Bonsoir à tous ! Après plusieurs mois sans update, j'ai décidé de mettre en ligne le chapitre trois, qui clôt la première partie. Comme je ne sais pas encore quand je vais poursuivre cette fanfiction (bien que la deuxième partie est en cours d'écriture), je vous laisse au moins la fin de la première partie, et qui sait, peut-être aurez-vous des hypothèses sur la suite des évènements.
N'hésitez pas à aller sur le Deviantart de Greengrin, qui va mettre en ligne l'illustration de ce chapitre.
Un chapitre extrêmement long, mais j'espère qu'il vous plaira.
Je vous souhaite une bonne lecture.
KILL IT WITH A PEN
THE HUMAN WHOSE NAME IS WRITTEN IN THIS NOTEBOOK SHALL DIE
ONCE DEAD, THEY NEVER COME BACK TO LIFE.
MAYBE.
« C R E V E Z OU A I D E Z N O U S
ENFANTS ICI BESOIN AIDE U R G E N T
A I D E Z N »
- Citation anonyme retrouvée sur le mur d'une villa californienne de Los Angeles.
CHAPITRE III
LES FLAMMES
Quand L reçut le message du service central, la Wammy's House, lieu protégé des surdoués formés dans l'ultime but de succéder au plus grand détective du monde, n'était plus qu'un reste de pierres et de cendres. Depuis la ville la plus proche, l'odeur de chair putréfiée, imprégnée d'une effluve de feu, était insupportable. L'orphelinat fut un bâtiment saccagé parmi tant d'autres et l'armée ne s'accorda qu'un temps infime à examiner les lieux avant d'abandonner les décombres. Des milliers d'autres survivants avaient besoin d'eux.
Mais tout cela avait eu lieu à une heure du matin en Angleterre, dix heures du matin au Japon. Les évènements que ni L, ni personne d'autre de qualifié –ou en vie- avaient pu observer s'étaient déroulés en une poignée d'instants, peut-être moins d'une heure, peut-être plus. Les informations étaient incomplètes pour cette explosion.
Roger, directeur de la Wammy's House, n'avait jamais cru en arriver là. Ce qu'il se passait dans le monde, au lieu de le terroriser, produisait chez lui une sorte de flux de puissance, et d'un désir absolu de contrôle. Tout en observant les images des corps titubant dans les rues, et entendant au loin le bruit des avions de l'armée et des forces spéciales, il ne voyait pourtant que les enfants, les quatre-vingt enfants de la Wammy's House, âgés de sept à quinze ans. S'il se comptait lui, et tous les autres membres de l'orphelinat, des cuisiniers jusqu'aux surveillants, le manoir était un tout de cent personnes. Cent personnes totalement sans défense face au carnage qui les attendait.
Le message que lui envoya Wammy ne le rassura pas et sans perdre de temps, il contacta grâce à un numéro privé un responsable haut-placé du gouvernement.
- Nous ne pouvons pas envoyer de véhicules à l'orphelinat, répondit aussitôt le responsable.
- Il y a des enfants ici, répliqua Roger. Des enfants placés sous la protection de l'Etat pour le bien du Projet. S'ils meurent, c'est une partie de vos ressources futures qui disparaissent avec eux.
- Nos équipes sont débordées. Avez-vous la moindre idée de ce qu'il se passe ici ? C'est l'enfer. Londres est en plein chaos. Les gens s'enfuient et se font dévorés par… par ces choses. Toutes les routes sont bloquées et nos avions sont tous pris pour d'autres missions.
- Nous sommes…, commença Roger avant de se taire.
Il leva les yeux de son bureau sur lequel trônait une photo où, seulement âgé de trente ans, il tenait la main de Quillsh Wammy entre ses paumes. Wammy avait un peu de ventre à l'époque, et Roger avait encore une chevelure blonde éclatante sous le soleil de Berlin, là où avait été prise la photo, pendant leur travail qui allait révolutionner l'approche des entités supra. Il entendit le bruissement des feuilles dans la cour déserte, puis les légères voix des enfants réunis dans les différentes salles de classe, et réalisa seulement à cet instant ce qu'il allait répliquer.
Nous sommes vulnérables.
Il s'humecta les lèvres. Il éprouvait une chaleur désagréable, et pourtant l'hiver était déjà là.
- Nous tenterons de vous envoyer des hélicoptères dès que possible, reprit le responsable, comme s'il avait lu dans ses pensées. Préparez les enfants au plus vite, qu'ils ne prennent rien de superflu. Verrouillez tout, ne laissez personne sortir. Personne.
Il eut un bref soupir.
- Vous allez être seuls pour plusieurs jours, même si je vais tout faire pour vous envoyer du renfort. Il va falloir être patient.
- Je sais, murmura Roger, la voix sèche.
Un sentiment d'impuissance total le submergea brutalement, et cette sensation, quasiment physique, faillit lui faire lâcher le combiné qu'il tenait contre son oreille. Son bras lui semblait tellement lourd, son corps était si vide pourtant, qu'il aurait pu s'écrouler sur son bureau et être parfaitement satisfait de son sort. Rester le front contre le bois et attendre.
- Que Dieu vous protège, déclara le responsable avant de raccrocher.
Roger reposa le combiné du téléphone et après un temps qui lui parut une éternité, tendit le bras et d'un geste lent, mesuré, retourna le cadre de la photographie. De ses cheveux blonds, et du sourire de Wammy, il ne vit plus rien d'autre que la petite attache du cadre.
Que Dieu vous protège, avait-il dit.
Jamais il ne s'était aussi seul.
Raito rêvait.
Il le savait parfaitement, depuis la sensation d'engourdissement propre qui accompagnait ses mouvements jusqu'au lieu même dans lequel il se déplaçait. C'était une pénombre bleutée, tiède, de ce qu'il envisageait être une sorte de scène de théâtre. Il n'en avait absolument aucune idée. Ce n'était qu'une scène d'environ cinq mètres de long et sept de large, au sol aussi noir que l'espace autour de lui, enveloppée de cette légère teinte de bleu. Il crut discerner dans le noir des gradins et des formes assises, le considérant d'un œil terne. Pas un seul éclat.
Il observa ses propres mains, puis les vêtements qu'il portait. Des vêtements qu'il avait l'habitude de porter, qui étaient peut-être vraiment à lui, il n'en savait rien. Les yeux dans les gradins le contemplaient de ce même regard impersonnel, forme organique disséminée partout autour de lui. Il entendit un bruissement dans la pénombre, un chuchotement et se retourna. Il n'arrivait pas à déterminer d'où provenait la voix, et chacun de ses pas apportait un nouveau lot de murmures, comme si plus il réalisait qu'on parlait de lui moins les êtres se cachant dans les gradins se gênaient pour chuchoter.
Il finit de marcher au travers de la scène, aussi lentement que possible, ayant la peur un peu absurde de se faire attaquer si jamais il faisait des gestes brusques. Il entendit le sol grincer sous ses pieds, et après un temps où il fixa le noir, il se retourna, prêt à refaire les cent pas.
L, à l'autre bout de la scène, était apparu.
Pas un bruit, pas un souffle, et pourtant L était apparu de l'autre côté. Les murmures se firent plus forts encore, devinrent des éclats de voix portant jusqu'au fond de la scène. Voix impersonnelles, regards ternes, et pourtant Raito éprouva leur présence aussi durement et impitoyablement que s'il s'agissait de véritables êtres humains.
Il lui fallut quelques instants pour réaliser que L était nu. Dans la pénombre, il vit rien de son sexe et pourtant devina dans la ligne de l'aine, de ses jambes nues et ses pieds –seule chose qu'il eût jamais entraperçu nue chez L-, qu'il ne portait rien. Raito le vit, immobile, de ses épaules où les os un peu saillants jaillissaient en une cassure de corps maigre, mal nourri –volontairement-, de son torse et ses flancs où dans un reflet bleu Raito aperçut la forme légère de ses côtes. Raito éprouva l'impression étrange de ne pas voir le double de ses propres idées, mais bien la réalité : L était ainsi, avait toujours été ainsi et ce que Raito voyait n'était pas le résultat mental de son rêve, mais la copie conforme du L réel. Il n'y avait aucune ébauche de sentiment, aucun dégoût, aucune peur, aucune émotion émanant de L, ou bien de Raito. C'était un corps nu dans le noir. Lors des semaines où ils avaient été menottés ensemble, jamais Raito n'avait vu L nu. Le détective s'était toujours débrouillé pour ne jamais paraître ainsi, malgré la difficulté provoquée par la chaîne. Il semblait à Raito qu'au-delà du soupçon qu'il portait à son égard, il y avait cette ultime barrière que nul, pas même Kira, ne pouvait franchir. Le corps de L était sacré, bien plus sacré encore que ses pensées.
Progressivement, le fond noir de l'espace se mua, se divisa. Bientôt apparurent des lignes de lumière d'un bleu pâle, formant un quadrillage dans le fond de la scène. Les voix changèrent à leur tour, et Raito entendit enfin une totalité humaine, un bruit de sanglot, un grognement de colère, des réactions dans les gradins toujours plongés dans la pénombre.
Le corps de L ne bougeait toujours pas. Les lignes de lumière passèrent sur sa peau qui devint quadrillée, découpée par les éclats. Ses yeux étaient vides et Raito assista à la scène, apercevant les lumières se projetant dans toute la pénombre. Il entendit enfin des mots dans les gradins, où les bruits inarticulés avaient évolués en phrases intelligibles.
- Ne regardez pas.
- Ne regardez pas, reprit une autre voix.
Quelqu'un dans les gradins se mit à pleurer et sa voix se fit presque apaisante malgré les larmes et la terreur évidente.
- Non, non, non, non, tu n'es pas mon ami, et tu n'es pas un mort, et tu n'es pas mon ami, tu n'es pas un mort, non, non, non.
- Ne regardez pas !
- Pas un mort, oh non, non, non, non, et pas un ami, pas un ami, tu n'es, tu n'es pas, TU N'ES PAS ! lança brusquement la voix en un hurlement déchirant.
- NE REGARDEZ PAS ! s'écrièrent-ils dans les gradins.
L tourna la tête vers Raito. La ligne traversait ses joues, et dans la lumière, Raito vit ses yeux, très noirs, à l'éclat trouble. Il leva une main, elle-même traversée par les lignes de lumière – d'où venaient-t-elles ces lumières, Raito ne parvenait pas à le savoir- et le dos de sa main était comme coupé en deux.
- Tu n'es pas un mort, et tu n'es pas un ami, répéta doucement L, avec les exactes intonations du L réel.
- NE REGARDEZ PAS !
Raito ouvrit la bouche, ne trouva rien à dire. Il lui sembla percevoir une vibration dans tout son corps, puis dans l'air, et dans un effet de lumières, l'enveloppe corporelle de L sembla se déplacer, se dédoubler en une sorte de membrane pour se décaler de quelques centimètres, comme si une partie de son être ne désirait plus lui appartenir.
Les yeux de L étaient imperturbables.
- Ni paradis, ni enfer, Yagami, ni paradis, ni enfer, ricana une voix dans les gradins, s'adressant enfin véritablement à Raito. Rien que le Su pour que tu ne regardes plus.
- Regarder quoi ? demanda Raito dans un souffle, ne quittant pas L des yeux, la vibration frappant jusqu'à l'intérieur de sa cage thoracique.
- NULLE PART ! hurlèrent les voix à l'unisson, amplifiant la vibration jusqu'à une étreinte douloureuse dans sa poitrine.
Raito cligna des yeux et brusquement, L était là, près de lui, et son corps était toujours nu, aux lignes de lumières formant tout un filet bleu sur sa peau. Il s'était déplacé si vite, en une simple seconde, et il était déjà trop tard.
Raito eut tout juste le temps d'apercevoir la main de L tendue vers ses yeux, les doigts tordus en crochet, et les lignes de lumière coupant la paume de sa main en deux.
- Ne regarde pas, dit L et Raito éprouva le contact des doigts lui transperçant les paupières.
Il se réveilla.
Il n'hurla pas, ne se leva pas en sursaut, le visage couvert de sueurs froides, comme il l'avait vu des dizaines et des dizaines de fois dans les films, ou dans des romans. Ses yeux s'ouvrirent à l'instant où les ongles de L atteignaient l'humeur et son buste eut un bref tressaillement, un réflexe inconscient et il se retrouva allongé, contemplant le plafond blanc de sa chambre tandis que la lumière de l'extérieur s'était épanouie davantage dans l'espace. Une belle mâtinée hivernale.
Raito exhala un bref souffle de soulagement et lentement sortit un de ses bras des couvertures. Le froid de la chambre le figea mais doucement, il se releva, se mit en position assise. Il avait retiré tous ses vêtements pour dormir, afin d'effacer pour un temps l'odeur de putréfaction qui semblait pourtant imprégner jusqu'aux moindres pores de sa peau. Il ignorait combien de temps il avait dormi. Pas beaucoup, assurément quelques heures. Il savait que son sommeil allait être agité pendant un long moment, et cette idée ne provoqua aucune réaction chez lui.
Son cerveau était en train de se remettre des chocs successifs qui s'étaient déroulées en moins de vingt-quatre heures. Heureusement pour lui, Raito était doté d'une très grande force mentale, force qui s'était développée brusquement, rapidement, lorsqu'il avait trouvé le cahier. Il était assez drôle – enfin, au second degré- de remarquer que c'était grâce à un objet de mort que Raito avait réussi à rester sain d'esprit dans une situation où c'était ce même objet qui avait plongé le monde dans le chaos.
Il crut entendre l'armée à l'extérieur, n'en tint pas compte et faisant attention à ses flancs encore endoloris, il se leva, cherchant de nouveaux vêtements. Il s'habilla avec une lenteur méthodique, prêt à faire face. L'image de L, tenant le fusil de Watari à la main, lui revint en mémoire. Un L réel, vêtu, et dont le corps n'était pas plongé dans une pénombre parsemée de lignes de lumières.
« C'est à nous d'en décider. »
- Décider de survivre, murmura Raito à son reflet dans la glace de la salle de bains.
Il considéra son visage blême aux yeux cernés, passa de l'eau sur ses joues.
NE REGARDEZ PAS !
La sensation des doigts de L lui arrachant les yeux apparut en une sorte d'écho physique et Raito grimaça, effleura ses paupières de ses pouces comme pour s'assurer que tout était encore en place. Son visage était intact, son esprit se reconstruisait petit à petit. Il n'allait pas sombrer, pas maintenant.
Il réalisait qu'il était affamé et cela le soulagea. Il éprouvait encore des besoins, et des envies. Ce qu'il considérait comme décalé la veille lui parut de nouveau rassurant par leur normalité. Il était normal d'avoir faim, soif, sommeil. D'être heureux de vivre.
Les couloirs étaient vides. Vingt-trois étages pour un total de deux personnes. Même lorsque l'équipe était au complet, le bâtiment avait semblé beaucoup trop imposant aux yeux de Raito, ce à quoi L avait répondu en haussant les épaules : « Il faut toujours avoir trop de moyens que ne pas en avoir du tout. »
Il retrouva L au même étage que la veille, fixant d'un regard morne –et un peu lassé même- les nouvelles de différents journaux télévisés. Certaines chaînes avaient purement et simplement décidé de s'arrêter, d'autres, avec les moyens du bord, continuaient de présenter des informations, certaines contrôlées de toute évidence par l'Etat qui mettait un point d'honneur à surveiller l'ensemble de la situation, quand bien même il restait impuissant pour se défendre.
- Bien dormi ? demanda poliment L sans détourner son attention des écrans.
- Je ne sais pas, avoua Raito.
L eut un léger sourire sans signification particulière, et d'un mouvement de la main poussa une tasse vide vers Raito. Raito remarqua la cafetière sur la droite de L, près d'une seconde tasse encore à moitié pleine. Raito fit un signe de tête en guise de remerciement, plus étonné par le fait que c'était L qui avait préparé le café que de s'en faire proposer. Il était très fort, presque trop amer, mais il réchauffa tout le corps de Raito encore engourdi par le sommeil. Au moins, L n'avait sucré que le sien. Le café avait un minuscule goût de victoire, et Raito vida sa tasse en quelques gorgées qui manquèrent de lui brûler la gorge.
Il regarda un reportage sur les dégâts à Tokyo. Il aperçut un centre de survivants, protégés par l'armée qui veillait tout autour. Il reconnut un lycée devant lequel il avait eu l'habitude de passer lorsqu'il était collégien, et aperçut devant les grilles des soldats armés. Le journaliste était derrière les grilles, tandis qu'une voix-off rappelait le nombre de victimes et les différentes attaques causées par ce qui était appelé d'un commun accord les monstres.
- Mon Dieu, c'est énorme ! fit une voix distante d'adolescent dans le reportage.
C'était un film amateur pris sur un téléphone portable. Dans l'image floue et sautillante, le corps d'une vieille femme se traînait jusqu'aux grilles, suivie d'une dizaine d'autres de congénères. Malgré la mauvaise qualité de l'image, Raito comprit aussitôt qu'il s'agissait d'un zombie, de par sa démarche titubante et les grondements qui sortaient de sa bouche et de celles des choses qui l'accompagnaient. Elle tendit de longs bras émaciés jusqu'aux grilles du lycée –des bras à la peau arrachée, pendante, laissant apparaître des muscles minuscules -, ouvrant une bouche aux lèvres inexistantes qui dévoilait un sourire d'os. Elle fit un dernier pas avant que les soldats ne fassent feu sur tout le groupe. La vidéo fut coupée au moment où la vieille femme tombait à plat ventre sur le sol, les mains toujours tendues vers les grilles en un geste ultime d'approche.
- Il y a des milliers de vidéos de ce genre rien qu'au Japon. Le nombre de vidéos le plus conséquent provient des Etats-Unis. Regarde ça.
L appuya sur deux touches, mettant sur l'écran principal la page d'un site internet. Après un court temps de téléchargement, il afficha en grand format une autre vidéo. La qualité était meilleure que la vidéo précédente, sans doute prise avec un caméscope. Raito aperçut des gratte-ciels dans un ciel aux teintes pourpres de fin d'après-midi, puis dans un tremblement discerna le bras d'une jeune femme, son épaule et enfin tout son buste tandis qu'elle se tournait légèrement vers la personne qui continuait de filmer. Elle avait des cheveux blonds décoiffés, et son pantalon avait une tache de sang au niveau de taille. Elle trébuchait, courait entre les voitures abandonnées sur la route. Autour d'elle, d'autres personnes couraient, hurlant et pleurant.
- Arrête ! Arrête ! criait-elle en anglais, le souffle court. Baisse cette putain de caméra ! BAISSE-LA !
Raito entendit la respiration hachée du caméraman –c'était un homme à l'entendre respirer ainsi-. L'image sautait et se balançait à chacun de ses mouvements quand il courait. Brusquement, la jeune femme se retourna et fit mine d'arracher le caméscope.
- Non, non, bordel, Tim, JETTE CETTE MERDE !
- AVANCE, AVANCE ! hurla le dénommé Tim. Ils arrivent, ils nous rattrapent !
La jeune femme eut un bref mouvement de recul, et l'expression de son visage fut trouble, filmée de manière nerveuse. Elle passa une main tremblante sur son front luisant de sueur, et émit une sorte de grondement dédaigneux.
- Débrouille-toi, PUTAIN DEBROUILLE-TOI JE ME CASSE D'ICI !
- Sally ! SALLY !
La jeune femme se détourna de Tim et continua à courir, passant entre deux voitures laissées à l'abandon. Tim, continuant de souffler bruyamment, fit un gros plan sur un corps qui s'était écrasé de plein fouet contre le pare-brise, avant de remonter dans un plan plus large jusqu'aux autres voitures victimes de l'accident. Un homme portant une casquette de base-ball bleue prit de l'élan et sauta sur le coffre d'une des voitures à la droite du caméraman, et entreprit de traverser la route en sautant de toit en toit. Le bruit de métal plié sous les corps se poursuivit dans la vidéo qui tournait déjà depuis plus de deux minutes. Sally était à cinq mètres environ de Tim qui se dépêchait de la rejoindre, l'appelant de temps à autre d'une voix rauque.
- Oh merde, ces saloperies ! cria quelqu'un près de Tim, manquant de tomber lors de sa course.
Un hurlement se fit entendre puis une femme poussa un cri suraigu.
- LES VOITURES ! PAS LES VOITURES !
Raito sentit le café chaud qu'il avait bu lui descendre jusqu'au fond des entrailles, comme s'il s'était soudain changé en plomb.
- Ne me dis pas…, chuchota-t-il, abasourdi.
Et pourtant ce qu'il avait redouté de voir se produisit. A l'instant même où la voix hurlait une nouvelle fois de ne pas s'approcher des voitures, quelqu'un poussa un cri de douleur extrême. Tim, visiblement paniqué – il ne cessait de gémir et jurer- tourna le caméscope vers Sally qui courait. Raito eut tout le temps nécessaire pour contempler les bras de Sally, la tache de sang au niveau de la taille sur son pantalon et ses cheveux blonds décoiffés avant que dans un bruissement de verre éclaté des bras blêmes, blessés, ne jaillissent des vitres des voitures que Sally voulait contourner. Le hurlement que Raito entendit lui rappela en pire les cris suppliants de Sayu et tout en serrant les dents, la peau soudain glacée, il observa les images saccadées, floues tournées par Tim.
- LACHEZ-MOI ! LACHEZ-MOI ! TIM ! TIIIIIIIIM !
- SALLY !
- Dégage, dégage d'ici ! lança un homme d'environ cinquante ans, la nuque couverte de sang. Laisse-la, c'est trop tard ! ELOIGNE-TOI DE CES PUTAINS DE BAGNOLES ! brailla-t-il soudain, repoussant Tim qui faillit tomber et le caméscope prit le temps de filmer brièvement la couleur du ciel, un ciel d'hiver, un ciel banal jusqu'à ce qu'une explosion ne se fasse entendre, et que la fumée ne se propage dans le chaos ambiant.
Le hurlement de Sally finit par mourir, se transformer en des pleurs sourds, et enfin se brisa en de brefs gémissements. Tim était déjà loin, s'étant écarté des voitures et murmurant sans cesse des « Sainte Mère de Dieu, bordel de merde », filma pendant trente seconde qui durèrent une éternité la dernière séquence de la vidéo. De là où il se trouvait, il effectua un zoom, juste à temps pour apercevoir des torses de cadavres passer au travers des vitres au préalable brisées. Un jeune homme, les bras tendus, mordait à pleines dents la chair tendre de la gorge de Sally, en arrachant des lambeaux qui s'étiraient de façon interminable avant de céder, crispés entre ses mâchoires. L'autre zombie était une femme qui aurait pu être dans une vie antérieure directrice d'une agence publicitaire. Ses mains aux doigts brisés avaient attrapé Sally par les épaules, la retenant avec une poigne d'acier afin de mieux atteindre la jonction de son cou à l'épaule, de l'autre côté. Le corps de Sally, se vidant déjà de son sang, glissa lentement contre la portière de la voiture de l'ex-directrice d'agence, retomba au sol, entraînant dans sa chute le corps du jeune homme qui pinçait des lèvres noires de saleté et de chairs putréfiées. La ceinture de sécurité l'emprisonnant encore finit par céder et il s'écroula. Son dos empêchait de voir Sally mais ni Raito ni L ne manquèrent les bruits peu ragoûtants de mastication, étrangement sonores dans l'atmosphère surchargée de cris et d'explosions tout autour.
- Sally, Sally, merde, sanglota Tim.
La vidéo s'arrêta là.
Cinq minutes et trente-sept secondes. Une vidéo visionnée plus de deux millions de fois. Raito, la bouche sèche, tendit une main vers la tasse de café vide. Il réalisa qu'il en y avait partout. Pas ces créatures, mais des Sally, des Tim, partout à travers le monde, qui connaissaient le même traumatisme.
- Plus l'armée contre-attaque, plus il y en a, déclara L avant de fermer le site web et de remettre les informations, cette fois-ci sur CNN.
- Ils ne sont pas au courant, murmura Raito.
A présent qu'il n'avait plus la vidéo sous les yeux, il avait de nouveau faim. Le café brûlant de L commençait déjà le réveiller et revigorer son corps. L considéra l'écran un instant, mordillant son pouce. Il eut l'air d'hésiter mais quand il tourna la tête pour regarder Raito, ses yeux impassibles avaient une lueur déterminée.
- Je vais avoir besoin de toi.
- Je sais.
L eut un léger sourire et se resservit une tasse de café. Il prit une pleine poignée de sucre en morceau et les plongea dans son café. Un éclat noir jaillit, tacha sa manche gauche.
- Il est temps que L annonce publiquement sa position.
Ce qui permettait à un homme d'être ce qu'il voulait, c'était la prudence. Namikawa avait toujours été un homme extrêmement prudent. Ce qu'il avait caché derrière une apparente désinvolture, et un calme à toute épreuve était un besoin irrépressible de se mettre en sûreté. Dans le monde impitoyable de Yotsuba, la différence entre la prudence et la lâcheté était particulièrement tenue et basculer dans la deuxième catégorie était une mort assurée. En tant que fils illégitime de feu Mr Yotsuba, Namikawa ne pouvait pas lui succéder à la tête de la société.
« Pour le moment », ajouta une voix dans sa tête alors qu'il se dirigeait vers la salle de réunion qu'il n'aurait jamais cru retrouvée après l'affaire de Kira et de Higuchi.
Namikawa réprima la grimace d'agacement qui lui venait aux lèvres. Derrière lui, deux hommes armés le suivaient, attentifs à chaque mouvement suspect dans le bâtiment.
Après l'incident –il n'y avait pas encore de nom officiel, et Namikawa sentait que personne ne voudrait que l'on pose un terme concret sur un phénomène aussi atroce et inexplicable-, les employés de Yotsuba s'étaient enfuis en toute hâte, laissant les portes grandes ouvertes. Ce fut seulement grâce à l'intervention de Ooi que l'on activa la toute nouvelle sécurité installée après le fiasco de l'affaire d'Higuchi. Malgré toutes ses précautions, Ooi était mort en essayant de quitter la ville.
Namikawa avait contacté une garde privée qui moyennant finances avait accepté de travailler pour Yotsuba. S'il n'y avait pas âme qui vive, les lieux étaient pourtant saccagés. Namikawa considéra pensivement les vitres teintées brisées, les bureaux renversés, les ordinateurs détruits. Il crut apercevoir sur la moquette un peu de sang, mais réalisa après coup que c'était une trace ancienne de café. Il sentait encore l'odeur quasiment physique de la panique, se rappela des cris autour de lui. Les employés n'avaient pas réfléchi au lieu de rester protéger dans l'enceinte du bâtiment, ils avaient préféré s'enfuir. Beaucoup avaient dû mourir, emprisonnés par la foule de ces choses sorties d'on ne savait où.
Contempler les ruines de Yotsuba lui serrait le cœur : son père avait peut-être été un beau salopard, il avait toujours été porteur d'une certaine morale et obsédé par l'honneur. Namikawa avait réussi à entrer à Yotsuba grâce à son travail acharné, car jamais son père n'aurait toléré faire preuve de favoritisme à son égard. Namikawa était monté bien plus haut dans la hiérarchie que n'importe quel autre fils légitime de Yotsuba, et il savait que c'était cela plus que toute autre chose qui avait rendu son père fier de lui. Un salopard fier d'un autre salopard, pourquoi pas, finalement.
Il vérifia qu'il n'avait pas de messages sur son téléphone portable avant de se tourner vers les hommes qui le protégeaient.
- Restez ici.
Les deux hommes acquiescèrent. Namikawa leur fit un signe de la main, ouvrit la porte.
La sensation de déjà-vu lui fut si désagréable qu'elle lui traversa le crâne en une douleur intense, comme si on venait de lui transpercer les tempes avec une épine brûlante. Les lumières de la salle de réunion étaient réduites au minimum, et de l'éclat glorieux de leurs réunions secrètes, Namikawa ne retrouva que l'anxiété quasiment palpable qui planait dans une atmosphère sinistre.
Sur les six autres participants des réunions –Higuchi étant mort depuis déjà quelques semaines-, il n'en vit que trois. Midô se leva à l'instant même où Namikawa entrait dans la pièce. Comme les autres hommes, il portait encore, par habitude sûrement, un élégant costume couleur anthracite et si on ne tenait pas compte de la pâleur de son visage, il semblait bien se porter. Il eut un geste nerveux vers ses lunettes qu'il réajusta et attendit que Namikawa s'avance jusqu'à lui pour lui serrer la main.
Kida et Shimura ne bougèrent pas de leurs places respectives. Les mêmes sièges que lorsqu'ils participaient aux réunions. Des trois hommes, Shimura était celui qui était le plus mal à l'aise, et de toute évidence le plus effrayé. Son visage était blême, aux joues étrangement saillantes, comme s'il avait perdu beaucoup de poids en très peu de temps – un effet d'optique, pensa Namikawa qui le salua poliment. Shimura avait toujours été, aux yeux de Namikawa, l'exemple type de l'homme qui oscillait entre la prudence extrême et la lâcheté. Le fait pourtant de le voir aussi sincère, aussi marqué par les évènements le rassura. Kida était impassible, mais Namikawa remarqua qu'il avait tendance à tapoter nerveusement la table de ses doigts.
- Je me demande pourquoi je suis venu, dit-il après un court temps de silence.
- Je sais que tu as tout préparé pour quitter le Japon, Kida, mais ce serait une très mauvaise idée.
- Pourquoi ça ? Yotsuba est mort, le pays est mort, Namikawa, répliqua sèchement Shimura.
Il avait les lèvres tremblantes, et le front commençait déjà à luire de sueur.
Namikawa retint un sourire moqueur, et prit place à son siège habituel. Midô le considérait pensivement, soutenant son menton de ses deux mains liées.
- Vous ne voyez qu'une partie du problème. Nous avons une solution, et elle est toute simple.
- Simple ? répéta Midô.
Son regard mettait Namikawa mal à l'aise. Il lui avait tout paru évident que Midô était homosexuel mais jamais il ne lui était venu à l'esprit que peut-être…
« Ce n'est qu'une supposition, et c'est sa vie privée », pensa-t-il, détournant les yeux pour regarder Kida qui continuait de tapoter la table de ses doigts.
- Réfléchissez bien : notre société est immense. Nous avons une solution pour non seulement sauver Yotsuba, mais également nous protéger.
Kida eut un léger sourire.
- Ne me dis pas que tu penses au département de recherche aux armements, Namikawa…
Shimura tressaillit comme si on venait de le gifler.
- T-Tu comptes vraiment faire ça ?
- Pourquoi pas ?
Namikawa s'appuya davantage contre le dossier de son siège. Il recommençait enfin à se sentir détendu, sûr de lui. Il réfléchit un instant pour choisir au mieux ses mots. Midô le regardait toujours d'un œil bizarrement intense, où brillait cependant une lueur intéressée, vive de compréhension. Il semblait déjà savoir où voulait en venir Namikawa.
- Avant ce phénomène, nous étions en pleine recherche afin d'optimiser certaines armes. Nous avons toujours un contrat avec l'armée. Et d'après mes sources, le département de recherche est encore intact.
- Et la production ?
- Elle est en sûreté, j'ai vérifié moi-même, répondit Namikawa en souriant. Je ne suis pas le seul à avoir eu cette idée. Notre armée a besoin de nouvelles armes, plus performantes, plus rapides pour contrer et contenir la vague de ces monstres. Je doute que les Etats-Unis nous viennent en aide pour l'instant. Ils sont trop occupés avec leur propre crise.
Midô fronça les sourcils.
- Sur quels projets le département était en train de travailler ?
- Une optimisation de la MOAB, et deux nouveaux projets de bombes chimiques. Dans le cas présent, cela pourrait être utile. Notre armée a besoin d'armes offensives. L'époque des forces japonaises d'autodéfense est révolue, ajouta Namikawa en haussant les épaules.
- Il faudrait également développer les armes.
- Ils sont en train de préparer une version modifiée du M-11/9. Puissance optimisée, arme plus légère. Le chef du département m'a également fait part d'une combinaison qu'ils sont en train de mettre en point.
- Un nouveau projet ?
- Pas vraiment. C'était une PCC (Protection de Combat Critique) destinée à être vendue à l'armée américaine. Ils vont la modifier pour les forces spéciales. D'après ce que j'ai cru comprendre, beaucoup de soldats qui ont été mordus par leurs adversaires ont fini par agir comme eux.
Shimura acquiesça.
- Est-ce qu'il y a du stock ?
- Bien sûr. Nous avons déjà vendu une partie de nos armes et de nos balles optimisées à l'armée. Il y a déjà quelques bons résultats même si nous devons rester prudents à ce sujet. Par ailleurs, la production marche à pleins régimes.
Midô eut un léger sourire. Il avait donc très bien compris où voulait en venir Namikawa.
- La production est assez élevée pour que nous puissions la vendre à d'autres pays, c'est cela ?
- Exact.
Kida eut l'air soudainement inquiet.
- Tu es sûr à 100% qu'il y a assez stock ? Que ferons-nous si nous avons d'autres demandes et que nous ne pouvons plus y répondre ?
Namikawa lui lança un regard amusé.
- Yotsuba n'est pas mort. Et c'est une énorme société. Par ailleurs… c'est par l'armement que nous avons pu la développer. Les autres branches de Yotsuba n'ont été créées qu'après la Seconde Guerre Mondiale, mais c'est bien grâce à l'industrie lourde et puis particulièrement les armements et le département de recherches que la société a pu grandir et élargir ses horizons.
Le visage de Midô pâlit légèrement, pour une raison que Namikawa ne put expliquer.
- Nous retournons aux idées fondamentales de la société, dit-il d'une voix rauque.
- Si tu sembles aussi décidé, Namikawa, pourquoi faire appel à nous ? Nous ne sommes pas concernés.
- Bien sûr que si, Shimura, rétorqua un peu sèchement Namikawa, agacé par la lâcheté latente de son collègue. Je vais avoir besoin de vous et je sais très bien que vous avez besoin de Yotsuba. Après tout, vous êtes revenus ici.
Kida, Shimura et Midô échangèrent un bref regard indécis. Midô se leva et après un temps de réflexion, haussa les épaules.
- Je suis d'accord.
-M-Midô ! souffla Shimura, offusqué.
Midô eut un bref sourire sans joie.
- Mon père est en train de batailler au parlement. Le monde est plongé en plein chaos. Jusqu'au bout, j'ai cru en Yotsuba, même quand nous avons tous participé à ces réunions atroces au nom de Kira. Si la seule façon d'aider est de développer des armes, je suis bien d'accord pour le faire. Même si cela représente quelque chose de fondamentalement mauvais pour moi.
Namikawa le toisa avec un mélange de colère et de pitié.
- Désolé de te décevoir Midô, mais Yotsuba s'est développée par la violence militaire.
- Nous avons juste l'air d'être opportunistes, ne put s'empêcher d'ajouter Shimura en baissant les yeux.
Namikawa éprouva un sentiment curieux, une émotion ancienne, comme de la compréhension envers lui-même. Ce fut comme s'il comprenait enfin son père et cela le fit sourire.
- Depuis l'instant où nous avons accepté de décider « qui allions-nous tuer aujourd'hui », nous avons compris que nous étions opportunistes. Shimura... La guerre est faite pour les opportunistes.
Kida émit un rire sec et Namikawa pensa un instant qu'il se moquait de lui.
- Dois-je en conclure que tu te présentes comme le nouveau PDG de Yotsuba pour parler ainsi ?
Namikawa tenta de prendre un air à la fois détaché et innocent. Cela fit rire davantage Kida.
- C'est bien ce que je pensais. Cela ne me gêne pas de toute façon.
- Vu la situation, je doute que cela gêne qui que ce soit, renchérit Midô d'une voix légère.
- Peu importe. Je ne peux rien faire sans vous, ajouta Namikawa. Vous êtes doués, vous savez comment fonctionne Yotsuba.
- Quelle est ta proposition ? lança abruptement Kida, un sourire narquois aux lèvres.
- Restez au Japon et je ferai tout pour mettre en place une protection maximale pour vos familles. Midô, j'ai cru comprendre que tu en avais déjà une…
- Mon père a fait appel à l'armée. Ce sera d'ailleurs plus facile pour valider les nouveaux contrats, répondit Midô.
Namikawa se leva à son tour.
- Je vous remercie d'être venus.
- Nous l'avons fait pour nous, rétorqua Shimura.
Namikawa le dévisagea avant de sourire ironiquement.
- Je vois.
Les hommes qui surveillaient le couloir ne furent pas surpris de voir d'autres personnes sortir de la salle de réunion. Shimura, sans même saluer une nouvelle fois Namikawa, quitta précipitamment les lieux par la sortie sud de l'immeuble. Namikawa avait aperçu à son arrivée une voiture et en conclut donc que Shimura avait aussi engagé une garde privée.
- Mon père est lié à l'un des chefs de l'état-major, déclara Midô, ayant décidé de rentrer en compagnie de Namikawa. Dois-je lui parler de notre nouvelle directive ?
- Pas tout de suite. Je voudrais par contre que tu contactes le département, pour savoir où ils en sont avec la PCC. Les soldats en ont cruellement besoin.
- Très bien.
Midô serra brièvement la main de Namikawa et rejoignit un groupe d'hommes qui dévisagèrent les gardes de Namikawa avec un sourire amusé, comme s'ils avaient reconnu des collègues. A l'instant même où Midô quittait le bâtiment, Namikawa entendit son téléphone portable sonner.
- Papa ? fit la voix un peu hoquetante de Katsuya, comme s'il se retenait de pleurer.
- Où est maman ? demanda Namikawa d'une voix douce, observant l'un des hommes surveiller les horizons.
- Elle prépare les affaires. Tu reviens quand ?
- Bientôt, ne t'en fais pas.
Il aperçut une silhouette titubante au coin de la rue, s'avançant vers eux. Il y eut un coup de feu, et le corps s'effondra, grondant faiblement.
- C'était quoi, ça ? demanda Katsuya, effrayé.
- Rien du tout. Je rentre tout de suite, tu préviendras maman, d'accord ?
Il y eut un bref silence, comme si Katsuya s'était éloigné un petit instant.
- Elle te dit d'être prudent.
Namikawa eut un léger sourire.
Il ne faisait que ça, être prudent.
- Je pense que je vais y aller moi, grogna Ryuk, fixant d'un œil morne le monde des humains par le Gouffre.
- Tu vas te rapprocher du désastre en attendant de mourir ? fit amèrement Gook.
Ryuk éclata de rire, et le bruit résonna dans les hurlements qui faisaient désormais partie de l'Au-delà. Justin était parti à son tour chercher le Roi, et Ryuk parvint à voir de l'autre côté deux faisceaux de lumière argentée, balayant la Crasse qui s'élevait autour d'eux. Le fait que Justin se lève de son fauteuil était ce qui avait vraiment commencé à inquiéter les Dieux. Ryuk finit le trognon de la pomme qu'il avait gardée. Dans l'atmosphère de l'Au-delà, la pourriture n'existait pas. Il n'y avait pas de temps, pas d'oxygène, pas d'espace. La chair de la pomme était toujours aussi pâle que lors de la première bouchée.
- J'ai envie de rendre visite à un ancien ami.
- Fais attention de ne pas enfreindre les règles. Rem est morte, ajouta Gook, comme s'il l'avait lui-même oublié pendant un moment avant de s'en souvenir.
Ryuk haussa les épaules.
- Il faut croire qu'elle était un peu Naärk sur les bords, répliqua-t-il d'une voix légère.
Gook ne répondit pas mais Ryuk vit ses cornes s'empourprer légèrement. Ryuk fit un signe de la main pour dire qu'il s'excusait, bien qu'il ne le pensait pas du tout. Gook avait toujours apprécié Rem même si personne n'avait jamais su pourquoi. S'il était dit qu'un Dieu ne pouvait en aimer un autre dans le sens romantique du terme - c'en était presque une impossibilité physiologique, aussi irréalisable que de mélanger l'huile et l'eau-, ils étaient cependant en mesure de se considérer comme amis. Certains y parvenaient mieux que d'autres. Rem avait décidé de ne se lier véritablement à personne, hormis ce Naärk de Jealous qui avait fini par contourner la difficulté de l'amour en s'éprenant d'une humaine. Stupide.
- Ils s'en sortent comment ? demanda Gook, montrant de ses griffes le Gouffre que Ryuk avait regardé pendant un long moment.
- Je dirais… Mal, répondit Ryuk avec son sourire éternellement moqueur aux lèvres. Mais ils se débrouillent, c'est bien. Les humains ont une faculté d'adaptation fascinante, il faut le reconnaître.
- On ne peut pas dire la même chose pour nous, remarqua Gook, sa fourrure ayant un bref frisson.
- Les Dieux sont des bras cassés, c'est pas nouveau. Sans Nu, ou Justin, on ne serait plus là depuis des millénaires. Il faut que les humains ne soient jamais au courant.
- Au courant de quoi ?
Ryuk déplia ses ailes, le froissement des plumes dans l'espace fut bref, un souffle perdu dans les hurlements.
- Que nous sommes plus faibles qu'eux, répondit-il avant de prendre son envol.
Ce fut quand Roger décréta que tous les volets devaient être baissés, que les enfants restent dans le manoir et que surtout tous les adultes se rassemblent au rez-de-chaussée, que Mello comprit que les choses n'aillaient pas. Elles n'étaient d'ailleurs pas très réjouissantes quand l'une des surveillantes avait débranché la télévision de la salle commune et l'avait rangée ailleurs, mais on pouvait tout de même dire qu'elles étaient encore assez bonnes. Plongés dans la pénombre alors qu'il n'était même pas cinq heures de l'après-midi, les enfants, perturbés, tentaient de comprendre ce qu'il se passait.
Mello, assis dans son fauteuil préféré, laissa tomber le manuel de physique quantique qu'il avait pris à la bibliothèque avant de se pencher vers son meilleur ami qui fixait sa console de jeu vidéo avec une attention bien trop soutenue pour être naturelle. Dans l'ombre, Mello vit ses doigts, qu'il avait très fins et pâles, trembler alors qu'ils appuyaient sans cesse sur les touches.
- Matt, à ton avis qu'est-ce qu'il se passe ?
- Si je le savais vraiment, je foutrais le camp d'ici, rétorqua son ami sans lever les yeux de l'écran de sa console. Winchester est devenu un beau bordel, et même si on a pas eu le temps de le voir à la télévision, y a vraiment quelque chose qui va pas.
On aurait dit qu'il lui avait fallu toute son énergie pour lancer cette réplique interminable et visiblement épuisé, Matt se tut. Mello vit ses paupières frémir derrière ses lunettes, un mélange de sommeil et de panique qu'il ne pouvait cacher entièrement. Pendant les deux heures où les enfants avaient pu regarder la télévision, ils n'avaient pas vu grand-chose d'intéressant. Peu de reportages, aucune news exclusive. C'était comme si les médias pesaient le pour et le contre avant de se décider à traumatiser la population –ou du moins ce qu'il en restait-.
Mello releva la tête. Assis dans un coin minuscule de la salle commune, Near occupait ses mains à construire une maquette de robot. Il y avait tellement d'enfants dans la pièce qu'il avait dû se recroqueviller le plus possible mais ses yeux, d'une indifférence de glace, suffisaient toujours à éloigner ceux qui s'approchaient trop près de lui. Appuyant son menton sur un de ses genoux relevés, il tendait le bras pour faire faire à son robot un mouvement horizontal, comme si le jouet était en train de passer le mur du son. Il lui manquait encore des accessoires et les plaquettes de missiles sur les bras, mais il était quasiment achevé.
Near, sentant qu'on le dévisageait, se redressa légèrement, fixa un instant Mello qui éprouva une sensation trouble d'embarras et de colère, avant de s'en détourner. Il regarda le mince rayon de lumière qui perçait à travers les rideaux, et il sembla à Mello que tout son corps se figea. Son visage impassible prit une expression subtile, un peu vague, l'expression d'une personne qui détecte quelque chose d'invisible mais qui ne sait pas encore de quoi il s'agit.
Matt eut un bref sursaut et Mello l'entendit renifler.
- C'est… C'est pas une odeur de brûlé ça ?
Il avait dit cela sur un ton suffisamment audible pour que les autres enfants, surpris, tournent la tête vers la fenêtre, tentant de sentir à leur tour. Et Mello perçut enfin l'odeur, très tenue, minuscule, passant dans les brèches, d'un mélange de feu et d'essence. Le cœur battant à tout rompre, il quitta son fauteuil et écarta légèrement un pan de rideau pour regarder vers l'extérieur.
Il n'aperçut que la cour déserte de l'orphelinat, les lignes du terrain de football, et enfin les grilles noires fermées à double tour par l'un des surveillants quelques heures auparavant. Lorsqu'il crut ne rien apercevoir, il discerna, au-delà des arbres, un mouvement minuscule dans le ciel, qu'il reconnut être de la fumée, mêlée à une lueur d'un orange pâle, une lueur presque trop vive.
Winchester était en train de brûler. Mello, subjugué, eut à peine le temps de comprendre cela que brusquement une explosion se fit entendre dans les environs. Ce ne fut qu'un grondement, comme un coup de tonnerre, et Mello sentit pourtant une vibration lui remonter jusqu'aux doigts, discernant le bruissement du verre de la fenêtre.
Il se détourna brusquement, les mains glacées, engourdies. Quand Near croisa de nouveau son regard, il eut une sorte de sourire creux qui ne fit qu'accentuer davantage sur son visage une expression vague, presque rêveuse, loin de tout cela.
Ce qui frappa Ryuk quand il passa de l'Au-delà au monde des humains fut l'odeur. Le corps des Dieux, leur monde, étaient inodores, incolores. La Mort était ce qui amenait du tout au néant, de la possession à l'abandon total. Ryuk avait toujours aimé sentir l'odeur du monde des humains, c'était une odeur riche, chaude comme les os que les Dieux ramenaient dans leur monde, une odeur qui changeait au fil des siècles, différente suivant les pays, les êtres humains. C'était par ailleurs ce qui les rendait fascinants aux yeux de Ryuk: des créatures à la chaleur et à l'effluve de vie, des milliards de créature au comportement illogique, et qui se démenaient pour trouver un sens à leur existence quand les Dieux n'en avaient plus. Ryuk les jalousait presque pour cela. Presque.
Lorsqu'il était retourné dans l'Au-delà, Ryuk avait quitté une ville désordonnée, en panique, aux millions d'habitants cherchant à survivre. Quand il revint à Tokyo, il fut surpris par le calme sinistre des lieux. Il vit encore des voitures rouler, des militaires dans les rues, mais des civils, il n'en aperçut qu'une poignée, terrorisée, cherchant un endroit pour s'abriter, se soigner. Seuls quelques uns jugèrent utiles –les idiots- d'aller se venger eux-mêmes de ces choses qui, quelques heures auparavant, avaient fait pourtant partie des leurs.
Il vit un groupe de quatre collégiens courir dans les environs de Yamachi. Le plus âgé, et le chef du groupe, ne devait pas avoir plus de quinze ans. Son uniforme au col haut était déchiré, un bouton manquait à sa veste et il tenait dans sa main gauche un long couteau dont se servaient les chefs cuisiniers dans les restaurants familiaux. La lame était barbouillée de sang noirâtre. Un autre collégien boitillait, aidé par un camarade tandis qu'un troisième les couvrait, serrant dans ses deux mains crispées un panneau de signalisation tordu qui avait l'air presque trop grand pour lui –Ryuk y lut d'ailleurs « ATTENTION ECOLE ! », ce qui le fit bien rire compte tenu de la situation. Celui qui était blessé essayait de ne pas être un poids mort pour le groupe mais de par sa carrure, Ryuk vit aussitôt qu'il était le plus faible. Le Dieu se demanda même pourquoi ses camarades ne l'abandonnaient pas afin d'augmenter leurs chances de survie.
Fascinants, ces êtres humains.
Il cessa de rire quand il remarqua la présence d'un homme au bout de la rue. Il n'eut même pas besoin de ses yeux pour s'apercevoir qu'il s'agissait d'un non-vivant –il avait du mal à nommer ces humains affectés par la règle contradictoire des morts-vivants, car la mort n'était plus, elle avait disparu en même temps que la Barrière de Mu-. Un jour plus tôt, il aurait pu être chef d'entreprise, ou même encore professeur, mais de son élégant costume trois-pièces, il ne restait que des pans de tissu tachés de sang et déchirés comme s'il avait été attaqué par des animaux. Ses cheveux étaient sales, lui tombant devant les yeux, mais ne pouvaient cacher la plaie infectée de ce qu'il restait d'un bout d'oreille gauche, le sang ayant séché sur toute sa gorge. Une des ses épaules était désarticulée mais il n'avait absolument pas l'air de souffrir. Il marchait d'un pas lent, titubant et ce fut quand les collégiens s'arrêtèrent à une centaine de mètres de lui qu'il se rendit compte qu'il n'était plus seul.
Il tourna la tête, semblant renifler l'air, et esquissa de sa bouche sanglante un sourire comme s'il était heureux d'avoir trouvé de la compagnie. Sa lèvre inférieure était coupée en deux d'une façon nette -au couteau, ou bien d'un coup de dents particulièrement habile-, lui donnant un air de monstre grotesque. Son buste fit un mouvement saccadé, comme un automate, et il se mit à gémir doucement, une plainte gutturale qui sonnait tel un cri pathétique de bête affamée.
Le chef du groupe des collégiens se figea, étudiant la situation. Il raffermit sa prise sur son couteau, dévisagea l'homme en face de lui non plus comme un être humain mais comme un animal, avant de faire un geste à celui qui tenait le panneau de signalisation. Ryuk fut amusé par l'expression grave sur leurs visages où un peu d'acné commençait à apparaître mais reconnut qu'ils n'étaient pas stupides car après un moment d'attente, les collégiens firent vite demi-tour, le garçon au panneau continuant de surveiller le non-vivant tout en reculant progressivement. Ce dernier émit un grognement presque offusqué, comme s'il disait « Mais non, revenez, enfin ! », et se mit à les suivre. Malheureusement une de ses jambes était dans un tel état qu'il trébucha et tomba lourdement au sol. Ryuk entendit un craquement et lorsque le non-vivant se redressa maladroitement, à la manière d'un homme ivre, il vit son nez cassé, gonflé, qui lui donnait un air de clown mort.
Il gémit plus fort, se débattant comme il le pouvait pour se remettre debout et les collégiens accélérèrent le pas. Ils avaient dû comprendre que le non-vivant appelait des compagnons en renfort et Ryuk, dépliant de nouveau ses ailes, s'amusa pendant un temps à les regarder s'enfuir avant de trouver refuge dans un restaurant –sûrement un lieu qu'ils avaient déjà visité car ils n'avaient pas hésité un instant à y entrer. Ryuk traversa les murs, observa les garçons encore en état de marche en train de pousser les meubles contre la porte avant d'aller se cacher à l'étage qui avait été dans une autre vie réservée aux propriétaires des lieux. L'un des garçons se pencha vers son camarade blessé, lui relevant son pantalon afin de vérifier qu'il n'avait pas de blessure, ou pire, de traces de morsure –il fallait donc croire que le mythe du zombie était suffisamment ancré dans leur esprit pour qu'ils aient en tête de tels réflexes.
Ryuk s'en alla quelques minutes plus tard, à la fois curieux et émerveillé. Il observa d'autres groupes de survivants, une patrouille de soldats dans les environs d'Akihabara. Certains s'en sortirent mieux que d'autres, et Ryuk contempla, fasciné, le travail d'équipe particulièrement efficace de plusieurs non-vivants qui mirent littéralement en pièce un homme d'âge moyen au fort embonpoint qui n'avait pas été assez rapide pour leur échapper.
Lorsqu'il retourna dans l'appartement de Misa, il fut presque surpris par le calme et la propreté des lieux. Des survivants, ou des non-vivants n'avaient pas encore atteint cette partie-là de la ville. Le cahier était toujours sur le lit, ouvert à la dernière page que Misa avait couverte de noms de criminels –criminels qui avaient sûrement causé bien plus de dégâts en étant plus morts que vifs-. Ryuk le prit dans sa large main, le feuilleta. Hormis les noms que Misa avait écrits, toutes les autres pages étaient blanches.
- Quel gâchis… Mais c'est vrai que c'est amusant, ricana Ryuk avant de ranger le cahier dans une de ses poches.
Il avait bien fait de laisser le cahier ici. Juste au cas où. Il jeta un dernier coup d'œil aux vêtements de mode sortis à la hâte, les objets éparpillés sur le bureau que seule une jeune femme de vingt ans pouvait aimer. Misa était maintenant comme les autres, et Ryuk n'aurait pas été surpris de la voir dans la rue, le corps brisé, les yeux vides et à l'appétit féroce. C'était un peu dommage, mais pas tant que ça.
Il s'amusait beaucoup, c'était le principal.
La connection fut laborieuse mais L parvint finalement à joindre le serveur utilisé par les forces internationales. Situation urgente, mesure urgente, L avait passé toutes les nouvelles barrières de sécurité sans se soucier si toutes les manœuvres étaient légales ou non. Raito l'avait aidé pour certains mots de passe.
Il ne put avoir de contacts qu'avec Maison, directeur du FBI et Darnley du CIA, ainsi que des représentants d'Interpol. Il ne parvint pas à avoir le Président des Etats-Unis en ligne, décida de réessayer plus tard.
- Raito, murmura L de cette voix en peu trop rêveuse, trop claire que Raito entendait de plus en plus souvent. Je vais avoir besoin de toi.
- Pour quoi donc ?
Le visage de L s'assombrit légèrement, comme s'il était lui-même opposé à ce qu'il allait demander, mais qu'il n'avait de toute façon pas d'autre choix.
- Watari s'occupait des connections et de la confidentialité des entretiens. J'ai besoin que tu te fasses passer pour lui, le temps de prévenir que je me connecte. C'est une formalité, mais les gens ne doivent pas être au courant qu'il est… Qu'il est indisponible.
L'expression fut dite sur un ton évasif, lointain, comme une mère annonçant à son enfant qu'un membre de sa famille « les a quitté pour rejoindre un monde meilleur ». Cela aurait pu être presque touchant si Raito n'avait pas perçu dans la voix de L la vérité, la volonté première de le rabaisser. C'était plus un réflexe qu'autre chose, le désir du détective de gagner un pouce de terrain sur Kira, mais Raito éprouva une sensation glacée d'humiliation qui lui tordit les entrailles. Il n'était pas devenu Kira, Dieu du Nouveau Monde, pour prendre la place d'un vieil homme mort, fidèle à L jusqu'au bout.
Tu n'es pas un ami, et tu n'es pas un mort.
L'image brève mais douloureuse du L de son rêve lui arrachant les yeux lui effleura l'esprit, semblable à un rappel autoritaire.
-… Très bien, finit-il par répondre à contrecœur.
Il appuya sur une touche, se pencha vers le micro qui déforma suffisamment sa voix pour que les autres hommes connectés ne puissent faire la différence avec celle de Watari. L, les mains sur les genoux, observa le regard un peu vide des représentants des forces spéciales –un regard qui pouvait être expliqué par le fait qu'ils n'avaient sur leur écran que la lettre emblème du détective.
- Allons droit au but, L, déclara Maison d'une voix bourrue.
Il avait un accent nasillard qui rendait la compréhension difficile, en particulier pour Raito qui n'en avait pas l'habitude. L se tourna légèrement vers lui, et murmura sans bruits « Maine ».
- Ce qu'il se passe ici est sans précédent.
- Des informations sur les causes ?
Darnley eut un bref frisson.
- Aucune. Nous avons pourtant commencé des recherches sur certains spécimens, et même sur plusieurs soldats qui ont été infectés. Apparemment, le corps des spécimens produirait une substance toxique pour l'être humain. Nos laboratoires tentent de découvrir ce qu'est véritablement cette substance, elle ne correspond à rien d'existant pour le moment.
Spécimen. Raito ne fit aucun commentaire mais aperçut la tension subtile qui s'empara des épaules de L, comme s'il se retenait de répondre.
Un représentant d'Interpol, un anglais répondant au nom de McCludgeon, grimaça.
- La situation est critique. Nous tentons de maintenir le flux des spécimens autant que possible mais ils semblent… invincibles, ajouta-t-il avec une nouvelle grimace.
- Ils sont résistants, effectivement, accorda L. Pour en avoir vu plusieurs de près, je peux dire qu'ils ne connaissent pas la douleur. Ils ne la ressentent plus. Avez-vous remarqué des essais plus fructueux, suivant les armes utilisées ?
Darnley sourit faiblement.
- J'ai eu un contact avec le chef d'état-major de l'armée de terre. Pour l'instant, ils bouclent tous les périmètres avant de les… nettoyer si je puis dire. En général, les spécimens se font touchés et restent immobiles pendant un laps conséquent lorsqu'il s'agit d'armes à calibre imposant, ou des fusils-mitrailleurs. Malheureusement, il y a un nombre effroyable d'infectés car beaucoup de soldats, ayant voulu vérifier si la cible était bien détruite, se sont faits mordre quand le spécimen s'est relevé.
- Et donc davantage de spécimens, conclut Maison.
- Et pour les civils ? demanda L.
- Nous les emmenons dans des lieux protégés.
Raito fronça les sourcils.
- Et pour savoir s'il y a des infectés parmi les civils ? fit-il dans un chuchotement.
L acquiesça.
- Avez-vous pris toutes les mesures nécessaires pour séparer les infectés des civils encore sains ?
- C'est bien le problème, avoua Darnley. Beaucoup de civils infectés font tout pour cacher les traces de morsure, ou les blessures occasionnés avec les spécimens. Ils veulent se fondre dans le groupe. Et nous ne pouvons demander à des milliers de personnes terrorisées de se dénuder afin de procéder à un examen corporel.
- Nous continuons à chercher la source de cette infection, mais on dirait bien d'après les forces internationales qu'il n'y a pas de point précis. A une heure donnée, les premiers spécimens sont apparus.
Raito ouvrit la bouche pour de nouveau faire part de son avis sur la question et soudain décida de rester silencieux. A quelques mètres de lui, dans un froissement, il discerna une forme sombre s'approcher et enfin sentit l'onde répulsive qu'il avait fini par connaître par cœur à force de la côtoyer pendant des mois lui passer sur le corps comme une vague glacée. Il entendit alors le rire à son oreille, grondant, se coupant sur une occlusive, et bien qu'il ne quitta pas l'écran des yeux, vit les longs bras noirs se tendre à un mètre de ses flancs, en une sorte d'embrassade invisible.
- Salut, Raito, fit la voix moqueuse de Ryuk.
Raito ne bougea pas aussitôt. Il avait réfléchi à cette éventualité mais ne s'attendait pas à ce que le Dieu revienne aussi rapidement. Il déglutit, calma sa respiration et donna à son visage une expression neutre avant de se détourner.
- Raito ? dit L avant d'appuyer sur une touche de clavier pour couper la conversation.
- Je ne me sens pas très bien, je devrais aller manger.
L le dévisagea longuement, le fouilla du regard à la recherche du moindre tic nerveux, du moindre frémissement puis, décidant visiblement que ce n'était pas le moment, haussa les épaules.
- Tu sais où se trouvent les réserves ?
- Oui, oui.
Raito se rendit compte qu'il avait pris un ton traînant, exactement la même inflexion de voix que lorsqu'il avait dix ans, pour répondre à Sayu qui courait vers lui pour lui montrer les écorchures qu'on lui avait faites au parc : « Mais regarde, Raito, ça fait ma-a-a-a-al ! ». Ryuk ricana.
Lorsque Raito quitta la pièce, L était retourné parler aux représentants. Raito regretta une seconde de ne pas être présent –et il avait que L serait capable de lui dissimuler des informations-, avant de se tourner vers Ryuk qui le suivait tout en flottant dans l'air. Le Dieu était immense, faisant bien plus de deux mètres, et Raito éprouva toute sa masse près de lui. Toutefois, il ne ressentait aucune frayeur. Ryuk l'avait déjà apeuré dans le passé mais il avait fini par comprendre comment le Dieu se comportait, et à la vue de ses membres détendus, et la chaleur –peut-être un peu trop suspecte- de ses yeux rouges, Raito en conclut que Ryuk ne lui voulait aucun mal.
- Ca fait bizarre de revenir ici, c'est tellement vide, continua Ryuk, ayant l'habitude que Raito ne lui parle pas avant d'être dans un lieu sûr.
Ce fut lorsque Raito accéda à l'étage inférieur qu'il répondit.
- Je ne pensais pas que tu viendrais maintenant, avoua-t-il. Ni même que tu reviendrais, tout court.
Le sourire de Ryuk se figea. La commissure de ses lèvres était si large qu'il lui était difficile d'ouvrir davantage la bouche pour exprimer un sourire plus marqué.
- J'ai laissé le cahier ici, je voulais le récupérer. Je suppose que tu n'en veux pas, hein ?
- Je ne suis pas le propriétaire de ce cahier, donc c'est non.
- Tu savais que Misa est morte ? continua Ryuk.
Raito acquiesça.
- Dommage, soupira Ryuk. J'aurais aimé que ce soit moi qui te l'apprenne.
- Peu importe, Ryuk.
Il fallait que Raito aille aux réserves pour prendre quelque chose à manger. Non seulement il sentait les effets de la faim, la fatigue et la douleur se combiner, mais il refusait que L se doute de quelque chose.
- Tu peux me dire ce qu'il se passe ? demanda-t-il, entendant le bruit souple du corps de Ryuk le suivant.
- Quoi, dans votre monde ?
Ryuk ricana de plus belle.
- Rem est morte parce qu'elle vous en a parlé, je ne vais pas commettre la même erreur.
Raito eut un sourire amer.
- Elle ne nous a pas dit grand-chose de toute façon.
Il s'arrêta devant la porte des réserves. Le bâtiment était vraiment beaucoup trop grand pour deux personnes. Dans la pénombre du couloir, le corps de Ryuk était encore plus imposant, presque menaçant. Raito s'appuya contre la porte, croisa les bras. Lorsqu'il se crispait trop, la douleur de ses flancs se faisait de nouveau ressentir.
- Il y a donc eu une erreur, dit-il dans un souffle.
Ryuk haussa les épaules.
- Les Dieux sont aussi dans une posture critique.
Raito sourit légèrement.
- Plus de mort, plus de personnes à tuer, plus de vie à prendre, donc plus d'immortalité pour vous. Comment faites-vous pour le moment ?
- On cherche. Et pas énormément.
Ryuk resta silencieux un moment, dévisageant Raito.
- Tu as changé, dit-il d'un ton abrupt.
Dans un autre contexte, Raito se serait senti vexé. A présent, il ne ressentait presque plus rien. De la fatigue, beaucoup de fatigue, mêlé à un désir absolu de vivre, et c'était tout.
- Je voulais purifier le monde, je voulais le sauver en le protégeant en tant que dieu, répondit-il d'une voix calculée. Le cahier était l'arme parfaite pour éliminer le mal… et maintenant, je me retrouve sans ressources pour continuer. Evidemment que j'ai changé, Ryuk, conclut-il sèchement.
Ryuk s'esclaffa.
- Tu n'as pas vraiment pas changé, en fin de compte. Tu es toujours le même. J'avais un peu peur que tu te comportes comme les autres humains… mais non. Les autres humains sont impuissants face aux non-vivants.
Raito, surpris, resta silencieux. Pour la première fois depuis le début des évènements, quelqu'un venait de nommer de la façon la plus parfaite possible les fameuses « choses » qui pullulaient dans son monde. Ce fut une sorte de révélation, une révélation atroce, mais cette appellation balaya en quelque sorte le reste d'inquiétude qu'il gardait encore à l'esprit.
- En tout cas, c'est amusant, continua Ryuk, n'ayant pas remarqué le trouble de Raito. Les humains sont fascinants quand il s'agit de survivre face à l'inéluctable.
- Ce n'est qu'un jeu pour toi, répliqua Raito. Que feras-tu quand il ne te restera plus de vie du tout ? Ca t'amusera toujours autant ?
Il y eut un bref silence et, par un effet d'optique que Raito ne put expliquer, les yeux rouges de Ryuk prirent un nouvel éclat, une lueur qui ne lui rappela que trop bien les iris des non-vivants –le mot s'accordait tellement bien à ce qu'il avait déjà vu qu'il était impossible de ne pas s'en servir.
- Tu n'as pas l'air de comprendre, Raito, répondit enfin Ryuk et sa voix sembla bien plus grave, bien plus grondante encore et enfin Raito perçut sous l'intonation débonnaire la véritable méchanceté de Ryuk, une cruauté ennuyée, blasée même. C'est peut-être parce que tu es un humain tu me diras, car pour un humain tu es sacrément intelligent, je ne le nie pas. Même plus intelligent que la plupart des Dieux.
D'un mouvement subtil, Ryuk se rapprocha de Raito. Leurs visages pouvaient presque se toucher et cette idée n'était guère agréable. L'immense bouche de Ryuk ne dégageait aucun souffle, aucune odeur n'émanait de son corps mais Raito éprouva de nouveau l'onde répulsive, l'énergie contraire du Dieu dans tous ses os. Etait-ce donc cette « substance » qui s'emparait des humains ? Raito l'ignorait.
- Nous les Dieux de la Mort, nous vivons depuis tellement longtemps que nous ne savons même plus pourquoi nous sommes là. Nous tuons pour vivre mais… qui nous oblige à le faire, finalement ? Le Roi ? L'habitude, peut-être ? La peur de disparaître ? Je ne sais pas du tout. Mais… ça ne me dérangerait pas de mourir, avoua Ryuk en riant doucement. Regarder le monde des humains s'écrouler, puis celui des Dieux, ce sera comme une immense journée excitante avant d'aller se coucher.
- Tu ne feras donc rien pour réparer les choses ?
- Non.
Ryuk leva une de ses mains –des mains si grandes qu'elles auraient très bien pu prendre une tête humaine et la briser en deux d'une simple pression- et un de ses doigts dessina dans l'air la mâchoire de Raito. Il n'y eut aucun contact, juste une vague glacée semblable au geste de Rem avant de mourir. Les êtres humains et les Dieux se rejetaient mutuellement, comme deux champs magnétiques contraires.
- C'est dommage, Raito. J'aimais bien ton idée de devenir un dieu du nouveau monde et tout ça. C'était tellement bien parti en plus. Mais tu sais quoi ? Je préfère largement ce scénario-là. Alors, je vais rester dans mon coin pour observer ce qu'il se passe. Pas que je te déteste, hein, ajouta-t-il précipitamment comme s'il s'attendait à ce que Raito s'offusque. Si tu veux, on pourra toujours se voir.
On aurait dit qu'il parlait d'une rencontre entre deux supporters lors d'un match de leur équipe. Raito aurait pu trouver cela drôle s'il n'était pas aussi écœuré. Il n'avait jamais vraiment douté de la nature du Dieu, ni même de son ennui quasiment pathologique. Toutefois, en observant du coin de l'œil les doigts noirs de Ryuk, aux ongles si longs qu'ils en devenaient des griffes acérées, il réalisa que même si les pouvoirs du cahier lui manquaient terriblement, il était soulagé de ne plus être hanté par Ryuk. Dans la situation actuelle, il ne l'aurait pas supporté. Il avait apprécié Ryuk, en partie parce qu'il n'était pas humain, en partie parce qu'il le comprenait, mais…
- Tu n'es pas un ami, Ryuk, lança sèchement Raito qui d'un contact léger repoussa les doigts de Ryuk.
Il eut l'impression de toucher de la glace et Ryuk s'éloigna, n'ayant absolument pas l'air vexé.
- C'est dommage, dit le Dieu. Je ne te considère pas comme un ami non plus, mais bon.
- Ryuk… Qu'est-ce que le Su ? demanda Raito, agacé par la conversation.
Ryuk tressaillit. Raito devina que parce que ses yeux étaient éternellement ouverts, il ne pouvait les cligner pour montrer sa surprise et son incompréhension.
- Le quoi ?
Raito hésita.
- Rem m'a dit quelque chose avant de mourir : « Vous ne pouvez rien faire contre le Su. »
- Ah, le Su ! s'exclama Ryuk avant d'éclater de rire.
Il l'avait prononcé correctement, et de nouveau Raito sut qu'il n'arriverait jamais à le dire sans se tromper.
- Eh bien, si Rem n'a pas voulu te dire ce que ça signifie, je ne te le dirai pas non plus, répondit Ryuk. C'est bien plus drôle que tu devines.
Ryuk cessa de rire. Il considéra bizarrement Raito, comme s'il venait de s'apercevoir de quelque chose.
- Même si je tentais de t'expliquer, je n'y parviendrais pas. Il n'y a pas de mot équivalent dans ta langue, ou même n'importe quelle langue humaine. Les Dieux ont leur propre langue depuis des millénaires, et beaucoup, beaucoup de choses sont intraduisibles.
Ni paradis, ni enfer, Yagami, ni paradis, ni enfer. Rien que le Su pour que tu ne regardes plus.
- Je vois, murmura Raito, épuisé.
Et dans son esprit, les doigts de L lui arrachèrent les yeux pour lui faire comprendre que non, il ne pouvait pas voir.
- Il est bien évident que je vais chercher la source de ce phénomène, rétorqua L alors que Maison affichait une moue dubitative. Il va falloir du temps.
- Nous n'en avons pas beaucoup, L.
- Dans ce cas, envoyez-moi déjà toutes les informations que vous possédez. Tous les rapports des laboratoires, le pourcentage de pertes, les conclusions des divisions de l'armée, et de vos propres forces spéciales.
Darnley eut une nouvelle grimace. L commença à le soupçonner être victime d'un ulcère qui avait fait son réapparition depuis le début des évènements.
- Nous acceptons de vous transmettre les informations, L, répondit Maison. Mais nous avons besoin de vos informations également. Nous ne pouvons nous permettre un partenariat si vous décidez d'utiliser seulement nos informations.
L fronça les sourcils.
- Mr Maison, ce que je ne permets pas est ce genre de réflexion quand nous voyons l'état de nos pays en ce moment. Que désirez-vous exactement ? Avoir plus de chances de comprendre ce qu'il se passe, ou bien de vous attribuer le mérite d'une demi-victoire ?
Maison blêmit. Il sortit un mouchoir et s'essuya son front luisant de sueur. Il était malade, remarqua L, peut-être une faiblesse cardiaque.
- Watari vous transmettra un dossier aussi vite que possible, continua L d'une voix égale. D'ici là, n'hésitez pas à me contacter.
Raito revint quelques minutes après que L ait coupé la communication. Il marchait d'un pas plus alerte, et ses yeux étaient plus vifs.
- Alors ?
- Pas grand-chose. J'ai déclaré officiellement mon engagement dans cette affaire.
Raito ne fit pas de commentaire. Ses joues avaient repris des couleurs.
- Je pense qu'il va falloir rester ici encore quelques temps, poursuivit L. Nous sommes en sécurité pour le moment, et nous avons encore tout ce qu'il faut pour tenir plusieurs semaines.
Raito s'assit à côté de L, croisa les jambes et les bras. En faisant ce geste, il réprima une grimace de douleur.
- Je ne suis pas tout à fait d'accord. Tant que nous avons un endroit où nous reposer, je ne vois pas pourquoi nous devrions rester enfermés. Il faudrait que nous visitions les lieux, que l'on voit ce qu'il se passe.
- Raito, je comprends ton point de vue, rétorqua L d'une voix bizarrement trop calme pour être sincère. Cependant, nous sommes encore très affaiblis. Je ne dis pas physiquement, ni mentalement… mais tu comprends ce que je veux dire.
Raito le dévisagea longuement avant de soupirer. Il se pencha vers l'ordinateur en face de lui, tapa quelques instants sur le clavier.
- Je veux malgré tout vérifier un périmètre tout autour de l'immeuble. Tu l'as dit toi-même, L, nous avons plusieurs sorties et en cas de problèmes, nous pouvons facilement nous protéger. Je sais que tu es en train de penser, ajouta-t-il quand il vit L mordiller pensivement la chair de son pouce en ne le quittant pas des yeux. Je suis sérieux, L. Je ne ferai rien de stupide, et surtout pas dans une situation pareille. Il est bénéfique pour nous de voir de nos propres yeux ce qu'il reste de Tokyo. Nous trouverons peut-être quelque chose.
- Je ne doute pas que tu te rappelles ce qu'il s'est passé la dernière fois, répliqua doucement L.
- Nous n'étions pas préparés. Maintenant, si.
L détourna le regard, mordant la chair de son pouce si fort que Raito vit la peau devenir blême sous la pression des dents.
- Je ne veux pas courir de risque pour le moment. Je ne veux pas qu'il y ait davantage de pertes.
- Ca ne te ressemble pas, L, ne put s'empêcher de rétorquer Raito.
L lui jeta un bref coup d'œil et eut un sourire sans humour, un peu rêveur.
- Je ne sais même plus ce qui me ressemble.
Raito ne répondit pas. Peut-être que L mentait, peut-être qu'il disait la vérité. Cela n'avait aucune importance à présent. Il se détourna de lui, appuya sa main sur sa joue et sans dire un mot regarda sur l'écran de l'ordinateur les dernières informations en Europe.
Ryuk disparut derrière lui en traversant le mur, dans un ricanement qui s'annonçait comme une promesse mesquine de se revoir très prochainement.
Il était minuit. Minuit et demi même, rectifia Mello en observant les chiffres de son réveil posé sur sa table de chevet. Malgré l'heure, il n'arrivait pas à dormir. C'était impossible. Il ne s'était même pas changé pour dormir, et les surveillants, trop occupés à rester en bas avec Roger et les autres adultes, n'avaient pas tenu à forcer les enfants. Assis sur son lit, appuyé contre le mur, Mello attendait. Il lui semblait que la nuit était interminable, et sans réponses. Il crut entendre des voix d'enfants contre son mur, provenant de la chambre d'à côté puis tenta de ne plus les entendre. Un bruit tenu de sanglot apeuré parvint pourtant jusqu'à lui et il serra les lèvres, embarrassé. Quelque part, entendre quelqu'un qui pleurait en essayant de se cacher était aussi intime et gênant que d'entendre un couple faire l'amour.
Matt était silencieux, également assis sur son lit. Mello vit, à la tension de ses épaules, qu'il était aussi nerveux que lui. Il jouait avec son briquet de la main droite, l'autre posée sur un coussin qu'il serrait contre sa hanche, dans un réflexe inconscient d'enfant se réconfortant avec son doudou. Cela toucha Mello plus qu'il ne l'aurait cru.
La flamme jaillit du briquet de Matt et l'odeur faible de l'essence parvint jusqu'à Mello qui fronça les sourcils.
- Arrête, chuchota-t-il.
Sa voix n'avait aucune intonation de colère mais Mello se rendit compte qu'il y avait bien eu une inflexion légère de peur. La lueur orange et blanche de Winchester en train de brûler n'avait pas disparu de son esprit.
Matt haussa les épaules. Il recommença à jouer avec son briquet. C'était un Zippo tout simple, que Mello lui avait offert pour ses quatorze ans, après une sortie à Winchester. Matt avait commencé à fumer quelques semaines avant février, et Mello avait préféré lui offrir un briquet. C'était pratique, résistant, et cela avait même surpris Matt qui savait que son meilleur ami était un tantinet avare. Mello était même allé jusqu'à le faire graver pour son meilleur ami, histoire de marquer le coup. En petites lettres blanches, on pouvait lire au dos du boîtier « De M pour M ». Mello avait décrété qu'ainsi, Matt se sentirait trop mal pour ne pas l'utiliser, et surtout aurait trop peur de le perdre.
Matt hésitait de toute évidence à allumer une cigarette. L'odeur pourrait passer sous la porte, et même s'il s'agissait d'une situation exceptionnelle, les surveillants ne toléreraient pas qu'un orphelin fume à cause du stress.
- A ton avis, dit Matt après un long moment de silence. Est-ce que L va s'en sortir ?
« S'en sortir de quoi ? », fit une voix narquoise dans la tête de Mello qui grimaça.
- Aucune idée. Mais je pense que oui, il va s'en sortir. Il doit déjà même avoir une idée de ce qu'il se passe.
- Hum…
Matt sortit son paquet de cigarettes de la poche de son pantalon, le froissant dans sa main posée sur le coussin. Dans la pénombre, Mello n'arriva pas à discerner clairement l'expression de son visage, mais curieusement ce fut ainsi, dans le noir, en le regardant froisser son paquet de cigarettes, qu'il se rappela que Matt était un peu plus jeune que lui.
- Mello, tu penses pas que Kira…
Mello comprit aussitôt et cette supposition ne lui plut pas du tout.
- S'il peut tuer des gens à distance, alors… peut-être.
Dire « peut-être » lui fut aussi intolérable que de s'avouer que Near était « meilleur » que lui. C'était comme s'arracher la langue. Il eut un frisson. Son corps était en train de décider tout seul qu'il était temps pour lui de dormir mais il n'avait pas envie de fermer les yeux. C'était inexplicable, illogique, mais si jamais Mello s'endormait alors il…
« Je mourrais », dit cette même voix narquoise dans sa tête.
Matt avait plus sommeil que lui. Il s'allongea, reposant son paquet de cigarettes sur la table de chevet. Il avait enlevé ses lunettes depuis un moment déjà et un rayon de lune frappait son front, puis ses yeux troubles, vulnérables et Mello se sentit saisi d'une violente affection pour lui. Matt était son meilleur ami, et le savoir là à ses côtés le tranquillisait d'une certaine manière.
- Tu veux pas dormir ? demanda Matt et sa voix sembla très faible, un souffle minuscule dans le silence de la chambre.
- Non mais dors, toi.
Matt, entendant dans le ton même ce que voulait vraiment dire Mello, eut un léger sourire et reposa sa tête à même sur le matelas, continuant d'enserrer le coussin contre son flanc. Il allait avoir mal à la nuque en se réveillant et Mello hésita un instant à lui donner son oreiller. Tant pis.
Matt s'endormit en moins de dix minutes- Mello le connaissait suffisamment pour déterminer à quel moment sa respiration devenait plus lente et profonde-, le visage toujours éclairé par la faible lumière venant de la lune. Mello le regarda, un peu ému et soulagé, avant de se lever et regarder par la fenêtre. Il ne savait pas s'il verrait encore les flammes de Winchester, mais ne rien faire de la nuit le rendait nerveux.
Il ne vit rien de bien particulier. Les arbres de la cour, le terrain de football, un peu plus loin la cabane du jardinier Candell –qui avait dû rentrer à l'intérieur de l'orphelinat avec Roger au lieu de retourner cher lui, et les grilles fermées à double tour. Mello appuya son front contre la vitre, éprouvant le froid du verre qui le revigora quelque peu.
« Ce serait toi, Kira ? Ce serait toi qui aurais rendu le monde comme ça ? »
Il ne le voulait pas, et quelque part, le désirait. Il y aurait alors une explication logique, raisonnable, une explication qui pourrait rendre la situation moins pénible. Mello pensa à L, sa voix, puis les quelques instants où ils s'étaient vus, cette unique fois où L avait regardé Mello et souri faiblement. La voix de L était apaisante comme un baume, et Mello éprouva un calme subtil au souvenir de cette voix basse, mesurée, ponctuée de cette sorte d'humour distant. L devait sûrement savoir ce qu'il se passait. Peut-être même qu'il savait que c'était Kira le responsable. Matt près de lui émit un bref bruit dans son sommeil.
Mello se détourna de la fenêtre, souriant faiblement pour lui-même. Un soulagement trouble était en train de s'épanouir en lui et il était trop fatigué pour chasser la pensée douce, rassurante, d'une solution à leurs problèmes. Il prit le paquet de cigarettes dans ses mains, s'amusa un instant à l'ouvrir puis le fermer, épousant de ses doigts l'empreinte de la poigne de Matt.
Ce fut à ce moment qu'il entendit le bruit.
Il crut un instant qu'il s'agissait d'un objet qui tombait au sol, provenant de la chambre d'à côté – il n'était sans doute pas le seul à ne pas dormir à cette heure-ci- mais de nouveau il y eut un bruit, plus fort, semblable à quelque chose qui cognait contre une surface dure. Qui cognait de plus belle.
Mello reposa le paquet de cigarettes sur la table de chevet, ayant la sensation étrange d'avoir des doigts invisibles qui lui fouillaient le ventre. Les bruits ne venaient pas d'à côté, mais du rez-de-chaussée. Là où étaient réunis tous les adultes. Ses mains étaient moites.
Il hésita avant de se diriger vers la porte de sa chambre. Le contact de la poignée lui parut désagréable contre sa paume brûlante mais il sortit malgré tout. Dans le couloir, il entendit des murmures, puis des brefs éclats de voix. Des voix où Mello perçut jusqu'à la moindre inflexion de terreur. Il s'avança davantage, une main sur la rampe d'escalier et s'accroupit sur la première marche. De là où se il se trouvait, il avait une vue de l'entrée principale où Roger, armé d'un grand fusil, et Candell chuchotaient. Roger avait le dos tourné, mais dans la pénombre, son front fut éclairé légèrement par une lueur de l'extérieur, dévoilant une brillance de transpiration. Ses lunettes étaient de travers.
- Où sont les autres ?
-Ils surveillent derrière mais…
- Oh non, non ! lança brusquement Roger, le regard fixé sur la porte principale.
Tout alla trop vite.
Il y eut une secousse contre la porte. Ce même bruit de quelque chose qui cognait, et qui se répéta une nouvelle fois, encore plus fort. Mello vit la porte vibrer, trembler sous les coups.
« Ils sont plusieurs et… Ils sont plusieurs et la porte ne peut pas… »
Ses pensées ne parvenaient plus à suivre les évènements. Il se leva, le cœur battant à tout rompre. Ce fut comme une décharge électrique, cet instinct de survie qui réapparaissait et Mello comprit, avant même que Roger ne fasse un mouvement, levant son fusil sur la porte qui tremblait sur ses gonds, que les choses, si elles n'avaient pas paru bonnes au départ, étaient à présent devenues d'une noirceur intolérable.
- Allez chercher les autres, cria Roger, ne semblant plus se soucier du sommeil des enfants. Allez chercher les-
A ce moment précis, la porte s'ouvrit dans un grondement assourdissant, retombant sur le côté avant de pendre sur le gond qui lui restait, et la première chose que Mello remarqua avant que la Wammy's House ne plonge dans le chaos le plus absolu fut l'odeur.
Cette odeur de mort.
- Oh non…, murmura-t-il.
Il discerna un mouvement saccadé, une silhouette titubante sur le seuil et enfin déchirant le silence de la nuit, le bruit caractéristique d'une détonation. Les enfants à l'étage se mirent à hurler et Mello se releva, courut jusqu'à sa chambre. Matt, sur le lit, le dévisageait avec inquiétude. Il avait remis ses lunettes.
- Quoi, qu'est-ce qui se passe ?
- Lève-toi, dit Mello, la gorge tellement serrée que c'était presque un miracle qu'il puisse encore articuler.
- Quoi ?
- Merde, lève-toi ! VITE !
Chercher une arme. Chercher n'importe quoi. Dans le couloir, ce fut la panique. Mello entendit la voix de Linda, puis celle d'Andrea, des bruits de pas et plus tenu, la résonnance d'un gémissement. Un gémissement qui ne semblait pas humain.
Pas humain.
Mello faillit émettre un ricanement. Il était en train de paniquer et il ne fallait surtout pas qu'il panique. Pas maintenant.
« Si je m'endors, je meurs », avait-il pensé plus tôt.
Si je ris, je suis mort. Et plus mort que mort.
Matt blêmit quand il entendit une nouvelle fois la détonation d'une arme à feu. Le fusil de Roger, sans aucun doute. Mello ouvrit les portes de son placard, jeta toutes ses affaires au sol. Où était passée…
- Mello ? répéta Matt d'une voix bien plus aigüe.
- Cherche avec moi, cherche un truc pour nous défendre ! N'importe quoi !
Mello n'en revenait pas de l'intonation de sa propre voix : un mélange de désespoir et de détermination. Matt tressaillit, comme si Mello venait de le gifler et se mit à fouiller sous son lit, puis son propre placard. La sensation de soulagement qui s'empara de Mello quand il trouva ce qu'il chercha fut si violente qu'elle lui coupa les membres. Ses mains étaient tremblantes quand elles attrapèrent, cachée sous son lit, la batte de base-ball qu'il avait oublié de rendre après un cours de sport, plusieurs semaines auparavant. En octobre, c'était toujours du base-ball à la Wammy's House.
Il serra des doigts sur la batte. Elle n'était pas d'une excellente qualité mais c'était mieux que rien. Matt tenait en main deux bombes de peinture qu'il avait retrouvées sous son bureau. Tous les ans, les enfants avaient l'autorisation pour la fin d'année de faire des dessins et les plus âgés, comme Matt, pouvaient même utiliser un pan de mur prévu à cet effet. Le visage de Matt exprimait une déception absolue, comme un soldat qui découvre que son fusil ne projette que des balles en papier.
- Mets tes chaussures, reprit Mello, la voix haletante.
Il fallait sortir d'ici à tout prix. S'enfuir le plus loin possible. Matt s'exécuta et Mello fit de même avant d'ouvrir la fenêtre pour regarder la cour de l'orphelinat. Il crut que son cœur gela dans sa poitrine. Dans la pénombre, il vit un groupe de personnes s'avançant d'une démarche saccadée vers la Wammy's House. Il aperçut quelqu'un grimper jusqu'aux grilles puis retomber lourdement au sol, comme s'il n'avait aucun équilibre.
Ce qui le frappa surtout fut le bruit. Un gémissement, un grondement inarticulé. Ils se répondaient entre eux.
- Mon Dieu…
La porte de leur chambre s'ouvrit brusquement en claquant contre le mur et Matt hurla. Jamais Mello n'avait entendu Matt hurler et ce fut ce qui le perturba le plus. Désorienté, il se retourna pour se retrouver face à un homme couvert d'ecchymoses les toisant d'un regard vide. Son crâne était couvert d'un liquide brun et jaune, et ouvert d'une profonde plaie qui laissait apparaître une matière un peu grise, palpitante.
« C'est son cerveau cette CHOSE est son CERVEAU SON CERVEAU JE VOIS SON CERVEAU », hurla intérieurement Mello, trop choqué, morbidement fasciné par les mouvements gris qu'il discernait dans la pénombre.
L'homme émit un gargouillis, son cerveau bougea encore plus vite à travers l'ouverture de son crâne et soudain tendit ses bras pour attraper Matt qui heureusement eut le réflexe de reculer. Paniqué, Matt laissa tomber une bombe de peinture pour en garder une fermement en main. Du pouce, il retira le capuchon et à l'instant précis où l'homme se redressa, ouvrant une bouche féroce, Matt fit jaillir la peinture en plein sur les yeux aux iris rouges. L'homme gronda sauvagement, le visage barbouillé de peinture noire et, le corps désarticulé tourna, tordant ses doigts sur ses joues comme pour arracher sa peau salie.
Mello ne réfléchit pas deux fois avant de saisir fermement la batte de base-ball. Poussant un râle sous l'effort, il leva les bras et frappa de toutes ses forces sur l'ouverture du crâne. Le choc remonta jusqu'à ses épaules et le coup lui donna l'impression d'éclater un œuf pourri –le son produit de la batte sur le cerveau fut exactement ce qu'il s'était imaginé. L'homme s'écroula au sol, le corps parcouru de spasmes nerveux. Il leva son visage noirci par la peinture, tendant une main faible vers les jambes de Matt.
- Dégage ! siffla Mello avant de lever une nouvelle fois la batte de base-ball.
Il frappa encore et l'homme tressaillit sous le choc avant de retomber, inerte. Le sol de la chambre était maintenant couvert de traces de sang. Matt, la respiration difficile, releva la tête vers Mello qui tenait toujours la batte dans une position d'attaque, prêt à frapper si jamais l'homme faisait le moindre mouvement.
- Merci, dit-il.
Mello renifla.
- Tu pourras me remercier si jamais on survie.
Un hurlement se fit entendre, une voix qui leur parvint malgré le vacarme ambiant. Mello reconnut aussitôt cette voix et cela le terrifia.
- Me dis pas que c'est…, commença-t-il, choqué.
- Oh merde, Near ! s'exclama Matt.
Sans hésiter, Matt attrapa la bombe de peinture qui lui restait, rangea son Zippo dans sa poche et sortit de la chambre, suivi de près par Mello qui gardait la batte en main. Dans le couloir, Mello vit la silhouette d'une jeune fille clouée sur le lit par la poigne d'acier d'une femme d'âge moyen, le visage blotti contre sa gorge. Dans la pénombre, on aurait pu croire à un geste d'affection si dans un claquement sonore, la femme n'avait pas arraché les tendons tendres du cou avant de les mâcher d'un air à la fois féroce et rêveur. Écœuré, Mello traversa le couloir et entra dans la chambre de Near.
Il le vit aussitôt, recroquevillé au fond de sa chambre, protégeant sa tête de ses deux bras repliés. Le geste était si faible, si dérisoire que Mello ne put qu'éprouver de la pitié pour lui. Surpris par le bruit, l'homme qui s'avançait d'un pas titubant jusqu'à Near se retourna avec une maladresse presque comique. Il ne semblait pas avoir plus de trente ans et portait encore un tablier –de serveur ? se demanda vaguement Mello avant d'écarter cette pensée inutile de son esprit- maculé de taches noirâtres. Pas de détail sanglant comme un cerveau qui lui sortait par les oreilles –un seul suffisait largement pour une vie aux yeux de Mello-, à part un os qui ressortait de son omoplate à travers l'épaule, en une sorte de trace lisse et brillante dans la nuit.
Matt manqua de s'étrangler.
- Near ! lança-t-il d'une voix qui semblait plus effrayée que déterminée.
L'homme émit un grondement satisfait, comme un homme découvrant une promotion du jour pour son plat favori. Il abandonna Near, tendit ses mains aux doigts gonflés vers Matt. Le garçon hésita un instant et Mello vit alors passer sur son visage ce brusque flash de compréhension, d'idée fulgurante. En un mouvement précis –fait de façon un peu inconsciente, comme si Matt reléguait sa peur dans un coin de son esprit pour l'analyser plus tard- il attrapa la bombe de peinture de la main droite, son Zippo de la main gauche. Mello ne put voir très bien le reste mais soudain, dans un bruit de pression, une flamme longue d'une dizaine de centimètres jaillit du contact du briquet et de la bombe de peinture, et atteignit le visage et la gorge de l'homme qui gémit bruyamment au contact du feu sur lui. Une odeur de chair grillée et d'un grésillement de peau emplit l'air, rendant Mello tellement malade qu'il faillit vomir. L'homme se débattit sous les flammes, et Matt, haletant, les mâchoires crispées à cause la chaleur qu'il tenait serrée dans ses doigts, ne leva même pas la tête.
Mello courut jusqu'à Near qui lorsqu'il le toucha hurla une nouvelle fois. Ce fut un hurlement bref, un cri qui se brisa en une sorte de sanglot et Mello se sentit plus qu'embarrassé que terrifié sur le moment. Il prit Near par le bras, le forçant à se lever, ce que l'enfant fit avec difficulté. Ses yeux noirs, habituellement impassibles, furent éclairés par la lueur du feu qui commençait à dévorer le corps de l'homme, et malgré la pénombre Mello vit son visage devenir encore plus pâle.
L'odeur de chair grillée était insoutenable. L'homme émettait des bruits d'animal blessé, gémissant et grondant sans interruption. Son corps pivota comme celui d'un automate, mais au lieu de se précipiter vers Matt, pourtant sans défense, il s'écroula contre le mur en face de la sortie, comme s'il ne savait plus où il se trouvait. Mello relâcha le bras de Near, reprit la batte de base-ball et poussant un nouveau râle, leva les bras et le frappa à la nuque. La chaleur du feu passa sur son corps en une vague mordante et il s'écarta de justesse quand l'homme s'écroula. Son visage était devenu tout noir, à la peau fondue, et sa gorge, attaquée par les flammes, produisait des sons étouffés, des borborygmes peu ragoûtants.
- Avec le boucan qu'on a fait, il vaut mieux partir, souffla Matt qui rangea son briquet dans sa poche.
Mello dévisagea ce qu'il restait de l'homme. Il était tellement brûlé que même s'il grognait encore, il était incapable de se lever. Near, silencieux, considérait le cadavre à ses pieds avec une expression rêveuse, un peu trop lointaine même au goût de Matt qui claqua des doigts sous le nez de l'enfant. Near tressaillit et ses yeux enfin reprirent un semblant d'impassibilité.
- Il y a une sortie par la cave, dit Mello d'une voix égale. Si on peut l'atteindre, on passera par derrière et on se cachera.
- Ils vont nous retrouver, rétorqua Near et Matt sursauta en l'entendant parler de nouveau aussi calmement et froidement. S'ils passent par la porte principale, ils peuvent également passer par la porte de derrière.
Mello pinça les lèvres, observa le cadavre qui bougeait encore, puis Matt qui avait de nouveau ressorti son briquet et jouait avec. Les lueurs trop vives de Winchester lui revinrent en mémoire et cette idée le glaça. Pourtant…
- Okay, très bien, murmura Mello. Near, tu as une arme ?
Near cligna des yeux, sembla se souvenir de quelque chose et se précipita à son bureau, renversant tous les dossiers, les devoirs et les diverses figurines qu'il avait commencé à construire. Lorsqu'il revint, il tenait serré dans son poing minuscule un cutter. Matt soupira.
- On se contentera de ça.
Matt attrapa Near par le bras et Mello avança, serrant la batte de base-ball dans ses paumes. Il espérait qu'elle ne se casserait pas maintenant. Il n'était qu'un adolescent, et sa force, même décuplée par la rage, n'était pas suffisante pour qu'il puisse se défendre longtemps. Il commençait déjà éprouver des douleurs dans les bras et le dos, et son corps était couvert d'une sueur froide.
A peine avaient-ils accédé à l'escalier que Mello vit une femme se précipiter vers lui, son bras tordu s'accrochant tant bien de mal à la rampe pour garder de l'équilibre. Mello n'hésita pas, leva la batte et la frappa en plein sur le front. Elle émit un bruit étrange comme « aouf ! », lâcha la rampe et tomba en arrière. Son corps produisit un son roulant comme un meuble qui s'écroule et Mello continua à descendre. Il sentait le souffle chaud de Matt sur sa nuque.
Heureusement pour eux, la plupart des –choses ? personnes ?- était trop occupée à dévorer les surveillants et les orphelins trop faibles pour leur échapper. Near eut une exhalation d'horreur quand il aperçut sans s'arrêter dans la salle commune une main couverte de sang, puis l'ombre d'un homme émettant des bruits de mastication. La main était si petite qu'elle était de toute évidence celle d'un enfant.
- Matt, attention ! cria Near lorsque apparut brusquement un jeune homme qui, la bouche toute sanglante, bondit sur le garçon qui n'avait pas fait attention.
Tout alla très vite. Matt se jeta au sol, se releva en trébuchant légèrement, et sans hésiter attrapa le cutter que Near serrait dans sa main. Il prit de l'élan et avant même que l'homme ne puisse le toucher lui planta le cutter dans l'œil droit. La sensation fut étrange, comme de percer un raisin et Matt retira aussitôt le cutter qu'il essuya sur son pantalon. L'homme, désorienté, secoua la tête et les enfants en profitèrent pour s'enfuir.
- Refais plus ça, refais plus jamais ça ! cria Mello, terrifié. T'aurais pu te faire choper !
- Ta gueule et avance !
Ce fut la première fois que l'orphelinat leur parut aussi grand. Ils devaient encore traverser le couloir principal avant de pouvoir rejoindre la cuisine et le couloir menant à la cave. Near, incapable de courir très vite, soufflait bruyamment. Ses yeux s'écarquillèrent quand il aperçut sur le sol un fusil abandonné.
- Le touche pas ! lança Matt.
Mello reconnut aussitôt le fusil de Roger. Peut-être était-il encore chargé mais il ne fallait surtout pas perdre de temps à vérifier cela. Ils étaient déjà trop faibles pour se permettre un tel luxe.
Near hésita, acquiesça. Matt poussa violemment la porte qui amenait aux cuisines. Les lieux étaient vides pour le moment et tout ce silence le terrorisa. Il entendit un peu loin des gémissements qui s'approchaient pourtant, des frottements de chair sur le sol et faillit paniquer vraiment. Mello, sentant la terreur émaner de Matt aussi nettement qu'une odeur putride, attrapa son meilleur ami par les épaules pour le forcer à le regarder.
- Passe devant avec Near, et prends ça, ajouta-t-il en lui tendant la batte –couverte de sang et d'une substance noirâtre-. Brise la petite fenêtre au fond pour sortir, et va te cacher près de la cabane de Candell.
- Quoi ? souffla Matt.
Son visage ruisselait tellement de sueur que ses cheveux habituellement auburn avaient foncé au niveau des tempes.
- Comment ça, passe devant ?
Au-delà de la surprise, Mello entendit dans la voix de Matt de la colère et n'en tint pas compte. Il n'avait pas le temps.
- Donne-moi ton briquet. Maintenant.
Matt hésita et faillit répondre lorsque Near blêmit davantage et sursauta en apercevant une ombre rampante, les gémissements se faisant plus audibles à mesure que les corps s'avançaient jusqu'à eux. Matt donna le briquet, et pendant ce minuscule instant où leurs mains se touchèrent, il agrippa fermement les doigts brûlants de Mello, refusant de le laisser partir.
- T'en fais pas pour moi, murmura Mello en tentant de sourire, bien qu'il sentait qu'il était surtout en train d'esquisser un rictus nerveux. Je vais me cacher, je vais me débrouiller.
- Je t'interdis de mourir, chuchota Matt, au bord des larmes. Je t'interdis, espèce de connard, de mourir avant moi.
Mello hocha la tête. Near, silencieux, se contenta de le dévisager et dans son regard, pour la première fois depuis qu'il le connaissait, Mello ne vit aucune indifférence, aussi froideur, juste une lueur légère, un peu tiède, comme de l'inquiétude. Cela le réconforta.
- Barrez-vous maintenant, je vous rejoins, je veux juste…
Créer des lueurs trop vives.
- Juste m'occuper de quelque chose.
Matt ouvrit la bouche, ne trouva rien à dire devant le regard grave de Mello, et la referma. Il secoua la tête, les épaules voûtées, avant de prendre d'une main très tendre le bras de Near pour l'emmener avec lui. Mello les suivit du regard descendre l'escalier avant de commencer à chercher tout ce dont il avait besoin.
- Merde, merde ! souffla Matt.
Il faillit tomber dans les escaliers, et dans l'obscurité, ne parvint à rien voir. Il sentit les doigts de Near s'accrocher à lui si fort qu'il réprima une grimace. La cave était remplie de bureaux brisés, de livres oubliés et d'autres objets indéfinissables dans la pénombre, et l'odeur de poussière montait à chacun de leurs mouvements. Les bruits de leurs pas leur semblaient assourdissants dans tout ce silence.
- Là ! s'exclama Near en pointant le doigt vers le côté gauche, à quelques mètres d'eux.
Matt ne put s'empêcher d'éprouver du soulagement. Un éclat de lumière pâle, bleutée, passait à travers la petite fenêtre dont Mello leur avait parlé. Matt passa près d'un ensemble de chaises branlantes, en attrapa une pour se jucher et atteindre la fenêtre. Il était encore trop petit pour y accéder tout à fait mais c'était suffisant. Il prit la batte de base-ball et l'utilisa comme un bélier pour casser le verre. Il ferma les yeux pour se protéger des éclats –avant de se rappeler après coup qu'il portait ses lunettes, ce qui lui fit éprouver un incroyable sentiment de stupidité-, épousseta ses vêtements avant de redescendre. Near l'attendait, visiblement anxieux.
- J'ai entendu un bruit, chuchota-t-il, jetant un coup d'œil derrière lui.
« Oh bordel, pas maintenant, Near, » pensa Matt, le corps engourdi par une nouvelle vague de terreur. « Me dis pas ça maintenant, ou je vais devenir fou ! »
- Monte, allez !
Near hésita puis s'exécuta. Il se tendit sur la pointe des pieds mais il était encore plus petit que Matt, ce qui força ce dernier à lui faire une courte-échelle de fortune, tremblant sur une chaise qui n'allait pas tarder à craquer sous leurs poids. L'effluve de la nuit leur parvint de la fenêtre cassée et cette odeur, si fraîche, fut ce qui calma tout à fait Matt. Near s'accrocha tant bien que mal, et après quelques contorsions parvint à sortir de la cave. Son pyjama blanc était tout écorché par les débris de verre, marqué de traces noires au niveau des genoux et des coudes. Pendant une seconde, Matt crut que Near allait l'abandonner mais aussitôt qu'il eut cette pensée en tête, la main frêle et blanche de Near se tendit jusqu'à lui.
- Tu me tires, ok-
Il se tut car il se rendit compte que Near ne le regardait plus, mais fixait un point vague par dessus de son épaule. Matt se sentit si mal qu'il vit des formes noires apparaître dans son champ de vision. Plus le temps.
Il appuya de toutes ses forces sur la chaise et s'accrochant à l'aide ses bras à la fenêtre, il balaya l'air de ses jambes pour se relever.
Ce fut à cet instant qu'une main l'attrapa à la cheville.
Il hurla et s'entendre hurler aussi fort le terrorisa encore plus. Il entendit Near crier à son tour, mais tout cela fut couvert par son propre cri et la vision trouble, il se tourna légèrement, appuyant ses coudes et ses avant-bras vers la sortie. Dans la pénombre, il ne vit que deux yeux rouges le fixer avec appétit, un simple éclat féroce de bête affamée, et tout en hurlant, il fit des mouvements pour que la prise glacée –glacée, un cadavre, un putain de cadavre, pensa Matt- se détache.
- Lâche-moi, lâche-moi ! Saloperie, SALOPERIE DE MERDE LACHE-MOI !
Il aperçut les dents rouges et comprit. Il savait aussitôt ce qu'il allait se passer et hurlant encore, continua de secouer la jambe.
Il me mord, je suis foutu. Je suis foutu, foutu, foutu !
Soudain une tiédeur se pencha vers lui et clignant des yeux, vit dans un mouvement saccadé le corps de Near passer par la fenêtre, tirant d'une main sur le t-shirt de Matt pour le ramener à lui, de l'autre empoignant un débris de verre. La respiration trouble, labourée, Near tendit le bras et planta le verre éclaté en pointe dans la joue droite de l'homme qui avait avancé la tête jusqu'à la cheville de Matt pour la mordre. Near eut la vague sensation de trancher une viande trop cuite et aussitôt ses doigts s'imprégnèrent de sang, tachèrent ses manches trop longues. La créature, plus surprise par l'objet dans son visage que vraiment gênée par la douleur, eut un instant d'hésitation et Matt en profita pour lui donner un coup de pied dans le nez afin de le faire reculer.
Matt sentit l'herbe sur ses bras, puis son buste et la sensation fut merveilleuse, semblable à de la liberté. Dehors, il était enfin dehors. Il attrapa la main de Near pour se relever et reprenant la batte de base-ball que Near avait pris en premier se dirigea vers la cabane de Candell. Pour l'instant, ça pouvait aller. La lune était pleine, ce qui lui permettait de mieux voir autour de lui.
- Matt, Matt, appela Near, et Matt entendit un tremblement dans sa voix, un tremblement si inhabituel qu'il tressaillit.
- Viens par là…
La batte de base-ball glissait dans les mains moites de Matt qui dut raffermir sa prise. Se cacher maintenant, au plus vite.
- Dépêche-toi, Mello, murmura Matt d'une voix fébrile. Bon dieu, dépêche-toi !
Il lui avait fallu quelques minutes pour construire les différents périmètres mais il y était parvenu. Il n'y avait pas cru tout d'abord mais lorsqu'il avait trouvé ce qu'il cherchait, et en quantité suffisante, il fut soulagé. Un soulagement bref, comme une piqure de morphine, mais qui ne l'aveugla pas complètement face au danger. Son cœur pourtant manqua de décrocher quand il entendit les cris de Matt et Near dans la cave. 50% de chances qu'ils soient morts. Juste 50%.
« Si je m'autorise davantage, alors je n'ai plus de raison de survivre », pensa-t-il, reculant jusqu'au point prévu de son plan.
Et combien de chances avait-il, lui ? Il tenta de se calmer en repensant à L, la seule fois qu'ils s'étaient vus.
« Tout est un rapport de pourcentage », avait dit L ce jour-là en souriant rêveusement. « C'est à nous de décider si nous pouvons y arriver. Entre être à 30% et être à 70%, cela peut parfois déterminer notre logique, notre réponse à un problème complexe mais également notre survie. »
Mello sursauta quand il les vit enfin arriver, se dirigeant de leurs membres brisés jusqu'à la porte des cuisines. Combien étaient-ils ? Mello en vit déjà au moins quatre, s'agglutinant sur le seuil de la porte. Trois hommes –dont un vieillard qui portait encore au pied gauche une pantoufle déchirée-, et la femme qu'il avait vu en train de dévorer la gorge d'une fille au premier étage. Tout son menton était barbouillé de sang et un bout de chair était resté accroché, lui dessinant une sorte de bouc grotesque.
- Avancez, allez…, gronda Mello.
Il recula de deux pas. Il ne pouvait pas aller plus loin, sinon les choses iraient mal pour lui. Les créatures le dévisagèrent un moment, retrouvèrent une certaine coordination de leurs mouvements. Mello lança un bref coup d'œil aux tables blanches, si propres des cuisines, les casseroles resplendissantes qui pendaient et tout cela lui causa un chagrin passager. Il avait pris son dernier repas à la Wammy's House quelques heures plus tôt.
« Combien de chances, tu as ? » fit la voix narquoise dans sa tête.
- 20%, dit-il à voix haute, fouillant dans la poche dans son pantalon. Non… 30%
Cela peut déterminer notre survie.
Mello esquissa un sourire cruel. Ses doigts s'accrochèrent au boîtier métallique du Zippo de Matt.
« Ca fera toujours 20 à 30% de chances de plus que ceux-là… »
Il ouvrit le briquet, fit jaillir la flamme et l'odeur ténue d'essence lui monta aux narines. C'était la seule lumière dans toute la cuisine, une minuscule lumière orange et bleue qui fit grogner les choses sur le seuil.
- Avancez, saletés, répéta Mello d'une voix plus forte.
Il fit danser la flamme devant leurs iris rouges et enfin, après avoir gémi, le premier des hommes, le vieillard à l'unique pantoufle, fit un pas. Un seul pas mais c'était suffisant, il était déjà dans le premier périmètre. Mello sourit, crispa ses doigts sur le Zippo.
Il calcula la distance qui les séparait et ce fut en serrant les dents qu'il projeta le Zippo toujours allumé aux pieds des créatures qui avaient suivi le vieillard. Il sembla à Mello que la flamme, ayant déjà touché le sol recouvert de produits inflammables, était devenue blanche et c'était déjà trop tard, il ne vit plus rien, emporté par la vague de chaleur.
Avant même que cela n'arrive, Matt comprit. Il fut porté par un instinct brut, ce réflexe sauvage qui faisait partie de chaque homme, et tout se mit à tourner au ralenti autour de lui. Ses sens lui semblèrent se décupler et lentement, dans un monde plongé dans le silence, il vit Near devant lui, le mouvement de sa manche droite tachée de sang, et puis entendit un sifflement suraigu au fond de ses oreilles, un sifflement qui montait en puissance tel un avertissement. Crispant une main sur la batte de base-ball, il éprouva une tension dans tout son corps quand il prit de la vitesse, les muscles de ses mollets tellement durs qu'il en eut mal. Ses doigts agrippèrent Near qui s'avançait trop lentement jusqu'à la cabane de Candell, il se projeta en avant, calant la nuque frêle de l'enfant contre lui pour l'empêcher de se blesser.
L'explosion fut phénoménale.
Il ressentit toute l'onde dans chacun de ses os, et le bruit fut si fort, si puissant que le monde bien que silencieux quelques instants auparavant devint tiède dans ses tympans, enveloppé dans un plastique insonorisé et même lorsqu'il cria sous la peur, il n'entendit pas sa propre voix. Même s'il avait les yeux fermés, il « vit » entre ses cils les éclats orange et blanc des flammes, se sentit brûlé par les débris –bien qu'il était persuadé de ne pas avoir été encore touché.
Near se débattit contre lui, le repoussa pour se redresser. Protégés par la cabane qui avait tremblé sous le choc, ils scrutèrent les flammes qui étaient en train de consumer l'endroit où ils avaient vécu toute leur vie. Near, tremblant, tendit des bras vers les éclats et Matt, bien qu'il ne pouvait rien entendre, vit pourtant la pulsation de sa gorge, sa bouche ouverte qui annonçait le hurlement. Sans hésiter, il l'attrapa par les épaules, mit sa main sur ses yeux et Near, tétanisé, ne fit plus rien pour le repousser. Matt sentit alors de l'humidité sur sa paume, et gêné, se contenta de serrer Near contre lui.
- Mello…, gémit Matt.
Il reprit progressivement possession de son ouïe, et ce fut comme s'il sortait d'un puis, un puits qui à présent lui semblait réconfortant, apaisant par le silence. Il aurait préféré rester sourd à l'instant où il entendit les cris.
Des cris atroces.
Ce fut une nouvelle onde dans sa poitrine lorsqu'il entendit le hurlement dans les flammes. Le cri d'une entité collective, un souffle commun qui s'échappait du feu et ce long cri lui donna la chair de poule. Ce cri fut ensuite suivi par d'autres, bien trop normaux, bien trop humains, des cris d'enfants prisonniers dans les flammes et bientôt Matt sentit l'odeur de chair grillée et comprit qu'il allait vomir s'il restait là.
« Nom de Dieu, Mello… Mello… Il y avait encore des enfants qui avaient survécu ! On n'était pas seuls, on n'était pas seuls ! »
« Trop tard », rétorqua une voix glacée dans sa tête, une voix qu'il aurait pu nommer la voix de la survie. « Trop tard pour eux, tu es vivant, Matt, Near est vivant aussi… Alors casse-toi d'ici, pars loin ! »
Mais comment s'enfuir ? Les flammes allaient sûrement occuper les créatures un bon moment, aussi tant qu'ils faisaient attention, ils pourraient toujours s'en aller discrètement. Pourtant…
- Mello n'aurait pas ça sans se laisser une chance, déclara brusquement Near contre lui, repoussant sa main qui lui cachait les yeux.
Ses paupières étaient rouges, comme brûlées par les éclats, et ses joues étaient encore humides de larmes dont il était sans aucun doute honteux d'avoir versé.
- Oui, souffla Matt. Oui, il ne pourrait pas…
Il prit la main de Near, la serra fort entre ses doigts.
- Suis-moi !
Mello était sûrement là. Même s'il était intelligent, même s'il était prêt à risquer sa vie, il ne voudrait pas mourir maintenant. C'était assez difficile de se l'avouer dans une situation aussi critique mais Matt savait pertinemment que Mello s'aimait beaucoup trop pour risquer de mourir pour le bien de son plan. A quoi bon mourir si on ne pouvait pas être le témoin de sa propre victoire ?
« J'espère que ton arrogance va t'aider, Mello, » pensa Matt, contournant les flammes, et même s'il était encore assez loin de l'orphelinat, sentait la chaleur le faire suer de plus belle. « J'espère vraiment que ta putain d'arrogance a fait que tu t'en es sorti. T'es pas le deuxième de la liste pour rien. »
- M-Matt ! hoqueta soudain Near.
Sur le coup, Matt ne vit rien. Les flammes dansaient, créaient des ombres là il n'y en avait pas auparavant mais soudain un éclat dévoila une minuscule trace pâle sur l'herbe. Une petite trace qui était une main.
Matt crut qu'il allait fondre en larmes mais parvint à se retenir d'extrême justesse.
- Mello ! Oh non, Mello !
Le corps du garçon était assez loin du bâtiment en flammes, ce qui laissait supposer qu'il avait pu s'enfuir à temps pour ne pas être emporté dans l'explosion. Il était recroquevillé sur l'herbe, et ses vêtements noirs faisaient qu'on le voyait très mal dans la nuit. Matt lâcha la batte de base-ball et courut jusqu'à son meilleur ami inconscient, le visage caché dans l'herbe, les poings crispés au sol dans un dernier réflexe.
- Mello, Mello, appela Matt d'une voix brisée par la terreur.
« Faites qu'il ne soit pas mort, faites qu'il ne soit pas… »
Il le prit par l'épaule et d'un geste extrêmement doux le remit sur le dos. Dans la lueur des flammes, le visage de Mello fut mis à nu et Matt, horrifié, se redressa précipitamment. Il éprouva une sensation de liquéfaction subite, et la respiration brusquement hoquetante, comprit qu'il allait enfin vomir. Le visage ruisselant de sueur, il se détourna de Mello, s'éloigna de quelques pas et tomba lourdement sur les genoux, régurgitant son dernier repas. L'odeur lui tourna la tête, et son estomac se révulsa une dernière fois, lui faisant cracher un peu de bile acide. Malgré tout, il était soulagé. Il n'aurait plus à redouter de vomir tripes et boyaux dans quelques heures.
Near était en plein désarroi. Il se pencha sur Mello, effleura ce qu'il restait de son visage en une caresse impuissante. La partie gauche du visage de Mello n'était plus qu'une sorte d'ébauche grossière de chair brûlée, rouge comme du sang à la lueur des flammes, et Near aperçut le bord de sa paupière gauche un peu flétrie frémir brièvement. Il hésita, appuya son oreille contre la poitrine de Mello. Il perçut la respiration, le mouvement du buste contre sa joue.
Il était vivant. Grièvement blessé mais vivant.
- Matt, dit doucement Near.
Le garçon revint, s'essuyant la bouche d'un geste tremblant. Il prit doucement son meilleur ami par les épaules, le ramenant contre lui. La partie intacte du visage de Mello se crispa sous une nouvelle grimace et lentement, ses yeux s'entrouvrirent, vagues, ne regardant rien.
- Mello… Mello !
Les paupières frémirent.
- T'endors pas, protesta Matt, hésitant encore à le frapper doucement sur sa joue intacte. Reste avec nous !
La bouche de Mello se tordit en une sorte de sourire que Matt trouva absolument effrayant.
-… J'l'ai perdu…, souffla Mello.
- Quoi ? Qu'est-ce que t'as perdu ?
« Hormis une partie de ton visage », ajouta intérieurement la voix de la survie dans la tête de Matt.
- Le… ppo… l'ai perdu…
Matt faillit éclater de rire. Il était en train de faire une crise de nerfs.
- C'est pas grave, Mello. Tu m'en achèteras un autre, d'accord ? Et il… Il sera encore mieux, ajouta-t-il, la voix pleine de sanglots.
Il ne devait pas pleurer, pas maintenant. Si jamais il pleurait, alors tout ce qu'aurait accompli Mello ne signifierait plus rien.
- Les lueurs…, soupira Mello, sentant la chaleur des flammes sur lui. Trop vives…
Ses yeux roulèrent dans leurs orbites et son corps s'affaissa contre Matt, s'évanouissant pour de bon. Matt pinça les lèvres.
- Il faut qu'on s'en aille.
- Mais comment on va faire pour transporter Mello, rétorqua Near en tentant de reprendre un ton mesuré, et l'effet fut si peu convaincant que Matt se surprit à sourire.
- Je crois savoir…, commença Matt avant de s'interrompre.
Il se remémora tous les évènements marquants de la journée. Les adultes étaient rentrés à l'intérieur de l'orphelinat, les portes avaient été fermées. Candell qui était en train de ranger ses affaires avait pris la clé de sa camionnette et malgré toutes ses supplications n'avait pas pu-
Matt se releva subitement.
« Réfléchis, abruti. Il a pris la clé de la camionnette, et il a fermé les portières, tu l'as vu toi-même avant que les rideaux ne soient tirés. »
Il pressa ses paupières de ses doigts afin d'en extraire les souvenirs. Candell avait posé des sacs d'engrais dans la camionnette, des pelles, et ensuite…
Le cœur de Matt se mit à battre à tout rompre. Candell n'avait pas fermé les portes arrière. Roger était venu le trouver au moment même où il claquait les portes, et il n'avait pas eu le temps de…
C'était faisable. Ca ne pouvait qu'être faisable. Near le dévisageait avec inquiétude.
- On peut le faire, déclara Matt. On peut y arriver. Near, aide-moi à transporter Mello jusqu'à la camionnette de Candell.
Near écarquilla les yeux mais ne fit pas de commentaires. Intelligent comme il était, Matt sentait qu'il n'allait pas tarder à comprendre où il venait en venir. Il était le premier à la Wammy's House après tout.
Le corps de Mello était lourd, totalement mou dans les bras de Matt qui avait une peur bleue de lui faire mal. Cependant, la chaleur de ses membres, le souffle profond de son meilleur ami le tranquillisèrent suffisamment pour qu'il continue d'avancer. La camionnette de Candell était garée non loin de la cabane mais pendant les quelques mètres qu'ils parcoururent, les garçons furent incroyablement vulnérables. Matt entendit un gémissement au loin, ce même gémissement de douleur et de colère qui avait parcouru les flammes de la Wammy's House mais aucune créature ne vint vers eux. Pour le moment, ils avaient de la chance.
« Et avoir trop de chances, c'est aussi en avoir suffisamment pour se faire bouffer », fit la voix froide dans la tête de Matt.
« Ta gueule, toi », rétorqua intérieurement Matt, soufflant sous le poids de Mello dans ses bras.
C'était une vieille Ford grise qui devait bien avoir plus de dix ans mais Matt n'allait pas faire la fine bouche. Il eut une bouffée d'angoisse lorsqu'il tendit la main vers les portes arrière et heureusement pour lui, il put les ouvrir. L'intérieur de la camionnette était sombre, où flottait une odeur de plantes et de terre grasse. Sans hésiter, Matt bondit à l'intérieur.
- Ecarte-toi, Near ! lança-t-il.
Near prit Mello sous les aisselles pour l'éloigner. Matt attrapa les sacs d'engrais, n'en garda que deux afin de faire une sorte de coussin, et sortit les pots remplis de terre. Il garda cependant les pelles qu'il rangea dans un coin minuscule de la camionnette. Il n'y avait pas de fenêtre, et seule la lumière provenant des places avant lui permettait se diriger. Il avait le dos voûté tellement l'arrière de la camionnette était petit.
Il aida Near à faire monter le corps de Mello à l'arrière et en profita pour fermer les portes de l'intérieur. A présent, ils étaient dans un espace un minimum sécurisé. Matt ne perdit pas de temps et se mit à la place du conducteur, une pelle à la main. Si c'était bien ce qu'il croyait, il avait encore une chance minuscule.
- Qu'est-ce que tu fais, Matt ? demanda Near à l'arrière.
- Chut.
Après quelques coups bien placés, il parvint aux fils de la voiture. Les choses se compliquaient. Il se pencha, sentant ses doigts devenir moites de sueur. Il savait comment faire mais jamais il n'avait eu l'occasion de le faire sur une vraie voiture. Ce n'était pas si dur pour lui mais…
« Bordel, à quoi bon avoir un QI de 170 si on peut même pas s'en servir ! », songea-t-il, furieux, attrapant les deux fils rouges, puis les deux bruns qui correspondaient à ce qu'il voulait.
« Déconnecte ceux qu'il faut, reconnecte les autres… »
Lorsqu'il fit sa manœuvre, il entendit enfin le grondement caractéristique du moteur se mettant en marche. Il se sentit submergé par un soulagement brut, une joie sauvage qui manqua de le faire rire. Cependant, se mordant les lèvres, il laissa les fils comme il le souhaitait, régla le siège avant de crisper ses mains sur le volant.
- Je ne savais pas que tu savais conduire, dit doucement Near et Matt entendit de nouveau cette sorte de froideur moqueuse dans sa voix.
- Pour être honnête, moi non plus, répondit Matt en esquissant un sourire.
Tendant les doigts vers le frein à main, il refusa d'écouter la voix paniquée à l'intérieur de sa tête.
Il allait enfin savoir si toutes les simulations de course qu'il avait accomplies par le passé lui seraient utiles.
- Raito.
Il leva la tête. L le considérait d'un œil vague.
- Je pense que tu as raison. On ne peut pas rester enfermés indéfiniment.
Raito soupira.
- Combien d'armes avons-nous ?
- Nous avons ce qu'il faut pour l'instant. Plus qu'il n'en faut même pour deux personnes.
L détourna la tête, fixant un point par-dessus l'épaule de Raito. Pendant un instant, Raito crut que Ryuk était revenu et que par un étrange concours de circonstances, L pouvait le voir à son tour, mais les yeux insondables du détective revinrent sur lui. Un regard impénétrable, où pourtant Raito vit l'éclat trouble d'une ancienne douleur refaire surface.
« Je pourrais te tuer tout de suite, L », songea-t-il amèrement. « Je pourrais te tuer ici et maintenant mais je ne peux pas le faire. Sans toi je meurs et sans moi tu meurs aussi. Nous sommes condamnés à rester ensemble si nous voulons survivre. Nous nous détestons, nous savons qui est vraiment l'autre mais nous sommes obligés de rester ensemble. »
Jamais Raito n'aurait cru la situation aussi désespérée. C'était pire encore que d'abandonner le cahier, et de le retrouver afin de battre L. C'était pire que d'effacer volontairement ses souvenirs en se connaissant suffisamment pour vouloir s'arrêter, lui, Kira, le Dieu du Nouveau Monde.
L eut un mouvement de la main, comme s'il avait lu dans les pensées de Raito.
- Veux-tu y aller bientôt ? demanda-t-il d'une voix paisible, trop rêveuse pour être naturelle.
Raito ne répondit pas. L, souriant légèrement, haussa les épaules.
- Je vais me préparer, dit-il avant de quitter la pièce.
Raito, de nouveau seul, regarda l'écran où il venait de voir le reportage sur l'explosion d'un orphelinat à Winchester. Il éprouva une douleur subite, inattendue, qu'il ne comprit qu'au moment où il s'aperçut qu'il avait serré si fort les poings que ses ongles avaient blessé la chair tendre de ses paumes.
Le soleil se levait.
Matt cligna faiblement des yeux devant la lumière qu'il voyait s'épanouir dans le ciel encore teinté d'un bleu-mauve de nuit. La chaleur même du soleil s'étendant jusqu'à lui fit du bien, un sorte de réveil après un effroyable cauchemar.
Il avait eu du mal au début mais progressivement s'était habitué à la conduite de la camionnette. Il n'avait pas le choix de toute façon. La bouche sèche, le corps engourdi par un reste de somnolence, il conduisait sans s'arrêter, conduisait pour s'éloigner de ce monde de fou. Il vit sur les routes des voitures abandonnées, mais pas assez pour le bloquer. Il tentait de garder une vitesse raisonnable –il serait stupide de mourir dans un accident de voiture après toutes les horreurs qu'ils avaient traversées- mais ses mains tremblaient encore légèrement sur le volant.
Dans le rétroviseur, il vit Near qui avait les yeux aussi ouverts que les siens. Appuyé contre un sac d'engrais, il avait posé délicatement la tête de Mello sur ses cuisses et le contemplait en silence. Il avait retiré sa chemise de pyjama et en avait déchiré une partie encore propre pour bander tant bien que mal le visage défiguré de Mello. Le T-shirt blanc qu'il gardait en-dessous de la chemise ne faisait qu'accentuer la fragilité de ses bras minces, et la pâleur malade de sa peau. Mello ne bougeait pas. Une de ses mains était étendue dans un geste d'abandon et Matt fut frappé par sa vulnérabilité, la douleur évidente dans chacun de ses membres. C'était comme s'il voyait enfin la face cachée de son meilleur ami, une partie de faiblesse et de larmes, et non plus ce fier aplomb qu'il admirait depuis des années.
Il reporta son attention sur la route, et la chaleur du soleil qui montait dans le ciel. Un ciel d'hiver, et pourtant cette lumière était belle, un mélange d'orange, de blanc et de pourpre qui se distillait dans le bleu de la nuit.
Des lueurs trop vives.
Le mince sourire que Matt maintenait à ses lèvres se figea.
- Je suis vivant, murmura-t-il dans le silence, la gorge douloureuse comme s'il venait d'avaler du verre. Je suis vivant, répéta-t-il avec plus de ferveur.
Contemplant la route baignée de lumière, il ne sentit même pas les larmes couler sur ses joues engourdies par la fatigue.
Le 5 Novembre 2004, le président des Etats-Unis, David Hoope, fit un communiqué officiel :
« Notre monde vient d'entrer dans la période la plus sombre de son Histoire. Nous continuons de chercher sans relâche la cause de cet incident, et je m'implique personnellement dans cette recherche. Nous venons tous de perdre un être cher, une famille, des amis, mais nous devons faire face à cet épouvantable évènement. J'en appelle à tous les pays, à tous les Etats de s'allier ensemble afin de combattre ce fléau qui s'est abattu sur nous.
Notre monde a été victime d'une implosion cataclysmique. A nous de le sauver. »
Le mot « Implosion » resta, donnant enfin une réalité concrète au chaos dans lequel le monde avait sombré.
FIN DE LA PREMIERE PARTIE
