses contraires.
Quand Nu arriva près de Justin, les yeux tous pleins de la Vision, les Dieux s'étaient inquiétés. Pas énormément, car ils n'avaient plus l'habitude de s'inquiéter –ou même de ressentir une émotion assez forte pour que cela les perturbe-, et Justin murmura quelque chose à Nu, lui montra son cahier et toutes les pages blanches. Nu cligna de tous ses yeux, et le bruit fut proche de son nom, un bruit en « nnn », comme des chairs pressées les unes contre les autres. Infini pour Mille Yeux, sûrement.
- Les noms écrits dès le départ sont bons, déclara-t-elle d'une voix étouffée –personne ne savait exactement d'où provenait sa voix, sa bouche sûrement recouverte par un œil. Toutefois, les noms écrits peu de temps avant l'application de la nouvelle règle sont mauvais.
- Mauvais, hein ? répéta Justin.
- Mais c'est quoi cette nouvelle règle ? demanda impatiemment Dalil.
Nu cligna de tous ses yeux. Un seul mouvement, mille paupières s'abaissèrent dans le bruit de pression, et déjà l'éclat d'argent s'estompait, laissant place au pourpre.
- Je l'ignore. Je dois demander au Roi, c'est lui qui se charge de rédiger les règles.
- Mais… nous n'avons plus eu de nouvelles règles depuis des siècles, rétorqua doucement Justin, pensif. En général, nous pouvons la lire sur les cahiers, car elle est rajoutée aussitôt par le Roi.
- Et là ?
- Tu crois que je le sais ? répliqua Nu, exaspérée. Je ne sais pas, nous avons tous senti qu'il y a une nouvelle règle mais tant que le Roi ne nous en dit pas plus, nous ignorons de quoi il s'agit !
- La contradiction de trop, marmonna Gook, pas si endormi que ça.
- Comment va-t-on faire alors ? demanda Dellidublly. Nous sommes possesseurs d'une règle en trop, la règle qui ne peut que contredire la totalité des autres règles, et… on ne sait pas quelle est cette règle, conclut-t-il, surpris par l'absurdité de la situation.
- Le Roi a des idées bizarres, répondit Justin et sa voix était plus douce, comme si cette simple déclaration suffisait pour tout expliquer.
Gook eut un ricanement bref. Ses cornes étaient redevenues d'un rouge sanglant, qui annonçait l'éclat de son flux.
- Le plus important, c'est pas la Barrière plutôt ?
Dalil releva la tête, se rendit compte que le flux des âmes s'était tari. Parfois une ébauche blanche jaillissait pour repartir vers l'Ouest, avant de disparaître. Toutefois, les cris n'avaient pas cessé. La clameur, pleine de souffrance, faisait vibrer la Crasse de la terre de l'Au-delà, un peu à la manière de la voix du Roi, en beaucoup plus lourd et puissant. C'était comme si toute une métropole s'était mise à hurler en même temps, des milliers et des milliers de voix, et même des millions.
- Le cahier n'est plus. Il ne fonctionne plus, précisa Justin.
Nu eut un grand frisson.
- Je dois partir chercher le Roi.
- Fais vite, dit Justin, fixant dans le haut une petite lumière passant à grande vitesse de la Barrière à l'Ouest.
Rem était le bruit de sa voix quand elle parlait. Un grondement perpétuel car elle ne savait prendre une autre voix. C'était le bruit des os que l'on frottait l'un contre l'autre, et les Dieux disaient que lorsqu'ils jouaient, qu'ils s'amusaient avec la voix de Rem. Rem ne s'en souciait guère et s'en allait, son corps d'os lisses se frottant toujours, et sa voix vibrait quand elle soupirait, lassée de ses semblables, lassée des humains.
Aussi, lorsqu'elle perçut la règle, elle eut ce nouveau grondement de gorge. Ce bruit aurait pu passer inaperçu dans d'autres circonstances mais en ce moment même, les humains l'entourant relevèrent la tête, surpris par le son. Rem tourna son grand corps vers l'humain qui tenait le cahier de ses doigts, en un contact léger.
- Un problème, Rem ?
Elle ouvrit la bouche pour répondre, réalisa qu'elle n'avait pas de mots en tête, des mots suffisamment éloquents, révélateurs du désastre pour qu'ils puissent être compris et décida de rester silencieuse. Un désir brusque de prendre la fuite lui vint à l'esprit, une volonté qui dépassait tout, même le plan qu'on lui avait demandé de tenir.
Elle n'arrivait pas encore à croire que la contradiction fatale avait eu lieu. Elle pensa au Roi, espéra comme elle n'avait jamais espéré de son existence que le Roi puisse réparer cette erreur –en était-ce une ? On ne savait jamais vraiment avec le Roi-. Il était déjà trop tard, car le monde des humains était trop grand et vivait d'un rythme différent suivant chaque pays, chaque continent.
Et surtout, pouvait-elle parler aux humains de cette règle alors qu'elle n'était pas en application, et qu'elle-même ne savait pas quelle était cette règle ? La situation était absurde, terrifiante, totalement…
Elle traversa les murs et s'en fut.
Il existait un mot dans sa langue pour décrire ce qu'il passait dans le monde des humains. C'était un mot que les vivants ne pouvaient comprendre, leur système incapable de s'élever à un tel niveau. Un mot intraduisible.
- Encore un autre ? grogna le gardien, fouillant dans les poches de son uniforme pour trouver la clé.
- Ils se terrent dans leurs cellules. Ils savent ce qu'il se passe, ils sont pas cons, s'esclaffa son collègue.
- On appelle l'équipe ?
Le gardien fit une grimace méprisante.
- Arrête, on sait bien qui a fait ça. Crise cardiaque, fils de salopard dans une section de haute sécurité, ça veut tout dire. Va plutôt calmer les autres, conclut-il au moment où la porte s'ouvrit.
La cellule était blanche, avec un seul lit et un lavabo. Pas d'objets tranchants, rien pour se créer une arme ou se suicider. Takeshi Oji était un tueur en série qui avait sévi à Shibuya de 1992 à 1995. Bien que condamné à mort, il attendait son exécution depuis près de dix ans.
« La machine judiciaire avait dû avoir un putain de grain de sable », pensa le gardien quand il s'approcha du corps étendu au sol, en une position qui exposait de toute évidence la souffrance d'un homme atteint d'une crise cardiaque.
Il se pencha vers le cadavre, mettant ses gants, vérifia qu'il n'y avait pas de coupure, ou d'autres blessures qui auraient pu changer la donne.
- On dirait que Kira t'a eu, mon salaud, chuchota le gardien à l'oreille du criminel. On peut dire ce qu'on veut de Kira, il nettoie les prisons des raclures comme toi et pour ça je l'en remercie.
Satisfait, il se releva, vit la lueur orange du ciel et son ombre devenue immense sur le mur blanc. Dans le couloir, il entendit son collègue revenir vers la cellule, le brouhaha des autres prisonniers qui devinaient ce qu'il s'était passé et qui étaient terrifiés par leur mort brusque, rapide, et reconnaissable par tous.
- On vous les foutra dans des cercueils, tous ces enfants de connards, grogna le gardien.
Il eut un petit rire.
Rire qui se transforma brusquement en un cri d'horreur quand il sentit deux bras froids le saisir par derrière. Hurlant toujours, il se débattit, se retourna et tordant le cou, aperçut deux grands yeux vides, à l'iris rouge, qui le contemplaient, contemplaient jusqu'au fond de ses entrailles. Il hurla, hurla plus fort, n'entendit pas son collègue qui cria à son tour.
Et tout devint noir.
Peter venait lui apporter le corps mais Henry réalisa qu'il n'était plus très motivé. Il avait un rhume et la température de la morgue jouait sur ses muscles endoloris à force de se pencher pour découper, extraire et mesurer sur les balances.
- Encore un ?
Peter ricana.
- C'est dingue, hein ? Les gens meurent, on se demande pourquoi.
- Ah, tais-toi et passe-moi le scalpel que je t'ouvre cette boîte-là.
- T'es pas obligé de le faire maintenant, rétorqua Peter. Oh et puis tu sais quoi, je vais le faire.
Henry haussa les sourcils.
- Vraiment ?
- Je m'occupe de celui-là. Je signerai la fiche à ta place.
- Merci, je te revaudrai ça.
- J'y compte bien, rétorqua Peter d'une voix faussement menaçante, brandissant des ciseaux aux pointes sanglantes vers son assistant.
Henry rit puis s'en alla après avoir rangé ses affaires. Il allait passer sa soirée dans un bar à Manhattan afin de draguer une jolie fille – il ne dirait pas qu'il travaille à la morgue, juste modifier un peu l'histoire en se faisant passer pour un chirurgien- De nouveau seul, l'odeur du formol l'apaisant presque, Peter ouvrit le corps qu'on venait de lui laisser, pesa son cerveau, sortit les organes. L'homme avait été victime d'un accident de voiture et Peter vit toutes les lésions, puis enfin la perforation du poumon droit. D'après ce qu'Henry lui avait dit quand il était allé sur les lieux de l'accident, des témoins avaient eu le temps de voir la victime tomber la tête contre le volant et de percuter un mur de plein fouet. Un éclat du pare-brise s'était logé dans sa poitrine.
Evanouissement ?
« Crise cardiaque », pensa automatiquement Peter sans même faire davantage de recherches.
Peter demeura pensif tandis qu'il recousait le corps, le regard posé sur les larges coutures noires. Dès qu'il y avait une crise cardiaque, tout le monde pensait automatiquement à la même chose : Kira. Et il était assez vraisemblable de penser que l'homme avait été victime d'un arrêt cardiovasculaire. Ann aimait taquiner Peter à ce propos : « Je suis sûre que tu adorerais autopsier Kira. Tu donnerais tout pour le faire, je parie. » Comme beaucoup d'autres médecins-légistes, bien sûr.
Peter rédigea le rapport après avoir posé l'étiquette et rangé le corps avec tous les autres. Au frigo, comme ils disaient. Il avait hâte de rentrer et voir Ann, elle lui manquait. Ils ne s'étaient pas vus depuis deux semaines. Il devait vite prendre une douche car Ann avait beau l'aimer et tolérer son travail, l'odeur du formol la mettait mal à l'aise.
Ce fut quand il se tourna pour se laver les mains qu'il entendit le bruit. Un bruit minuscule, comme un tapotement. Il n'y fit pas attention.
« J'ai dû faire tomber un stylo quand je me suis déplacé. »
Ann allait lui faire un steak pour ce soir. « Viande froide la journée, viande chaude le soir », aimait-elle dire. Son humour était spécial mais Peter l'aimait pour ça.
Il sursauta quand il entendit soudain le bruit, plus fort cette fois. Un « tap, tap » métallique.
- Henry, bordel, si t'es là, arrêtes de faire le con et viens m'aider.
Sauf qu'Henry était parti depuis plus de deux heures. Peter sentit sa bouche devenir sèche et ses mains étaient devenues glacées jusqu'au bout des doigts. Il réalisa après coup que l'eau continuait de couler et l'arrêta. Hormis sa propre respiration, le vrombissement léger de la lumière, il n'entendait rien.
Et le bruit recommença.
Une, deux, trois fois. Des tapotements sourds, les bruits devinrent des frappes légères contre des parois. Peter tourna si vite la tête qu'il perçut le craquement de son cou et ce qu'il vit le tétanisa.
Les portes où derrière lesquelles étaient rangés les cadavres vibraient sous les coups, de plus en plus répétés et le bruit se mua en un écho dans le cerveau de Peter qui n'y crut pas et son esprit se ferma presque aussitôt. C'était juste…
Ils tapaient pour sortir. Eux.
- Oh mon Dieu… Oh mon…, oh non, non, non, gémit Peter, réalisant qu'il allait s'évanouir et déjà le monde autour de lui s'assombrissait de taches.
La lumière de la morgue lui parut brusquement blafarde, trop crue pour ses yeux, et Peter recula, vacilla. Il se prit les pieds contre la table où il venait d'autopsier le dernier –le dernier qu'il avait posé et qui tapait avec les autres, oh il tapait même plus fort, plus fort- et fut surpris de ne pas hurler, pas encore, comme si son cerveau réfléchissait sérieusement à l'éventualité que des cadavres ouverts, recousus, sans organes puissent frapper contre la porte pour sortir.
Il hurla enfin quand une porte vibra si fort qu'elle sembla se déplacer, prête à céder. Un bruit mat, comme un coup de pied, ou de poing, qui résonna. Il se sentit mal, prêt à vomir, perdre connaissance et comprenant qu'il allait mourir – avec cette même certitude qui prenait quelqu'un qui savait qu'un de ses proches avait eu un accident-, il attrapa un scalpel et sans hésiter se le planta dans la main.
Il cria, poussa des jurons mais le sang se mit à couler et la douleur brûlante fut presque apaisante, supprimant les taches qui assombrissaient sa vision. Son buste eut un soubresaut, et tenant sa main blessée, au sang qui poissait ses doigts, il se retourna et les jambes tremblantes, se précipita vers la porte.
- Oh mon dieu, souffla-t-il, réalisant qu'il était en train de devenir fou. Oh merde !
Il ouvrit la porte au moment même où une cloison s'ouvrit. Le bruit de la porte métallique cognant sur les autres parois fut si fort qu'il vibra dans toutes les parcelles du cerveau de Peter et bientôt il entendit les murmures s'élevant en un mélange de cris et de grognements. Il perçut les frottements, des frottements qu'il devinait être celui de la peau contre le métal, le choc sourd d'un corps tombant au sol et enfin ses membres réagirent.
Il referma la porte à double tour et continuant d'hurler courut, courut jusqu'à ne plus avoir de souffle.
Ce fut ainsi partout. Tout le monde. Sur les six milliards d'êtres humains, combien étaient morts dans les instants précédents la règle, ou la suivant ? Rem ne voulut pas compter. Volant, le bruit des os de son corps paisible comme un souffle, elle contempla le chaos. Perchée sur une tour de Tokyo, elle observa.
Tout venait des hôpitaux. Là où tous étaient conservés. Et elle vit bientôt, tandis que la population hurlait. Elle entendit les cris, puis les explosions. La police arrivait, et les voitures semblaient minuscules depuis son point d'observation.
« Misa, Misa, ne sors pas, je t'en prie », pensa-t-elle.
Misa ne comprit pas. La peur envahit aussitôt son corps et la tétanisa quand elle arriva à Shibuya. Elle crut un instant qu'elle ne tiendrait pas sur ses chaussures à talons mais y parvint malgré tout. L'odeur fut ce qui la frappa en premier. Une odeur de feu et d'une autre plus suave, plus douce, mais si écœurante qu'elle éprouva un goût de bile lui remontant jusque dans la bouche.
- Mais…
Son cerveau se bloqua, incapable de poursuivre. Autour d'elle, des gens se mettaient à courir, écrasant les malheureux qui étaient tombés au sol. Elle vit une jeune fille, habillée dans le même style qu'elle, le cou sanglant car un groupe entier d'adultes lui avait marché dessus. Elle vit les panneaux publicitaires – YOTSUBA, QUALITE OPTIMALE !- les sourires des femmes qui posaient, se rappela un instant qu'elle-même avait posé pour cette compagnie. Les sensations se retrouvaient décuplées par la panique et tout son corps fut transporté à son tour quand elle réalisa ce qu'il se passait.
Elle se mit à courir, le visage humide de sueur froide, le corps raide, allant dans la direction opposée.
- Gardez votre calme, je vous prie de garder votre calme ! raisonna une voix par mégaphone à une centaine de mètres d'elle. Ne paniquez pas !
- Vous la sentez l'odeur, hein ? Vous la sentez ? murmura Misa, comprenant qu'au-delà de la peur, de tout ce qu'elle avait jamais pu éprouver, elle était furieuse par l'absurdité de la situation.
Elle aperçut les voitures de police et les sons autour d'elles lui firent mal, tant elle avait la tête lourde.
- Reste pas, là, reste pas là ! lança un salaryman à une fille, plus jeune, qui hésitait encore à le suivre. Va-t-en !
Misa exhala un souffle brûlant et continua à courir, se frayant un chemin. Elle devait retrouver Raito. Lorsqu'elle avait entendu les nouvelles à la télévision, elle avait compris. Peu importait que Ryuk ne fût plus là, et c'était d'ailleurs quand elle s'était rendu compte qu'il avait disparu qu'elle avait compris.
- Bougez-vous, grogna-t-elle, donnant des coups de coude, bougez !
L'homme se tourna vers elle, furieux, paniqué, lui aussi et automatiquement Misa leva les yeux et aperçut les chiffres au-dessus de sa tête. Des chiffres, elle ne voyait plus que cela. Sa respiration se fit plus difficile et tout en courant, faisant attention à ne pas se tordre les chevilles, elle attrapa son téléphone portable, et appuya sur une touche.
« Mon dieu, faites qu'il décroche ! »
Un « bip » brutal la fit sursauter et lorsqu'elle regarda son téléphone lut « Numéro indisponible ». Elle avait oublié que l'immeuble dans lequel Raito se trouvait ne lui permettait d'avoir un téléphone portable allumé. Furieuse, désespérée, elle ne remarqua pas les larmes qui commencèrent à couler sur ses joues, et les doigts tremblants, tenta d'appeler encore une fois.
- Raito, Raito, j'ai peur, j'ai si peur, gémit-elle, le cœur battant si vite qu'elle avait l'impression qu'il allait jaillir, ou bien retomber tout au fond de son corps, comme une pierre.
Une main venant de la foule la propulsa en avant et Misa eu le réflexe de tomber sur le côté, et d'amortir sa chute avant de se faire écraser par un pied. Ses collants étaient déchirés aux genoux, avec un peu de sang dessus. Elle éprouva un petit picotement de douleur, mais pas assez pour qu'elle ne s'arrête.
L'odeur de la pourriture lui vint, plus forte encore, alors qu'elle s'approchait de l'immeuble où Raito se trouvait. Raito qui la prendrait dans ses bras, la rassurerait et la consolerait de ne pas avoir continué à tuer les criminels. Sa poitrine lui faisait mal à force de courir.
La foule devenait plus pressante encore et elle tendit les mains pour se frayer un passage, pleurant encore plus. Elle ne voyait plus rien, ses Yeux ne fonctionnaient plus. Elle ne voyait plus de noms, plus chiffres de vie, plus de…
Plus de chiffres ?
Elle réalisa que l'odeur était si forte, si pesante, qu'elle lui donna la nausée et les paumes tendues, signe inconscient de barrière, releva la tête. Elle vit que la nuit tombait, et que les lumières de Shibuya, puis de Tokyo s'allumaient. La voix dans le mégaphone lui parvenait de façon lointaine, brouillée et enfin Misa comprit. Elle entendit les cris, des hurlements qui provenaient au bas de l'immeuble de Raito, crut apercevoir des groupes de personnes qui tentaient de s'enfuir puis releva le menton, faisant face aux personnes qui s'approchaient d'elle d'une démarche plus lente, alourdie.
Elles n'avaient plus de nom, ni d'espérance de vie. Et pourtant, elles vivaient.
- Mais, mais comment… ? murmura Misa, la gorge sèche.
Elle voulut s'éloigner, partir mais son corps, tétanisé par la peur, refusa de lui obéir.
- Vous n'avez plus… mais… mais vous êtes…
Elle ferma les yeux lorsque des mains –glacées, elles étaient glacées et oh cette odeur- l'attrapèrent, et quand elle hurla, la foule qui s'enfuyait de Shibuya ne l'entendit pas.
Mais vous êtes morts.
Il existait des choses que L ne supportait pas. Et ce qui se passait à l'extérieur en était une. Ne quittant pas des yeux le cahier aux pages blanches, il entendit les voix paniquées sur les différents écrans d'ordinateur.
- Où est le Dieu ? murmura-t-il pour lui-même.
- On ne sait pas du tout, rétorqua Aizawa d'une voix troublée, un peu rauque. Il… Il a disparu juste avant…
L hocha la tête. Ses doigts étaient glacés par un mélange de stupéfaction et il était vrai, d'un peu de peur. Ce n'était pas la peur de la situation mais celle, indicible, du doute qui le prenait. Il ne comprenait rien et la peur de ne pas comprendre le hantait plus que tout. Il releva la tête, la lumière des lieux presque trop violente pour ses yeux. A l'écran, il vit plusieurs journaux télévisés de différents pays mais chaque langue était pleine d'une terreur évidente. Il aperçut Shibuya où un feu s'était déclaré puis un autre reportage à New York. On commençait à faire appel à l'armée pour s'occuper des mystérieux cas qui s'étaient déclarés presque partout en même temps.
Les mystérieux cas. L voulut rire mais n'y réussit pas. C'était autre chose que de croire au pouvoir d'un cahier surnaturel, autre chose d'admettre que les Dieux de la Mort existaient. C'était comme si son esprit refusait encore d'approuver. Ce qu'il voyait à l'écran signifiait déjà qu'un phénomène extraordinaire se produisait.
- Raito ? dit-il doucement et sa voix lui parut étouffée, un peu faible et furieux, il tenta de la maîtriser.
Le jeune homme se tourna vers lui, très pâle. Ses mains tremblaient mais lorsqu'il prit le cahier, il eut une expression calculée, qui aurait presque pu convaincre L s'il n'était pas un expert dans ce domaine.
- Tous les noms écrits depuis le début… ont été effacés, murmura-t-il, ébahi.
- Mais quand ? demanda Matsuda, ne quittant pas les écrans des yeux.
- Aucune idée, répondit L. Je m'en suis rendu compte il y a quelques instants. A vrai dire, c'est au moment où le Dieu est parti que j'ai vu que les pages étaient redevenues blanches.
Soichiro émit un grognement.
- Les règles sont écrites avec une substance qui ne vient pas de notre monde, ce qui n'est pas le cas des noms écrits dans le cahier. Alors, comment, en une seule fois…
- Ca, il faut le demander à Rem, papa, l'interrompit Raito d'une voix blanche. Et elle n'est plus là. Et la retrouver me semble impossible pour le moment.
Il reposa le cahier et fouilla dans une poche de son pantalon pour y prendre son téléphone portable. Pour la première fois depuis des semaines, il l'alluma alors qu'il se trouvait encore à l'intérieur.
- Misa a tenté de m'appeler. Il y a tout juste deux minutes, ajouta-t-il, blême.
Les autres firent de même. L, toujours assis, ne fit pas de commentaire, continuant de feuilleter le cahier d'un geste machinal.
- Sayu a laissé un message, déclara Soichiro.
Il mit le haut-parleur.
- Papa… Papa ! gémit Sayu, la respiration hachée.
Il y eut des bruits de fond, puis brusquement le son d'une vitre brisée. Une femme se mit à hurler et le cri cessa presque aussitôt.
- Papa, papa, viens m'aider ! Papa, maman est… Ah… !
Un autre bruit plus sourd, comme si quelqu'un tombait. Raito entendit un sanglot bref, puis un gémissement de douleur.
- Papa, papa, au secours ! Au secours, papa ! Ah… non, n'approchez pas ! NON !
Raito eut l'impression que son cœur gela dans sa poitrine quand il entendit un long hurlement qui finit après une longue minute en un gémissement. Toutefois, le message ne s'arrêta pas là. Il y eut un frottement, et des chuchotements avant que le téléphone ne coupe.
Soichiro reposa son téléphone dans sa poche, le regard vide. Il semblait être sur le point de s'évanouir et quand il releva les yeux, regarda L qui n'avait pas bougé.
- Je dois y aller, déclara-t-il brusquement et sa démarche était hésitante, comme s'il était ivre. Je dois… Je dois aller voir ma famille !
- Attends, papa ! s'écria Raito. Si tu y vas…
- Nous ne savons pas ce qu'il se passe, chef, déclara faiblement Mogi, son grand corps effondré sur le canapé.
- Et alors ? ET ALORS ?
- Yagami, calmez-vous, lança froidement L, fixant le chef de police dans les yeux. Calmez-vous.
- Vous voulez que je me calme ? répéta Soichiro et il y avait tant d'ironie dans sa voix que cela devenait douloureux de l'écouter. C-Comment voulez-vous que je me calme, L ? Dehors se passe quelque chose de… je ne sais même pas ce qu'il se passe et ma famille est en danger ! Je dois aller les voir.
- Si vous sortez, vous mourrez, trancha L. Est-ce ce que vous voulez ? Mourir sans peut-être voir votre famille ?
Il y eut un long silence.
- M-Moi aussi, je veux voir ma famille, dit Aizawa de cette même voix un peu troublée. Mes filles, ma femme…
Il se tut mais tous les autres devinèrent ce qu'il était en train de penser. Et si elles étaient déjà mortes.
L baissa les yeux vers le cahier qu'il tenait toujours puis soupira. N'écoutant plus les informations, il se mit debout.
- Très bien, Yagami. Vous pouvez aller vérifier si votre famille est encore… là, conclut-il, n'arrivant pas à trouver le terme suffisamment approprié à la situation. Mais n'y allez pas tout seul.
- Je l'accompagne, lança Raito d'une voix décidée.
L le regarda un instant, le jugeant sans dire un mot.
- Très bien. Je vous accompagne tous les deux.
- Ryuuzaki, vous êtes sûr ? ne put s'empêcher de demander Matsuda.
- Evidemment que j'en suis sûr. Même si nous avons arrêté Higuchi, et que le cahier est à notre disposition… les choses sont différentes maintenant.
Raito ne répondit pas. Il savait pertinemment ce que sous-entendait L et décida qu'il n'avait pas le temps de s'y attarder. Peu importait qu'il était Kira, et que L était toujours lui-même. Les choses étaient différentes.
L'arme était lourde et presque trop grande pour la main de L. Un Magnum 44. Raito avait un Sig Sauer et son père avait gardé avec lui son arme de service.
- C'est par précaution, dit L quand il donna le Sig à Raito. Utilise-le si tu veux.
« Si tu veux survivre », disaient ses yeux et Raito, partagé entre la colère et l'ironie prit l'arme qui était déjà chargée.
Aizawa, Mogi et Matsuda avaient pris une autre voiture pour faire le tour. Ils devaient tous se retrouver au QG deux heures plus tard. Raito se demandait vraiment s'ils allaient revenir et fut surpris d'éprouver une sorte de chagrin latent, comme s'il savait déjà ce qu'il allait se passer.
- C'est pas vrai, murmura Soichiro quand ils sortirent du parking de l'immeuble.
L ne put empêcher une exhalation sonore de passer ses lèvres.
Tokyo était vide.
Des voitures avaient été laissées à l'abandon sur les routes, certaines aux portières ouvertes, au pare-brise brisé. Des magasins avaient été saccagés, des personnes ayant profité du mouvement de panique pour piller. Au loin, ils entendirent des hélicoptères, puis une voix au mégaphone, intimant à tous de garder son calme.
Soichiro roulait doucement, le regard fixé sur la route jonchée de débris.
- Qu'est-ce qu'on va trouver là-bas ? demanda faiblement Raito, n'arrivant pas à y croire.
L se tourna vers lui, une ébauche de sourire aux lèvres.
- Est-ce que tu as vraiment envie de le savoir ?
Raito ne répondit pas.
- C'est bien ce que je pensais, répondit L, et ses doigts, très sûr, chargèrent son Magnum 44.
Pendant un instant, Raito eut du mal à reconnaître la maison dans laquelle il avait vécu toute sa vie avec sa mère, son père et sa sœur. La porte d'entrée avait été sauvagement ouverte et pendait sur un seul gond. Les fenêtres avaient été brisées et Raito eut un début de nausée en y voyant des traces de sang.
Son père claqua la portière de la voiture avant de prendre son arme. Raito se tourna vers L qui observait la rue où pas une âme ne semblait vivre. Toutes les autres maisons étaient dans un état semblable. Le ciel se teintait d'une couleur bleuâtre, aux touches rouges au loin. L fouilla dans sa poche et tendit une lampe torche à Raito. Le voir avec une arme dans les mains était si étrange que Raito n'arriva pas l'accepter. Il se rappela de la fois où dans l'hélicoptère L lui avait tendu une arme, la tenant comme toujours du bout des doigts et Raito avait pensé que tout comme piloter un hélicoptère, L savait manier une arme à feu.
« Tout le monde peut le faire », aurait dit L si Raito lui en avait fait la remarque.
Cependant, L ne tint pas le Magnum de sa façon habituelle. Il prit l'arme fermement, comme n'importe qui d'autre, peut-être avec davantage de souplesse même si Raito ne voyait pas tout à fait la différence entre lui et son propre père.
- Yagami, passez devant, murmura L. On vous suit.
Soichiro acquiesça et s'avança jusqu'à la maison. Raito dévisagea L, voulut dire quelque chose mais finalement n'y parvint pas. La voix de Sayu résonnait encore dans sa tête, un long cri déchirant se transformant un gémissement de souffrance.
« Sayu, qu'est-ce qu'on t'a fait ? Qui… ? »
- On y va, Raito.
Le bruit du verre contre les chaussures de Raito parut assourdissant face à tout le silence. Raito brandit la lampe torche sur la marche de l'entrée, y aperçut une chaussure de sa sœur, celles de sa mère. L'ombre de L se déplaça, non loin de lui, silencieuse mais attentive.
- Papa, tu es où ?
Silence. Raito crut que son cœur lui retombait dans l'estomac. Il ne parvint pas à voir l'expression de L mais l'entendit soupirer.
- Je vais voir ça. Fais attention.
Raito acquiesça, se dirigeant vers l'escalier. Il vit sur les marches des traces de boue et effectuant un léger mouvement, éclairant le couloir jusqu'au salon, perçut une odeur latente, douceâtre, qui lui donna la nausée. Une odeur de pourriture.
- Mais qu'est-ce que…
Il crut entendre des bruits un peu plus loin et fut soulagé de comprendre que c'était L qui s'adressait à son père. Il se tourna, éclaira de nouveau l'escalier et après un léger temps d'hésitation, décida de monter au premier étage. Il ne reconnaissait plus rien, et pourtant c'était bien l'escalier qui amenait à sa chambre, à celle de Sayu et de ses parents. Il vit dans le couloir le cadre d'une photo puis s'éloigna. Malgré tous ses efforts, il avait l'impression d'être incroyablement bruyant.
- Sayu ? chuchota-t-il, la voix étranglée.
« Reste calme…, bordel reste calme ! »
Il donna un léger coup de pied dans la porte de sa chambre. Une bouffée de colère et d'indignation le submergea quand il réalisa que sa chambre était dans le même état que le reste de la maison. Son ordinateur avait été renversé au sol, et l'écran était cassé. Il vit ses livres d'université, puis…
Il se figea.
Une trace de sang recouvrait le dessus de son lit puis une partie de la fenêtre. Il vit sur la vitre des empreintes de main, des longues lignes de doigt et retenant une exclamation, s'en approcha, brandissant sa lampe torche. Il eut le temps de voir la lumière de la rue, d'un jaune tirant sur le orange puis se détourna, suivant les traces de sang qui semblaient quitter sa chambre pour repartir dans le couloir.
- Raito ? murmura L en bas.
- Je suis là, dit-il machinalement.
Ses doigts étaient moites sur sa lampe torche et il les essuya sur sa veste. Il eut un nouveau temps d'hésitation puis donna une légère poussée à la porte menant à la chambre de Sayu.
Une forme au sol bougea et effrayé, Raito eut un mouvement de recul. La lumière de sa lampe, bien que vacillante, éclaira Sayu qui lui tournait le dos, recroquevillée, et ses épaules étaient nues, ses vêtements déchirés.
- S… Sayu ?
Sa sœur émit un bruit qui se rapprochait du sanglot mais ne bougea pas. Elle se penchait sur quelque chose, et ses doigts étaient cachés dans l'ombre.
- Sayu, répéta Raito d'une voix plus ferme.
Il tendit une main vers sa sœur et s'arrêta net. Quelque chose n'allait pas. Raito voulut déglutir mais sa gorge était tellement sèche que cette simple action lui fit mal. Il assura davantage sa prise sur le Sig Sauer.
« Est-ce que tu as vraiment envie de le savoir ? », lui avait demandé L dans la voiture, comme si, bien qu'il ne comprenait pas ce qu'il se passait, il savait d'une certaine manière que ce qu'il allait voir était plus horrible que tout.
- Sayu, lève-toi.
Et comme si elle l'avait entendu, Sayu se retourna, bien que toujours recroquevillée au sol. Raito ouvrit la bouche mais ne put hurler. Il était au-delà du cri, au-delà du choc.
Sayu était couverte de sang, de ses cheveux à sa bouche, et il y avait tellement de détails que Raito ne put tout voir mais à la lumière crue de sa lampe, aperçut avec horreur une chose blanche pointer sur la poitrine de Sayu, réalisant après coup qu'il s'agissait de l'os de sa clavicule. Elle tendit un poignet qui se tournait en tous sens, de toute évidence cassé et leva les yeux vers Raito. Des yeux à l'iris rouge, vides de pensée et Sayu eut un sourire tordu, aux lèvres gonflées de sang qui brunissait déjà sur le menton. Dans son autre main, elle tendait ce qui ressemblait à de la chair saignante.
- Sayu…
Avant même que Raito ne puisse réagir Sayu se mit debout. Sa poitrine était nue, toute pleine de sang et la jupe qu'elle portait –la jupe de son uniforme scolaire, réalisa Raito, ce qui le rendit encore plus malade- était déchirée de part et d'autre. Un de ses pieds avait une chaussure, l'autre était nu, rentré, à la cheville gonflée comme si elle était cassée un os. Elle eut un grognement qui n'avait rien d'humain, souriant toujours mais cela n'avait pourtant rien d'un sourire.
Et Raito éprouva un dégoût quasiment physique, qui lui donna la chair de poule. Tout son corps refusait la vue de sa sœur, refusait jusqu'à la moindre parcelle. C'était un réflexe, de ce même réflexe animal, sur lequel on ne pouvait mettre de mots. Tout son corps se raidit encore plus, repoussant Sayu, alors que c'était pourtant elle.
Raito se recula davantage, hésitant encore à tendre son arme sur sa propre sœur.
- Sayu ? dit-il, ne reconnaissant pas sa propre voix tant elle lui semblait frêle.
Les yeux à l'iris rouge le regardaient sans qu'aucune lueur d'intelligence ne vienne y briller. Sayu eut un bref mouvement, le corps tordu –sûrement brisé à de multiples endroits-, puis s'avança vers Raito, tendant toujours la chair sanglante d'une main, l'autre poignet retombant mollement.
- Recule, recule !
Il ne pouvait pas lui tirer dessus. Il ne pouvait pas. Sayu le regarda et ouvrit large sa bouche, aux dents toutes rouges et Raito réalisa qu'elle mâchait la chair qu'elle tenait dans la main. Hésitant un instant, il abaissa la lumière vers le corps près duquel Sayu s'était accroupie et enfin, se mit à crier. Pendant une brève seconde, le visage de sa mère passa devant ses yeux, un visage aux yeux vitreux, les bras en croix dans du sang et il n'osa pas regarder plus bas car enfin il savait d'où venait la chair que tenait Sayu. C'était insoutenable.
Sayu. C'était Sayu.
- Non… Non !
Profitant de sa confusion, Sayu lui bondit dessus, tordant ses doigts en crochets et Raito s'écroula au sol. L'odeur de la pourriture lui tomba dessus, suffocante, lui faisant tourner la tête et le sang, poisseux, entacha tout son visage, tous ses vêtements.
« C'est le sang de maman, c'est le SANG de ma MERE ! », hurla une voix dans sa tête.
Ce fut trop.
Il cria plus fort, la panique passant en vagues brûlantes dans son corps et avant que Sayu ne puisse lui arracher les yeux la repoussa de toutes ses forces. Il sentit la poitrine juvénile de Sayu contre son torse glisser sur le côté et ne voyant plus rien, la lampe étant tombée, se mit debout, tendant son arme vers la masse qui était sa sœur, sans vraiment l'être.
Sayu eut un nouveau grognement, une sorte de gargouillis comme si sa gorge était pleine d'un liquide, se tournant lentement vers lui. Raito tâtonna à la recherche de la lampe, la récupéra. Il ne pouvait pas rester ici. Il ne pouvait faire… ça.
Il ne vit pas Sayu s'approcher de lui, les dents crispées en un sourire vorace mais entendit la détonation à quelques centimètres de son corps. Abasourdi, il se redressa pour voir L sur le seuil, tendant son Magnum sur Sayu. La jeune fille avait eu un vif soubresaut mais se releva, ne semblant même pas sentir la blessure par balle.
- Arrête ! cria Raito. C'est ma sœur ! dit-il comme si cela pouvait, en une quelconque façon, sauver celle qui avait tenté de le tuer quelques secondes avant.
L lui lança un rapide coup d'œil puis baissa les yeux vers le corps étendu au sol.
- C'est ta mère, dit-il d'une voix calme.
Sayu poussa un cri suraigu, et les bras tendus, se précipita vers L de sa démarche titubante. Il y eut une nouvelle détonation et Sayu s'arrêta net. Un trou s'était épanoui en plein milieu de son front. Elle sembla hésiter, fit un nouveau pas et L tira encore deux fois, chaque détonation semblant plus bruyante encore. Enfin le corps de Sayu s'effondra dans un bruit sourd. Raito, bouchée bée, se tourna vers L qui abaissa le bras. L'odeur de poudre ne pouvait masquer celle de la pourriture, ni celle, plus douce, métallique, du sang.
- Pourquoi ? demanda Raito et ce fut la seule question qui lui vint à l'esprit.
L ne le regarda pas.
- Ce n'était pas ta sœur.
Un hurlement jaillit soudain, provenant du salon. L se détourna, se précipitant dans le couloir.
- Papa ! cria Raito.
Il y eut un nouvel éclat de voix, plus faible, puis le bruit d'objets que l'on renversait au sol. Raito suivit L qui se déplaçait avec une telle souplesse qu'il ne semblait même pas avoir besoin de lumière, comme s'il connaissait déjà la maison sur le bout des doigts. Raito jeta un coup d'œil à son Sig Sauer, toujours aussi chargé qu'au début.
Il aperçut dans le salon, s'appuyant contre le comptoir –là où avant sa famille se réunissait pour manger et tout cela lui semblait tellement ancien, lointain à présent- son père muni d'une chaise de la table à manger, faisant mine de repousser quelqu'un.
- Recule, recule ! criait-il à chaque mouvement de bras.
Entendant des bruits derrière lui, l'homme que Soichiro menaçait se retourna et la lumière de la lampe torche de Raito frappa de plein fouet son visage gonflé, couvert de bleus, et ses yeux à l'iris rouge. Ses lèvres se soulevèrent en ce sourire si particulier, dévoilant ses gencives rouges et ses dents pleines de sang. Il tendit un bras vers Raito et L, marchant d'une démarche raide, vacillante et ce fut là que Raito reconnut le vieux voisin de la maison juste en face de la sienne, cet homme qu'il avait souvent aidé lorsqu'il était au collège.
- … Mr Hibiya…, murmura-t-il, n'arrivant pas à accorder le nom sur la silhouette qui émettait des grognements inhumains.
Il croisa le regard de son père, y lut la même détresse.
Hibiya sembla hésiter un instant puis brusquement, avec une rapidité étonnante pour son âge, se précipita vers Soichiro qui, surpris, se cogna contre le comptoir, emporté par l'élan de la chaise qu'il tenait toujours.
Raito voulut crier, mais avant même d'accomplir cette action, son corps réagit instinctivement. Il leva son arme –il avait eu droit à quelques cours quand il était au lycée, sous la surveillance de son père pour le remercier de son aide dans plusieurs affaires – et tira sur Hibiya. La détonation provoqua un bref soubresaut, l'impact le faisant subtilement sursauter.
Dans un grognement bref, Hibiya bascula sur le côté. Raito l'avait touché à la nuque, sectionnant sa moelle épinière. Soichiro, le souffle court, enjamba le corps et laissa tomber la chaise au sol.
- Il faut partir, déclara brusquement L, regardant par-dessus de l'épaule de Soichiro.
Il y eut un bref silence et dans la pénombre Raito entendit un bruissement, des frôlements sur une surface lisse. Une ombre minuscule passa devant la fenêtre de la cuisine, puis une autre.
Des mains. C'étaient des mains.
- Trop tard, soupira L, tendant son arme vers les bras qui s'approchaient du verre, le tapant avec force et le bruit se répercuta dans toute la maison, dans tout l'esprit de Raito qui leva également son Sig Sauer.
Son père posa une main autoritaire sur son bras.
- Raito, non ! chuchota-t-il furieusement et Raito vit la sueur qui coulait sur son front, les traces de sang d'Hibiya sur sa chemise, réalisant qu'il devait être dans le même état que lui.
- A votre place, Yagami, je me préparerais à tirer, rétorqua froidement L, très concentré.
- Ils… Ils sont…
- Non, papa, répliqua Raito, se sentant étrangement plus calme. Ils ne sont pas ce que tu crois. Sayu n'était pas ce que je croyais, ajouta-t-il après un temps d'hésitation, n'osant plus regarder son père qui pâlit davantage.
Soichiro allait dire quelque chose lorsque la vitre éclata sous le choc de plusieurs coups et les bras passèrent, s'entaillant aux éclats de verre, tandis que les silhouettes à l'extérieur gémissaient, grondaient avec cette voix inhumaine qui glaçait tout le corps de Raito.
L fit un mouvement, se tournant légèrement pour apercevoir la porte d'entrée et grogna.
- Bon… On n'a plus le choix.
- Qu'est-ce que…
Cinq autres –personnes ? choses ? Raito ne savait même plus et décida de ne pas y penser pour le moment- s'avançaient d'une démarche titubante vers eux, la nuque ployée, les fixant de leurs yeux vides. Certains avaient une épaule déboîtée, d'autres les membres extrêmement roides mais surtout, tous dégageaient cette terrible odeur de chair morte, putréfiée, qui se dispersait dans l'air à chacun de leurs mouvements. Raito hésita, jeta un coup d'œil à la fenêtre où les bras laissaient place à des bustes, se frayant un chemin, puis les autres qui étaient passés par la porte d'entrée.
« Comment on va faire pour la voiture, comment ? »
- Raito, dit doucement L, un simple appel qui le ramena à la réalité.
- Je ne sais pas, chuchota Soichiro, les doigts tremblants sur son arme de service, n'osant plus bouger. Je ne sais pas si je peux le faire.
Dans le groupe, Raito aperçut une jeune femme, une secrétaire aux vêtements couverts de saletés. Il vit sur une de ses mains une bague dorée, pensa que cette femme ne devait même plus s'en rendre compte et ce fut qui le terrorisa le plus. Quelques heures plus tôt, cette femme avait travaillé dans une entreprise, avait peut-être montré cette bague de fiançailles à des collègues. Elle leva ses yeux vers lui, et Raito vit qu'elle avait le nez cassé et du cou aperçut un amas d'os sous la peau.
- Yagami, dit enfin L. Ce qui compte, ce n'est pas ce que vous pouvez, ou ne pouvez pas faire…
Il tendit son arme, visa un homme qui avait dû être salaryman dans une autre vie et lorsque ce dernier eut un mouvement bref vers lui, prêt à bondir, L tira et le bruit brisa toute la ligne de tension, palpable, qui passait des « choses » à eux-mêmes.
- …C'est ce que vous devez faire, conclut L.
Dans un bruit assourdissant de verre brisé, Raito entendit le mouvement rapide derrière lui et sans réfléchir se retourna et tira. Il toucha ce qu'il s'apparaissait être une adolescente –elle avait le même uniforme scolaire que Sayu- qui s'écroula contre le comptoir, le regard vide. Les autres semblèrent hésiter, grognant sans interruption, puis tendirent les bras, ouvrant grand une bouche sanglante. Soichiro poussa un râle mais ne tira pas. Il leva un bras et frappa de la crosse de son arme la tête d'un homme qui s'était précipité sur lui. Le bruit de la crosse était presque humide, comme tapant des chairs plus profondes, plus saignantes encore, et cela retourna l'estomac de L qui continua cependant à paraître impassible. Il tira une troisième fois, touchant le cou d'une autre « chose » qui vacilla, et s'effondra sur la table où Raito et sa famille se réunissaient pour manger.
Raito se baissa, tenant toujours la lampe torche.
- On peut passer ! dit-il soudain à L. On peut y aller maintenant !
L se contenta d'acquiescer puis se tourna vers Soichiro qui repoussa un homme prêt à lui dévorer la gorge. Ses cheveux tombaient devant ses yeux et lorsqu'il s'essuya le visage du dos de sa main, une trace sanglante y resta, comme une peinture de guerre.
- Papa !
- Je vous suis, allez-y !
L sembla réfléchir à quelque chose, jeta un coup d'œil à la table puis sourit doucement. Raito comprit aussitôt.
L prit de l'élan, et Raito eu le temps de voir ses chaussures mal lacées avant qu'il ne saute sur la table, enjambe le corps inconscient. Il le suivit, ayant peur une brève seconde de retomber tant ses jambes tremblaient mais il tint bon, fit comme L et sans s'arrêter visa et tira cette fois en plein dans le front de la jeune secrétaire qui retomba sur le dos, entraînant avec elle une autre « chose » qui gronda, les membres trop raides pour avoir le temps de se relever. S'ils prenaient assez de vitesse, ils pourraient atteindre le couloir. L leva une jambe, appuyant sur le bord de la table et n'eut qu'à faire quelques pas pour quitter la maison. Les créatures –ce n'était plus que ça dans l'esprit de Raito, des… créatures –trop lentes, n'eurent pas le temps de l'empêcher de passer et Raito en profita pour tirer une dernière fois lorsqu'il sentit juste dans sa nuque l'odeur putréfiée d'une « chose » qui avait tenté de l'attraper.
L'élan le fit glisser, trébuchant sur la chaussure de sa sœur et il se reprit, s'appuyant sur la porte de l'entrée qui ne tenait que sur un gond. Relevant la tête, il aperçut L se précipiter vers la voiture.
-La clé, merde ! s'exclama Raito. Papa !
Il entendit un grondement, puis la voix de son père tentant de couvrir le bruit. Raito hésita, se retourna, prêt à repartir dans le salon quand il entendit des bruits de pas dans l'escalier. Ne regardant pas directement, il reconnut le pied gonflé, l'autre portant une chaussure, puis l'ourlet déchiré d'une jupe et la gorge serrée, leva enfin la tête.
- Sayu, murmura-t-il.
Ce qui avait été sa sœur continua de sourire puis soudain poussa un cri rauque, étranglé, et de sa démarche inégale, fit un seul mouvement de bras vers lui. Raito n'hésita pas, tira sur le front où un deuxième trou, proche du premier que L avait fait s'épanouit et une partie de la tête de Sayu –ce n'était plus Sayu, non – disparut dans la détonation, recouvrant le cadre de la photo d'une épaisse substance rouge et grise. Le corps de Sayu tressaillit et tomba en avant dans les escaliers, les os produisant un craquement sonore. Raito se recula, croyant que les doigts l'avaient touché avant de courir vers son père, encerclé par quatre autres « choses », certaines provenant de la fenêtre de la cuisine.
- Papa ! hurla Raito.
Soichiro se tourna vers lui, et la trace rouge sur sa joue fut éclairée par la lampe torche.
- Papa, passe par là ! Viens ! Ici !
Soichiro sembla hésiter, regarda ce qui l'entourait, puis son fils, et enfin son pistolet. Pendant un temps interminable, il ne dit rien avant de sourire. Raito n'aima pas du tout ce sourire et commençant à comprendre où voulait en venir son père, il paniqua.
- Non, Papa… Passe ici, sur la table ! Tu peux le faire ! Eloigne ces… Eloigne-les et tu pourras passer !
Soichiro secoua lentement la tête.
- Bordel, Papa !
Son père vit alors la silhouette aux pieds de Raito et devint encore plus pâle lorsqu'il reconnut l'uniforme de Sayu, et la partie de son visage qui avait explosé sous le coup de feu. Il eut cette expression déchirante, pleine de défaite et Raito faillit hurler une nouvelle fois.
- Papa, murmura-t-il, la voix étranglée tellement il avait crié auparavant.
- Je n'ai pas pu les protéger, dit Soichiro suffisamment fort pour que Raito puisse l'entendre au-dessus des grondements et des bruits inhumains. Je n'ai pas pu protéger… Sayu… Et Sachiko…
- Alors aide-moi, Papa ! rétorqua Raito. S'il te plaît !
Derrière lui, il entendit L l'appeler, un simple cri mais ne perçut pas les mots. Le corps de Sayu était toujours près de lui. Soichiro tira une nouvelle fois, faisant reculer les choses qui avaient resserré leur rang avant de fouiller dans la poche de sa veste couverte de sang. Il regarda Raito, en souriant et d'un geste lui lança quelque chose.
Raito fit un pas, attrapa. C'étaient les clefs de la voiture.
- Papa !
- Allez-vous en, toi et Ryuuzaki ! Partez ! MAINTENANT !
- Papa…, répéta Raito.
- Raito ! cria L à l'extérieur et ce fut la seule chose qui le fit le bouger.
Il quitta la maison, entendant encore les détonations de l'arme de son père, puis courut jusqu'à L qui visait quelque chose. Dans l'obscurité à peine déchirée par les quelques lumières, Raito vit des silhouettes s'approcher d'eux, en un bruissement fébrile, grognant faiblement. Elles étaient trop lentes mais Raito en vit une étendue au sol, à quelques mètres de L qui dès qu'il le vit releva la tête. Raito lui envoya les clefs.
- Je vais conduire, dit L et cela n'étonna même pas Raito qui prit place dans la voiture.
Les êtres à l'extérieur se rapprochèrent, mains tendues vers le capot, souriant de leur bouche ensanglantée. L régla le rétroviseur, mit le contact et passant la première vitesse fit une marche arrière. Raito entendit un bruit sourd, un craquement puis L accéléra, écrasant deux « choses » sur leur chemin.
Raito se regarda dans le rétroviseur, le cœur battant à tout rompre, réalisant après coup que ses doigts étaient toujours crispés sur son Sig. Il était incapable de le lâcher maintenant. L conduisait, assis correctement –peut-être la seule occasion où il devait s'assoir comme tout le monde- et dans la faible lumière orange de la ville, Raito vit son haut blanc maculé de sang, ses joues blêmes, d'une pâleur telle qu'elle en devenait grise et ses yeux, si noirs, qui ne semblaient rien dévoiler, étaient troubles, rêveurs.
- Ton père ? dit enfin L, prenant une autre route pour remonter jusqu'à l'immeuble.
Raito ne répondit pas. La voiture était un cocon, la seule barrière et baissant les yeux, il vit les rues sombres, aux voitures abandonnées et crut apercevoir d'autres groupes de personnes, marchant de ce pas étrange.
- Ils sont… plus forts la nuit, murmura-t-il, épuisé.
Au-dessus d'eux, des hélicoptères et des avions de l'armée passaient, vérifiant toutes les zones. Tout avait commencé deux heures, une heure avant et c'était déjà le chaos.
Soichiro, épuisé, s'adossa au mur. Sa vue était trouble, sûrement à cause du sang qu'il était en train perdre malgré sa main appuyée à sa jugulaire pour stopper l'hémorragie. La bouche vorace, ce qui avait été un jour sa fille le contempla, attentive, de son seul œil vide qui lui restait. Les grondements, les bruits inarticulés allaient le rendre fou.
Pas question.
Il n'eut pas un tremblement lorsque vérifiant qu'il lui restait encore une balle, il prit son arme, logea le canon dans sa bouche, visant en hauteur en visualisant le tir dans tout son crâne. La brûlure du canon ne lui fit plus rien et les yeux fermés, oubliant les mains vers lui, il pressa la détente.
Raito sursauta et se retourna dans son siège pour regarder la route.
- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda L, fixant toujours devant lui.
Raito ne répondit pas. C'était impossible. Lentement, il se remit bien, fixant ses doigts crispés et de son autre main, les détacha les uns après les autres de son revolver. Lorsqu'il y parvint, il pleura enfin. Il enfouit son visage dans ses mains toutes pleines de sang, encore douloureuses, et sans faire de bruits, il pleura et jamais cela ne lui avait fait autant de bien. C'était une sensation libératrice, atroce pourtant, mais il eut l'impression d'être mis à nu et tout ce qu'il avait accompli pour le monde, pour la justice en étant Kira, fut balayé par les sanglots qui lui tordaient les entrailles.
L ne se tourna pas, mais Raito sut qu'il comprenait, qu'il comprenait mieux que tout le monde. Il était Kira, L était L et ces deux faits se cassaient la figure. Les choses avaient changé.
- On va devoir retrouver ce Dieu, dit L de cette même voix un peu rêveuse qui dans la situation actuelle semblait sonner faux.
Raito essuya ses joues, ne se soucia pas du sang qui poissait ses doigts.
- C'est comme dans les films, déclara-t-il.
L quitta enfin la route des yeux et lui adressa un sourire sans humour. Une compréhension subtile passa entre eux et Raito décida que mieux valait être avec L que d'être seul dans un monde aussi chaotique.
- C'est pire que dans les films, dirent-ils en même temps.
