Bonjour à tous ! Voici enfin le deuxième chapitre de cette fanfiction. J'ai fini la première partie et commencé la deuxième, mais je n'updaterai pas très vite cette histoire, pour me laisser de l'avance car j'ai encore d'autres projets en cours. Lorsque j'aurai fini le premier chapitre de la deuxième partie, j'updaterai cette fanfiction.

Un chapitre plus long que le précédent, mais j'espère qu'il vous plaira.

N'hésitez pas à aller faire un tour sur le Deviantart de Greengrin, qui a achevé les illustrations du premier et du deuxième chapitre.

Je vous souhaite une bonne lecture.

KILL IT WITH A PEN

THE HUMAN WHOSE NAME IS WRITTEN IN THIS NOTEBOOK SHALL DIE

ONCE DEAD, THEY NEVER COME BACK TO LIFE.

MAYBE.

CHAPITRE II

PROPAGATION

« YOTSUBA, QUALITE OPTIMALE ! »

- Slogan publicitaire.

- Oh, mais regardez qui revient après avoir joué à l'animal domestique, lança Zerhogie quand il aperçut la silhouette noire dans le haut.

Dans un battement, les ailes de Ryuk se replièrent et le Dieu se posa avec une légèreté un peu moqueuse. Ses pieds foulèrent la Crasse, et la sensation fut étrange, un peu douce, et la poussière noire quitta ensuite son corps, glissant doucement ailleurs aux mouvements des Dieux qui se rapprochaient.

Zerhogie ricana, et son crochet eut un léger éclat quand il le secoua, faisant mine de saluer de loin.

- Pourquoi tu reviens maintenant ?

Ryuk haussa ses grandes épaules.

- L'humain que je devais hanter est mort.

Assis dans son fauteuil, Justin tourna la tête vers lui, ne semblant pas du tout surpris. Juste un peu agacé.

- Mort, mort, tu parles vite.

Ryuk ricana à son tour.

- Oui, enfin, pas vraiment. C'est peut-être pire.

Dellidublly, accroupi en face de Gook, jouait un peu distraitement à l'Os. Gook avait failli gagner de justesse mais Dellidublly avait pu contrer par un Sextuple Phalange, une main plutôt faible mais qui était tout de même plus forte qu'un Simple Cotyle. Les Cartilages étaient toujours le jeu le plus bas.

- Nu est partie chercher le Roi il y a quelques temps.

- Celui-là, on ne sait jamais où il se trouve, renchérit Dalil qui encore une fois restait subjuguée par tous les bijoux de Justin, brûlant de jalousie.

Ryuk s'assit lourdement par terre. Il lui restait une pomme qu'il avait prise avant de repartir, et il comptait la faire durer le plus longtemps possible. A la vitesse où le monde des humains était en train de sombrer, il ne resterait plus grand-chose.

- Alors, c'est comment là-bas ? finit par demander Zerhogie.

Le rire de Ryuk était proche de celui de Dellidublly, mais d'une octave plus basse, et bien plus grondant encore, un peu comme le grondement d'un lion malade. Son nom venait de la résonnance dans son rire, qui roulait en un léger écho avant de se terminer sur une occlusive, brisant la continuité du son.

- Les humains croient au Paradis et à l'Enfer. Alors…si je parle comme eux, je dirais qu'ils ont trouvé leur propre Enfer sur Terre.

- Pas étonnant, répliqua Gook en grommelant, piochant dans son jeu en espérant avoir une nouvelle main plus forte. Réaction en chaîne tout ce qu'il y a de plus logique. Et ils sont tellement nombreux que ça n'allait pas tarder.

- J'ai pas vu ailleurs, ajouta Ryuk. Juste le Japon. Mais je peux vous dire que ça a pas traîné : en temps humain, moins de dix minutes après l'application de la règle.

- Minute, hein ? répéta Zerhogie, dubitatif.

Ryuk voulut dire quelque chose de cinglant mais se retint au dernier moment. Se faire traiter de Naärk dès son retour n'était pas prévu dans ses plans.

- Un moment minuscule.

Le Dieu se leva, grattant de son crochet son casque à plumes. Une petite plume écrue tomba au sol, fut emportée par la Crasse. Tout autour, les cris continuaient, aussi fort qu'avant mais c'était devenu un bruit accepté, qui n'avait plus de signification. Parfois, une ébauche d'âmes passait par la brèche de Mu, disparaissant ensuite. C'était à présent un spectacle ennuyeux.

- Et les humains ? Enfin ceux pas vraiment…

Ryuk rit une nouvelle fois. Grondement sourd qui se terminant en une occlusive, un peu comme le bruit fugitif de dents dans de la chair.

- Ils sont là. Ils bougent. Ils aiment ce qui est vivant. Je crois que les humains ont ce truc, qui est quoi déjà ?… Ah, le recyclage. Faire du neuf avec du vieux. C'est pareil.

- Horrible, constata Justin, bien qu'il ne semblait pas le moins du monde dégoûté.

- A ce train-là, on va finir par y passer, dit brusquement Gook.

- Plus de Mu, plus de réserve. Plus de réserve, plus d'immortalité.

Dalil se tourna brusquement vers Ryuk, semblant comprendre enfin ce que cela impliquait. Ryuk haussa les épaules, effleurant la pomme cachée contre lui.

- La Mort n'est qu'une grande blague, lança évasivement Justin, retournant à la contemplant des âmes hurlantes.


L arrêta la voiture mais ne bougea pas. Raito, appuyé contre la vitre, se tourna pour le regarder. Assis, les deux pieds au sol comme n'importe qui d'autre, L ne ressemblait même plus à lui-même. Raito éprouvait l'impression curieuse que l'on pourrait avoir en découvrant que quelqu'un de notre entourage sait faire quelque chose d'étonnant.

- Raito, dit enfin L. Je suis désolé pour ton père.

Il n'y avait aucune note de compassion dans sa voix, mais les mots, dans la situation actuelle, suffirent à Raito. Il avait besoin de ça, car il sentait qu'hormis L, personne d'autre ne pourrait le lui dire. Désolé. Et désolé Sayu de t'avoir tiré dessus, désolé maman d'avoir –

Raito cessa toute pensée de ce genre. Pas maintenant.

- Je ne sais pas encore ce qu'il se passe, continua L. Je… Je ne comprends rien, avoua-t-il et cet aveu fut enfin ce qui dévoila à Raito que L était aussi perdu que lui, aussi désespéré, en une émotion si profondément contenue que seules des ridules apparaissaient à la surface. Et je sais aussi que je ne pourrais pas le comprendre sans ton aide. Crois-bien que cela ne me fait pas plaisir, ajouta-t-il, et Raito ne put savoir s'il faisait de l'humour ou était mortellement sérieux.

- Je sais, répondit Raito, la voix en un souffle frêle. Ce n'était pas humain.

L s'appuya davantage contre le siège et après un léger instant d'hésitation replia ses jambes, prit sa position habituelle et son visage sembla s'épanouir subtilement, retrouvant ses marques.

- Je pense que c'est humain. C'est en partie humain. Tu l'as bien vu, Raito. Ils en avaient encore des traces.

Raito se contenta d'acquiescer. Il avait encore en tête le souvenir de la jeune secrétaire au nez cassé et à la nuque brisée, sa main où brillait une bague de fiançailles. Cette femme qui quelques heures plus tôt avait travaillé dans un bureau, avec ses feuilles, ses stylos, et son agenda pour prendre des rendez-vous. Tous ces aspects triviaux, simples et qui semblaient tellement lointains à présent.

- Ces gens ne sont pas vivants. Ce sont…

- Des zombies ? lança Raito.

Utiliser un mot qui était si profondément enraciné dans la culture populaire, synonyme de films entre amis et fantasmes à demi-assumés d'adolescents, dans un contexte aussi sérieux lui donnait la nausée. C'était comme si dire « licorne », « lutin », « croque-mitaine » et le penser sérieusement.

L eut l'air de réfléchir intensément à cette appellation et porta son pouce à sa bouche pour en mordiller doucement la peau.

- Des zombies, oui, répondit-il enfin. On ne peut pas trouver d'autres termes pour les décrire de toute façon. Utilisons celui qu'on a crée pour l'occasion.

Il fit mine d'ouvrir la portière, ses jambes retombant légèrement vers les pédales de la voiture quand Raito se redressa. La voiture était une barrière, une pause, et il réalisa qu'il en avait encore besoin.

- Sayu, murmura-t-il et cela suffit pour que L se fige.

L soupira, reprit place.

- Je n'avais pas le choix.

- Je sais. Je te remercie de m'avoir sauvé.

« Pourquoi tu m'as sauvé, tu aurais pu me laisser. Kira serait mort à l'heure qu'il est et tu serais le grand gagnant. Car il y a encore ça en jeu, L, non ? Même dans le sang, même si des choses se baladent en pleine nuit et puent le cadavre, ce qui compte c'est de prouver que je suis Kira, n'est-ce pas ? »

Raito ferma les yeux, pressa ses paupières de ses doigts, espérant en extraire la voix insoutenable qui continuait de lui marteler ces faits.

- Je lui ai tiré dessus. Elle était… Elle me souriait sans sourire comme si elle savait qui j'étais et que pour ça elle pouvait me dévorer. Elle était pleine de sang. Pleine de sang, blessée, et pourtant…

Il se tut, respirant plus profondément. Il n'arrivait toujours pas y croire.

- Quand elle a appelé mon père, elle semblait tout à fait normale. Terrorisée mais… « normale ».

- Elle dit : « Ne m'approchez pas », dit pensivement L. Ils étaient là et ils l'ont…

Raito revit les gencives et les dents de Sayu, toutes rouges à force d'avoir mordu de la chair. L'os de sa clavicule, sa poitrine nue, sa cheville gonflée et son poignet cassé et la seule question qui ne pouvait résumer tout à fait la situation : « Comment ? ». Comment en aussi peu de temps Sayu avait pu se rompre autant de membres, être dans un tel état alors que moins d'une heure auparavant elle respirait, bougeait comme son frère ? Les zombies –que ce mot lui semblait ridicule mais les autres comme « choses », « créatures » n'étaient pas mieux – étaient tous blessés, aux corps rigides, roides. Comme s'ils étaient retenus par leur propre chair. Et l'odeur de pourriture…

- Ils ne contrôlent pas leur force, fit-il, les yeux baissés vers le Sig Sauer sur ses genoux. Ils ne contrôlent plus rien, ne ressentent plus rien. Pas étonnant qu'ils soient dans un tel état. Mais si vite…

- Raison de plus pour demander à ce Dieu, l'interrompit brusquement L, sortant enfin de la voiture.

Raito, comprenant que leur discussion était finie, soupira puis sortit à son tour de la voiture. Dans la lumière du parking, il vit les éclaboussures de sang sur le pare-choc, se rappela du craquement des zombies que L avait écrasés. L jeta un coup d'œil à ses mains, aussi sales que celles de Raito puis se tourna.

- Raito, je veux te demander quelque chose.

- Quoi ?

Il y eut un bref silence pendant lequel L joua avec les clefs de la voiture. Les clefs que Soichiro avait lancées à son fils pour qu'ils puissent s'enfuir.

- Même si je suis persuadé que tu es Kira…

- Je ne suis pas Kira, rétorqua Raito, mais c'était plus un réflexe qu'autre chose, comme un enfant qui répond automatiquement « Ce n'est pas moi ! » alors qu'on l'a pris en flagrant délit.

Il ne souciait même plus de sa voix, ou bien de l'expression de son visage. Ce qui était un duel à mort entre eux deux était passé au second-plan, mais comme le reflet dans le miroir, L et lui continuaient de se dévisager, de se scruter.

- Même si je reste persuadé que tu es Kira, reprit L d'une voix plus forte et plus ferme, je veux que tu m'accordes une faveur.

Raito ne dit rien.

- Si jamais je deviens comme eux, je veux que tu me tues. Sans hésiter.

Raito dévisagea L, de son dos voûté à ses mains sales qu'il avait mis dans les poches de son jean puis eut un léger sourire.

- Tant que tu fais la même chose pour moi, au cas où ça arriverait, je ferai ce que tu me demandes.

- Entendu, répondit L et sur ces mots se mit en marche jusqu'à l'ascenseur comme si leur discussion avait été parfaitement normale pour deux hommes de leur âge.

Quand ils arrivèrent au dixième étage, Raito dit à L qu'il comptait se reposer.

- Bien sûr. Repose-toi. Je t'appelle si jamais il y a quelque chose de nouveau.

Raito faillit dire quelque chose mais apercevant son reflet dans le miroir de l'ascenseur, il se ravisa. Les portes se refermèrent doucement, sans bruits et Raito hésita avant de prendre le deuxième ascenseur pour accéder à l'étage de son père, ou même à celui de Misa.

« Tu crois que rester dans les appartements de gens morts est une bonne idée ? Fais-toi plaisir, mon petit, y a rien de mieux que la dépression pour réfléchir. »

Raito secoua la tête avant de se diriger vers ses propres appartements. Lorsqu'il était encore menotté à L, ils avaient dormi là tous les deux, et retrouver les lieux seul lui fit éprouver une émotion un peu étrange qu'il ne parvint pas à définir. Il réalisa que son corps lui faisait mal, et que chaque parcelle était engourdie. Il espérait ne pas avoir un flux d'adrénaline à retardement. Cela ne lui était jamais arrivé, même dans ses plans les plus risqués pour déjouer L. Cependant tout ce qu'il avait cru, aimé, n'existait plus. Tout avait été détruit.

Il se déshabilla avec lenteur, grimaçant à chaque fois qu'il ressentait ses muscles douloureux. Sur le lit, il déposa les vêtements qu'il avait portés, maculés d'un sang qui avait bruni, craquelant sur le tissu. Il renifla sa chemise, la rejeta lorsqu'il s'aperçut qu'elle avait cette même odeur de chair putréfiée et cette effluve faillit le rendre malade. Il se rendit compte que vomir lui aurait fait presque du bien mais son estomac n'avait jamais failli.

Il se regarda dans la glace de la salle de bains. Il dévisagea son corps nu, nota les bleus au niveau des côtes, puis sur les bras. Il devait en avoir un dans le dos car Sayu l'avait durement plaqué au sol. L'eau chaude tomba sur lui et il gémit sous la sensation, et fermant les yeux, il se sentit dans un autre cocon.

Le dieu du nouveau monde se protégeant dans un cocon. L'idée était si ridicule que cela le fit sourire amèrement. Il voulait purifier le monde du mal, faire que le monde puisse devenir un havre de paix.

Le monde avait pourri tout seul et Raito n'avait même plus la force de le sauver.


Wammy ne fit pas de commentaire quand il vit L entrer à pas lents dans la salle de contrôle. Mains dans les poches, les vêtements tachés de sang, L le regardait et il y eut un instant où Wammy sut tout ce que pensait L et cela le terrifia.

- Montre-moi tes mains, L, murmura Wammy.

L sembla hésiter puis s'avançant davantage, sortit enfin les mains de ses poches. Ses paumes étaient sales, pleines d'un résidu de sang et d'une odeur tenace de pouce. Les traces brunies avaient laissé des empreintes et le vieil homme vit les sillons, les minuscules canaux des mains de L, se dessinant plus clairs en-dessous. Il y avait également du sang sous les ongles.

Wammy prit délicatement les poignets de L entre ses doigts et la posture qu'ils avaient tous deux faisait penser à un jeune homme voulant montrer à son grand-père quelque chose qu'il avait gardé caché dans ses mains, comme un trésor. Le contact fit tressaillir L, qui eut l'air de s'éloigner mais il ne bougea finalement plus, attendant quelque chose. La lumière blafarde des ordinateurs autour d'eux accentua la pâleur de sa peau et les cernes qui lui dévoraient les joues.

- Est-ce que ça va ? demanda doucement Wammy, ses doigts tenant légèrement les poignets de L, en éprouvant les os minces.

L baissa la tête.

- Je n'avais jamais…, commença-t-il avant de s'arrêter, se rendant compte de ce qu'il disait.

Wammy lui sourit doucement.

- Il faut bien une première fois à tout.

L soupira et retira doucement ses poignets des mains de Wammy.

- Est-ce que tu as pu entrer en contact avec Roger ?

Wammy secoua la tête.

- Je n'ai pas réussi. Je ne sais toujours pas s'il est à l'orphelinat, ou s'il a emmené les enfants. Aucune nouvelle.

- Avec le décalage horaire, ils doivent être en milieu de journée, dit L, fixant les écrans sans vraiment y faire attention. Tant mieux.

- Tant mieux ?

L secoua la tête.

« Ils sont plus forts, la nuit », avait dit Raito, le comprenant aussi bien que lui.

- Ce serait mieux qu'ils s'en aillent maintenant. Avec les fonds, et ses relations avec le gouvernement, Roger pourrait sans problème trouver un endroit sûr pour les enfants, ajouta-t-il, mordillant distraitement la peau de son pouce.

- Je vais envoyer un message. En espérant qu'il réponde vite, fit Wammy à voix basse. J'ai déjà voulu contacter les autres orphelinats. Aucune réponse.

Ils se turent mais de nouveau, ce fut comme s'ils se parlaient par pensée interposée. C'est déjà trop tard pour certains. Wammy massa sa nuque douloureuse puis se releva avec lenteur.

- Des enfants… C'étaient juste… des enfants, dit-il plus pour lui-même que pour L.

- On ne peut pas tous les aider, rétorqua L sur un ton froid, un peu rêveur malgré tout.

- Tu peux aller te reposer, L, lança Wammy. Tu as l'air d'en avoir bien besoin.

- Je ne suis pas fatigué.

Et c'était vrai. L avait beau éprouver des douleurs sourdes au niveau de ses épaules et de ses bras, son esprit tournait à plein régime. C'était d'ailleurs préférable, quand il voyait l'état d'épuisement dans lequel se trouvait Raito. Si jamais L détournait son attention, il se souviendrait des bruits, des odeurs et surtout du regard résigné de Soichiro tenant son arme : « Je ne sais pas si je peux le faire », avait-il dit.

« Moi non plus, Yagami, je ne sais pas si je peux le faire. », pensa L, frottant ses mains sales l'une contre l'autre.

Wammy se tourna vers l'un des écrans de surveillance. Il eut un léger rire plein de soulagement.

- Regarde, ils ont pu rentrer, dit-il.

L leva les yeux. La caméra du parking lui permit de voir la voiture noire d'Aizawa, Mogi et Matsuda se garer. Il éprouva à son tour une pointe de soulagement quand il aperçut le visage de Matsuda puis celui de Mogi lorsqu'ils sortirent de la voiture.

- Où est…

Wammy se tut. Aizawa n'était pas avec eux. L aperçut Mogi, très pâle, aux vêtements déchirés et sales, prendre Matsuda par l'épaule, puis le soutenir de ses bras massifs. Matsuda était tourné de profil, ce qui fit que L ne vit pas très bien, mais il avait le visage blême, et l'expression de quelqu'un sur le point de s'évanouir. Il boitillait et ses vêtements étaient maculés de sang, tout comme ceux de Mogi.

Ils suivirent leur progression jusqu'à l'ascenseur avant que L ne s'éloigne.

- Va préparer la boîte de soins, je reviens.

Wammy acquiesça puis L quitta la salle de contrôle. L'odeur du sang et de la pourriture qui imprégnait ses vêtements le rendait malade.


Raito s'était endormi dès l'instant où sa tête avait touché l'oreiller. Un sommeil chaotique, qui venait lui insuffler de brèves bouffées d'angoisses quand son esprit, immanquablement, lui rappelait tout ce qu'il était passé. Ce furent des rêves espacés, coupés de moments plus calmes où il tombait dans un état presque comateux. On aurait pu lui piquer la joue qu'il n'aurait pas bougé un muscle.

Son téléphone sonna, posé sur la table de chevet et Raito, au bout de la troisième sonnerie, ouvrit un œil. Ses paupières étaient lourdes, douloureuses de larmes qui avaient dû couler pendant les images où son père lançait les clefs à sa sœur qui souriait, la bouche pleine de sang tandis que sa mère, les entrailles tombant en serpents humides, leur criait « LE PREMIER AU CONCOURS BLANC GAGNE LA VOITURE! ».

Il se redressa, remarqua qu'il dormait sur le dessus de lit et lentement prit le téléphone en main.

- Oui ?

- Raito, désolé de te réveiller, fit L.

- Hum, qu'est-ce qu'il y a ?

- Matsuda et Mogi sont revenus.

Raito tressaillit. Il avait un goût acide dans la bouche.

- Revenus ?

- Il y a quelques temps. J'ai préféré attendre avant de t'appeler, pour que tu te reposes.

« Ne me traite pas comme un gamin », fut la première pensée de Raito avant qu'il ne cesse de s'énerver. Il avait encore mal au dos et ses flancs le faisaient souffrir, ce qui fit qu'il s'assit au bord du lit, observant Tokyo par la fenêtre. Il éprouvait la curieuse sensation de se trouver dans un hôtel luxueux, et que tout ce qu'il se passait n'était qu'un simple cauchemar qui cesserait sitôt qu'il quitterait la chambre. A l'extérieur, il suivit du regard la lumière d'un hélicoptère qui passa, illuminant les rues vides avant de repartir dans un vrombissement sonore.

- Ils sont au dix-huitième étage avec Watari.

- J'arrive.

Raito raccrocha, observant toujours la vue imprenable qu'il avait sur Tokyo. Le bâtiment que L avait fait construire pour l'enquête était sans vis-à-vis. Raito se leva, puis baissa les yeux pour regarder. Etait-ce un effet de son imagination, mais il crut apercevoir un autre groupe de « choses », marchant lentement, au hasard. Il n'en fut pas sûr et préféra ne pas l'être. Y avait-il encore des gens dehors ? Des gens sans protection, sans abri et qui tomberaient sur eux ? Raito se rappela de l'état de sa maison, à la porte ne tenant que sur un gond, aux objets jonchant le sol. Ces choses étaient donc capables de provoquer des dégâts, de s'impliquer toutes ensembles pour atteindre leurs proies. Après tout, elles étaient passées par la fenêtre de la cuisine dès qu'elles les avaient vus.

Il frissonna, frotta la peau de ses avant-bras recouverts d'une chair de poule. Il était soulagé de savoir que Mogi et Matsuda avaient survécu, et que cela lui donnait partiellement tort. Il se leva, s'étira et remettant d'autres chaussures –les autres étaient tachées de sang et de débris provenant de sa maison- quitta enfin sa chambre. Être tout seul dans un couloir éclairé lui donnait l'impression d'être le dernier survivant.

Dans l'ascenseur, il se regarda. Plus aucune trace, plus d'odeur détestable. Il avait enfilé un autre pantalon et un t-shirt noir, ce qu'il mettait en général le soir pour dormir et ce simple détail lui fit bizarre. Toutes les petites choses de la vie quotidienne, accomplies sans aucune arrière pensée, devenaient étranges, décalées, dans le contexte actuel. Raito se sentait hors de lui-même, lui-même décalé par rapport aux gestes qu'il faisait.

- Arrête de te prendre la tête, dit-il à son reflet aux habits propres, lavé, mais à la peau pâle et aux yeux cernés. Arrête.

« Est-ce que tu as vraiment envie de le savoir ? » fit une voix dans sa tête, une voix semblable à celle de L.

- Oui, j'ai envie de savoir, murmura-t-il et à cet instant les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sans bruit.

Watari était assis dans le fauteuil, pansant les blessures de Mogi qui pinçait les lèvres. Il n'avait pas l'air d'avoir très mal mais Raito vit dans ses yeux le reste d'une terreur inexprimable, un traumatisme tel qu'on se demandait si jamais Mogi allait pouvoir s'en relever. Quand Mogi leva la tête, il eut un semblant de sourire.

- Raito…

Matsuda se retourna et sourit à son tour. Il transpirait à grosses gouttes et son visage était d'une pâleur extrême, comme une personne sur le point de vomir. Il se tenait l'avant-bras d'une main, et Raito aperçut du sang sur sa veste, entourant une blessure évidente.

- Quel soulagement, Raito ! s'écria-t-il, faisait mine de se lever.

- Non, assis-toi, Matsuda. Tu as l'air encore…

Fatigué ? Blessé ? Les deux à la fois ? Raito ferma la bouche, fit un geste machinal vers le canapé et Matsuda s'exécuta, tenant toujours d'une main sa blessure. Ses doigts étaient poisseux d'un sang qui coagulait. L était assis non loin d'eux, sur un fauteuil, tournant le dos aux écrans de télévision. Il avait changé de vêtements, mais comme toujours, c'était le même genre d'habits, si bien qu'on avait l'impression qu'il avait fait disparaître les taches d'une manière ou d'une autre. Sakura TV ne fonctionnait plus et la NHN ne passait plus que quelques flashs spéciaux, avant de passer des reportages vieux de plusieurs mois. Matsuda regarda Raito, s'aperçut qu'il était seul et tenta de sourire une nouvelle fois.

- Où est… Où est le directeur, Raito ?

Même si Raito savait que la question allait immanquablement être posée, il fut pris de court. Il hésita et, incapable de répondre, se contenta de secouer la tête. Il avait l'impression que chaque muscle de son corps était lourd comme du plomb. Le sourire de Matsuda se figea, puis s'effondra tandis que ses yeux, rouges d'épuisement, devenaient brillants de larmes qu'il essayait désespérément de contenir. Mogi baissa la tête, passa une main tremblante sur son visage et soupira. Un long soupir qui mourut en un début de sanglot.

- C'est pas vrai, chuchota Matsuda, la voix hoquetante. Raito… Non, ne me dis pas…

Raito ne répondit pas. Matsuda émit un gémissement sourd et retirant sa main de sa blessure enfouit son visage dans ses paumes, ne se souciant même plus du sang sur ses doigts. L se redressa soudain, fixant la tache sur l'avant-bras de Matsuda. Il se leva et sans même demander la permission attrapa Matsuda par le bras, le forçant à découvrir son visage aux joues humides de larmes.

- R-Ryuuzaki, qu'est-ce que vous faites, enfin ?

L retroussa la manche de la veste de Matsuda, découvrant complètement la blessure. Raito crut que son cœur loupa un battement quand il s'aperçut que sous le sang qui séchait deux traces parfaites de dents décoraient la peau de Matsuda. Une partie plus claire de la chair brillait, recouverte d'une pellicule un peu collante de lymphe.

- Vous… vous êtes fait mordre, dit L à voix basse, retournant de nouveau le bras pour vérifier si la peau avait été atteinte ailleurs.

Matsuda repoussa les doigts de L avant de recouvrir la morsure de son autre main. Il baissa les yeux, un mélange de honte et de terreur passant en un frémissement sur son visage. Mogi soupira une nouvelle fois et L s'assit en face d'eux, tenant appui comme d'habitude sur ses jambes repliées.

- Racontez-moi tout, dit-il d'une voix polie mais ferme. Que s'est-il passé ?

Mogi et Matsuda échangèrent un bref regard et Raito vit le minuscule mouvement de menton que Matsuda fit à Mogi, l'invitant à commencer à parler. Mogi haussa les épaules et Watari finit de panser sa blessure avant de se lever. L fit un signe à Watari et le vieil homme sourit doucement avant de quitter la salle.

Mogi frotta ses mains l'une contre l'autre, le dos voûté, fixant le sol.

- On a pris la voiture en même temps que vous. Aizawa… Aizawa a voulu qu'on le dépose chez lui, il voulait savoir si sa famille allait bien. On est passé devant une barrière, et l'armée a refusé qu'on poursuive notre chemin.

- Et comme vous n'êtes plus officiellement policiers, dit L d'une voix si douce qu'il ne donnait pas l'impression d'interrompre.

- Enfin bref, on a accepté de faire demi-tour et Aizawa nous a montré un autre chemin. L'armée est vraiment partout, elle contrôle tout. On les a vus à l'œuvre, L. Tous ceux qui ont survécu à… peu importe ce que c'est, l'armée les a envoyés dans les lieux capables de les accueillir. Ils disent qu'il ne faut pas rester chez nous, que c'est dangereux. Beaucoup ne les ont pas écouté et sont partis.

Mogi se tut, sembla fouiller dans ses souvenirs. Il était si fatigué que ses paupières s'abaissaient légèrement, frémissantes, et Raito sentit qu'il était prêt à s'écrouler.

- La maison d'Aizawa se trouve pas loin d'un parc, et on s'est arrêté juste devant. L'armée n'était pas encore passée donc on en a profité. On était armés, bien évidemment.

Mogi émit une longue exhalation douloureuse puis s'arrêta. Matsuda, comprenant que son collègue était épuisé, continua à sa place. Il avait l'air d'avoir mal, et ses doigts, dans une crispation nerveuse, pressèrent davantage la blessure qui se remit à saigner.

- On a fouillé la maison mais Aizawa n'a trouvé personne. Tout avait été détruit, mis en charpie. C'était juste… horrible. Quand on est ressortis, Aizawa a voulu couper par le parc, car selon lui sa femme avait l'habitude de rendre visite à une amie pas très loin. On n'a pas voulu le suivre, enfin, pas comme ça. C'était trop dangereux. On lui a proposé de prendre la voiture, de traverser. Mais… Mais il ne nous a pas écouté, fit Matsuda, la voix se brisant dans un nouveau sanglot.

Il grimaça lorsqu'il s'aperçut que ses doigts et ses ongles fouillaient la chair blessée de son bras et éloigna sa main, une expression de dégoût sur le visage. Raito ne bougea pas, et au-delà de la voix de Matsuda, il revit toute la scène, de l'entrée à la porte cassée, de son ordinateur au sol et des traces de sang sur ses vitres. Un goût amer lui imprégna le palais et nauséeux, il détourna le regard.

- Il a dit « Je suis rapide, je connais un raccourci, couvrez-moi ! » Et il s'est mis à courir. Même avec la lumière du parc, on ne voyait pas grand-chose, et à peine il est parti qu'on ne le voyait presque plus. Mogi a dit qu'il fallait prendre la voiture, qu'on le rattrape mais c'était déjà trop tard.

Matsuda continua à parler mais L échangea un bref regard avec Raito et cela leur suffit. Pas la peine d'en savoir davantage. Raito vit comme s'il en avait été le témoin le fameux moment où d'Aizawa, il ne restait que la silhouette se fondant dans l'obscurité, courant à perdre haleine pour retrouver sa femme et ses enfants. Deux filles, d'après ce qu'il avait dit. Et Raito comprenait ce qui lui était passé par la tête, cette pensée illogique de croire que tout allait peut-être encore. Comme quand Sayu lui souriait sans sourire, à la bouche pleine de sang, mais que tout allait encore car c'était Sayu. « Les humains sont des êtres fascinants », disait Ryuk en riant et pour la première fois Raito fut totalement d'accord avec lui.

- O-On l'a entendu hurler. Il a hurlé et je n'ai… on a jamais entendu un bruit pareil. C'était inhumain. On a pris la voiture. Il n'était pas parti très loin mais quand on est arrivé, o-on les a vus. La lumière des phares les a surpris, et de là, on a vu Aizawa par terre. Il bougeait encore, et tentait de récupérer son arme.

Mogi eut un long soupir.

- Tout ce sang, murmura-t-il d'une voix affligée. Matsuda est sorti de la voiture, a tiré sur ces… ces choses. Elles puaient. Elles avaient cette odeur et j'ai cru que j'allais tomber, que j'allais m'évanouir. Aizawa nous a appelé à l'aide, a hurlé qu'on lui donne son arme. J'ai repoussé deux trois de ces créatures. Une d'entre elles est tombée et son corps a fait « crac », un énorme bruit. C-C'était comme si tout son corps se cassait en mille morceaux.

- On les a entendus venir. D'autres. Ils grognaient, et on les a entendus venir. On a pris Aizawa, on a essayé de le relever mais ça a rendu ces choses folles. C'était comme si… on leur volait leur… nourriture ou quelque chose comme ça. Ils se sont jetés sur nous et… l'un d'entre eux m'a mordu alors que je tirais sur un autre. J'ai hurlé et ça les… ça les a excités. Ces saloperies, ajouta-t-il d'une voix pleine de dégoût. Il m'a arraché un bout de peau et je lui ai tiré dessus.

- J'ai été griffé, rien d'inquiétant. Plus leurs ongles qu'autre chose. J'ai attrapé Matsuda et on a reculé jusqu'à la voiture. Aizawa ne criait plus, je crois qu'il avait perdu trop de sang mais…

Mogi et Matsuda se regardèrent et soudain ce fut au tour de Mogi de pleurer. Raito ne put s'empêcher d'éprouver une sorte d'embarras à voir ce grand corps, aux traits durs, massifs, se briser en sanglots silencieux, empourprant son visage. Il se mit à pleurer, plaquant une main sur ses yeux, ses doigts massant ses tempes comme si cela pouvait arrêter le flux des larmes qui coulaient toujours. Ses épaules tressaillirent et Matsuda, très pâle, lui tapota doucement la nuque de sa main parsemée de sang coagulé.

- I-il a crié quand il a entendu la voiture démarrer. Il a hurlé qu'on vienne le chercher, il a hurlé et pleuré, nous a supplié de revenir…

- C'est pas vrai, soupira Raito, atterré.

- On est partis. On a vu ces choses se tourner vers Aizawa puis c'est tout. Ca n'a pas duré plus de trois, quatre minutes mais…

Matsuda se tut enfin, et dans le silence, tous entendirent la voix de Mogi, ponctuée de brefs sanglots. Watari qui était parti revint à cet instant, portant un plateau de boissons chaudes, et une autre trousse à pharmacie pour Matsuda qui cette fois accepta de se laisser soigner. Mogi releva la tête, les yeux rougis, et but une tasse de café. Raito faillit lui dire que ce n'était pas une bonne idée à cause de son état mais se ravisa. Il attrapa une tasse de thé, et cela lui chauffa tant les paumes qu'il sentit distinctement l'impression de brûlure. Il pinça les lèvres, et but le liquide, ses mains engourdies par le chaud.

L n'avait pas bougé. Il se contentait de fixer Matsuda qui baissait les yeux sur sa blessure que Watari était en train de panser. La trace de sang devint pâle sur la gaze et Matsuda, grimaçant au contact, ferma les yeux lorsque Watari pressa davantage la morsure pour la désinfecter. L ne put s'empêcher de penser que même l'alcool le plus fort du monde ne pourrait désinfecter une telle morsure et mordillant son pouce, se tourna vers Raito qui regardait ailleurs. Ses yeux, très calmes, ne pouvaient cacher tout à fait cacher l'empreinte du choc.

Watari se leva peu après et Matsuda considéra distraitement le pansement de son avant-bras, comme si cela ne lui semblait pas nécessaire. Mogi ne pleurait plus, mais fixait son café, les mâchoires si crispées que Raito pouvait en voir la tension sous la peau.

Il y eut soudain un soupir dans l'air, et L, surpris, tourna la tête vers le mur. Dans un bruissement trouble, celui d'un crissement entre deux surfaces lisses, la grande silhouette pâle de Rem traversa le mur et dans le même mouvement fluide qui la caractérisait s'avança jusqu'à eux. Raito n'arriva pas à être surpris par sa présence et la gorge serrée but le reste de son thé qui avait tiédi. En reposant la tasse, il perçut la brûlure de ses paumes et cette légère douleur le réveilla quelque peu.

Il était difficile pour lui de réellement comprendre les expressions faciales de Rem mais lorsqu'elle le regarda, il vit aussitôt qu'elle allait mal, aussi mal qu'un Dieu pouvait l'être. Ses longues phalanges blanches se tendirent vers lui.

- Où étais-tu passée ? demanda L, et Raito nota une pointe de colère dans sa voix.

Rem ne lui répondit pas. Ses yeux fixaient Raito avec une rage désespérée.

- Misa est morte, dit-elle de sa voix grave.

Raito ne bougea pas.

- Elle est morte en essayant de te retrouver, Raito Yagami. Elle est morte et je n'ai pas pu la sauver.

Matsuda pâlit et ne put retenir un minuscule gémissement. Mogi regardait ailleurs, hébété.

- Qu'est-ce qui se passe, Rem ? dit Raito, ne cillant pas sous l'accusation manifeste de Rem à son égard. Qu'est-ce qui se passe, ici ?

Rem eut un léger mouvement de recul et de ce pas léger, flottant, se tourna vers L.

- Je ne sais pas si je peux vous le dire, rétorqua-t-elle d'un ton essoufflé, éteint. Il se peut que si je vous en parle, j'enfreins une règle première des Dieux.

- Laquelle ? demanda L, impassible.

Il y eut un bref silence et Rem eut un mouvement étrange qui ressemblait à un haussement d'épaules.

- Parler à un humain d'une règle qui n'a pas été concrètement validée par le Roi est puni de mort. Mais…

Sa voix se fit encore plus faible, mourut sur les derniers mots.

- Peu m'importe… Misa est morte. Je n'ai pas pu la protéger. Alors ça m'est égal de mourir si je peux vous prévenir. Elle l'aurait voulue.

Elle sembla hésiter mais poursuivit.

- Il s'est passé quelque chose dans notre monde. Et je pense que vous l'avez remarqué également ici.

- Les pages blanches des cahiers et aussi… eux, dit doucement Matsuda, presque étonné de sa propre intervention.

Rem soupira et le bruit fut semblable à celui d'une lointaine tempête.

- Une règle a été ajoutée. Elle n'a pas été encore mise en application.

- Quelle est cette règle ?

- Nous n'en savons rien. Nous savons juste qu'une nouvelle règle a été écrite, mais nous savons pas de quoi il s'agit. Ce n'est d'ailleurs pas le plus important.

- Important ? répéta Raito.

Rem se tourna lentement vers lui.

- Dans notre langue, nous avons un mot pour décrire ce que les humains ne comprennent pas. La contradiction de notre monde nous est primordiale. Si deux règles entrent en contradiction, elles s'équilibrent. Notre monde, et le pouvoir des cahiers fonctionnent comme ça. Par la contradiction. Mais une règle a été écrite, une règle en trop. Et l'équilibre de toutes les autres règles s'est effondré.

L fronça légèrement les sourcils.

- Il serait plus simple d'écrire une règle capable de contredire celle-ci.

- Ce serait la meilleure chose, oui, concéda Rem, et Raito perçut une sorte de sourire amer dans sa voix. Mais le seul capable d'écrire les lois est le Roi. Il les écrit, les applique pour que chacune trouve sa contraire et s'équilibre. Et le Roi est introuvable. D'ailleurs, il n'aurait jamais écrit une règle unique.

Raito soupira.

- Ce serait… une erreur ? Une… erreur stupide ?

- L'erreur que nous avons toujours redoutée, Raito Yagami. Nous autres, Dieux de la Mort, sommes bien plus faibles que vous pouvez le croire. Nous sommes les seuls à respecter les trois mondes existants. Le votre, le notre, et Mu.

- Mu ? répéta Matsuda.

- Le Néant. Là où vous allez après votre mort.

Raito eut l'impression que ses mains se glacèrent.

« Il n'existe ni Enfer ni Paradis, n'est-ce pas ? » avait-t-il demandé à Ryuk lorsque ce dernier lui avait parlé du cahier. Le sourire que Ryuk lui avait affiché en guise de réponse, subtil, éternellement moqueur, devint enfin clair à ses yeux. C'était au-delà de la moquerie, du dédain. C'était de la méchanceté.

- Nous fonctionnons ainsi, continua Rem.

Ses longs doigts blancs découpèrent l'air autour d'elle, traçant des lignes imaginaires.

- Les humains vivent et meurent. Les dieux les tuent, vivent et errent. Les âmes errent. Tout fonctionne de cette façon. Mais… depuis cette règle, la barrière de Mu a été brisée. Les âmes n'ont plus d'endroit où errer.

L sentit un frisson passer le long de sa colonne vertébrale.

- Ils retournent d'où ils viennent, murmura-t-il, effaré. Ils retournent dans leur monde initial.

Raito éprouva une sensation trouble d'horreur et d'abasourdissement.

- Les humains ne peuvent plus mourir.

Rem acquiesça bien ce qu'il avait dit n'était pas une question.

- Dans votre monde, vos croyances parlent de ça. Un évènement qui a été repris dans vos livres, et qui n'est pas considéré comme vrai. Les Dieux y croient.

Il y eut un bref silence et Raito sentit brusquement une curieuse odeur s'épanouir dans l'air, une odeur sèche, acre et qui d'une étrange façon rappelait le sang. Une odeur de rouille. Surpris, il vit Rem s'éloigner à pas lent, détournant le regard. L, immobile, aperçut alors à un de ses bras tout en os une tache brune qui progressivement imprégnait le blanc de ses membres.

- Il y a eu un homme qui est revenu à la vie. C'était impossible mais c'est arrivé. Je ne parle pas de votre Dieu, ni même de l'autre. Un homme est sorti de la tombe quand on le lui a demandé. Mort, il s'est quand même levé et a recommencé à vivre. Le paradoxe de tout notre travail, à nous Dieux de la Mort. Lazare, qu'il s'appelait.

Lazare, sors !

- Lazare était notre crainte à nous les Dieux. Et le paradoxe est finalement arrivé aujourd'hui.

L'odeur de rouille se fit plus forte, suffocante et quand Rem se tourna, ses mouvements se firent plus raides, moins flottants. Elle tendit une main vers Raito et lentement, dans un grincement d'os bruns, elle lui tapota la poitrine. Le contact fut glacé, et de ce simple toucher Raito éprouva un froid lui envahir le corps, comme si le doigt de Rem l'avait transpercé telle une épée de glace. Le contact du Dieu était une énergie répulsive.

- Comprenez que vous ne pouvez rien faire. Rien du tout. Vous n'êtes que des humains.

La phalange de Rem, toute brune, tomba au sol, se dissipa en une trace de sable et de poussière. Raito, les yeux levés vers le regard inhumain de Rem, sentit le froid lui glacer jusqu'aux poumons et le souffle court, ne dit rien. Personne n'avait bougé pour intervenir.

- Tu ne peux rien faire contre le Su, Raito Yagami, déclara Rem d'une voix faible, aussi âcre que l'odeur de rouille l'envahissant.

Le mot fut prononcé d'une façon étrange, un mélange de « u », « ou », et « iou » et Raito sut qu'il ne parviendrait jamais à le dire correctement. Rem toussa brusquement, la gorge sèche, et s'éloignant de Raito, jeta un dernier regard à L qui la fixait sans dire un mot. Son long bras droit se désagrégeait, tombant en une traînée de poussière.

- Nous essaierons de trouver une solution, dit soudainement L, jambes repliées, le pouce à ses lèvres.

Rem eut un faible sourire.

- La solution ne se trouve pas ici. Pas dans votre monde. Vous ne pouvez que survivre le plus longtemps possible, comme les Dieux. Vous devez survivre au Su.

Elle soupira, s'étrangla et réalisant ce qu'il lui arrivait vraiment, elle accéléra le pas et traversa une nouvelle fois le mur. Du corps de Rem, il ne restait que la ligne de sable et de rouille s'arrêtant à la paroi et l'odeur suffocante de son corps en destruction. Pendant un long moment, personne ne parla puis Matsuda, se levant lentement, émit un bruit grave, un début de voix incertaine.

- Ryuuzaki, vous avez une idée ?

L secoua la tête. Matsuda soupira et Raito aperçut un tremblement de son avant-bras.

- Watari, accompagne Matsuda à une chambre pour qu'il se repose. Vous aussi, Mogi, ajouta L d'une voix douce, presque paisible.

Mogi cligna des yeux, but une nouvelle gorgée de café. Doucement, sans bruit, il se remit à pleurer, les larmes coulant sur son visage inexpressif. Watari l'aida à se mettre debout et Mogi leva la tête pour regarder L, comme si une partie de lui se demandait si on lui avait vraiment adressé la parole.

L se contenta d'hocher la tête et Watari sourit doucement. Lorsqu'ils eurent quitté la salle, L se leva et alla vérifier les écrans. Il tapa quelques instants sur un clavier pour sélectionner une caméra et après une dizaine de minutes Raito vit apparaître Matsuda à l'écran, retirer ses chaussures, sa veste et sans même se laver ou se changer se mettre directement au lit. Raito se sentit presque gêné car grâce au son, il put entendre Matsuda pleurer alors que ce dernier lui tournait le dos.

L activa un micro.

- Watari, tu as aussi les images ?

- Oui, L, répondit aussitôt Watari.

- Très bien, actionne le verrouillage de la porte.

- Quoi ? soupira Raito.

Il avait l'impression que tout son corps était anesthésié. L ne quittait pas l'écran des yeux.

- Je ne peux pas me permettre de faire des erreurs. Pas maintenant.

Les épaules de Matsuda eurent un faible tressaillement, un reste de sanglot puis Raito vit enfin son corps se détendre et de toute évidence s'endormir profondément. L soupira, appuya sur une touche et une autre image apparut à l'écran. Le visage blême de Mogi se tourna un instant vers la caméra, ne la voyant certainement pas, avant de retourner à la contemplation de la fenêtre. Assis sur une chaise, poings sur les genoux, il semblait attendre quelque chose. Pas une expression ne froissait ses traits et ses yeux étaient vides. Raito eut beau le regarder pendant plus de deux minutes il ne le vit pas une seule fois battre des paupières.

- Un beau cas de traumatisme aigu. S'il tombe en catatonie, je ne pourrais pas faire grand-chose pour l'aider, dit L d'une voix pensive.

- Et pour Matsuda ? Que comptes-tu faire avec lui ?

L haussa les épaules.

- Je ne sais pas encore. Le surveiller. Il faut croire que les vieilles superstitions ont du mal à disparaître. Je vais voir ce qu'il se passe avec lui. Après ce qui est arrivé à Sayu… On ne sait pas à quoi s'attendre.

Il cligna des yeux et brusquement sembla réaliser quelque chose que Raito ne comprit pas. Ce fut comme s'il réalisait qu'il était juste là. En trop.

- Tu peux retourner te reposer, Raito. J'ai les choses en main avec Watari.

- Tu devrais te reposer aussi, rétorqua Raito.

Le regard que lui adressa L fut étrange, à mi-chemin entre l'exaspération et la pitié.

- Je ne suis pas fatigué. Pas encore. Mais ne t'en fais pas pour moi, mon corps saura de lui-même prendre du repos.

Il l'avait dit sur le ton qu'aurait pris un homme se faisant raccompagner par un ami après une soirée mouvementée. Raito, sceptique, faillit rétorquer mais réalisa qu'il n'en avait pas la force.

- Je reste ici pour dormir, dit-il doucement. Réveille-moi au moindre problème.

L ne chercha pas à discuter et retourna face à l'écran, jambes repliées, mains sur les genoux. Raito resta debout quelques minutes mais ni Matsuda ni Mogi ne firent un geste aussi sentant la fatigue lui tomber brutalement dessus, il retourna sur le canapé. Allongé sur le flanc, il releva légèrement le menton pour apercevoir la silhouette de L immobile sur sa chaise puis protégeant son corps de ses propres bras, il s'endormit.

Etait-ce parce qu'il était dans une pièce en compagnie de quelqu'un d'autre ou bien qu'il en savait davantage sur la situation, toujours est-il qu'il ne fit pas de cauchemars.


- Comment ça, tu ne le trouves pas ? répéta Justin d'une voix trop calme pour être naturelle.

Le grand corps de Nu frissonna, puis ses milliers d'yeux clignèrent nerveusement. La lumière d'argent dans ses iris aveuglait tous les autres Dieux qui pour s'en protéger s'étaient éloignés d'elle. La Vision s'estompa progressivement, ne laissant d'elle que le flottement brillant dans l'espace.

- Je l'ai cherché dans sa demeure, je l'ai cherché à travers tout l'Au-delà. Il n'est pas là.

Ryuk ricana bruyamment.

- Laissez-moi reprendre une onomatopée qu'ont les humains pour résumer la situation : « Oups ! »

- La ferme, Ryuk ! gronda Guivelostain, dévoilant des crocs féroces.

- Ferme plutôt ta Crevasse de Naärk avant que je m'en charge moi-même, répliqua aussitôt Ryuk, sans se départir de son sourire moqueur qui subtilement avait pris un accent glacial.

Guivelostain Kinddara était peut-être stupide, elle n'était cependant pas folle aussi claquant ses crocs en un mouvement menaçant, elle se tut, fixant de ses yeux rouges la silhouette de Ryuk qui se balançait narquoisement devant elle pour la provoquer. Gook n'avait pas levé les yeux de sa partie d'Os et Dalil, mélancolique, considérait le visage de Justin.

- Qu'est-ce qu'on va faire alors ? demanda-t-elle d'une petite voix.

- Retrouver ce vieux pépé, évidemment ! Vu sa carrure, ce ne sera pas vraiment difficile.

Justin rit amèrement.

- Le Roi peut changer d'apparence, Ryuk.

- Mais on peut toujours le retrouver. Même s'il change son apparence, on peut retrouver sa trace grâce à son énergie.

Dalil acquiesça. Il y eut un bref silence et Gook, déconcentré, rata la partie qu'il disputait contre Dellidublly. Le flux de vie neutre coulant en eux était leur marque de reconnaissance, par ailleurs très pratique lorsque deux Dieux se retrouvaient ailleurs que dans l'Au-delà.

- Le flux du Roi est indétectable, soupira Nu, agacée par l'ignorance des autres Dieux.

- Et puis c'est le Roi, après tout.

Nu eut un mouvement du corps qui aurait presque pu s'apparenter à un haussement d'épaules chez les humains.

- Je retourne le chercher. Et surtout, n'hésitez pas à m'aider.

Justin eut un nouveau rire amer. Un Dieu pouvait se retrouver assis sur sa propre destruction qu'il ne la remarquerait même pas.

- Double Cotyle, déclara Gook dans le silence.


Matsuda se réveilla avec la bouche sèche.

Il se releva brusquement et retenant un cri d'horreur, leva le bras pour enfin attraper l'épaule d'Aizawa qui s'était enfui dans le parc. Sa main ne prit qu'une poignée d'air et se referma sur le vide. Haletant, le corps glacé par la sueur qui avait coulé pendant son sommeil, il contempla sa propre main prise de tremblement et réalisant qu'il était réveillé gémit sourdement. Il crispa son autre main sur son poignet et le ventre douloureux se remit à pleurer. Il était épuisé.

Il essuya son visage et baissa les yeux sur son pansement.

Son cœur s'arrêta et il sentit dans sa gorge monter un hurlement, enfler jusqu'à sa bouche. Comprenant qu'il était en train de paniquer, il plaqua son autre main sur sa blessure, évitant ainsi à son regard de s'attarder plus longuement sur ce qu'il avait vu.

Sous le pansement fait par Watari quelques heures plus tôt, la chair de son avant-bras avait noirci, pris une teinte brune jusqu'au niveau du coude. Matsuda hésita, appuya son doigt dessus et se mordit la lèvre pour ne pas crier. La douleur passa dans tout son bras en un courant électrique et le contact fut comme s'il touchait de la chair morte, extrêmement molle mais dont l'intérieur de la chair était comme paradoxalement pris d'une rigidité. Il leva son bras, le secoua doucement puis s'essuya de nouveau le visage. Il transpirait abondamment.

Il se mit debout et aussitôt une nausée le prit. Il crut qu'il allait vomir mais finalement cracha un peu de salive dans sa main. Il perçut pourtant une odeur métallique, écœurante et remarqua une trace noire dans sa paume.

- Oh non… Non…

Il se déshabilla en toute hâte et ce qu'il redoutait était pourtant là. Depuis la chair tendre de son bras, la trace noire avait commencé à imprégner le reste de son corps. Il toussa, le souffle court. La panique était telle qu'il n'arrivait plus à respirer normalement.

Vous… vous êtes fait mordre.

- C'est pas vrai, chuchota-t-il, réalisant qu'il était bien au-delà des larmes, de la panique mais ayant enfin atteint le seuil de la folie.

« Calme-toi, calme-toi… Ca… Ca s'est sûrement infecté, il faut juste refaire un pansement »

« Et avec quel matériel ? C'est une morsure de monstre que tu as là, c'est plus grave que deux petites dents de rien du tout, poltron ! », répliqua une voix cruelle dans sa tête.

Il se mit à claquer des dents. Il avait froid depuis quelques instants mais ce fut comme si son propre souffle s'était glacé dans sa poitrine. La sueur continuait pourtant de couler sur tout son corps. Il passa une main sur son visage, frotta ses yeux endoloris.

- Une douche, une douche là…

Il sentait toute une odeur trouble de sueur sur lui, mêlant à celle plus douceâtre du sang. Une effluve pourtant, commençait à se faire sentir et lorsqu'il reconnut l'odeur, il pâlit.

L'odeur des choses qui avaient attrapé Aizawa dans le parc. Il sentait comme eux.

Tu es des leurs.

- Non… NON !

Sortir maintenant. Le plus vite possible. Il se rhabilla rapidement et les membres tremblants sous l'effet de la fièvre, tourna la poignée. La porte était fermée de l'extérieur. Pendant un instant, Matsuda crut qu'il n'était pas assez fort pour ne serait-ce qu'ouvrir une porte mais réalisant qu'elle était bien verrouillée, il se mit à tambouriner, paniquant complètement.

- Ryuuzaki ! O-ouvre-moi ! OUVRE- MOI CETTE PORTE !


La voix hystérique de Matsuda réveilla Raito en sursaut. Cependant, il ne fut pas un seul instant désorienté par le bruit, comme si inconsciemment il avait prévu que quelque chose –de terrible ? Horrible ? Il ne savait pas encore – allait se produire. Son sommeil, profond, fut brisé d'un coup, proprement, et les paupières frémissantes d'un reste de fatigue, il se redressa. L n'avait pas changé d'un millimètre sa position mais Raito aperçut devant lui une tasse de café vide et une assiette où restait un bout de gâteau. Le pouce sur le bord des lèvres, il fixait Matsuda de son regard impassible.

Raito éprouva un léger choc en voyant Matsuda débraillé frapper à la porte verrouillée. L appuya sur une touche.

- Watari, fais un zoom sur son bras.

Watari s'exécuta et L et Raito purent voir la trace noire sous le pansement avant que Matsuda ne fasse volte-face, si désespéré que son corps se déplaçait de manière incohérente, saccadée. L soupira, passa une main sur sa nuque.

- C'est bien ce que je pensais.

- Que va-t-on faire pour lui ? demanda Raito.

L eut un sourire sans signification particulière.

- La question est plutôt : que va-t-il faire pour nous ?

Raito tressaillit. Il crut avoir mal compris mais pourtant, quand L retourna à son observation, il sut ce qu'il comptait faire.

- … Utiliser Matsuda comme cobaye, L. C'est…

- Mal ? fit L et Raito entendit parfaitement la raillerie dans sa voix. Ne t'en fais pas, Raito.

L attrapa le reste de gâteau entre ses doigts et le porta à sa bouche.

- J'ai fait bien pire que ça. Watari, ajouta-t-il après avoir activé le micro. Je veux que tu fasses attention à Matsuda. Si jamais les choses s'enveniment, je veux que tu prennes les mesures de sécurité adéquates.

- Entendu.

- L, quand Matsuda a commencé à réagir ? demanda Raito lorsque L coupa la communication.

- Voyons… Il est plus de trois heures du matin. Tu t'es endormi vers vingt-trois heures donc… oui un peu plus de quatre heures.

Raito fronça les sourcils.

- Lorsque Sayu nous a appelé, elle était encore en vie mais moins d'une heure après elle était déjà… elle avait changé, conclut-il ne parvenant pas de trouver la formule qu'il fallait.

- Ses blessures devaient être plus profondes. De ce que j'en ai vu, elle devait initialement être dans un tel état qu'il ne lui a pas fallu beaucoup de temps pour se transformer. Je pense que certaines des blessures que tu as vues ont été faites après la mort. Là, Matsuda est légèrement blessé, on peut en conclure que cela prend plus de temps. Mais aussi… peut-être que tout dépend de la personne et de son système immunitaire, je ne sais pas du tout.

Raito sentit sa gorge se serrer.

- L…

- Oui ?

- Il n'y a aucun moyen de l'aider ?

L se tourna légèrement vers lui. Il restait une trace de gâteau sur l'ongle de son index et il le porta à sa bouche.

- Si c'était le cas, Raito, nous aurions pu aider beaucoup plus de personnes.

« Je ne sais pas si je peux le faire. »

- On ne peut rien faire contre le Su, chuchota Raito, songeur.

- Tu as dit quelque chose ?

- Non.


- Ryuuzaki, s'il te plaît… Ryuuzaki…

Matsuda se laissa tomber au sol, la respiration haletante. Il avait l'impression d'avoir les poumons en feu, et chaque parcelle de son corps semblait se roidir de plus en plus. Il passa une main sur sa nuque humide de sueur glacée.

- Ryuuzaki…


Une heure passa. Matsuda, prostré, frappait encore une fois ou deux sur la porte. Il pleurait peu, et Raito vit son corps devenir de plus en plus raide, en proie à une souffrance évidente.

- Arrête ça, L, chuchota-t-il.

Il ne sut pas tout à fait s'il voulait dire d'arrêter le phénomène ou bien d'éteindre seulement la caméra pour échapper à la lente transformation d'un homme qu'il connaissait depuis plus de trois ans. L ne répondit pas, ne quittant pas l'écran des yeux.

Matsuda émit un gémissement rauque et brusquement son corps eut un soubresaut. Il se tourna vers le lit, le visage blême. Les traces noires de son corps s'étaient estompées en une pâleur malade, cadavérique. Il gémit plus fort encore et soudainement, ce gémissement se mua un long cri, un hurlement de douleur extrême. Raito, se sentant malade, détourna les yeux. Matsuda hurla plus fort jusqu'à ce qu'il porte une main à sa poitrine, le visage défait par la douleur et enfin, il s'effondra, face contre le sol.

L émit une exhalation brève, comme s'il avait du mal à respirer.

- C'est fini. Cinq heures.

Raito serra les poings et ses ongles s'enfoncèrent dans la chair crispée de ses paumes.

- On aurait pu faire quelque chose, L.

- Tu sais très bien que non, Raito. Si tu avais ne serait-ce qu'un indice pour changer les choses, tu l'aurais fait. Je te connais bien.

Raito éprouva une rage froide lui retourner l'estomac. Il regarda la nuque pâle de L, ses mains sur ses genoux et le détesta profondément pendant un bref instant. Ce n'était pas cette antipathie mêlée de respect, ni même cette totale incompréhension qui faisait qu'ils se repoussaient l'un l'autre mentalement, physiquement, mais un sentiment proche de la haine car pour la première fois depuis bien longtemps L avait vu au-delà et touché Raito sur un de ses points les plus sensibles.

- Mais qu'est-ce que…

Raito, surpris, releva la tête et ce qu'il vit le glaça. Mogi apparut à l'écran et sans hésiter une seconde se rua sur Matsuda inconscient, prêt à le relever.

- C'est pas vrai… mais comment…

- Les portes peuvent être déverrouillées de l'extérieur, répondit L qui se mit debout précipitamment. Watari !

Il n'y eut aucune réponse. Raito vit L lever une main comme s'il comptait appuyer sur une touche du clavier avant de se raviser et de se diriger vers l'ascenseur. Raito le suivit sans dire un mot. Les choses prenaient une tournure déplaisante et pendant un instant, Raito ne put s'empêcher de penser à sa maison dévastée.


- Matsuda, souffla Mogi.

Son esprit était comme engourdi mais, haletant, il prit le jeune policier par les épaules, le remit sur le dos. Ses gestes lui semblaient lents, terriblement hasardeux mais il se sentait enfin réveillé. Le cri de Matsuda l'avait ramené brutalement à la réalité. Jusqu'à ce que cet instant, Mogi n'avait pensé à rien d'autre que Aizawa et son appel à l'aide. Il s'était senti revenir, et les sensations autour de lui, de ses mains sur ses genoux aux larmes qui avaient continué de couler, l'odeur de la nuit, et celle plus tenace de la poudre lui avaient fait prendre conscience de ce qu'il se passait.

- Matsuda, Matsuda réveille-toi, je t'en prie.

Ses mains tremblantes palpèrent le torse de Matsuda, son visage humide d'une sueur froide. Il entendit une nouvelle fois la voix gémissante d'Aizawa et pinçant les lèvres, redressa Matsuda, lui tapota les joues. La blessure s'était sans doute infectée. Il se rappelait enfin de toutes les choses qui lui avaient paru lointaines depuis son retour à l'immeuble. Le regard de L sur la morsure de Matsuda, sa suspicion.

Il transporta Matsuda et le posa doucement sur le lit. Appeler des secours. Watari pourrait de nouveau le soigner, désinfecter une nouvelle fois la plaie et peut-être que les choses iraient mieux. Peut-être que-

Sa pensée s'évanouit à l'instant où des dents s'enfoncèrent dans son cou et déchiquetèrent sa carotide. Il ne parvint même pas à hurler et se retournant en un mouvement désordonné, portant une main sur le sang qui giclait par saccades, aperçut Matsuda qui sans bruits tendait encore ses mains vers lui. Sa bouche souriait, toute sanglante, et ses yeux à l'iris rouge le fixaient, vides d'expression.

- Non, pas toi…, dit Mogi en ayant l'impression que toute sa voix se dissolvait, disparaissait par l'ouverture de son cou.

Ses doigts étaient poisseux, tièdes du sang qui continuait de couler. Il ne sentait déjà plus son corps et malgré son geste pour attraper la poignée, il trébucha, désorienté. Ses doigts pressants la carotide glissèrent et le sang coula le long de son épaule. Déjà parcouru de soubresauts, il entendit Matsuda gronder et enfin sentit, à travers l'effluve métallique du sang, cette odeur épouvantable de putréfaction, cette odeur qui avait emmené Aizawa.

Le poids de Matsuda tomba sur lui et il ne vit plus rien. La sensation des dents de Matsuda fouillant sa gorge fut bientôt une douleur lointaine qui se dissipa davantage.


Watari se précipita et tira sur Matsuda dès qu'il comprit ce qu'il se passait. Il n'avait pas eu le temps de surveiller Mogi, et il savait que c'était une erreur qui allait lui coûter cher. Armé d'un Smith & Wesson, il entra dans la chambre pour voir Matsuda, ongles plantés dans les épaules de Mogi, déchiquetant toute sa gorge et la chair tendre de la jugulaire. Le sang avait giclé sur le mur en face de lui et Watari aperçut d'un coup d'œil les traces, le mouvement rouge de la main de Mogi près de la porte avant de tirer.

Le corps de Matsuda eut un violent sursaut et l'impact de la balle le fit tomber du corps de Mogi. Cependant, avec une lenteur saccadée, titubante, son corps se redressa. C'était comme s'il ne savait plus comment bouger et Watari observa, médusé, le corps désarticulé du jeune policier qu'il avait soigné quelques heures auparavant. Matsuda émit un grondement féroce, presque outré, et ses doigts touchèrent le buste où Watari avait tiré. Il eut l'air d'hésiter un instant puis devant Watari, ses doigts plongèrent dans sa poitrine, sans qu'il n'émette un seul son de douleur. Watari le vit plonger son index et son pouce dans le trou pour y chercher la balle, l'élargir et les bruits de chair humide faillirent le rendre malade et sans perdre davantage de temps, il lui tira une nouvelle fois dessus, cette fois-ci à la tête.

Matsuda recula, retomba sur le sol. La balle lui avait traversé la joue, ressortant à l'arrière du crâne. Watari, la respiration hachée, baissa les bras, hésitant encore un instant pour vérifier si Matsuda avait été mis hors état de nuire. L'odeur du sang et de la poudre emplissait la chambre, rendait l'air irrespirable. Il devait sortir maintenant.

Il perçut un mouvement derrière lui et se retourna vite pour tirer. Malheureusement, il éprouva une grande douleur dans l'épaule, une chaleur imprégner ses vêtements et sentant l'effluve écœurante, il fit un pas de côté, évitant ainsi le mouvement affamé d'une main tentant de l'attraper.

-Nom de…

Dans un gémissement étranglé, le corps de Mogi se redressa et Watari vit alors ce qui restait de sa gorge, une ébauche de chair en lambeaux, pendant sur sa chemise en une sorte de cravate morbide. Le sang ne coulait plus, coagulant déjà en une longue tache rouge en forme de bavoir, dégoulinant sur l'épaule. Watari serra les lèvres. Ce n'était pas logique, ça allait beaucoup trop vite. Il fit un geste de recul, et au moment où il s'apprêtait à tirer il entendit un autre coup de feu, venant du couloir. Mogi fut touché à la tempe et tomba à la renverse. Une partie de son crâne explosa sous le choc et Matsuda, un peu plus loin, émit un gargouillis indigné.

L apparut et sans perdre de temps attrapa Watari par le bras et le tira vers la sortie. Watari balbutia, prêt à s'évanouir, et aperçut Raito qui tira sur Matsuda à plusieurs reprises pour l'empêcher de s'approcher. Matsuda, malgré l'impact, se précipita vers eux et Raito, le souffle court, serra ses doigts sur son arme et le frappa à l'aide de la crosse, son bras en un grand arc vertical, en plein sur le crâne. Le coup résonna en un bruit mat et fit reculer Matsuda qui trébucha sur le corps de Mogi.

- Ferme la porte ! cria L

Raito verrouilla dès qu'ils furent dans le couloir et tous entendirent les bruits rauques, le raclement des ongles contre la porte et enfin les grands coups sonores, mêlés aux grondements et gémissements de ce qui avaient été un jour Matsuda et Mogi. Raito pressa son corps contre la porte, éprouvant chaque coup comme une pique de peur furtive. Son cerveau avait beau lui asséner qu'en toute logique il était impossible qu'on puisse ouvrir la porte de l'intérieur, son corps refusait de lâcher prise. Il tenta de reprendre une respiration mesurée, et fixa L qui retenait le vieil homme par les épaules. Watari dodelinait de la tête, les paupières frémissantes, si pâles que Raito pouvait voir le filet délicat des veines sous la peau fine. Il se tenait mécaniquement d'une main la jonction entre la gorge et l'épaule, où du sang coulait doucement. L grimaça lorsqu'il découvrit la blessure, y voyant la trace nette de mâchoires puissantes.

- Il faut le transporter, dit-il à Raito qui émit une brève exhalation de surprise quand il perçut un nouveau coup contre la porte.

- Non… Ryuuzaki, chuchota Watari, fermant les yeux. Ce n'est pas la peine.

- Tais-toi, répliqua fermement L. Raito, aide-moi.

Le vieil homme était un poids mort aux membres lourds mais Raito et L purent le relever et chacun le tenant par une épaule –L protégeait la blessure de Watari avec une douceur étrange, du bout des doigts – ils retournèrent dans l'ascenseur pour remonter à l'étage de surveillance. Lorsqu'ils arrivèrent dans la pièce, Raito aperçut les corps de Matsuda et Mogi qui en étaient venus à se frapper violemment la tête contre la porte, les murs, tout ce qui était assez dur pour eux. Matsuda avait le nez cassé, et l'un des yeux de Mogi paraissait sortir de son orbite. Sa bouche sanglante avait une lèvre fendue, gonflée par les coups répétés. Les bruits étaient discontinus, ponctués de grondements, et même de brefs cris étranglés, inhumains. L posa doucement Watari sur le canapé.

- Eteins ça, s'il te plaît, demanda-t-il à Raito.

Raito ne fit pas de commentaire. Il contempla une dernière fois Matsuda qui de cette démarche hagarde et menaçante se dirigea vers Mogi, les doigts tendus vers ce qu'il restait de sa gorge en lambeaux avant de couper la caméra. Le silence apaisant fut interrompu par un gémissement de souffrance de Watari.

- Ne bouge pas, déclara L. Je vais soigner ça. Raito, tu peux rester près de lui, s'il te plaît ?

Watari soupira, comme s'il était plus agacé par le comportement de L que par sa blessure. Raito l'aida à se relever, étudia la morsure. Heureusement –ou malheureusement, Raito ne parvenait plus à définir ce qui était bon ou mauvais dans la situation actuelle-, les dents n'avaient pas atteint trop profondément la chair. Le vieil homme avait encore de bons réflexes, ce qui n'étonnait guère d'ailleurs Raito qui l'avait vu lors de la poursuite d'Higuchi tirer depuis un hélicoptère sur une voiture à plus de dix mètres de lui. Watari le dévisagea, eut un faible sourire.

- Ne vous en faites pas pour lui, c'est sa manière d'être inquiet.

- Qui ? fit Raito.

Il venait de remarquer qu'il avait la main droite, celle qui avait tenu l'arme, couverte de sang. L'empreinte de la crosse était clairement visible et sans vraiment réfléchir, il s'essuya la paume sur son t-shirt. Par association d'idées, il se rappela du mouvement de son bras, le contact du revolver sur la tempe de Matsuda et ce ne fut seulement qu'au bout de plusieurs secondes qu'il réalisa que Watari s'adressait à lui.

- Oh, se contenta-t-il de répondre.

Il n'avait pas envie de parler de L. Pas dans un tel moment, et surtout pas avec celui qui avait été à son service pendant des années.

- Je sais bien que les choses ne vont pas aller, continua Watari, insensible au silence de Raito. Elles n'iront pas du tout, mais il faut s'y faire. Vous perdez du temps à me soigner, ajouta-t-il en croisant son regard. Vous savez bien que c'est inutile.

« Tout comme il est inutile de chercher quelqu'un et de croire qu'on peut le retrouver vivant. Tout comme il est inutile de se battre contre le Su, n'est-ce pas ? »

Raito secoua la tête, étudia sa paume où un peu de sang poissait les phalanges, lui donnant une prise collante sur sa peau.

- J'ai bien vu ce qu'il s'est passé avec ce pauvre jeune homme. Et je refuse de-

Watari s'interrompit lorsqu'il vit L revenir avec la boîte de soins. Raito leva les yeux, et était-ce un effet de la fatigue ou autre chose, mais il fut persuadé de voir les mains de L trembler légèrement qu'il déroula la gaze et prit la bouteille de désinfectant. Watari sembla hésiter puis d'un contact très doux repoussa les doigts de L.

- Ca ne sert à rien, L. Arrête de te comporter de façon aussi stupide, et de faire semblant.

L ne répondit pas. Raito se leva du canapé, se sentant inexplicablement embarrassé. Il était assez rare après tout de voir le plus grand détective du monde se faire réprimander comme s'il s'agissait d'un enfant turbulent.

- Il n'y a que toi qui peux me dire ça, dit enfin L.

Sa voix semblait lointaine, éteinte. Watari sourit, ferma les yeux.

- Je suis fatigué, L. Et je ne veux pas finir comme… eux. Laisse-moi décider dignement.

- Tu reviendras. Tu reviendras malgré tout.

- Mais je ne serai plus vraiment là pour le voir, rétorqua doucement Watari.

Il y eut un silence aussi bref que pesant. L leva les mains, jouant avec la gaze du bout de ses doigts. Il reposa la gaze, étudia le visage de Watari et enfin eut un léger mouvement de tête, comme s'il acquiesçait en partie aux propos du vieil homme.

- Très bien. C'était évident à plus de 90%.

Il ouvrit la mallette des soins et sortit un minuscule flacon d'un liquide incolore et une seringue propre. Raito hésita puis s'installa dans le fauteuil en face de L. Ce dernier était assis de façon normale, les jambes un peu repliées pour ne pas gêner Watari et Raito contempla ses mains qui sans un tremblement piquèrent l'aiguille dans le flacon, en recueillirent une bonne partie. Ses gestes étaient précis, calculés. Il fit jaillir l'air, fixa le bout de l'aiguille avant de relever une des manches de Watari qui avait gardé les yeux fermés, ne semblant même plus avoir mal.

- L…, chuchota Raito.

L resta silencieux. Watari, au contact de l'aiguille, eut un léger froncement de sourcils, et enfin une expression de soulagement passa sur son visage lorsque le produit fut injecté dans sa veine. L tenait doucement son bras d'une main, observant la réaction du vieil homme. Watari émit une exhalation brève et son corps eut un soubresaut, un tressaillement du torse comme si son corps essayait de rejeter la substance qu'on venait lui injecter. Il ouvrit la bouche, aspirant de l'air en bruyantes goulées.

- Chut, calme-toi, lança L d'une voix presque paisible et sa main se crispa davantage sur le bras de Watari, le retenant dans ses mouvements. Ca va passer.

- A-Abigail, murmura Watari sur un ton fébrile. Abigail, je veux-.

- Je lui dirai. Je dirai à Abigail, c'est promis.

Watari leva une main vers lui et à la grande surprise de Raito, L ne le repoussa pas. La main de Watari pressa doucement le visage de L, son pouce et son index enserrant comme une tenaille les joues saillantes du détective. Le contact dura seulement quelques secondes et comme si son bras était trop lourd, Watari le laissa retomber. Ce ne fut qu'après coup que Raito vit les deux traces sanglantes barrant le visage de L, dans le mouvement des doigts de Watari.

- Londres…, chuchota-t-il.

Son corps eut un dernier tressaillement et cette main sanglante qui avait touché L se crispa une seule fois avant qu'elle ne retombe inerte sur son buste. L releva la tête et Raito vit ce que signifiait son regard, se demanda s'il l'avait déjà vu et c'était le cas. L, le visage blême, avait les yeux écarquillés d'une expression d'horreur et d'abasourdissement, cette même expression d'une sincérité totale que lorsqu'il était tombé de son fauteuil à l'insinuation de Misa sur les Dieux de la Mort. C'était un visage mis à nu, crûment, que jamais Raito n'oublierait.

L sembla s'apercevoir que Watari avait laissé des traces sur ses joues et d'un mouvement hâtif essuya son visage, se débarbouillant de façon maladroite, saccadée. Cependant, de cette impression de choc, de l'horreur qui avait empli les yeux de L, Raito ne vit plus que du vide, une expression légèrement distante, comme si son attention était focalisée sur tout autre chose. L se mit debout, rhabilla du mieux qu'il put le vieil homme, malgré les taches de sang constellant sa veste. Du bout des doigts, il replaça la manche, ferma la bouche de Watari.

- Il y a une autre sortie, dit-il de cette voix lointaine, comme s'il ne s'adressait à personne en particulier. On pourra poser le corps là-bas.

Raito ferma sa main en un poing et se rendit compte que cette même voix de L, si particulière, loin de lui, était semblable au sentiment qu'il éprouvait. Un sentiment de vide, un sentiment proche du néant qui détruisait chaque parcelle de douleur.

- Qui est Abigail ? demanda-t-il dans un souffle.

L se redressa. Il tenait encore entre les doigts les lunettes de Watari.

- Sa fille. Elle est morte il y a plus de trente ans.


Ils déposèrent le corps dans un sac –pour éviter qu'un problème ne survienne, avait dit L sans même s'expliquer davantage -, sac qu'ils déposèrent sur le brancard qu'ils avaient utilisé quelques mois auparavant pour la mise en scène de la mort de Matsuda. Raito pensa, tout en serrant les doigts sur le brancard, que plus une situation était désespérée, plus la faculté à en percevoir l'ironie s'en retrouvait décuplée. L'humour froid et distant dont il faisait preuve par rapport à lui-même était une façon de résister lorsqu'il n'y avait plus rien d'autre.

Il vit la nuit à l'extérieur, les lumières jaunes de la ville et le ciel qui commençait progressivement à se teindre d'une lueur claire, bleutée. L'air était froid, humide, et Raito éprouva le froid de l'hiver qui s'annonçait. C'était Novembre, après tout.

Le corps fut posé sur le trottoir, juste devant la porte de l'immeuble et L s'accroupit, les mains sur les genoux, contemplant une dernière fois Watari. Raito aperçut à une centaine de mètres d'eux un groupe de personnes se dirigeant vers Shibuya, mais ne put déterminer s'il s'agissait de survivants ou bien… d'autres « choses ». Leur démarche était peut-être un peu trop rapide et fluide, mais dans la pénombre, il n'en était pas sûr.

L se releva après un instant, remettant les mains dans ses poches. Il était toujours pieds nus.

- On va fermer cette porte. Il y a une autre sortie et si nous voulons quitter l'immeuble, nous utiliserons le parking.

L eut un mouvement de l'épaule, comme s'il rejetait quelque chose d'invisible. Raito verrouilla la porte et fut soulagé de ne pas voir le sac dans lequel Watari était emballé se mettre à pousser des grondements et produire des froissements de tissu. Lorsque tout cela se produirait, L et lui seraient déjà en sécurité.

- Et pour Matsuda et Mogi ? On ne peut pas les garder éternellement enfermés.

L se tourna vers lui et eut un étrange sourire sans humour. Raito n'aima pas du tout ce sourire.


La sensation de chair qui cogna contre son arme fut aussi répugnante que plonger une main dans une mixture infectée de bactéries. Matsuda retomba sur le lit couvert de traces sanglantes et y resta, le corps raide. Mogi se tourna lentement vers Raito, souriant de ce qui composait encore une partie de sa bouche féroce. Jusqu'ici, Raito n'avait jamais remarqué à quel point les dents d'un être humain étaient dangereuse, et particulièrement mortelles. Il rentra la tête dans les épaules, tentant de protéger sa gorge de toute morsure et autre déchiquètement sauvage.

- Eh, Mogi ! lança brusquement L.

Ce dernier se tourna dans la direction de L qui sans perdre de temps souleva le fusil qu'il avait apporté et lui tira dans l'estomac. La détonation, assourdissante, plongea Raito dans un monde lointain, enveloppé d'un voile de silence. Il se demanda où est-ce qu'il avait bien pu voir ce fusil et ce fut lorsque dans un flot de grondements Mogi tomba à genoux, tenant de ses mains ses entrailles qui retombaient en torsade sur la moquette, qu'il se rappela que c'était l'arme qu'avait utilisé Watari depuis l'hélicoptère.

Tout alla très vite. Raito fit attention à Matsuda puis enjamba le corps de Mogi pour ouvrir la grande fenêtre. L'air frais lui passa en une brise sur le visage. Dix étages. C'était faisable. L lança le fusil à Raito qui fit un pas sur le côté. Mogi, lentement, se releva, et après avoir étudié d'un œil vide ce qu'il restait de son ventre, tendit des mains en crochet vers L, prêt à lui arracher les yeux.

- Désolé, Mogi, dit-il à voix basse.

Raito leva les yeux pour voir, en une unité de mouvement parfaite, la jambe droite se L se lever et son pied –heureusement chaussé, et Raito vit qu'il laçait toujours aussi mal ses chaussures - frapper le nez de Mogi. Le coup le propulsa en arrière. Le corps rigide, titubant de Mogi ne put se redresser convenablement, et déjà, emporté par l'élan, son dos passa par la fenêtre. Raito serra le fusil entre des doigts et poussant un râle, frappa à son tour, donnant une dernière poussée au corps de Mogi qui sembla tenir sur le bord une dernière seconde avant qu'il ne tombe du dixième étage. Raito s'éloigna pour ne pas le voir mais entendit dans le silence de la ville le bruit sourd s'écrasant au sol, comme s'il s'agissait d'un simple sac de ciment.

Matsuda grogna, et Raito put presque voir de la colère dans ses iris rouges. Il leva les bras, tendit le fusil et tira à son tour. L'impact lui fit éprouver une violente douleur à l'épaule et il eut peur pendant un instant de s'être disloqué quelque chose. L était décidément plus fort qu'il ne le croyait pour soutenir le mouvement de recul du fusil. Le corps de Matsuda retomba sur le lit en un bruit sourd, quelque chose de percutant et étrangement comique, et Raito réalisa qu'il était sur le point de rire, un rire nerveux, qu'il réfréna aussitôt.

L se précipita vers Matsuda et avant même qu'il ne puisse réagir, l'attrapa par la gorge pour le relever et le traîner jusqu'à la fenêtre où une empreinte rouge de Mogi se dessinait clairement à la lumière. Matsuda grogna, pesta, ouvrant toute grande la bouche et L perçut l'atroce odeur de putréfaction, et se sentit mal. Il ferma les yeux, et inspirant profondément, sentit le bras de Raito l'aider.

Il n'y eut qu'un infime instant où Matsuda les fixa tous deux, le corps à moitié sorti par la fenêtre. Raito vit ce qu'il y aurait pu rester du policier un peu naïf et imprévisible qu'il avait connu puis d'un commun accord, il relâcha avec L le corps de Matsuda qui tomba sans émettre un son. Il y eut le bruit sourd de la chute, et Raito aperçut son corps à un mètre de celui de Mogi, le cou et l'un des bras tordus en des angles improbables avant de comprendre –et c'était le plus atroce- qu'ils gémissaient ensemble, bougeant ce qu'il restait de leurs corps brisés.

Raito éprouva une curieuse sensation de liquéfaction, comme s'il s'apprêtait à vomir. Ses membres le lâchèrent et le souffle court, il s'effondra au sol. Il avait les mains glacées. L resta quelques instants à la fenêtre puis la referma d'un geste léger, comme s'il était seulement venu profiter de l'air du matin. Il se pencha, ramassa le fusil d'une main.

- Ca n'aura jamais de fin, déclara brusquement Raito.

Il avait les bras couverts de sang et son t-shirt empestait le cadavre. Encore une fois. Le haut blanc de L était maculé de rouge, souillé de part et d'autres, et jamais il n'avait paru à Raito aussi pâle, maigre et paradoxalement aussi dangereux.

- C'est à nous d'en décider, répondit-il d'une voix douce.


Il ne dormit pas et resta les yeux grands ouverts sur les caméras et les écrans d'ordinateurs pour s'assurer de tous les faits. Il était environ dix heures du matin quand il reçut un message directement transmis depuis le service central de WH.

Il ne dit rien, son expression ne changea pas.

« On ne peut rien faire contre le Su », avait dit le Dieu.

L mordilla son pouce, puis recracha lorsqu'il s'aperçut qu'il avait encore du sang sur les doigts. Dans la lumière blafarde de la pièce, il aperçut son ombre, distordue, recroquevillée comme un autre monstre prêt à l'infecter.

Cette nuit-là, en Angleterre, la Wammy's House avait explosé.