Bonsoir à tous ! Voici enfin le début de la seconde partie de cette histoire. Seconde… ou bien deuxième, finalement je commence à réfléchir sur la possibilité d'écrire une troisième partie. Concrètement, ça ne changera rien au scénario, mais ça permettra de rendre chaque partie moins dense. Cela faisait très longtemps que je n'avais pas updaté cette fanfiction mais je voulais d'abord finir les Enfants, et aussi prendre un peu d'avance. J'ai décidé d'avoir en général un demi ou bien un chapitre entier d'avance. Ayant déjà un rythme plutôt irrégulier et lent, je pense avoir plus tard encore moins de temps pour moi et je préfère m'organiser autrement.
Par ailleurs, le moment de parution entre les chapitres et les illustrations par Greengrin sera un peu différent maintenant, mais c'est plus facile ensuite pour nous deux (enfin je pense, hum), ça évite trop de pression et le principal est de s'amuser après tout.
Bonne lecture !
KILL IT WITH A PEN
THE HUMAN WHOSE NAME IS WRITTEN IN THIS NOTEBOOK SHALL DIE
ONCE DEAD, THEY NEVER COME BACK TO LIFE.
MAYBE.
« Et comme je prophétisais, il y eut un bruit, et, il se fit un mouvement, et les os s'approchèrent les uns des autres. Je regardai, et, il leur vint des nerfs, la chair crût, et la peau les couvrit par-dessus; mais il n'y avait point en eux d'esprit. »
- Ezéchiel, chapitre trente-sept
SURVIVANTS
« Everything passes
Everything perishes
Everything palls
No hope No hope No hope No hope No hope No hope No hope »
- 4.48 Psychose, Sarah Kane
PROLOGUE
ORDRE ET PUISSANCE
Le temps n'existait pas dans l'Au-delà, c'était une notion connue et reconnue par tous les Dieux. Pas de temps, pas d'espace à proprement parler, pas d'air, ce n'était rien qu'une zone où des corps qui ne répondaient à aucune loi physique cohabitaient, vivaient, et s'ennuyaient. Pour les Dieux, le temps n'était que le moment où ils réalisaient que les humains avaient évolué et qu'ils calculaient selon leurs propres méthodes. Certains Dieux, plus curieux que d'autres, jetaient parfois un rapide coup d'œil au Gouffre, remarquaient qu'ils venaient tout juste de traverser les continents pour s'envahir les uns les autres, puis s'en allaient vaquer à d'autres occupations plus passionnantes. Lorsqu'ils revenaient près du Gouffre, les humains avaient trouvé le moyen de maîtriser l'énergie nucléaire et s'en servaient joyeusement pour affirmer leur autorité sur leurs adversaires. Pour les Dieux, le temps n'avait duré qu'une partie d'Os, une petite discussion avec Justin qui n'arrêtait jamais de prendre une voix ennuyée par son travail, et pourtant des siècles avaient passé dans le monde des humains.
Aussi, quand Zerhogie alla voir le Gouffre, la différence n'était pas très flagrante. Réalisant qu'il ne la voyait pas car il n'en était pas capable, il se releva en ronchonnant, les plumes de son casque flottant dans l'espace.
- Dalil, tu sais où est Calik ? demanda-t-il à la Déesse qui rêvassait en touchant aux perles de sa tiare.
- Calikarcha ? dit Dalil sans lever la tête. Oh, je ne sais pas, sûrement en train de chercher Nu. Pourquoi ?
- J'ai besoin de lui pour le Gouffre.
Dalil ne répondit pas. Elle se retourna, se recroquevilla dans la Crasse pour dormir un peu, au comble de l'ennui et de la paresse. Elle n'était plus aussi paniquée qu'auparavant, mais Zerhogie n'était pas surpris. Lui-même n'était qu'à peine curieux, et cette simple caractéristique le rendait spécial par rapport à la plupart des Dieux. Ryuk, quant à lui, n'appartenait à aucune catégorie tant il était bizarre et imprévisible.
Calikarcha n'était pas à la recherche de Nu. Il dormait lui aussi, sa tête plus longue que large appuyée contre son buste tout en angles et en creux. Ses crocs brillaient faiblement dans la lumière grise de l'Au-delà. Zerhogie s'approcha de lui et lui tapota le haut du crâne à l'aide de son crochet.
- Calik… Eh oh, Calik ?
Le Dieu émit un grognement qui aurait pu ressembler à s'y méprendre à celui d'un crocodile blessé. Il claqua des crocs –signe que l'on percevait habituellement comme une menace chez les Dieux, et bailla bruyamment, bien que son haleine ne dégageait absolument aucune odeur. Zerhogie aurait pu mettre sa tête dans sa gueule qu'il aurait eu encore de la place pour bouger.
- Huum, Zerhogie ? Qu'est-ce… Qu'est-ce que tu veux ? grommela Calikarcha en se redressant légèrement de son lit de Crasse et de terre sèche, les yeux toujours fermés.
- J'aurai besoin de toi pour le Gouffre. Ca ne prendra qu'un tout petit moment, c'est juste que tu me puisses me dire ce qu'il se passe là-bas.
- Oh… Bon d'accord… Mais tu me laisses dormir après, hein ?
- Ouais, ouais, pas de souci.
Satisfait, Calikarcha ouvrit les yeux. Huit en tout. Les deux rangées suivaient la ligne horizontale de son crâne, chaque œil d'une taille parfaitement égale, contrairement à Nu dont certains globes oculaires ressemblaient à de minuscules pustules rouges. Le nom de Calikarcha était composé de deux termes : « Ordre » et « puissance » -même si la définition adéquate aurait été plus proche de « Parallèle imposante », le mot archa pouvant complètement changer de sens suivant le contexte dans lequel il était utilisé. Zerohgie l'appelait Calik, tout comme Ryuk –bien que ce dernier se permettait des familiarités avec tout le monde. Calikarcha était un Dieu dont le physique et l'ordre parfait de ses yeux imposaient le respect. Il était l'un des seuls avec Nu à posséder plus de quatre yeux, quatre étant déjà un chiffre très honorable parmi les Dieux. Il n'était pas d'un rang très élevé mais sa vision était si perçante, si précise, qu'on faisait souvent appel à lui pour divers cas de mauvaise lecture ou d'incompréhension de la part de ses semblables.
Ce que Ryuk, Rem et Sidoh avaient omis de dire aux humains qu'ils avaient connu, c'était que les yeux des Dieux de la Mort n'étaient que d'une perfection relative. Pour un humain, les Yeux lui permettaient d'avoir une vue parfaite, mais également de savoir le nom des gens autour de lui. Cependant, pour les Dieux, leurs Yeux très utiles –indispensables à leur survie, même, avaient tendance à perdre de leur puissance lorsqu'ils n'en servaient pas pour tuer. Justin, en plaisantant, avait dit que c'était une idée du Roi pour forcer les Dieux à faire correctement leur travail au lieu de bailler aux corneilles. Lui-même possesseur de la Vision, il devait entretenir ses yeux pour que leur puissance ne diminue pas. Il fallait tout de même préciser que la puissance des Yeux ne commençait à diminuer légèrement qu'à partir de plusieurs siècles d'inaction –ce qui arrivait malheureusement plus souvent qu'on ne le pensait.
Calikarcha était l'un des seuls dont les yeux pouvaient garder une puissance constante sans avoir besoin de beaucoup tuer, bien qu'il effectuait ce travail avec une sorte de zèle un peu touchant et même stupide pour les plus paresseux des Dieux. Il se redressa lentement pour suivre Zerhogie jusqu'au Gouffre.
Dalil dormait toujours, mais un autre Dieu les avait devancés. Etonné, Zerhogie reconnut Kinddara qui fixait intensément le Gouffre, claquant de ses crocs dans un mouvement de profonde réflexion. Elle tenait entre ses griffes un cahier et, passant de l'étonnement à une sorte d'horreur un peu froide, Zerhogie la vit alors commencer à écrire des noms sur une page blanche. Au-dessus d'eux, les cris des âmes résonnaient, devenant une plainte continue qui finissait par passer pour le bruit d'un vent violent.
- Naärk ! Espèce de... Crevasse inconsciente ! s'exclama Zerhogie en se précipitant vers elle.
La Déesse se redressa brusquement. Zerhogie leva son crochet avant de faire un mouvement précis dans sa direction, tranchant l'espace. Kinddara était peut-être stupide, elle savait néanmoins se battre, aussi elle esquiva l'attaque de Zerhogie sans grande difficulté. Le crochet ne fit qu'effleurer sa peau dure et rouge. Furieuse, elle dévoila ses crocs, défiant le Dieu qui se tenait devant elle, le crochet prêt à frapper une nouvelle fois.
- Qu'est-ce que tu as, tu es fou ou quoi ?
- Pauvre Naärk, pauvre Crevasse sans cervelle, tu as oublié qu'on ne peut plus utiliser notre cahier ? La nouvelle règle a tout contredit, on ne peut plus tuer les humains, et ils ne meurent plus comme il le faudrait ! Est-ce qu'il faut que je t'ouvre encore plus ton crâne idiot pour te le faire comprendre ?
- Zerhogie, laisse tomber, dit Calikarcha d'une voix paisible. T'énerve pas comme ça…
La voix de Zerhogie avait réveillé Dalil qui contemplait ses semblables d'un œil morne de sommeil.
- Qui te dit que ça va rester comme ça ? répliqua Kinddara de sa voix rauque. Moi, j'ai essayé ! Qui a essayé à part moi, hein ? Personne ! Je suis la seule, et c'est pas vous, une bande d'Hullkizherk baveux et stupides, qui allez trouver une solution en vous tournant les pouces ! Je veux tuer ! lâcha-t-elle sur un ton tremblant de rage et d'une frustration brûlante. Je veux recommencer à tuer… Si je ne le fais pas, qui le fera ?
- Kinddara, tu ne fais qu'aggraver les choses, répondit doucement Calikarcha. A quoi bon écrire des noms, les humains ont déjà beaucoup trop à faire de leur côté. Et ça ne nous aide pas non plus. Personne n'y trouve son compte, pas même toi.
- Dégage, idiote, lâcha Zerhogie. Je parlerai de tout ça à Justin, et j'espère que ta punition sera minimum de niveau cinq.
- Un mot de plus, Zerhogie et je t'ouvre en deux, rétorqua Kinddara, baissant la tête, se préparant au combat.
- Ca suffit, gémit Dalil, un peu apeurée. Eh, ça suffit tous les deux, arrêtez de vous disputer !
Plusieurs autres Dieux s'étaient approchés du Gouffre, attirés par les voix. Une confrontation n'était pas rare dans l'Au-delà, mais les Dieux avaient fini par comprendre que vivre pour l'éternité avec un congénère avec lequel on ne partageait pas un lien particulier demandait une certaine patience et un soupçon de diplomatie.
Kinddara observait les Dieux qui s'étaient attroupés, et sentant de toute évidence qu'elle n'avait aucune chance en attaquant de front s'éloigna de sa démarcha lourde, serrant contre elle le cahier dont deux pages avaient été de nouveau remplies. Dalil, soucieuse, la regarda partir avant de se tourner vers Calikarcha et Zerhogie.
- Tu n'aurais pas dû lui parler comme ça, tu sais, dit-elle d'une voix timide, comme si elle avait peur de se faire traiter de Naärk. C'est la Violence même. Elle a besoin de tuer plus que les autres, tu comprends ?
- Ce n'est pas une raison, répondit sèchement Zerhogie. Deux ou trois humains « tués » de cette façon suffit à faire empirer la situation. Calik ?
Le Dieu était déjà installé devant le Gouffre, silencieux. Ses huit yeux roulaient dans leurs orbites, fixant chaque endroit, chaque personne sur Terre. Sa vue était d'une précision terrifiante.
- Oh, je les vois, oui…, grogna-t-il, semblant étonné par sa propre curiosité. Regarde ici, Zerhogie. Juste… là…
Il désigna d'une de ses griffes une partie du Gouffre. Les Dieux ne bougèrent pas, mais sentirent la sensation d'aspiration qui prenait leur corps lorsque toute leur concentration était fixée sur le monde des humains. Zerhogie gronda, et dans une impression de chute, il se rapprocha du minuscule point qu'il n'était pas parvenu à voir tout à fait la première fois. Ce ne fut qu'un éclat de lumière qui bientôt devint aveuglant, une grande gueule blanche qui laissa place à une avenue où bien qu'au départ étouffés et distordants les sons se firent plus nets, plus forts, comme si on augmentait le son d'une télévision.
Zerhogie sentit l'odeur de feu, celle métallique du sang, et bientôt les cris résonnèrent dans tout son crâne. Calikarcha ne disait rien mais sa gueule était tordue en une sorte de sourire.
- Tu vois la différence, n'est-ce pas ? Pas les noms, ni même…
- Ouais, gronda Zerhogie. Ils ont autre chose… Je vois autour d'eux le résidu de Mu.
L'une des silhouettes s'avançait dans un mouvement saccadé, mais dont le rythme allait en augmentant, malgré la rapidité des personnes qui tentaient de fuir. Un groupe de dix personnes se trouvait de l'autre côté de l'avenue, ne cessant de jeter des regards à l'être qui gémissait, tentant de gagner du temps.
- Passez par Central Park ! Passez par là-bas et rejoignez-nous ! dit une jeune femme essoufflée qui tenait une arme à feu.
- Vous êtes malades ? C'est un piège à rats cet endroit ! rétorqua un homme blessé à la jambe. Trouvons un endroit où se cacher !
- Depuis quand vous décidez pour nous ? lança la femme. Il y a encore la partie nord de Central Park qui est éclairée, si on coupe par là-bas, on arrivera plus rapidement à la zone sécurisée de la ville. Vous avez entendu l'appel, non ?
L'homme se redressa malgré sa jambe en piteux état.
- Ca suffit. Vous vous comportez comme ça parce que vous êtes la seule à avoir une arme, mais réfléchissez… C'est du suicide ! Et si nous nous perdons ? Et si jamais les chemins sont bloqués, et que nous n'avons pas assez d'espace pour les éviter, eux ?
La femme blêmit.
- Les humains sont idiots, gronda Calikarcha, ses yeux continuant de rouler dans leurs orbites.
- V-Vous me dites ça car je suis une femme, surtout ! répliqua la femme d'une voix rendue perçante par la crise de nerfs qui n'allait pas tarder à s'emparer d'elle. Si vous vous croyez aussi malin, utilisez mon arme ! Vous savez manier un flingue ? Non ! Alors fermez-la !
- Oh non, gémit un adolescent en regardant l'avenue. Oh non, baissez la voix…
- Quoi, quoi encore ? glapit la femme, levant son arme au ciel d'un geste menaçant.
Zerhogie les vit arriver bien avant eux. Ce fut d'abord une impression froide, un son dans son crâne qui devenait un appel vide de sens, vide de pensée, et, plissant ses yeux rouges, il discerna à travers les immeubles le cercle noir qui les enveloppait. Pas de lettres, ni de chiffres, mais ce cercle d'énergie répulsive, détruisant tout sur son passage, apparut, s'élargit, jusqu'à ce que toute l'avenue soit baignée dans cette lumière noire que seuls les Dieux de la Mort pouvaient voir.
Le gémissement fut assourdissant, et l'être qui s'avançait vers le groupe se tourna gauchement vers la provenance du bruit, y répondant avec une sorte de ferveur animale. Ses yeux à l'iris rouge étaient vitreux par le manque de fluide. La femme armée gémit, fit quelques pas en arrière.
- Mais qu'est-ce que…
L'homme blessé lui arracha son arme des mains et terrifiée, elle ne bougea plus, prête à fondre en larmes.
- Courrez ! Courrez ! lança l'homme. Par là !
- Non… Non, il faut passer par Central Park, bredouilla une autre femme qui tenait par la main un garçon qui ne devait pas avoir plus de dix ans. Si on se disperse… On va… On va…
- Ecoutez, d'autres y passent aussi, dit un homme d'âge mûr. Si on est plus nombreux, on a plus de chance…
L'homme blessé les dévisagea les uns après les autres. Le gémissement et le grondement annonçant l'arrivée de toute une armée étaient terrifiants, résonnaient dans les rues désertes.
- Vous êtes fous, lâcha-t-il d'une voix éteinte. Vous êtes tous fous. Vous allez mourir là-bas…
- Oui, ajouta faiblement l'adolescent, jouant nerveusement avec l'anneau qu'il avait à la lèvre inférieure. Qui a dit que la zone était encore sécurisée ? Si ça se trouve, ils sont déjà dans Central Park, ils sont en train de bloquer les issues. Vous entrerez là-dedans, et vous finirez comme eux… C'est danger-
- Oh ta gueule, gamin ! lâcha l'homme, exaspéré. C'est pas un punk comme toi qui va me donner des leçons.
L'adolescent, mortifié, se tut. Une rougeur se propagea sur tout son visage, allant même jusqu'à colorer son cou et ses oreilles. L'homme blessé lui lança un regard désolé avant de s'avancer, tenant toujours l'arme en main. Il jeta un bref coup d'œil à la silhouette gémissante qui n'était plus très loin d'eux.
- Très bien, murmura-t-il. Allez donc à Central Park. Je n'ai pas envie de mourir maintenant. Faites comme bon vous semble. Que ceux qui refusent de tomber dans un tel traquenard me suivent. Ici, nous sommes peut-être à découvert, mais nous aurons largement plus d'espace pour circuler, sans oublier qu'il y a encore beaucoup d'immeubles où l'on peut se cacher.
Il fixa la jeune mère et son fils.
- Il faut nous protéger, pas nous ruer dans un coupe-gorge pareil.
La femme hésita, regarda son fils, amorça un mouvement mais brusquement une autre femme possédant un certain embonpoint, lui attrapa le poignet.
- Ne l'écoutez pas ! Ce type veut nous faire avaler n'importe quoi ! Il a une arme maintenant, et si on le ralentit, il nous tuera !
- Mais bien sûr que non ! rétorqua l'adolescent. Pourquoi faire ça ? Vous savez bien que si on meurt on…
Il laissa sa phrase en suspens, horrifié par ses propres mots. Il se tourna vers l'homme blessé.
- Moi, je vous suis.
- Très bien. Vous, dit-il en appelant la femme silencieuse. Reprenez votre arme. Vous en aurez plus besoin que nous deux. Protégez-vous mutuellement.
L'enfant, les larmes aux yeux, se mit à gémir. Sa mère était trop choquée pour le consoler, lui tenant le poignet d'une main absente. L'homme d'âge mûr, soupçonneux, attendit que l'arme soit de nouveau dans les mains de son propriétaire initial avant de regarder l'homme blessé à la jambe.
- Dispersons-nous maintenant, dit l'adolescent d'une petite voix.
Le groupe majoritaire acquiesça et s'en alla. Central Park se trouvait non loin de l'avenue et ils pouvaient l'attendre en tournant à gauche. L'homme et l'adolescent ne perdirent pas de temps à les regarder partir pour continuer tout droit. Le corps gémissant tenta d'accélérer le mouvement mais n'y parvint pas.
Zerhogie plissa les yeux, et la sensation de vertige qui le saisissait toujours quand il regardait par le Gouffre s'estompa. La lumière blanche diminua et finalement de l'avenue il ne vit plus rien d'autre qu'une image floue. Calikarcha émit un grondement surpris.
- Les humains sont toujours aussi brouillons ?
- Tu crois que je le sais ?
- J'ai oublié avec le temps. Ces humains-là sont assez intéressants, tu veux retourner voir ?
- Il faut se dépêcher, avec la distorsion temporelle, ils ne sont peut-être déjà plus là…, rétorqua Zerhogie.
Les huit yeux de Calikarcha se tournèrent d'un seul mouvement vers lui. Il avait l'air de s'amuser beaucoup.
- Je veux revoir l'énergie de Mu. C'est la première fois que je peux la toucher de manière concrète et visuelle. C'est terrifiant.
Le vertige fut bref mais lorsque Zerhogie fut témoin de la scène, un certain laps de temps s'était écoulé sur Terre. La première chose qu'il entendit fut les hurlements qui provenaient de Central Park, ponctués de gémissements qui finissaient par se perdre dans les bruissements de feuilles.
- Oooh non, non, enlevez-moi ça, ENLEVEZ-MOI CA ! fit une voix dans la nuit, si aigüe qu'il était difficile de savoir s'il s'agissait d'une femme ou d'un enfant.
Une autre voix se fit entendre à son tour, et Zerhogie fut persuadé qu'il s'agissait de l'homme qui avait houspillé l'adolescent.
- Laissez-moi, je vous en supplie… JE VOUS EN PRIE, LAISSEZ-MOIIIII !
Son hurlement s'éteignit brusquement, étouffé par des dizaines d'autres de cris, se répondant, appelant à l'aide, jurant et pleurant. Et, progressivement, les voix se turent, remplacées par des gémissements rauques et des bruits de déchirements qui s'estompèrent, se déplacèrent vers le nord du parc.
- Les autres ne s'en sortent pas mieux, dit à cet instant Calikarcha, deux de ses yeux fixés vers une autre partie de la ville.
Les yeux de Zerhogie se déplacèrent, suivirent le point lumineux dans le Gouffre. Il ne tarda pas à apercevoir l'adolescent qui avait préféré suivre l'homme blessé. Il était en mauvaise posture, malgré la barre de métal qu'il tenait en main. L'homme blessé à la jambe boitillait, crispant ses doigts sur une nouvelle blessure qu'il avait à l'épaule. Aussitôt, les yeux des Dieux aperçurent l'éclat noir, l'énergie de Mu qui avait déjà commencé à détruire tout l'intérieur de son corps, cellule par cellule, flux par flux. L'homme gémissait, la bouche pleine de sang noirâtre.
- Reculez ! lança l'adolescent, blême de terreur.
- Je t'en prie, non, non, je peux guérir…, gémit l'homme, les larmes aux yeux. C'est… c'est rien du tout, il ne m'a pas mordu, IL NE M'A PAS MORDU ! cria-t-il soudain, se précipitant vers l'adolescent avec une énergie désespérée.
Le bruit qui se répercuta fut long, résonnant et vibrant dans toute la barre de métal. L'homme blessé s'écroula au sol, percuté en plein sur le front. La barre l'avait frappé si fort que son crâne en avait été abîmé, laissant apparaître une giclée de sang sur une forme bleuie fine et cylindrique. L'adolescent éclata en sanglots, secouant la barre pour faire partir le sang. Tout son corps tremblait sous l'afflux de l'adrénaline.
- Je suis désolé, je… je suis vraiment désolé, souffla-t-il avant de prendre la fuite.
Calikarcha se mit à rire.
- Je commence sérieusement à penser comme Ryuk, les humains sont fascinants, j'aurai dû m'y intéresser bien plus tôt.
- Ryuk les a toujours trouvé intéressants, même lorsqu'ils ne l'étaient pas, répliqua Zerhogie, concentré sur le corps étendu au sol.
- C'est bizarre, souffla Calikarcha et lorsqu'il tourna la tête, Zerhogie vit alors le corps se relever maladroitement, les membres roides, gémissant sourdement à chacun de ses gestes.
- Qu'est-ce qui est bizarre ?
Calikarcha émit un bruit qui se rapprochait d'un soupir. Il se redressa et s'éloigna du Gouffre, n'étant soudain plus du tout intéressé par les hurlements qui continuaient de temps à autre de jaillir de Central Park.
- Dites, fit Dalil en s'approchant d'eux. Vous savez où se trouve Kinddara ?
- Pourquoi ? Si je le savais je serai déjà parti lui régler son compte, répondit amèrement Zerhogie, observant son crochet brillant faiblement près de la lumière du Gouffre.
- Elle est partie vers l'Ouest, mais ensuite je-
Un hurlement retentit soudain dans l'Au-delà et pour la première fois depuis des années tous les Dieux cessèrent leurs activités en même temps. Ceux qui dormaient se réveillèrent en sursaut et ceux qui jouaient laissèrent retomber les os qu'ils tenaient en main. Justin, assis dans son fauteuil, soutenant son crâne d'une de ses paumes serties de diamants, se redressa aussitôt, ses yeux rouges prenant automatiquement une teinte argentée pour aiguiser sa Vision. C'était un hurlement rauque, comme celui d'un énorme animal en train de se noyer et pour un temps il recouvrit tous les autres cris perçants des âmes flottant en ébauches dans l'espace.
- Qu'est-ce que…, commença Dalil, abasourdie.
Gook se releva. Ses cornes étaient d'un rouge sanglant, pleines d'un flux d'énergie. Dellidublly secoua la tête, faisant bouger ses bandages dans l'air.
- C'est Kinddara, dit Gook dans un grognement. Elle a été punie.
- Punie ? répéta Calikarcha, surpris.
- Elle n'a pas été punie, fit alors Nu qui s'était avancée jusqu'à eux, son immense corps composé de yeux se traînant dans un bruit de frottement contre la Crasse. Elle a été détruite.
Gook ricana.
- Quelle Crevasse…
- Ce n'est pas drôle, rétorqua froidement Justin, ses yeux ayant toujours un vague éclat argenté tandis qu'il regardait l'horizon de l'Ouest. Ce n'est pas drôle… La situation est encore plus désastreuse que je ne l'avais cru au départ…
Nu se tourna vers Justin.
- Elle a été tuée.
- Mais par qui ? demanda Zerhogie d'une voix plate comme si cela ne l'intéressait pas.
- … Est-ce que le Roi…, fit Dellidublly, songeur.
Il y eut un bref silence.
- Peut-être, lâcha Justin dans un soupir. En attendant, nous ne l'avons toujours pas trouvé.
- Qui est allé vers l'Ouest, hormis Kinddara ? Enfin, je veux dire… d'autres Dieux y sont allés et sont revenus sans encombre.
- Elle a utilisé le cahier, avoua Dalil d'une petite voix. Elle y a écrit des noms.
Justin resta silencieux.
- On dirait bien que la nouvelle règle ne détruit pas seulement les humains, murmura Nu.
Calikarcha eut un vague sourire. Ses huit yeux se tournèrent vers le Gouffre et amusé, il fixa pendant un long moment la Terre en proie au chaos.
