Bonsoir à tous! Voici enfin le premier chapitre de la deuxième partie de cette histoire. Je pensais l'updater en août mais je n'ai pas pu le faire pour diverses raisons. J'ai déjà avancé de quelques chapitres mais je ne penses pas mettre à jour avant quelques temps, car il se peut que je n'ai plus d'internet dans une semaine ou deux.
J'espère que ce chapitre vous plaira. Normalement, il devait contenir plus de scènes mais j'ai décidé de le couper, car ça aurait été trop indigeste. Il y a peu d'action, mais ça va venir dans les chapitres suivants, qui seront d'ailleurs plus courts que celui-là.
Je vous souhaite une bonne lecture.
KILL IT WITH A PEN
THE HUMAIN WHOSE NAME IS WRITTEN IN THIS NOTEBOOK SHALL DIE
ONCE DEAD, THEY NEVER COME BACK TO LIFE.
MAYBE.
« Je pourrais te dire que mourir est un art
Et que je suis en train de l'apprendre rapidement. »
- Pour Owen, Stephen King.
CHAPITRE I
QUATRE ANS
Raito se souvenait de ses dix-huit ans. Il avait passé le concours pour Todai, sans même éprouver une véritable anxiété, persuadé qu'il réussirait haut la main. Son père lui avait offert la fameuse montre à double fond, ne pouvant soupçonner un seul instant qu'elle serait une des nombreuses armes de mort de son fils. Sayu avait économisé six mois d'argent de poche pour lui offrir un veston pour les grandes occasions, conseillée par sa mère qui quant à elle avait préparé un délicieux repas. Pour une soirée, Raito avait jugé légèrement moins de criminels que d'habitude et avait savouré son dîner avec sa famille, ayant même le privilège de boire un peu de vin avec son père tandis que Sayu apportait le gâteau.
Le lendemain, Raito avait fêté son anniversaire avec ses amis de lycée, encore une fois chez lui. Des amis dont il ne souvenait plus exactement des visages, ou des noms, et encore aujourd'hui il s'émerveillait de sa faculté à se lier aussi facilement avec les gens. Yamamoto lui avait caché dans sa bibliothèque un hors-série d'un magazine érotique –Raito l'avait rangé plus tard en plaisantant avec Ryuk-, tandis que les autres garçons de sa classe s'étaient cotisés pour lui offrir un jeu vidéo. Mayu et Yuri étaient également présentes. Yuri, encore choquée par l'incident du bus, n'avait cessé d'en parler, jetant des coups d'œil à Raito pour que ce dernier approuve tout ce qu'elle disait. Raito se rappelait qu'elle portait une jupe plissée et un chandail couleur myrtille, qui lui faisait une petite poitrine.
Ils étaient descendus tous les deux, Raito pour ramener le plateau de leurs gâteaux et des boissons, Yuri en profitant pour lui avouer d'une petite voix qu'elle pensait encore à lui et qu'il lui manquait. Alors que les autres à l'étage avaient commencé à jouer au jeu vidéo, Raito et Yuri s'étaient embrassés dans la cuisine, longuement, avec des caresses qui auraient pu amener à aller plus loin s'ils avaient été seuls. Raito avait pris un des seins de Yuri dans sa main, et avait pensé qu'il était en mesure de le tenir complètement. Cette pensée, si étrange, irréelle, lui était restée en mémoire bien après que Yuri fût partie, et eût finalement trouvé un autre petit ami. Il se rappelait de ses doigts sur sa poitrine, le contact du chandail contre sa paume et le cœur de Yuri qu'il avait dans sa main, tandis qu'il caressait ses épaules, ses hanches et le bas de ses reins.
A présent, âgé de vingt-trois ans et huit mois, Raito pensait encore au contact de sa main sur la poitrine d'une jeune fille qui avait dû disparaître des années auparavant tandis qu'il marchait dans un poste de police saccagé. Ses bottes qui lui remontaient jusqu'à mi-cuisses crissaient sur les débris de verre. Il tenait en main un fusil AR-10 trafiqué mais sa prise n'était ni crispée ni réellement attentive. L'AR-10 faisait bien trop de bruits, et il avait avec lui un autre pistolet ajusté en silencieux.
- Le premier couloir est vide, fit la voix près de lui.
- Il faut aller au deuxième étage, répondit Raito, son souffle lourd et chaud dans le bâtiment empestant d'une odeur caractéristique.
La faible lumière de l'extérieur ne les aidait pas. Raito régla une nouvelle fois ses lunettes à vision nocturne, même s'il s'agissait plus d'un réflexe que d'un véritable besoin. Il était nerveux. Il se sentait transpirer dans sa Protection de Combat Critique et même s'il était assez libre de ses mouvements, il n'aimait pas du tout porter la combinaison.
- L, chuchota-t-il.
- Oui, je sais, fit la voix douce avant de s'éloigner.
Il entendit le cliquetis de l'arme que L tenait avec lui, mais hormis ça, le détective ne faisait pratiquement aucun bruit quand il se déplaçait. Raito avait beau essayer de faire des gestes plus souples, il était malgré tout plus bruyant que son coéquipier.
Il se tourna pour voir l'accueil. Les écrans avaient été explosés, et des traces de sang couvraient encore le sol et les fauteuils d'attente. Il se pencha, observa un instant le fauteuil où il avait réussi à piéger Naomi Misora avant de la tuer, puis s'en éloigna. Au fur et à mesure qu'il avançait, la faible lumière de réverbères s'estompait pour ne laisser place qu'à l'obscurité. Raito lut « Comité national de la sécurité publique » sur l'une des portes sans s'arrêter de marcher.
- Le préfet garde les dossiers dans son bureau, fit L tandis qu'ils s'avançaient jusqu'aux escaliers. Avec un peu de chance, nous n'aurons pas à forcer le coffre.
- J'avais oublié qu'il les mettait dans un coffre.
- Sécurité publique avant tout, dit L et avec les lunettes Raito vit une sorte de sourire se dessiner sur ses lèvres.
L'odeur de putréfaction était assommante. Raito retint une subite quinte de toux au dernier instant.
- Ils reviennent ici dès qu'ils le peuvent, murmura L d'une voix glaciale. On a beau les chasser, ils reviennent car ils savent que des gens vont vouloir se réfugier ici.
- Après toutes ces années, le commissariat reste quand même un lieu symbolique de force et de protection, répondit Raito, songeur.
Il ne put s'empêcher de penser à son père et éprouva comme une aigreur à l'estomac. Ce n'était pas le moment.
Lorsqu'ils arrivèrent au deuxième étage, l'odeur était si forte que Raito fronça le nez. Si l'accueil était encore relativement vide, les bureaux de l'étage étaient dans un tel état que Raito pensa automatiquement qu'il devrait faire attention aux rampants. Il n'y avait rien de pire que de marcher dans des débris et réaliser trop tard qu'un corps sans jambes se traînait sur ses coudes et s'était agrippé à vos jambes pour vous faire tomber et vous dévorer. Beaucoup de personnes se contentaient de porter la PCC sans se soucier de l'importance de leurs jambes. La PCC avait beau être résistante, il fallait malgré tout porter des bottes dans la même matière avant d'éviter tout danger potentiel.
Il n'y avait pas de corps au sol, ou plutôt… pas de corps entiers. Raito aperçut, comme en train de le saluer, un bras en plein processus de décomposition jonchant la moquette. Raito y vit une alliance, et une montre au bracelet en cuir. L'heure s'était arrêtée à 12h23. Les têtes, et les membres uniques n'étaient pas à craindre, il suffisait de les contourner si l'on n'était pas sûr. L marchait de son pas alerte mais fluide, jetant des coups d'œil précis à chaque mètre carré du couloir. Chaque bureau était séparé du couloir par une vitre, même si les trois-quarts avaient été brisées. Certaines portaient encore des empreintes sanglantes et des éclats rougeâtres que Raito reconnaissait trop bien pour ne pas s'y approcher davantage. Il y avait un autre couloir, sur la gauche, et Raito hésita, préférant attendre L avant de s'y aventurer. Il ne comptait plus le nombre de massacres occasionnés dans des repérages de bâtiments lorsqu'un des membres de la troupe décidait d'explorer un couloir sans avoir prévenu ses coéquipiers. Il ne suffisait parfois que deux minutes pour qu'une équipe de cinq personnes se retrouve au nombre affligeant de deux, et parfois avec un infecté.
L parvint jusqu'à lui. Avec sa PCC, sa silhouette paraissait plus massive, plus imposante, mais il y avait aussi quelque chose de menaçant dans sa façon de tenir son arme. Il tendit un bras vers le couloir, fit un mouvement bref. Raito, ayant compris, se contenta de faire un O avec le pouce et l'index. Le bureau de préfet se trouvait donc dans le deuxième couloir. Raito s'avança tandis qu'il entendait L revenir sur ses pas, vérifiant bien que l'étage était sûr. Il rejoindrait Raito dans deux minutes.
Le couloir était large aussi Raito n'avait pas à s'inquiéter de ses mouvements. Il fit glisser sur le côté une jambe qui lui barrait la route –celle d'une femme, à en juger par la chaussure à talons encore retenue par les orteils-, fit un nouveau pas avant de s'arrêter. Il prit le temps de bien écouter, n'entendit que le corps de L, marchant de cette manière si légère, presque irréelle, et continua. Malgré un flux d'adrénaline quasi-permanent qui lui soulevait le corps et lui faisait prendre conscience des moindres angles, de chaque contour des lieux, il se sentait relativement bien.
La porte du bureau du préfet était ouverte. Raito jeta un rapide coup d'œil sous le bureau, inspecta chaque coin de la pièce et ne voyant rien capable de le nuire, il s'avança jusqu'au coffre. Il déposa son fusil non loin de lui, régla une nouvelle fois ses lunettes. Lorsqu'il toucha la paroi métallique, il sentit sous ses gants une sorte d'empreinte, des traces un peu dures. Il n'avait pas besoin de regarder davantage pour deviner ici des éclaboussures de sang et de chair. Ses doigts continuèrent de toucher la paroi, remontèrent jusqu'au système à déverrouiller. Il appuya sa main sur la petite poignée, hésita, et finalement l'actionna. Il entendit un très léger déclic et avec sans trop de difficultés, la porte du coffre s'ouvrit.
Raito entendit soudain un mouvement derrière lui et aussitôt se retourna, une main de nouveau sur son fusil. L, sur le seuil, le regardait sans dire un mot. Il fit de nouveau un O avec ses doigts. Ce qui avait trahi sa présence avait été une feuille sur le sol qu'il avait froissé de son pied. Raito haussa les épaules, reporta son attention sur le coffre tandis que L surveillait toujours le couloir.
Le dossier était intact. Pas de traces de main sanglantes, ni de page écornée. On avait dû le ranger après l'Implosion, car même si le coffre ne fonctionnait plus, personne ne l'avait encore fouillé avant l'arrivée de Raito. Il était épais, mais chaque feuille était correctement rattachée, ce qui évita à Raito de faire trop attention quand il se releva. Il s'approcha de L, lui montra le dossier. Le détective eut un mouvement de sa main droite, la gauche tenant toujours son AR, comme pour repousser les doigts de Raito. Ce dernier prit le dossier et le rangea à l'intérieur de sa combinaison, contre la poitrine.
Tout autour d'eux, il n'y avait que le silence. Seule leur respiration, calme, mesurée, était la preuve qu'ils étaient vivants. Aussi immobiles et silencieux que des mannequins, Raito et L se dévisagèrent. Ils ne virent rien dans le visage de l'autre. L se détourna de Raito après un temps, tendant le cou pour vérifier que le reste du couloir était sans danger. Quelques instants plus tard, il revint vers Raito, n'ayant rien vu.
« Pas d'encombre », pensa ce dernier, bien qu'il refusait de se détendre.
Il ouvrit la bouche mais se rappela qu'il avait convenu avec L de ne pas parler avant de redescendre au rez-de-chaussée. « Ils sentent notre présence, même quand nous sommes silencieux », lui avait L une énième fois alors qu'ils traversaient la ville pour atteindre le commissariat. « Ne pas dire un mot nous fera seulement gagner du temps, mais c'est bien la seule chose que l'on désire. Gagner du temps pour éviter les ennuis. »
Raito retint au dernier moment un léger sourire désabusé. Gagner du temps était la meilleure façon de résumer les quatre dernières années qui s'étaient écoulées depuis l'Implosion en novembre 2004. Survivre un jour ou deux était normal, un mois de la chance, un an du pur miracle. Raito était conscient de ses privilèges et de la chance qu'il avait de rester auprès de L. Il ne s'agissait plus cependant de vivre toute une journée, de s'endormir pour alors se réveiller le lendemain et apprécier ce qui lui restait comme existence. Chaque instant où il respirait et se comportait comme un véritable être humain était une victoire bien minable face aux mille défaites qui n'attendaient qu'une brève fatigue, un souffle malade de sa part, pour mieux le détruire.
Il suivait L jusqu'à atteindre la porte menant aux escaliers quand il vit le détective se figer, le corps en alerte. Ce fut un mouvement à peine perceptible dans l'obscurité, depuis ses épaules qui se raidirent comme celles d'un animal à ses mains crispées sur son AR-10, mais Raito le devina aussitôt et resta sur ses gardes. Dans le silence du deuxième étage, calmant sa respiration qui lui semblait presque trop forte, il entendit des bruits de pas montant depuis le rez-de-chaussée.
Il comprit dès les premières secondes que ce n'en était pas un. Les pas étaient trop réguliers, trop rapides et trop bruyants même, pour être ceux de quelqu'un de mort. L tendit une main vers la poignée, attendit et dès qu'il entendit la personne monter les dernières marches du deuxième étage, il ouvrit la porte et attrapa dans le noir.
Tout alla très vite. Les doigts gantés de L étaient fermes, d'une force calme et souple et dès l'instant où Raito le vit toucher le corps qui marchait, il s'avança, et plaqua sa propre main sur le visage qui lui apparut à travers les lunettes à vision nocturne. Dans un bruit sourd de corps titubant, Raito et L eurent un mouvement de recul, entraînant le visiteur avec eux, avant de refermer la porte.
L'homme maintenu par Raito émit un glapissement, une sorte de cri qui mourut quand L le ramena contre l'un des murs, le forçant à se calmer. Il lui fallut une minute pour réaliser qu'il était toujours en vie, et, le visage couvert de sueur, il cessa de se débattre. Il tremblait tellement que même si Raito ne le touchait plus, il avait comme l'impression de saisir par l'air la vibration de ses membres.
- Q-qui êtes… Pourquoi… Pourquoi vous êtes…
L fit signe à l'homme de se taire. Il était difficile pour Raito de voir avec précision à quoi ressemblait l'homme, car les lunettes avaient comme une tendance à flouer les traits du visage, mais il avait l'air d'avoir entre trente et cinquante ans. Ses habits étaient déchirés au niveau des genoux, et il portait une veste qui devait être bleue, ou noire, Raito n'était pas sûr.
- Ne me faites pas de mal, bredouilla l'individu, la voix chargée de sanglots. Je veux pas mourir, je suis désolé… Je voulais pas…
- Qu'est-ce que vous faîtes ici, murmura Raito, ignorant le mouvement de colère que réprima L à ses côtés. Vous ne devez pas rester là, descendez.
- J-J'ai vu votre voiture…
L soupira. L'homme, paniqué, se mit à parler plus vite, et Raito tendit une main vers lui, prêt à lui couvrir la bouche à nouveau si sa voix devenait trop forte.
- Je cherchais un endroit où dormir… mais ils sont partout. J'en ai vu au moins dix cette nuit, et tout le monde avait déjà un abri et il n'y avait plus de place pour moi. A-Alors j'ai cherché, et c'est là que je vous ai vu. Je me suis dit que peut-être…
- Cet endroit est dangereux, répondit froidement L, ce qui fit trembler une nouvelle fois l'inconnu, bien qu'il devait être vraisemblablement plus âgé et grand que L. Ne revenez jamais ici. Jamais.
- M-Mais vous…
L'homme lança un regard affolé à Raito qui détourna la tête.
- Vous…
- Nous, c'est différent. Nous n'habitons pas ici. Personne ne doit habiter ici, précisa-t-il.
- Que faites-vous alors…
- Ca ne vous regarde pas, l'interrompit L, et l'agacement dans sa voix était si perceptible que l'homme tressaillit, réprimant à grand-peine le geste de se protéger le visage, comme si L allait le frapper. Ne revenez plus jamais ici. On y va, ajouta-t-il à Raito.
- Et moi… Et moi qu'est-ce que je vais devenir ? balbutia l'homme, au bord des larmes. Si je reste ici, je vais… Ils vont…
- Taisez-vous. Restez avec moi, lui ordonna Raito, vérifiant que le dossier tenait toujours contre son torse.
L leva la tête pour regarder le plafond, la main en signe de silence adressé aux autres. Raito lui fit un autre mouvement du bras pour lui demander s'ils avaient fait trop de bruits mais le détective secoua la tête. Pour descendre les deux étages, il ne leur faudrait pas plus d'une minute, à condition d'être à la fois rapides et silencieux. Raito se tourna vers l'homme dont la respiration était devenue bruyante et hachée, comme s'il était en proie à une crise. Il prit son arme de poing.
- Passez devant, chuchota-t-il.
- Euh je-
- Faites ce que je vous dis.
L avait ouvert la porte et l'homme le suivit dans l'escalier. Dans l'obscurité, Raito lui attrapa doucement le bras pour l'amener jusqu'à la rampe.
- Restez calme…
L'homme sursauta, et avant même qu'il se tourne pour remercier Raito de le guider ainsi dans le noir, L comprit ce qui allait se passer. Il eut beau faire demi-tour, tendre le bras pour le rattraper, mais l'homme trébucha alors sur l'une des marches. Raito se sentit partir en avant, emporté par les doigts lui enserrant l'épaule dans un effort vain de se rétablir. Ce fut presque drôle de voir à travers la vision nocturne les traits de l'homme se crisper ainsi sous la peur, et soudain, il poussa une sorte de cri très bref, se transformant en un gémissement de douleur quand il s'écroula sur les dernières marches amenant au premier étage. L, dans un mouvement, avait tenté de le rattraper, mais il se retrouva collé au mur, se raccrochant à la rambarde.
Il se tourna vers Raito qui haussa les épaules, avant de prendre l'homme par les bras et le relever brusquement.
- Comment vous avez fait pour survivre tout ce temps ? demanda L d'une voix lointaine, comme si le problème ne le concernait pas.
L'homme n'eut pas le temps de répondre. Au-dessus de leurs têtes, sûrement au troisième ou quatrième étage, une plaine sourde se fit entendre, suivie de plusieurs gémissements rauques et étranglés comme ceux d'animaux blessés. Il y eut des bruits de frottement contre les portes, mais rien encore de trop fort pour être une menace. L'homme se mit à trembler mais L le força à avancer. Quand Raito les rejoignit, il entendit à la porte du premier étage un autre bruit de frottement, puis une sorte de grattement, comme des doigts contre la paroi.
Ils traversèrent le hall d'accueil en courant, quand bien même personne ne les suivait et L projeta l'inconnu contre la voiture d'un mouvement maîtrisé, avant de retirer ses lunettes qu'il fit glisser autour de son cou.
- Qu'est-ce que tu fais ? lança Raito à voix basse, tournant son visage vers le commissariat. Tu l'emmènes avec nous ?
- Je ne suis pas stupide, répliqua platement L. Eh, quel est votre nom ? lança-t-il à l'homme apeuré.
-… Yoji… Sanada Yoji.
- Est-ce que vous avez été mordu ? demanda aussitôt Raito.
- Je… quoi ?
Sanada blêmit. A présent, Raito pouvait lui donner un peu plus de la quarantaine d'années. Il avait l'air extrêmement affaibli, mais pas malade. Raito attrapa Sanada par le col pour le forcer à se relever.
- Je ne… Non, non, ce n'est pas vrai, ils ne m'ont pas eu ! protesta violemment Sanada, les yeux rivés sur l'AR modifié que Raito tenait toujours de l'autre main. Vous pouvez vérifier, allez-y ! Je suis prêt à me mettre entièrement nu si vous voulez être sûr de moi !
Raito ne répondit pas, le dévisagea attentivement. Il le relâcha enfin après quelques instants de silence.
- Ne me laissez pas, je vous en supplie, ajouta Sanada d'une voix pitoyable. Je ferai n'importe quoi pour vous si vous m'emmenez. N'importe quoi…
- … Montez dans la voiture, ordonna Raito.
Sanada s'exécuta aussitôt, incapable de regarder Raito ou L dans les yeux. Il semblait même au-delà de la peur, comme s'il devinait que ce ne serait qu'une question de temps avant que les deux hommes armés ne s'arrêtent pour l'exécuter froidement sur la route.
- On y va, répéta L, déjà assis sur le siège passager du conducteur, ramenant son co-équipier à la réalité.
Raito démarra. Dans le bruit vrombissant du moteur, il crut entendre des gémissements derrière lui, et un coup d'œil dans le rétroviseur lui confirma ce qu'il présupposait. Il ne s'agissait que d'un groupe de trois, se traînant lentement jusqu'à eux, les yeux d'un rouge presque flamboyant dans la nuit. Sanada, terrifié, se roula en boule sur la banquette arrière, les mains crispées sur les oreilles pour ne plus rien entendre. L se contenta d'actionner le verrouillage des portières et Raito passa la deuxième vitesse, s'éloignant rapidement des silhouettes trébuchantes et lourdes.
- Très bien, Sanada Yoji, déclara L au bout de quelques minutes, pressé d'en finir. Je ne vais pas vous demander ce que vous faisiez à une heure pareille en plein centre-ville… juste d'où vous venez.
Sanada ouvrit la bouche, blêmit davantage.
- Je… Je crois que j'ai envie de vomir, bredouilla-t-il enfin d'une voix étranglée.
- Mais non, rétorqua tranquillement L. C'est le choc.
- Ryuuzaki, l'interrompit Raito, les yeux rivés sur la route. Je ne veux pas qu'il vomisse dans la voiture.
- Il ne vomira pas, fit L d'une voix désinvolte. Vous n'avez rien mangé depuis des heures, Sanada, c'est tout.
- Oui… J'ai dû me cacher toute la journée, j'avais trop peur.
Raito jeta un bref coup d'œil à L. Ce dernier, malgré sa PCC, avait remonté ses genoux contre sa poitrine, mordillant le pouce de sa main droite dégantée. Il souriait légèrement.
- Vous me semblez être quelqu'un qui préfère suivre une personne plus influente que vous, n'est-ce pas ? A quand remonte votre dernier repas ?
- Hier soir. Vingt heures.
Raito sourit à son tour.
- Vous faisiez partie d'un groupe, murmura-t-il. Seul quelqu'un faisant partie d'un groupe de survivants plutôt conséquent aurait ce réflexe de calculer les heures de repas. Vous aviez des rations ?
- Une le matin vers huit heures, et une vers vingt heures. Avant, nous en avions une le midi mais à présent il y a beaucoup plus de monde donc on a préféré supprimer un repas, pour en laisser aux autres.
- A ce point ? demanda L, intrigué. Vous étiez combien dans votre groupe ?
Sanada ferma les yeux.
- Allongez-vous, lui dit Raito, mais sa voix, au lieu d'être douce, lui parut autoritaire et métallique.
- Je ne sais plus combien nous étions, avoua Sanada, faisant ce que Raito lui conseillait. Au départ, il y avait moi… ma femme et mes deux filles. On était plusieurs petits groupes, en général des familles comme la mienne. Et puis quelqu'un a pris la responsabilité de s'occuper de tout : nos rations, nos tours de garde. Il n'a pas hésité à nous aider, et maintenant, on s'en sort beaucoup mieux.
L leva les yeux jusqu'au rétroviseur mais de Sanada, il ne parvint qu'à voir son buste et ses jambes repliées sur la banquette arrière.
- C'est étrange, dit-il, souriant toujours légèrement et Raito reconnut dans ses yeux cette lueur brève et fébrile de la curiosité. Vous parlez de votre chef-
- Ce n'est pas notre chef, l'interrompit mollement Sanada, en train de s'endormir. Il est juste… C'est un responsable, mais nous nous aidons tous mutuellement.
- Impossible, rétorqua sèchement L. Il est bien facile de dire que nous sommes tous égaux et capable de nous entraider dans une situation dramatique, mais c'est impossible. Dans notre situation actuelle, il ne peut pas y avoir plusieurs responsables dans un même groupe.
Raito réprima une sorte de soupir agacé. Il sentait le regard de L sur lui.
- Tout le monde se tourne toujours vers celui qui a le plus de potentiel, le plus de charisme et d'autorité. Celui qui sera plus leader que les autres. D'ailleurs, comme je le disais tout à l'heure, c'est étrange que vous parliez aussi bien de votre…responsable si vous vous retrouvez en ce moment même dans cette voiture.
Sanada ne répondit pas. L leva de nouveau les yeux vers le rétroviseur.
- Pourquoi n'êtes-vous plus avec les autres ?
- … J'ai été… C'est de ma faute, s'effondra Sanada, et Raito fut soulagé de ne pas voir son visage en larmes depuis le rétroviseur. C'est de ma faute, j'ai… J'ai commis…
- Vous avez tué quelqu'un ? Violé quelqu'un ? Les deux ?
- Non, non, pas du tout !
- Ryuuzaki, soupira Raito. Tu peux être imbuvable quand tu t'y mets.
- Je ne fais que poser des questions simples et qui me semblent tout à fait pertinentes, répondit L d'une voix trop détachée pour paraître sincère. Donc, reprit-il, vous avez été exclu de votre groupe ?
La respiration de Sanada était troublée, sifflante.
« Un asthmatique », songea Raito.
- J'ai… J'ai deux filles. La plus jeune n'a pas sept ans et… et elle a besoin de manger. Elle a toujours été très faible, elle a toujours eu besoin de manger plus que sa sœur, et pourtant elle est extrêmement fragile, et peut tomber malade à tout moment. Alors je… quand j'ai appris que la ration du midi était supprimée, je…
L mordilla son pouce.
- Et votre chef l'a découvert, c'est ça ?
- Quelqu'un lui a dit. Je n'ai pas pris beaucoup en plus, et la plupart des rations étaient les miennes, que je gardais pour ma fille. Ma femme et moi, nous nous privions tous les deux pour elle. J'ai juste pris… Pris un tout petit peu, ce n'était rien, vraiment.
- Je doute que les personnes à qui ces rations revenaient soient d'accord avec vous, répondit tranquillement L, malgré le regard noir que lui lança Raito.
- Je n'ai pas eu le temps de dire au revoir à ma femme et mes filles. On m'a redonné mes affaires, et on m'a fait sortir du bâtiment. Si je tentais de m'approcher, on me menaçait de me tuer. Quiconque étant vu en train de m'aider serait chassé à leur tour. Je suis parti.
- Vous avez marché longtemps ?
- … Un peu. Je ne sais plus. Quand je ne courais pas, je cherchais un endroit où me cacher.
- Vous devriez savoir qu'il est plus facile de se déplacer en plein jour, lui rappela Raito. La nuit n'est pas bonne pour nous. On pense qu'on ne sera pas vu facilement mais c'est faux. Ils n'ont pas besoin de la lumière de toute façon. Et je ne vous parle pas des bandes qui pillent tout ce qu'il reste encore à trouver ici. L'armée ne patrouille plus dans ce quartier.
- Je sais bien que… j'ai perdu l'habitude, avoua Sanada d'une voix penaude. Nous étions toujours à l'intérieur, toujours protégés. A force, on retrouve des vieux réflexes.
- Les réflexes, hein…, soupira L.
- Vous parliez d'un bâtiment, reprit Raito. Où se trouve-t-il ?
- Je ne peux pas y retourner, répondit Sanada.
- Ce n'est pas ce que je voulais demander, fit très calmement Raito. Tant pis…
Sanada ne dit plus un mot et au bout de plusieurs minutes, Raito entendit sa respiration se faire plus basse et profonde à mesure qu'il sombrait dans le sommeil. L lui jeta un bref coup d'œil avant de soupirer.
- C'est toi qui as voulu l'emmener, lui dit Raito en souriant légèrement.
- Tu ne croyais tout de même pas que j'allais le laisser près du commissariat.
Raito sentit une émotion lourde et amère le submerger. Il serra les dents, mais il ne put pourtant pas s'empêcher de répliquer d'un ton froid ce qui était à ses yeux la vérité, quelque chose qu'il vivait depuis quatre ans, et qu'il ne pouvait plus supporter.
- Nous avons déjà fait bien pire, Ryuuzaki…
Le détective le dévisagea un long moment, sourit à son tour, mais il n'y avait rien dans son sourire, ni dans son regard, comme si tout cela était plus un réflexe qu'une véritable envie d'exprimer quelque chose.
Eclairés un bref instant par les phares de la voiture, deux non-vivants les regardèrent passer avant de se pencher à nouveau sur ce qu'il restait d'un corps en décomposition.
- Alors comme ça… t'es un ancien lieutenant ?
Il leva la tête mais ne répondit pas. Il ne s'agissait pas tout à fait d'une question, encore moins d'une tentative d'amorcer une conversation malgré le ton interrogatif. C'était plus une constatation qu'autre chose, aussi il garda le silence, les yeux rivés sur l'épaisse nuque de l'homme devant lui.
Le couloir était éclairé de la lumière éclatante et crue de néons au-dessus de leurs têtes, et le bruit de leurs pas était assourdi, réduit à un simple murmure. L'air était frais, mais avait une odeur étouffante et âcre comme plein de pollution et de débris, bien qu'il fût filtré depuis une machine spéciale à l'étage. A plusieurs reprises, il sentit ses oreilles se boucher et il se força à bailler discrètement, ayant une petite pensée craintive pour ses tympans.
- Jimmy, c'est ça ?
- Ah… oui, c'est ça.
De nouveau, les mots se perdirent dans le silence. Ils arrivèrent à un embranchement, et pour la première fois depuis une dizaine de minutes, Jimmy parvint à entendre d'autres voix, légèrement étouffées, qui se firent de plus en plus fort à mesure qu'ils se rapprochaient de leur destination. Ils prirent un autre couloir sur leur gauche tout aussi éclairé que les précédents. Appuyés contre un mur, en face d'une porte en métal, deux hommes bavardaient en fumant une cigarette. Lorsqu'ils entendirent les pas venant jusqu'à eux, ils se redressèrent, avant de sourire.
- Oh Ross, fit l'un deux, un homme d'une petite trentaine d'années, le visage criblé de petites taches noires et rouges qui laissaient plus penser à des dégâts causés par un élément chimique que d'un simple problème de peau. Tu amènes le nouveau ?
- Oh un peu de respect pour le lieutenant Darmody, les mecs !
Jimmy ouvrit la bouche, la referma après une brève hésitation. Rod Ross se tourna vers lui, goguenard. Jimmy était un homme solidement bâti, faisant un mètre quatre-vingt cinq pour quatre-vingts kilos mais dans l'ombre de Ross, il semblait bien mince et fluet. Ross était un homme incroyablement massif il n'était pourtant pas foncièrement épais, ou si grand que cela, mais tout son corps était ployé dans une énergie de menace et de domination, ce qui le faisait paraître encore plus impressionnant. Ses mouvements étaient lourds mais on le sentait capable d'une grande souplesse et une certaine rapidité.
- T'es un déserteur ? demanda l'homme au visage abîmé. T'es pas le seul, on en a d'autres de l'armée qui sont venus nous rejoindre. Je crois qu'on a même un ancien général qui s'occupe d'un groupe.
- Non, j'ai quitté l'armée officiellement, répondit Jimmy d'une voix très calme.
- Etonnant, ils en cherchent pourtant des gars comme toi, rétorqua Ross, bien que cela ne semblait pas l'intéresser beaucoup.
- On s'en fout de ça, il est là maintenant, c'est le principal pour nous.
Ross ricana.
- Tu te fous de tout, Matt.
Jimmy haussa les sourcils, dévisageant celui qui avait fini sa cigarette mais qui tenait toujours le mégot fumant entre ses doigts gantés. A côté de l'homme de trente ans et Ross, il faisait encore plus fluet et petit que Jimmy lui-même, cependant il semblait si à l'aise que cette impression de fragilité se dissipa au bout de quelques secondes d'observation.
- Bien sûr que non, reprit le dénommé Matt en haussant les épaules. Si c'était le cas, je serais pas resté ici à t'attendre toi et le nouveau… oh je veux dire, se reprit-il en ayant un sourire désolé, Jimmy.
- Ce n'est pas grave, je suis le nouveau, c'est normal.
- Pas forcément, rétorqua Matt, écrasant son mégot contre la semelle de sa botte droite avant de l'enfouir dans un cendrier de poche en métal qu'il rangea ensuite dans la poche de sa veste. Tu as une arme de prédilection ? Tu as passé le test tout à l'heure ?
- Je comptais l'amener ensuite à l'armurerie, répondit Ross d'une voix qui sonna étrangement docile aux oreilles de Jimmy, pour une raison qu'il ne put tout fait expliquer.
- Je pense que ça ira, dit alors Matt. Dans une heure, il en aura fini avec l'entretien du lot 40.
Il lança un regard amusé à Jimmy. Il portait des lunettes à monture épaisse et au verre teinté cependant dans la clarté aigue du couloir, Jimmy parvenait sans problème à distinguer la couleur de ses yeux, ainsi que le léger froncement de ses sourcils, comme s'il était en train de penser à quelque chose de très drôle qu'il préférait garder pour lui. Il ne devait pas avoir plus de vingt ans mais quelque chose dans sa posture lui conférait une sorte d'autorité imperceptible.
- Je pense prendre la relève, Ross. Je vais lui montrer le reste.
- Non, c'est bon, intervint sèchement Ross. Mello m'a confié cette tâche, je vais le faire.
Il y eut un bref silence. L'homme au visage abîmé eut un léger mouvement du bras, s'éloignant de Matt et de Ross, comme s'il se sentait mal à l'aise. Matt haussa une nouvelle fois les épaules.
- Très bien, comme tu veux. On se voit plus tard, Jimmy ! lança-t-il en souriant. Ed, on y va.
Ils s'éloignèrent de Ross et Jimmy, prenant le chemin inverse pour rejoindre l'embranchement. Ross émit une sorte d'exhalation dédaigneuse.
- Jimmy, fais gaffe à ce type.
- Qui ça… Matt ?
Ross grogna.
- Il est dangereux ? demanda Jimmy d'un ton empli de curiosité.
- Non, pas vraiment, grogna Ross. C'est pas ça. Il est pas vraiment dangereux, il est très soulant avec les autres mecs de l'équipe.
Ross actionna la poignée de la porte en métal mais avant d'entrer, se tourna pour regarder Jimmy droit dans les yeux.
- Evite de rester près de lui sur le terrain, c'est tout. T'auras pas d'ennuis comme ça.
Dans un grincement sonore, la porte s'ouvrit et Jimmy, décontenancé par les propos de Ross, hésita un bref instant avant de le suivre. Lorsqu'il se retrouva à l'intérieur, il ressentit une légère douleur oculaire, et la soudaine pénombre fut constellée d'éclats ocres et rouges tout autour de lui. Peu à peu, ses yeux s'habituèrent au manque de lumière contrastant violemment avec l'éclairage des couloirs qu'il venait de traverser et la première chose qu'il fut en mesure de voir fut une jambe posée négligemment sur un bureau. Une jambe habillée d'un pantalon noir, d'un pied chaussé d'une botte sale couvrant des feuilles de papier froissées.
Renversé en arrière dans un fauteuil en cuir, les bras croisés, un jeune homme visionnait une publicité sur un poste de télévision de l'autre côté du bureau, le son coupé. Dans la pénombre, les éclats blafards de l'écran de télévision frappaient de temps à autre son profil droit, dévoilant un nez un peu long, un œil sombre et des lèvres pincées par un effort de concentration. Bien qu'il eût entendu la porte s'ouvrir, il ne bougea pas un muscle. La publicité s'acheva peu après mais il ne fit rien pour éteindre la télévision.
- Allume, Ross, dit-il en guise de salut.
Ce dernier s'exécuta et enfin le bureau se retrouva plongé dans cette même lumière crue et totale de néons blancs.
- C'est donc toi, le nouveau. Bon… Je suppose qu'on t'a fait un résumé ?
- Oui.
- Très bien, ça m'évite de répéter.
Il semblait aussi très jeune, mais encore une fois, cela ne voulait plus rien dire compte tenu de la situation actuelle. Il avait une voix grave, mesurée, mais d'où perçait une pointe d'agressivité inconsciente, prête à jaillir à la moindre contrariété. A la crispation de ses bras, et le battement nerveux de son pied sur le bureau, tout en lui résonnait d'une colère et d'une rage froides, incapables de disparaître, faisant partie intégrante de lui-même.
- Tes tests sont bons, reprit-il sans quitter l'écran de télévision des yeux. J'ai besoin d'un chef de section, et à en juger par tes résultats, tu seras utile pour la prochaine mission. Ross, tu lui en as parlé ?
Le visage aux traits épais de Ross se tordit en une grimace.
- Non… Non, j'ai oublié.
- On aura une dernière réunion bientôt, d'ici là tu en apprendras davantage sur ce qu'on te demandera de faire.
- J'ai une question, lança Jimmy d'une voix abrupte.
Silence.
- Quoi donc ?
- Pourquoi m'avoir choisi ? Il doit sûrement avoir ici assez de personnes qualifiées pour devenir chefs de section.
- Jimmy, dit Ross sur un ton d'avertissement. Ne-
- Tu as été dans l'armée des bons samaritains ou quoi ?
La voix était chaude de moquerie et d'agacement. Lorsqu'il tourna la tête pour lancer un regard méprisant à Jimmy, la large brûlure de son visage fut d'une teinte rouge sous l'éclat des néons. Sur sa joue gauche se dessinaient des sillons comme de multiples ruisseaux creusés dans une terre aride, à la ligne boursouflée plus pâle entre les sourcils, tendue et lisse sur la gorge où persistaient encore des zones d'ombre à la manière des traces rouges et noires de Ed, mais cependant plus légères sur la peau engourdie.
- Quel âge as-tu, Jimmy Darmody ?
- Vingt-neuf ans.
- Mello…, murmura Ross.
- Peu importe. J'espère que tu es moins con que ça sur le terrain. Si je choisis quelqu'un pour gérer un groupe, je le fais en pensant à tous ceux qui crèveront sous ses ordres. Tu sais, Jimmy, un petit coup de fil à l'armée et tu reprendras ta place sans difficulté. Qu'est-ce que tu fous avec une bande de terroristes si ça te répugne tant que ça ?
Jimmy garda le silence. Mello eut un rire sans humour et reporta son attention sur l'écran de télévision.
- C'est bien ce que je pensais. Un foutu déserteur comme les autres. Ca sert à rien de mentir pour préserver ta dignité, j'en ai absolument rien à faire. Je me fiche complètement que tu te sois barré de l'armée comme ça, je n'ai besoin que de tes compétences. Tu as été après tout très bon en 2007.
- 2007…, reprit Jimmy d'une voix soudainement éteinte, comme vide d'énergie.
- C'est ça, murmura Mello, et il y eut de nouveau un bref silence, cependant beaucoup moins pesant que le précédent. Tu as su gérer la situation et il me faut des hommes comme toi. J'ai peut-être d'autres hommes qualifiés comme tu le dis, des mercenaires qui savent parfaitement leur boulot, mais ils n'auront pas les mêmes réflexes que toi.
Mello rit à nouveau mais son agacement était si évident, si palpable que Jimmy fit un pas en arrière pour se rapprocher de la sortie.
- Tu veux encore que je te complimente et ton égo en a assez ?
Jimmy ne répondit pas.
- Parfait. Ross, tu peux l'emmener.
- Matt a parlé de lui présenter l'armurerie, ajouta Ross, ayant peur d'oublier l'information.
Mello tourna de nouveau la tête vers eux en souriant, soutenant son menton de son bras gauche, comme un spectateur amusé.
- Il n'en rate pas une, celui-là, répondit-il plus pour lui-même que pour Ross. Je pense que Near n'en a pas fini encore donc amène-le à la salle dans une heure.
Il leva les yeux vers Jimmy, impassible.
- Je suppose que tu as ramené ton propre matériel.
- Oui.
- Il est aux normes ?
- Tout à fait.
- Je n'en doutais pas, répliqua Mello d'un ton moqueur. Il y a ce qu'il faut ici. Tu déposeras ton matériel dans l'armurerie tout à l'heure… histoire de le booster un peu.
- Tu nous rejoindras, Mello ? demanda Ross.
- Peut-être. Je verrai.
Il tendit un bras vers le bureau, saisit la télécommande qu'il pointa sur l'écran de télévision. Ross eut un léger frisson, haussa les épaules et sortit du bureau, suivi de Jimmy qui eut le temps avant de refermer la porte de voir Mello remettre une nouvelle fois la publicité et de la regarder sans dire un mot. La dernière image que Jimmy aperçut fut un travelling sur un centre commercial.
Raito déposa le sac sur le lit, vérifia qu'il n'avait rien oublié avant de se tourner vers Sanada.
- Vous pourrez vous reposer ici. Il y a une salle de bains de l'autre côté. Je pense que vous avez tout ce qu'il faut pour cette nuit, mais si vous voulez quelque chose, utilisez ce téléphone sur la table de chevet.
Sanada tressaillit, regarda autour de lui comme s'il s'attendait à voir un piège s'actionner à tout moment. Après un instant d'hésitation, il fit le tour du lit, l'inspectant d'un air soupçonneux, puis s'y assit enfin, les deux mains sur le bord, prêt à se relever au moindre mouvement brusque. Raito le dévisagea, se mordant l'intérieur des joues pour ne pas rire. L'attitude de Sanada lui faisait penser à celle d'un animal perdu retrouvant des habitudes domestiques.
- Je n'avais pas dormi dans un vrai lit depuis très longtemps, murmura Sanada, appuyant davantage ses doigts sur le matelas. Et ce téléphone, on peut appeler vers l'extérieur ?
- Malheureusement non, répondit Raito en ouvrant le sac. J'ai rajouté des habits de rechange pour vous, et quelques rations si vous avez faim.
- Je…
Sanada baissa la tête. Dans la lumière dorée de la chambre, il semblait étrangement plus jeune. Seule sa voix, éraillée, grave, rompue par la fatigue, lui donnait véritablement ses quarante-cinq ans.
- Je ne sais comment vous remercier, bredouilla-t-il et Raito vit des larmes glisser silencieusement sur ses joues.
- Ne me remerciez pas, rétorqua doucement Raito, vaguement gêné. Ce n'est rien du tout.
De plus en plus mal à l'aise, il laissa le sac sur le lit et se dirigea vers la porte.
- Je vous laisse. Reposez-vous.
Sanada n'eut pas le temps de répondre et Raito actionna le verrouillage de la poignée. Il n'entendit plus rien de l'autre côté de la porte, supposa que Sanada n'avait pas encore réalisé qu'on venait de l'enfermer, et reprit l'ascenseur pour rejoindre L au dix-huitième étage.
Assis dans un fauteuil, les genoux repliés contre la poitrine, L fixait le dossier qu'ils avaient ramené du commissariat en le tenant du bout des doigts comme à son habitude. Il portait toujours sa PCC alors qu'ils étaient rentrés depuis presque une heure. Raito, agacé, aperçut l'AR-10 déposé à la va-vite sur le canapé comme s'il ne s'agissait que d'une maquette grandeur nature et le prit correctement dans ses mains, hésitant à aller le ranger dans leur armurerie. Finalement, il le reposa et alla retrouver L.
- Je t'ai déjà dit de retirer cette combinaison, dit-il, se penchant vers L.
- Je peux l'enlever plus tard, Raito, répondit L d'une voix légère, à la manière d'un père faisant semblant d'écouter les histoires de son fils.
Il leva les yeux du dossier.
- Tu ne supportes toujours pas l'odeur, murmura-t-il et bien qu'il n'y eût aucune intonation condescendante dans sa voix, Raito se sentit piqué au vif par sa remarque.
- Tu t'y habitues, toi.
- On s'habitue à tout. Même à ça.
- Bien sûr…
D'un mouvement rapide et machinal, Raito ouvrit les deux boutons du col, retira les bandes enserrant les clavicules. L fit mine de s'éloigner mais Raito lui prit le dossier des mains.
- Retire ta combinaison maintenant. Et va te laver aussi, ajouta-t-il en s'asseyant devant l'un des écrans de surveillance.
- Pourquoi faire si nous sortons tout à l'heure, répliqua doucement L.
- Nous ne sortirons peut-être pas.
- Tu sais bien que si. Enfin…
L haussa les épaules et se dirigea vers l'ascenseur.
- Tu es vraiment trop têtu pour ton propre bien, dit-il avant que les portes ne se referment.
Raito sourit légèrement, déposa le dossier près de lui. Il actionna la caméra de surveillance dans la chambre de Sanada. Ce dernier s'était couché et dormait profondément, la lumière de la lampe de chevet laissée allumée. Pensif, Raito l'observa encore quelques instants avant de changer de caméra, surveillant cette-fois l'entrée du bâtiment. Il n'y vit rien de particulièrement intéressant, éteignit l'écran avant de reporter son attention sur le dossier.
Le rapport datait de trois semaines, et avait été rédigé par un homme dont le nom était inconnu à Raito. Les informations sur les différents groupes de survivants de Tokyo avaient été actualisées. Raito sortit une carte de la ville, un stylo et entreprit d'ajouter quelques notes sur les zones déjà marquées d'une croix.
« Odaiba est enfin sécurisé par l'armée », pensa Raito, ajoutant une abréviation sur le site en question. « Avec la partie sud de Shinjuku, cela fait à présent 80% de la ville gérée sérieusement. »
Il fronça les sourcils. Ce pourcentage ne signifiait rien quand on se risquait à faire le tour de Tokyo.
« Depuis combien de temps la Diète nous surveille… »
La situation était critique… sauf pour Yotsuba.
Raito tapa quelques secondes sur l'un des claviers et fit apparaître sur l'écran principal le détail des rapports financiers de la société. Il grimaça, incapable de dissimuler son dégoût et son inquiétude face à ce qui était considéré comme l'un des plus grosses croissances économie de l'histoire moderne.
- La Diète a encore falsifié les rapports, je présume, lança soudain L près de lui, les cheveux encore légèrement humides.
Raito ne sursauta pas. Quatre ans avaient suffi pour le rendre insensible aux mouvements légers et silencieux de L auprès de lui. Les portes de l'ascenseur avaient eu beau se refermer lourdement derrière lui, il n'avait pas bougé un seul instant, plongé dans ses pensées.
- C'est bien sévère de dire « la Diète », répliqua Raito, quittant enfin du regard la courbe croissante des bénéfices de Yotsuba dans l'armement international. Plutôt… quelqu'un d'assez puissant faisant partie de la Diète pour faire pression sur le préfet et le forcer à rédiger de fausses informations.
- Cher Gouvernement Mizuki, fredonna L, prenant place aux côtés de Raito, le dossier à nouveau dans les mains.
- J'ai déjà actualisé le plan.
- Un petit monde parfait, à ce que je vois, murmura L, concentré sur le rapport. Il reste cependant…
- Oui, je l'ai vu aussi.
Raito croisa les bras, les yeux baissés sur la carte de la ville.
- Il va falloir que l'on trouve plus d'informations. Les systèmes de sécurité de la Diète et de l'armée sont de plus en plus difficiles à pirater ces derniers temps, et je doute que tu réussisses à faire plier les services spéciaux encore une fois.
L sourit faiblement, reposa le dossier sur la table.
- Ca devient de plus en plus difficile de me faire entendre. Les gens attendent des preuves de mon avancement dans cette affaire.
Raito ne répondit rien. La réputation de L, autrefois capable de lui ouvrir toutes les portes, tous les coffres et autres dossiers secrets de n'importe quel organisme mondial, avait fini par se désagréger lentement au fil des années qui avaient suivi l'Implosion. Beaucoup d'autres détectives avaient échoué dans leur tentative d'en apprendre davantage sur le phénomène, comme de nombreux scientifiques réputés à travers le monde mais pour L, cette déchéance avait été bien plus rapide et définitive que celle de n'importe qui d'autre.
Pour celui qui n'avait jamais connu une seule défaite, il se retrouvait face à quelque chose qu'il ne pouvait combattre dans son propre monde.
- Et il n'y a pas que ça…, reprit-il d'une voix soudain métallique.
Il porta un pouce à sa bouche, mordit la chair.
- Il est train de s'activer.
Pendant un bref instant, Raito eut l'impression de ne plus être en mesure de respirer. Tout son corps devint glacé.
- C'est pas vrai, souffla-t-il. Tu parles de…
L acquiesça, les yeux dans le vague.
- Oui… L'affaire Lara.
Raito tapa quelques mots sur le clavier et parvint jusqu'à un site de vidéos en ligne. Comme il s'y attendait, le premier résultat fut ce qu'il recherchait depuis le début et il cliqua sur le lien de la vidéo. Bien que postée depuis seulement quatre mois, la vidéo avait été visionnée plus de dix millions de fois. Il fallait s'attendre à ce que dans peu de temps, elle soit de nouveau supprimée avant qu'un autre internaute ne la mette une nouvelle fois en ligne quelques semaines plus tard.
Sur l'écran apparut une jeune fille couverte d'égratignures, les vêtements déchirés et maculés de sang. Ses cheveux lui tombaient sur le visage en deux voiles sombres, cependant incapables de cacher deux yeux brillants d'angoisse, comme des éclats fiévreux dans le noir.
- Je ne dois pas faire de bruit, chuchota-t-elle, se recroquevillant, tenant la caméra à bout de bras. S'ils m'entendent… de toute façon…
Elle se mit à pleurer mais ne s'arrêta pas de regarder l'objectif. Son nez s'était mis à saigner et d'un mouvement machinal, elle s'essuya le visage, barbouillant davantage son visage de sang et de larmes. Il y eut un bruissement derrière elle et paniquée elle se retourna mais ne vit rien.
- Il fait froid ici, murmura-t-elle en sanglotant. Je pensais pas qu'il pouvait faire aussi froid à cette période de l'année. J'ai perdu le reste du groupe, alors je ne sais pas si je dois continuer, ou les attendre… Est-ce que quelqu'un sait ? demanda-t-elle dans un éclat de rire qui brisa tout aussitôt.
Elle essuya une nouvelle fois son visage, les mains parcourues de violents tremblements. Les yeux baissés, les sourcils froncés, elle serra les dents.
- Je veux vivre… Je veux vivre, je ne veux pas crever ici… Je veux pas finir comme ça, non… je refuse de mourir ici…
La vidéo s'acheva sur ces mots. Sur la première page des commentaires, Raito lut dans différentes langues : « Lara, ton courage est exemplaire ! » « RIP Lara, tu as été sûrement plus forte que bien d'autres dans la même situation », « Je voudrais tellement te rencontrer », « Même si tu pleures, je suis là, moi. ».
L et Raito échangèrent un regard entendu. Regarder cette vidéo ne provoquait plus aucune émotion particulière chez eux, mais elle continuait cependant à émouvoir toute personne pouvant encore la regarder sur internet. Il existait des dizaines de milliers d'autres vidéos de ce genre à présent, des journaux vidéos de survivants qui décrivaient comme ils le pouvaient leur condition de vie, leur demande de rejoindre d'autres groupes qui seraient dans leur zone. Il y avait néanmoins une limite à ne pas dépasser dans les informations que les survivants se transmettaient les uns aux autres et de nombreuses vidéos, jugées trop polémiques, critiquant l'armée ou le gouvernement, avaient été supprimées. Des rumeurs circulaient sur une brigade spéciale mise en place au Japon –il en existait sans aucun doute d'autres du même genre pour chaque pays- qui allait jusqu'à faire disparaître les survivants menaçant de trop près le gouvernement ou la Diète dans sa politique.
« La Brigade de Sécurité Nationale… », songea Raito, sentant une émotion acide lui retourner l'estomac.
La vidéo de Lara avait soulevé un nombre considérable de questions. Pourquoi cette simple vidéo avait-elle été supprimée autant de fois, alors qu'elle ne véhiculait aucun message dangereux pour le gouvernement ? Qui était Lara ? Où se trouvait-elle au moment de la vidéo ? Qui l'avait postée pour la première fois sur internet deux ans auparavant ?
Ces questions, peu de personnes se les posaient à présent. Lara était devenue le symbole de milliers de survivants. Malgré le sang et la peur, malgré l'effroi, elle avait voulu vivre. Ce n'était rien, à peine quelques mots noyés dans des sanglots, mais le monde avait su entendre ces propos. Chaque survivant était Lara, et Lara était l'une d'entre eux. Morte ou pas, elle avait su les toucher tous, bien qu'elle n'existait plus qu'au travers de cette vidéo.
- Quelques miettes d'espoir pour ceux qui veulent y croire, dit Raito, brusquement agacé de revoir ce visage couvert de larmes et de sang.
- Alors il se rapproche de son but…, murmura L, songeur.
- Tout ce qu'il a laissé passer de l'affaire Lara veut forcément signifier quelque chose pour lui.
L sourit légèrement.
- Bien sûr que cela signifie quelque chose pour lui. Il sait bien jouer son rôle, celui-là…
Il inclina la tête sur le côté, mettant la vidéo sur pause. Les yeux fixés sur la caméra, brillants de fièvre, et cependant déterminés, Lara les regardait jusqu'au fond de l'âme, blême de terreur, et pourtant inflexible.
- Qu'est-ce que cette fille représente… pour qu'il se permette de remuer ciel et terre comme ça ?
Raito pinça les lèvres, s'éloigna de l'écran. Ses poings lui brûlaient et le corps tendu par une soudaine nervosité, il alla reprendre en main l'AR-10. Il entendit derrière lui L faire tourner son fauteuil pour le regarder.
- Tant qu'il n'annonce pas sa prochaine position, nous ne pouvons rien faire, déclara-t-il d'une voix qu'il voulut faire paraître sensée et raisonnable. La seule chose possible pour le moment, c'est d'enquêter sur ce qu'il se passe « là-bas ».
L mordit une nouvelle fois la peau de son pouce droit, le regard dans le vague. Raito se retourna pour lui faire face, souriant légèrement.
- On dirait que tu cherches à te donner une nouvelle motivation, fit remarquer L.
- Peut-être bien. Moi aussi cette situation m'agace même si elle doit être encore plus difficile pour toi.
L ne répondit pas à cela.
- Allons-y, conclut Raito, l'arme toujours dans les mains. Avec un peu de chance, on aura droit à la dernière partie.
- Tu te crois capable d'y arriver ce soir, Raito ? demanda L bien qu'il ne semblait pas fondamentalement très inquiet au sujet de son co-équipier. Avec notre expédition de tout à l'heure…
- On n'a rencontré aucun problème, rappelle-toi, répliqua Raito. En plus… je crois que ça me ferait du bien d'y aller ce soir.
- Curieusement… je dois bien avouer que cela me tente aussi, ajouta L de cette même voix légère et un peu distante comme s'il parlait de toute autre chose.
Raito jeta un bref coup d'œil au visage ensanglanté de Lara sur l'écran, haussa les épaules.
- Roppongi ?
- Roppongi, répondit L, se levant enfin de son fauteuil.
Les mouvements sur son corps étaient fébriles, mais il y avait plus de l'anxiété que de la véritable excitation. Midô voulut passer outre cette impression mais lorsqu'il sentit les lèvres contre les siennes, tremblantes, presque froides, il ne put tout à fait retenir une grimace de dégoût. Les doigts lui retirèrent ses lunettes, le laissant s'habituer progressivement à la pénombre aux contours flous, pour ensuite mieux lui étreindre les épaules puis les bras en un contact qui se voulait à la fois sensuel et quémandeur.
Il se redressa légèrement, appuyé sur les coudes, observant dans le noir la silhouette qui tremblait encore un peu entre ses jambes écartées, déboutonnant son pantalon, glissant ses ongles sur ses hanches pour faire glisser le tissu jusqu'à ses genoux.
- Attends, dit-il et cela résonna comme un ordre.
Les doigts cessèrent de le toucher, mais le souffle chaud contre son entrejambe le fit tressaillir légèrement. Il était mal à l'aise.
- Quoi… Quoi, tu ne veux plus ?
Les doigts le touchèrent à nouveau, mais agacé, il se remit tout à fait en position assise, et repoussa les mains qui recommençaient à lui caresser le sexe.
- … Ca suffit, murmura-t-il, sentant tout son corps devenir froid, bien qu'il était à présent empli d'une colère lui brûlant les os. Arrête ça.
- Tu n'as plus envie… ?
- Non. Ca suffit.
- Attends ! Attends, non ! Je…
Il se releva tout en reboutonnant son pantalon. Sur l'une des chaises de la chambre, il prit sa chemise, puis sa veste noire. Il lui semblait encore sentir sur lui l'odeur de cigarettes, celle du parfum aussi qu'il avait décidé de mettre ce soir-là. Il se figea soudain, tenant toujours du bout des doigts sa veste par les épaules.
« Qu'est-ce que je suis en train de faire… ? »
- Pourquoi tu ne veux plus ? Je te fais pas bander, c'est ça ? Tu semblais bien parti pourtant tout à l'heure !
Midô se rhabilla, alla chercher ses lunettes sur la table de chevet. Quand il se retrouva enfin dans un monde aux contours nets, il se sentit comme brusquement dégrisé. Face à lui, le jeune homme se tordait les mains, tentant visiblement de trouver un argument pour l'empêcher de quitter la chambre. Il avait un visage triste, mais aux traits réguliers, et cela lui avait suffi pour l'emmener jusqu'en ces lieux pour une heure ou deux. Il n'avait que l'embarras du choix, après tout.
« N'est-ce pas ? », fit une voix narquoise dans sa tête, tandis qu'il s'approchait du jeune homme encore torse nu. « L'embarras du choix, hein ? Tu aimes bien croire à des choses idiotes, mais ça tu l'avais déjà compris, non ? »
Il fouilla dans la poche intérieure de sa veste, y prit son portefeuille. Il vérifia rapidement qu'il avait toujours le même nombre de billets qu'en arrivant dans la chambre, puis en sortit cinq qu'il tendit au jeune homme –quel était son nom, est-ce qu'il le lui avait demandé ? Il ne s'en souvenait plus du tout.
- Je pense que ça fera l'affaire. Je vais demander à l'un de mes chauffeurs de te déposer.
- Me… quoi ?
Le jeune homme pâlit et eut un mouvement de recul.
- N-Non, non ! Je t'en prie, laisse-moi dormir ici cette nuit ! J-Juste cette nuit…
- Tu crois que je suis stupide ?
Il y eut un bref silence.
- Je sais parfaitement ce que des garçons comme toi font dans ce genre de soirées. Je sais parfaitement que tu n'as pas d'autre endroit où aller.
Midô se tut, hésita presque à ranger ses billets dans son portefeuille. Lorsque le sujet avait été abordé dans la même soirée, certains avaient dit entre deux éclats de rire s'amuser à prendre un peu de plaisir, ou juste être excité, pour ensuite ranger leur argent, sous prétexte que cela ne leur avait pas plu. Il n'y avait rien de plus agréable pour eux que de contempler les visages défaits de ceux qui pensaient avoir un peu de répit pour quelques heures avant de retomber dans la masse informe peuplant la ville.
- Je ferai tout ce que tu veux, n'importe quoi, je… je veux juste…
- Je pensais que ce n'était pas à toi de décider, rétorqua-t-il froidement.
« Qu'est-ce que je fais… ? Qu'est-ce que je suis en train de faire ? »
Il ne voulait plus y penser. Après un long moment où il ne sut que faire des billets qu'il gardait en main, il les remit dans son portefeuille et rangea le tout une nouvelle fois dans sa veste. Soupirant faiblement, une douleur légère pulsant à ses tempes comme des coups brefs, il prit le jeune homme contre lui, sa bouche près de son oreille.
- Fais en sorte que je ne désire pas quitter cette chambre de la nuit…
Il ferma les yeux mais ce fut comme si au contraire il se voyait tout entier dans son esprit, un autre lui-même qui le fixait sans dire un mot, attentif, patient… sincère. Est-ce qu'il l'était encore, lui… ? Avait-il…
« Promis… ? »
De nouveau, les doigts déboutonnèrent son pantalon, la chaleur du corps contre lui glissa jusqu'à ses jambes, puis la langue chaude et la bouche encore fraîche finirent par lui faire oublier tout ce qu'il redoutait, tout ce qu'il désirait réellement.
Quand il entra dans l'armurerie, ce qui surprit le plus Jimmy fut le silence qui régnait dans la pièce, contrastant brusquement avec le léger murmure des couloirs, les voix des autres hommes qu'il avait salués sur son chemin, le bruit des pas et des bruissements de vêtements. D'un coup, ce fut comme si quelqu'un venait de couper le son son propre souffle n'était même plus audible pour lui, chaque parcelle de son corps, chaque mouvement qu'il faisait pour se déplacer était à présent dénué du moindre bruit humain. Décontenancé, il se tourna vers Ross et ce dernier rit. Rompant alors brusquement la bulle de silence, ce rire finit par apaiser Jimmy qui grimaça légèrement pour lui-même.
Il réalisa qu'il avait pensé que plus un son ne pouvait exister –ou pour être exact, n'avait pas le droit d'exister- quand il s'était trouvé face à celui qui s'occupait du tout dernier Desert Eagle du lot 40, assis sur un tabouret, les jambes repliées sous lui. Sur une table au centre de la pièce, longue de dix mètres, deux caisses entrouvertes étaient posée, chacune nommée lot 38 et 39. Jimmy y reconnut dépassant de la caisse une gâchette d'un autre Desert Eagle, ne fit pas de commentaire. Ross s'éloigna de lui pour aller voir, accrochés et disposés dans un ordre parfait, les différents fusils à pompe, les armes de poing, ainsi que le rangement des munitions de l'autre côté de la table. Des PCC avaient été pliées dans un coin de la salle, tandis que d'autres étaient posés sur différents mannequins gris de poussière, déchirés de part et d'autres –pour l'entraînement ? songea Jimmy. D'autres caisses avaient été rangées un peu plus loin, certaines avec des annotations qu'il reconnaissait parfaitement, marqués également par un simple Y, qui parfois suffisait pour prouver la qualité d'un lot.
Ce n'était néanmoins qu'une partie de l'armurerie et il fallut à Jimmy plusieurs secondes pour comprendre pourquoi il s'était senti si désemparé dans un lieu dans lequel il était pourtant habitué de se déplacer. Sur l'une des grilles de rangements, l'un des fusils était en réalité en plastique, d'une couleur légèrement plus claire qu'un vrai fusil. Un peu plus loin, d'autres pistolets de couleurs plus criardes côtoyaient des automatiques, et enfin, ayant leur propre section, toute une collection de pistolets à billes. Accrochées aux murs, des cartes satellites des états avaient été marquées par différents symboles au stylo rouge, et sur l'une des tables, on retrouvait une mappe sur laquelle on avait posé des Legos. On avait collé des post-it sur les têtes des figurines, et Jimmy put lire un seul mot sur l'une d'entre elles : PASS. D'autres jouets jonchaient le sol : du camion de pompiers à la voiture télécommandée, jusqu'à d'autres figurines de super-héros et des robots, sans oublier des circuits de course, un nombre impressionnant de soldats de plombs rangés stratégiquement sur un décor de plaine ravagée et enfin la maquette d'une fusée Saturn 5 grande de deux mètres.
Il reporta son attention sur les mains qui nettoyaient le Desert Eagle en pièce. Sous la lumière crue des néons, les doigts très pâles, presque frêles, prirent une munition lourde, épaisse, l'observant sous tous les angles, avant de la déposer près du canon de l'arme. Jimmy ne dit pas un mot mais il ne put retenir tout à fait une exhalation de surprise. C'était une munition 357. Magnum à tête creuse, du très gros calibre, mais cette cartouche lui semblait différente de celles qu'il avait déjà eu l'habitude de manier depuis l'Implosion. Elle lui semblait… plus large ? Plus lourde encore même, et pourtant c'était bien une .357 Magnum.
Il cligna des yeux. Le Desert Eagle avait été remonté, déposé sur la table, et les munitions rangées à son tour dans une autre caisse plus petite, que Jimmy n'avait pas bien vue à son arrivée. Dans le cliquetis métallique, il crut entendre la voix de celui qui se faisait appeler Near lui parler mais il n'en fut pas vraiment sûr.
- Tu as amené ton matériel ? répéta ce dernier après un instant de flottement.
Il l'entendit enfin, comme après-coup, le cerveau ralenti par la fatigue et la surprise. C'était une voix très froide, aussi pâle que ses doigts, et cependant, sous cette surface immuable, il y avait quelque chose, comme un accent vivant et terrifiant. Jimmy ne put trouver comme image comparable à ce qu'il entendait qu'un corps sanglant sous la neige, immobile, à la chaleur se perdant dans le froid. Ross, tout au bout de la pièce, regardait attentivement la toute nouvelle PCC qu'ils s'étaient procurés au début du mois. Jimmy tendit son M37 et les doigts, aussi sûrement et adroitement que les pattes d'un animal agrippant sa proie, lui saisirent son arme, la déposant sur la table, bien à la lumière.
- Il est aux normes, oui, dit Near après une seconde de silence. Tu l'as modifié récemment, non ?
- Quand j'ai quitté l'armée, j'ai fait une première modification sur le canon. La deuxième, ça remonte à quelques mois.
- L'armée est en général en retard sur les dernières modifications, dit Near dans un chuchotement qui s'apparentait presque à de l'agacement. Ils suivent tardivement les directives, et ce sont finalement les groupes comme le nôtre ou les forces spéciales qui sont les plus à même d'accomplir les missions.
Near leva la tête, dévisageant Jimmy. Il était difficile pour Jimmy d'estimer la taille du garçon, mais à en juger par ses épaules minces, ses mains qui malgré leur apparente fragilité étaient incroyablement assurées lorsqu'elles maniaient les armes, il ne devait pas avoir plus de quinze ans.
« Mon dieu… Quinze ans… », pensa Jimmy, médusé, réalisant enfin dans quelle situation il se trouvait, « Un môme qui me parle de modifications d'armes et qui sûrement… »
Il tendit une main vers le caisson de munitions près des Desert Eagle.
- Ce sont des 357. Magnum, n'est-ce pas ?
- Oui, c'est ça.
- Elles me semblent un peu bizarres… comparées à celles que j'ai déjà vu, en tout cas.
Near haussa les épaules. Ses cheveux étaient d'une blancheur vaporeuse et sous la lumière crue des néons, apparaissaient alors en contraste le mauve de ses paupières, l'ombre de ses cernes, et les veines bleues parcourant ses mains et ses poignets en de multiples lignes se perdant ensuite sous l'épaisseur de ses vêtements.
« Le corps ensanglanté sous la neige… »
- C'est une version améliorée des .357 que j'ai fabriquée.
Il prit un Desert Eagle en main qu'il rechargea avec une cartouche des 357 modifiées, tendit le bras en visant une cible de l'autre côté de la pièce. Pour en avoir déjà manié un, Jimmy savait que le Desert Eagle faisait presque deux kilos quand il était chargé avec des 357 Magnum, cependant le bras de Near ne trembla pas une seule fois. Le mouvement était précis, fluide, tout à fait maîtrisé.
- Je pense que ce genre de munitions ne sera pas très utile pour notre prochaine mission, mais on ne sait jamais dans quelle situation on peut se trouver, déclara Near en reposant l'arme.
Il étudia de nouveau du regard le M37.
- Ce modèle est au point. Je vais quand même voir si je peux l'améliorer sinon tu n'auras qu'à le reprendre demain.
- Tu as l'air de t'y connaître, dit Jimmy, ne sachant pas tout à fait quoi ressentir à cet instant précis.
- C'est mon travail, répondit froidement Near et Jimmy tressaillit. Je mentirais en disant que cela ne m'intéresse pas.
Il eut une ébauche de sourire, prit le fusil M37 et se leva pour aller le ranger sans faire attention aux jouets qui traînaient par terre. A présent debout, il faisait très petit, moins d'un mètre soixante. Ross le rejoignit pour lui parler de quelque chose que Jimmy ne parvint pas à entendre de là où il se trouvait. Near, le visage impassible, finit par soupirer.
- Tu pouvais me le dire tout à l'heure au lieu de traîner, je n'ai pas eu le temps de m'occuper de ce lot, répondit-il à Ross avant de s'éloigner et de ranger l'arme de Jimmy avec d'autres fusils.
Tout en revenant voir Jimmy, il prit entre les doigts de sa main droite une mèche de ses cheveux blancs, les tirant et les retournant autour de son index. Ross ricana, le suivit jusqu'à la table où il referma le caisson du lot 40.
- J'aimerais un jour qu'il se décide avant de me demander de faire ça. Il veut quoi alors ? demanda-t-il à Ross, et les traits de son visage se durcirent, complètement fermés par la colère.
- Hey, t'énerve pas Near, répliqua Ross, amusé. Le caisson des AR-10 a déjà été vérifié, t'auras juste à les ranger avec les autres.
Jimmy garda le silence, tentant de comprendre ce qui semblait si exaspérant aux yeux de Near. Ce fut alors qu'il sentit une main gantée effleurer l'épaule et surpris, il se retourna brusquement, une main touchant une des poches de sa chemise pour se saisir de son arme de poing.
Souriant effrontément, Matt le regarda se détendre, les bras croisés. Il s'était déplacé si discrètement que Jimmy, encore perdu dans ses pensées, n'avait rien entendu.
« Quel lieutenant je fais… », pensa-t-il, furieux contre lui-même.
- Matt, lança Near quand il réalisa que le jeune homme était là. C'est toi qui as décidé de tout ça ?
- Tout ça, quoi ? répondit Matt, légèrement surpris.
- Ne me donnez pas de listes à suivre si vous me rajoutez des lots au dernier moment. Je n'ai pas besoin de perdre autant de temps.
- Tout doux, Near, fit Matt, faisant un mouvement de la main comme pour faire disparaître toute la tension ambiante. Tu n'es pas obligé de tout faire seul. Je t'ai déjà dit que je pouvais te trouver un autre gars pour t'aider dans ton travail.
Near lança un regard noir à Matt puis haussa les épaules avant de retourner s'assoir sur son tabouret.
- Ce n'est pas de ma faute si tu es aussi têtu. Sinon… Jimmy, c'est ça, reprit-il en se désintéressant de Near. Ton matériel a été vérifié ?
- Near s'en est chargé, il a dit qu'il était déjà très bien comme ça.
- Parfait, ça nous fera gagner du temps.
Matt sortit une cigarette de son paquet, la coinça entre ses lèvres et d'un geste machinal porta entre ses mains la flamme du briquet jusqu'à son visage.
D'un mouvement effectué avec une vitesse qui surprit tant Jimmy que son corps n'eut même pas le temps d'être envahi par un flux d'adrénaline, Near enfouit sa main dans sa veste blanche, saisit l'automatique et sans avoir l'air de vraiment y faire attention, visa en direction de Matt et fit feu. La balle se logea dans le mur, à tout juste cinq centimètres des mains de Matt, et le bruit de l'impact fut brusque, assourdi dans la pièce insonorisée.
Personne ne bougea pendant plusieurs secondes. Matt abaissa ses mains, la cigarette toujours entre ses lèvres étirées en un rictus. Jimmy exhala bruyamment, incrédule. Near avait déjà rangé son arme dans sa veste et de nouveau s'était détourné de Matt pour écrire quelques mots sur une feuille de papier qu'il avait pris près de lui. Ross éclata de rire, flanqua une tape sur l'épaule de Matt.
- T'as été un peu plus lent que d'habitude, fit remarquer ce dernier, rangeant sa cigarette dans son paquet. La fatigue, peut-être ?
- Un jour, je te tirerai vraiment dessus, le prévint Near d'une voix indifférente, comme s'il faisait une remarque sur quelque chose de terriblement banal au lieu de faire une menace. Tu sais très bien que tu n'as pas le droit de fumer ici mais à chaque fois tu viens me provoquer.
- J'adore te provoquer, oui ! avoua Matt.
Il eut un sourire rayonnant, et Jimmy parvint enfin à voir en lui ce qu'il restait d'un adolescent comme les autres. Cette impression disparut néanmoins dès l'instant où Matt se tourna vers Jimmy, ayant l'air très satisfait.
- Pas facile, le Near, hein ? dit-il, ravi de son petit tour.
- Je ne suis pas une bête de foire, rétorqua Near sans lever la tête de sa liste.
Ross eut un rire bref comme un aboiement.
- Estime-toi heureux, dit-il à Jimmy qui continuait toujours de dévisager Near. D'habitude, Matt dit aux nouveaux que s'ils veulent fumer ici, ils le peuvent sans problème car Near s'en fout. Ca rate jamais…
Matt haussa les épaules.
- Quoi ? Ils ont le choix, après tout. Ce n'est pas comme si c'était marqué qu'il était interdit de fumer ici.
- Tu es stupide, répliqua Near et cette fois sa voix fut teintée d'une colère glaciale. Maintenant j'aimerais que tu t'en ailles. J'espère que tu as fini de ton côté, je ne pense pas que Mello apprécierait te voir traîner dans les couloirs comme ça.
- Tu veux aller me dénoncer ? lança Matt, hilare. Pas grave. J'en avais fini ici de toute façon. Hey, Jimmy, tu veux boire un coup ? proposa-t-il d'un ton enjoué. Histoire de fêter ton arrivée.
- Vous faîtes ça à chaque fois ? demanda Jimmy à Ross.
- Non, c'est juste un prétexte pour lui, grogna Ross, suivant cependant Matt jusqu'à la porte.
Jimmy hésita, jeta un coup d'œil à Near avant de s'en aller. Ce dernier avait relevé la tête, et pensif, il fixait l'un des mannequins sur sa droite, habillé d'une PCC ancien modèle.
Lorsque la porte se referma, Near sortit son automatique de sa veste, le posa sur la table et, silencieux, le regarda pendant un long moment.
Le premier coup sonna et Raito comprit que le troisième tour allait commencer dans un peu plus de dix minutes. L, près de lui, eut sûrement la même pensée car il se figea quelques secondes, le menton levé jusqu'aux lumières qu'il devinait plus loin avant de reprendre sa marche d'un pas vif. Ils avaient beau se trouver à quelques mètres de l'entrée d'Harukiya, ils sentaient déjà dans l'air l'odeur de cigarettes, d'alcool, ainsi que celles lourdes, puissantes de la sueur et du sang.
Sitôt qu'ils se trouvèrent dans le périmètre, deux hommes armés les prirent en joue. L et Raito tendirent les mains au-dessus de leurs têtes, et se laissèrent fouiller par un autre garde qui les avait vus depuis l'autre porte, située sur la gauche. Raito leva les yeux, vit sur le mur protégeant le quartier trois hommes surveillant les alentours. Par deux fois, un coup de feu retentit dans la rue et malgré les voix fortes des hommes à l'intérieur, Raito perçut nettement le bruit grave d'un gémissement, et le corps d'un non-vivant retombant au sol. On ne s'embarrassait pas à les toucher en pleine tête : seule leur jambe qui semblait la plus stable suffisait. Quand un nombre trop important de non-vivants se retrouvait près du mur, rampant avec une lenteur insoutenable, un groupe de gardes leur versait depuis les hauteurs un produit inflammable, puis les faisait brûler. L'odeur était infecte, mais lorsqu'elle traversait la ville, elle était presque porteuse de bonne nouvelle pour ceux qui continuaient à vivre dans les environs.
L'un des hommes prit les armes que portaient L et Raito, accrocha une étiquette sur chacune d'elles, et après avoir vérifié qu'ils ne dissimulaient rien d'autres, leur fit un geste de la main pour leur permettre d'entrer dans ce qui avait été avant l'Implosion l'un des bars les plus connus de Roppongi.
La musique les frappèrent tous deux de plein fouet, et Raito vit L légèrement grimacer face au monde présent sur les lieux. Plus d'une quarantaine de personnes occupaient l'espace autour du comptoir. Il y avait beaucoup plus d'hommes que de femmes. Raito leva les yeux et devina tout près du comptoir, buvant une bière, un homme qu'il connaissait bien. Âgé d'une trentaine d'années, Ryuchi avait un regard vitreux, fatigué, que Raito put expliquer par la longue trace de sang coulant depuis l'arrière de son oreille droite, souillant toute sa nuque. Sa main gauche tremblait, appuyée sur le bord du comptoir, et son t-shirt était taché de traces noires sur les épaules et le dos, comme s'il était tombé brutalement par terre.
- Tu devrais soigner ça, dit Raito en s'approchant de lui, déposant un billet sur le comptoir pour commander une bière.
Surpris, Ryuchi cligna des yeux et sursauta quand il réalisa qu'on lui adressait la parole.
- … Asahi ? murmura-t-il. Ca alors, je pensais pas te voir cette nuit !
- Je pensais pas venir non plus, répondit Raito, en souriant légèrement. Mais finalement, j'ai eu envie à la dernière minute. J'ai raté quelque chose ?
- Bof, rien de très important. Maintenant que t'es là, les choses vont passer au niveau supérieur. Oh… Ryuuzaki ! lança Ryuchi en voyant L prendre place aux côtés de Raito. Toi aussi !
- Va passer de l'eau sur ton oreille, lui conseilla L d'une voix tranquille avant de déboutonner le col de sa PCC.
- Je suis solide, répliqua Ryuchi en riant. Ce n'est pas une petite blessure comme ça qui va m'empêcher de continuer.
- Tu as l'air malade, dit Raito, prenant la bière dont il but une minuscule gorgée avant de réprimer une grimace. Si tu as des vertiges, tu dois rentrer le plus vite possible.
Ryuchi cessa de rire, et sous le sang qui continuait de couler sur sa nuque et sa gorge, sa peau parut très pâle, presque crayeuse.
- On s'en fout, Asahi, dit-il enfin après un temps de silence et sa voix fut grave, métallique. Que ce soit ici ou ailleurs, je finirai avec les autres, juste derrière ce mur.
L et Raito échangèrent un regard mais ne firent pas de commentaires. La bouteille de bière tiédissait dans la main de Raito. Tout autour de lui, les gens jetaient de brefs coups d'œil à la blessure de Ryuchi avant de s'en désintéresser. Un autre homme, assis plus loin, fumant une cigarette, avait l'arcade sourcilière fendue et le sang continuait de perler dans ses cils, et ses joues. Il y avait d'autres hommes blessés mais aucun d'entre eux ne semblait songer à se nettoyer, ou bien se soigner. Ils restaient là, le souffle encore haletant, buvant, fumant ou discutant comme si de rien n'était. Il n'y avait que trois femmes dans le même état. L'une d'entre elles s'était endormie sur l'une des chaises, le visage tuméfié.
Raito décida de ne plus boire de bière. Elle était infecte, tout comme le reste de l'alcool qui était servi ici. Ce n'était d'ailleurs pas ce qui importait dans cet endroit. Ryuchi avait fini son verre, alluma une cigarette qu'il se mit à fumer, les yeux dans le vague. Lorsque le deuxième coup sonna au sous-sol, il n'eut pas un sursaut. Les dix minutes s'étaient écoulées, comme Raito l'avait deviné.
Il y eut un grand mouvement tout autour de lui. Tous se précipitèrent vers l'escalier et le brouhaha ambiant devint assourdissant. Au même instant, d'autres personnes entrèrent dans le bar, commandant une bière ou achetant un paquet de cigarettes pour un prix astronomique, et Ryuchi, pensif, les regarda entrer. Le sang commençait à sécher sur sa nuque et derrière son oreille.
- A vue de nez, ça va pas prendre plus de dix minutes, dit-il en se tournant alors vers Raito, devinant ce que le jeune homme avait en tête.
- Personne d'autre pour le tour suivant ?
- Ca n'a pas encore été décidé, répliqua Ryuchi avant de tirer sur sa cigarette. Tu peux vérifier sur la liste, si tu veux.
Raito amorça un mouvement pour se lever mais les doigts fermes de L le prirent à l'avant-bras.
- Je vais y aller ce soir.
Raito sourit légèrement.
- Tu es prêt ? demanda-t-il bien qu'il connaissait déjà la réponse.
L se contenta d'acquiescer. Les yeux de Ryuichi brillèrent d'impatience.
- Ca alors, si c'est toi Ryuuzaki, ça promet d'être intéressant. Ne finis pas trop vite, d'accord ?
- Je ferai ce que je peux, dit L en se levant pour inscrire son nom sur la liste.
Ryuchi le regarda partir descendre les marches avant d'émettre un ricanement nerveux. Il lança un bref regard à Raito.
- A chaque fois que vous venez…, commença Ryuchi.
Il laissa sa phrase en suspens, semblant réfléchir. Raito se tourna légèrement vers l'escalier quand il entendit un grand cri rauque, puis des applaudissements. Un bruit plus fort retentit, métallique, et de nouveau la foule se mit à crier. Les autres personnes près du bar tendirent la nuque pour essayer de voir ce qu'il se passait, puis s'éloignèrent, bien que dévorées par la curiosité.
- Passe-moi une cigarette, demanda Raito à Ryuchi, la bouche soudainement sèche.
La première bouffée lui souleva toute la poitrine, comme une grande toux irrépressible, cependant dès qu'il exhala, tout ce qui constituait comme un rejet en lui finit par disparaître, fondre pour ne laisser qu'un vide incommensurable. Il n'aimait pas y penser, mais cela arrivait quelques fois.
« Quatre ans... »
Il resta là, songeur, soutenant son menton de ses deux mains jointes, les yeux rivés sur l'extrémité rougeoyante de sa cigarette. Il savait qu'il s'en écœurerait très vite aussi il la posa sur ses lèvres, sans inspirer, juste pour sentir le contact du filtre sur la bouche.
- Tu veux des informations, hein, dit enfin Ryuchi d'un ton pâteux, lourd de fatigue. Je suis pas con, les autres non plus.
- Tu sais quelque chose ? demanda Raito, regardant toujours devant lui, ne faisant plus attention aux cris et bruits qu'il entendait au sous-sol.
- Quelque chose ? répéta Ryuchi, et il y avait comme un accent d'amertume dans sa voix. Il y a toujours quelque chose à savoir sur cette putain de ville. Demande, et tu sauras les plus trucs les plus fous. Même si c'est faux, tu seras mis au courant.
Raito tira sur sa cigarette, grimaça, puis la fit tomber dans sa bouteille de bière presque intacte.
- J'ai récupéré un type, dit-il après un temps de silence. Il s'est fait virer de son groupe.
- Bah, c'est pas le premier. Ils savent que c'est dangereux mais ils ne peuvent pas s'empêcher de faire des conneries. Ca finit par leur retomber dessus et ils se retrouvent tous seuls.
- Ce n'est pas le premier, concéda Raito, mais… tu ne trouves pas ça bizarre ?
- Quoi ?
- Il vient du même secteur que les autres. Tu as déjà entendu parler de ce flux d'arrivants là-bas ?
Ryuchi se tourna vers Raito, étonné.
- Tu veux pas me dire que c'est de ce secteur qu'arrive le plus grand nombre de survivants, mais également de là qu'il y a le plus de renvoi ?
- Ils sont difficiles à retrouver, répondit Raito, repoussant sa bouteille de bière. Ils ont tendance à se disperser, et ils ne veulent pas dire quel était leur groupe précédent. C'est pour éviter d'être exclu de leur nouveau groupe en cas de problèmes. Le type que j'ai retrouvé… Il ne m'en a pas parlé concrètement mais j'ai deviné qu'il provenait de là-bas.
- Ah ? Et comment ?
Raito eut un sourire cruel.
- Ils ont tous un point commun : la peur du chef de leur groupe. Cet homme a l'air de les dominer complètement.
- Ca arrive ça, fit Ryuchi, désabusé. On en compte plus des types pareils qui gèrent des groupes. Ca finit par leur monter à la tête, mais du moment qu'ils parviennent à garder une certaine cohésion on préfère fermer les yeux.
- Il y a des chefs qui deviennent de véritables tyrans, oui. Malgré tout, leur groupe est toujours d'un nombre trop faible pour que la milice ou que la BSN décident de s'y intéresser davantage. Ce ne sont pas eux qui risqueront de causer un dégât important. Celui-là a l'air différent…
Ryuchi ricana une nouvelle fois mais tout son corps était à présent tendu par la nervosité.
- Tu vas en parler au type que t'as trouvé ?
- Je peux pas le garder plus longtemps avec moi, répondit Raito. Il a besoin d'un nouveau groupe et…
- Je sais, je sais. Je m'occuperai de lui dès que je le pourrai mais pas de blague, hein ! Je veux pas d'un fouteur de merdes dans mon groupe. Le sous-chef devra valider ma demande.
- Très bien.
Ryuchi tira sur sa cigarette une dernière fois avant de l'écraser dans le cendrier près de lui.
- N'empêche, lança-t-il d'une voix abrupte, comme s'il réalisait soudain quelque chose. C'est bizarre.
- Bizarre ?
- Je suppose que tu le sais déjà mais…
Ryuchi fronça les sourcils, frottant son front de la main droite comme en proie à un mal de tête.
- Ce groupe se trouve dans le secteur du Parquet de Tokyo-Ouest. Comment la BSN peut laisser ce type gérer autant de monde sans dire un mot ? Ce secteur devrait être surveillé vingt-quatre heures sur vingt-quatre et pourtant…
Raito hocha la tête. La Brigade de Sécurité Nationale avait déjà réussi, grâce à l'armée et quelques troupes de la milice de Tokyo à sécuriser une bonne partie de la ville. C'était moins que les rapports officiels laissaient supposer, mais il y avait cependant un minimum d'organisation dans la plupart des quartiers. La menace était toujours là, et le nombre de victimes continuait d'augmenter cependant les survivants « savaient ». Ils savaient quel était le danger de sortir la nuit, savaient comment gérer un groupe et obtenir les rations et les PCC nécessaires pour se déplacer sans trop de danger. Il était même possible d'obtenir une arme à feu : La Diète avait adopté en début 2005 une nouvelle loi permettant à n'importe quel civil en proie à une situation critique de se procurer une arme de poing auprès des forces de l'ordre.
« Evidemment des armes minables, oui… »
Non, pas minables, se corrigea Raito, mais guère efficaces face à ce qui pouvait attendre une troupe de moins de trois personnes en expédition dans la ville pour chercher un abri. Dès que la loi avait été appliquée, beaucoup de Japonais avaient acheté officiellement leurs armes, puis s'étaient tournés vers les armureries clandestines pour les faire modifier. On trouvait sur le marché noir des armes optimisées, d'autres plus gros calibres, des fusils et des mitraillettes. L'armement Yotsuba était le plus convoité et il fallait parfois dépenser une fortune pour obtenir un fusil Yotsuba en parfait état. La plupart des survivants se contentaient d'armes modifiées avec des pièces Yotsuba.
Le troisième coup sonna. Le groupe près du bar se rua aussitôt vers les escaliers et Raito se leva pour descendre à son tour.
- Tu ne viens pas ? demanda-t-il à Ryuchi.
- J'ai encore mal à la tête. Je vais rester là et tenter d'en apprendre un peu plus sur le groupe.
- Très bien.
- Asahi, souhaite-lui bon courage de ma part !
Raito resta silencieux quelques secondes avant de rire.
- Bien sûr.
« Même si je doute qu'il ait besoin d'un quelconque encouragement… », ne put-il s'empêcher de penser lorsqu'il se mêla à la foule descendant au sous-sol.
La lumière des projecteurs lui brûla les yeux dès l'instant où il posa le pied sur la dernière marche. L'odeur de sang et de sueur était si forte qu'il grimaça, une nausée lui soulevant l'estomac. Il se fit bousculer par plusieurs hommes surexcités, tenant toujours fermement dans leur poing leur bouteille de bière. D'autres, malgré l'interdiction, fumaient tout près des grilles de protection, commentant sur l'issue du troisième tour qui venait de s'achever. Les quelques chaises qu'on avait placées près des grilles étaient déjà en pièces, et Raito vit derrière les grilles un morceau de bois qu'on avait sûrement balancé. Il y avait si peu d'espace pour se déplacer qu'il trébucha à plusieurs reprises, et dut se résigner à rester loin des grilles.
Il était impossible d'entendre distinctement les conversations mais tout en marchant, Raito saisit dans l'air suffocant des paris, du dix contre un, du vingt contre un des hommes se disputaient violemment, sûrement ivres, d'autres attendaient patiemment, rédigeant des notes dans des petits calepins. Malgré la chaleur ambiante, chacun d'entre eux portait une PCC, et il était facile de deviner par la couleur du tissu et les coutures de quel modèle il pouvait s'agir. Beaucoup de PCC modèle 2006, rares étaient ceux portant une PCC modèle 2009. Raito en possédait une, tout comme L, mais lorsqu'ils sortaient à Roppongi, ils prenaient toujours une PCC modèle 2008. Ce n'était qu'une question d'image, et une sorte de fausse précaution qui ne rimait concrètement à rien une fois qu'ils franchissaient les portes d'Harukiya.
« A rien du tout, absolument rien… », pensa Raito, un sourire amer aux lèvres.
Il transpirait à grosses gouttes dans sa PCC mais continua d'observer la foule compacte tout autour des grilles. Il y avait sûrement ici des gens pouvant le renseigner sur la zone Ouest. Il n'avait pas encore pu s'y rendre mais sans informations, il serait incapable d'y survivre plus d'une heure. La BSN avait beau fermer les yeux sur le groupe du Parquet, elle restait redoutable pour tout civil se risquant à franchir les frontières de la sécurité officielle.
Ce qui compte, ce n'est pas que vous pouvez ou ne pouvez pas faire, c'est ce que vous devez faire.
Raito grimaça, passa une main sur ses yeux douloureux.
Le dernier coup de la nuit sonna, résonnant dans toute la paroi crânienne de Raito qui releva la tête. A peine le son traversa le sous-sol que toute la foule se mit à hurler d'excitation. Il y eut un mouvement violent, une vague de spectateurs qui se rua jusqu'aux grilles avant de battre en retraite lorsqu'un garde leur ordonna de reculer. Il y avait déjà eu des morts lors de tours particulièrement importants d'Harukiya.
Il n'y eut pas d'appel, pas de nom donné. Le tour commença et porté par la foule, Raito se rapprocha des grilles, jusqu'à la zone limite. Il ressentit alors cette excitation qui les parcourait tous, cette sorte de sang brûlant qui pulsait dans leurs veines, les forçant à risquer leur vie pour se rendre à Roppongi, un instinct de prédateur, et l'odeur qui avait tant écœuré Raito lorsqu'il était descendu se teinta d'une couleur nouvelle, une réalité brutale qui devint la sienne pendant les dix minutes qui suivirent.
Derrière les grilles, L se tenait immobile. Les projecteurs projetaient une lumière aveuglante sur lui, creusant son ombre plus profondément dans la poussière qu'il foulait de ses pieds. Son torse maigre, ses épaules saillantes et ses côtes nues ruisselaient de sueur à cause de la chaleur de l'éclairage. Il tendit ses poings bandés jusqu'à ses avant-bras et attendit. Ses yeux étaient impassibles, deux miroirs sans teint qui étaient les seules choses sur lesquelles la lumière ne pouvait poser aucun éclat.
Face à lui, aux muscles saillants, son adversaire le fixait d'un air soupçonneux. Torse nu également, les poings bandés, il fit un grand signe du bras à la foule de l'autre côté des grilles. Il y eut un tonnerre d'applaudissements et d'exclamations. Un homme près de Raito, complètement coincé entre deux autres spectateurs, avait les yeux rivés sur son calepin.
- Vingt… Allez, quoi, un petit vingt, bredouilla-t-il d'une voix pincée par l'excitation.
- DEFONCE-LE, MASSACRE-LE ! hurla un homme ivre près des grilles.
Il jeta sa bouteille vide par-dessus les grilles. Le verre se brisa et se répandit sur le sol. Le garda ne bougea pas un muscle et la foule hurla de plus belle.
L inclina légèrement la tête sur le côté, étudiant son adversaire comme s'il s'agissait d'une créature pas vraiment dangereuse, mais étrange et intéressante. Il passa une main sur son front, essuyant la sueur qui coulait, et enfin se mit en mouvement. La foule eut un bref moment d'hésitation mais les habitués, impatients, crièrent encore plus fort.
« Ginga… », pensa Raito, souriant légèrement.
Le dos voûté, la jambe fléchie en avant, l'autre en arrière avec le genou orienté vers le sol, L se mouvait avec une fluidité et une rapidité presque animale. Décontenancé, l'adversaire hésita, se mit en garde. Un boxer, comme Raito pouvait en juger sa position. Après avoir hésité un instant, cherchant une ouverture, il s'approcha de L avec une vitesse presque étonnante compte tenu de sa masse corporelle, balançant un direct du droit en direction du torse.
Tout alla très vite. Dans un mouvement presque semblable à celui d'une danse, L plia toute la partie supérieure de son corps en avant, appuya son bras gauche au sol, entre deux éclats de verre qui brillèrent sous les projecteurs. Sa jambe droite se leva d'un coup, en un arc de cercle, et Raito entendit le sifflement de l'air, puis le bruit sourd et compact du pied frappant de plein fouet la mâchoire de l'adversaire qui tituba, avant de s'accrocher aux grilles pour éviter de tomber. Il grimaça quand il sentit son talon gauche se prendre un éclat de verre, se pencha et le retira d'un coup sous les cris des spectateurs. L reprit le même mouvement fluide, rapide et lancinant de la ginga. D'autres auraient profité de l'occasion pour frapper. Lui préférait attendre, curieux mais prudent.
Les yeux vides de L croisèrent ceux de Raito. Pendant un temps qui sembla durer une éternité, ils se dévisagèrent, et même lorsque le boxer se releva, ne pensant plus au sang qui coulait de son pied gauche, L ne quitta pas Raito des yeux. Il esquiva un uppercut, recula, et de nouveau, sous l'exhalation abasourdie de la foule, n'eut à faire que quelques pas, ploya en avant son corps en une masse dansante et animale, et son pied gauche frappa si violemment la cage thoracique de son adversaire que ce dernier émit un bruit étranglé, l'air complètement expulsé de ses poumons.
Raito sourit légèrement, se détourna enfin de la grille pour permettre à des parieurs de calculer leurs chances sur le tour. Il entendit des sons compacts de la chair contre les os, et sut comment allait finir ce tour bien que cela ne le surprit pas. Ce n'était plus ce qu'il l'intéressait. Passant une main légèrement tremblante en visière sur ses yeux, il vit enfin ce qu'il cherchait depuis qu'il était descendu au sous-sol.
C'était un petit groupe d'hommes qui avait réussi à garder quelques chaises et même une petite table pour y discuter, boire et fumer tout en profitant des cris des spectateurs et des légers mouvements de corps que l'on pouvait deviner derrière les grilles. Ils avaient établi un périmètre de sécurité, et si un inconnu se trouvait par mégarde trop près d'eux, un homme armé, le visage impassible, se levait et le renvoyait vers les grilles. Lorsque Raito s'approcha d'eux, l'homme de main amorça un geste pour lui faire comprendre de partir mais finalement, l'un des hommes fit un mouvement du bras pour lui intimer de rester assis. Il était le seul à porter une PCC modèle 2009 v.2.
- Asahi…, dit-il en voyant Raito.
Il eut un sourire qui ne fit qu'accentuer davantage la cicatrice lui barrant le coin gauche de sa lèvre supérieure. Auprès de lui, un homme fumait une cigarette et Raito vit qu'il lui manquait une phalange à l'annulaire droit.
- Salut, Fujiyama, répondit-il d'une voix très calme.
- J'aurais dû me douter que tu serais là ce soir. Dès que j'ai vu Ryuuzaki, j'ai compris.
Fujiyama soupira gravement.
- Vous faites tout pour m'empêcher de gérer mes paris tranquille, hein ?
Raito sourit à son tour, bien qu'il n'y avait aucune chaleur dans son sourire. Ce même sourire lorsque, enfin victorieux, il avait avoué à Naomi Misora qu'il était Kira. Froidement, impitoyablement, et ce depuis déjà quatre ans.
- Tu sais bien que s'il y a un gagnant dans toute cette affaire, c'est bien toi.
- Pas faux, concéda Fujiyama. Vous êtes réglos, et ça se fait plus à notre époque.
Les hommes de Fujiyama acquiescèrent, ne quittant pas Raito des yeux.
- Le même deal que le mois dernier, reprit Raito. Le gain de notre tour te sera versé en échange d'informations.
- Qui te dit que tu vas gagner ? répliqua Fujiyama mais il n'y avait aucune agressivité dans sa voix. De toute évidence, il savait déjà comment le tour allait s'achever, tout comme Raito.
- Peu importe. Je suis assez pressé et lorsque Ryuuzaki aura fini, nous repartirons. J'ai besoin d'informations sur la zone Ouest.
Il y eut un bref silence. L'homme à la phalange amputée se tourna vers Fujiyama qui ne cilla pas.
- La zone Ouest, répéta-t-il, impassible.
- Tu es au courant de ce qu'il se passe, continua Raito en croisant les bras. Les flux d'arrivants et d'exclus dans cette zone.
- Qui n'est pas au courant, répliqua Fujiyama, amusé. Personne n'en parle, ça devient difficile, même pour nous. Tant qu'on crache pas trop près du territoire de la BSN, on nous laisse tranquille mais si on se risque à enquêter sur cette zone, ça risque de retomber sur notre clan.
Il ricana.
- Ces mecs sauraient pas retrouver leur trou du cul même si l'on leur montrait le chemin à prendre sur une carte, mais question sécurité nationale, ils sont prêts à tout, même à nous terrasser si on la ramène trop. On a beau assurer une partie des rations, ou régler tous les paris et les jeux illégaux pour aider les richards à pioncer, on est des merdes comme les autres.
- Boss…, commença à dire un homme de main, furieux et mal à l'aise.
Raito haussa les épaules.
- Je me moque de ça, dit-il froidement. Fujiyama, tu oublies un détail important dans ta petite lamentation : mon argent t'aide aussi à régler les paris et les combats ici. Pour ça, je pense que j'ai le droit que tu enquêtes un minimum pour moi.
- Hey, petit con, comment tu oses parler-
Fujiyama fit un signe de la main pour faire taire son homme de main. Il souriait à son tour, mais d'une façon un peu cruelle.
- Tu sais, Asahi, dit-il sur un ton que Raito n'aimait pas du tout. Tu crois que je ne connais rien de toi, et en un sens ce n'est pas faux. Je me fous ce que tu peux bien faire quand tu n'es pas à Roppongi, on a tous nos merdes à présent, et si on peut les nettoyer à plusieurs, c'est pas plus mal. Quand tu t'es pointé y a trois ans en nous proposant ces deals, je dois dire que je me suis méfié mais t'as toujours été réglo. Je trouve par contre que t'oublies un peu trop souvent que quand ta mère te lavait le cul je m'occupais déjà d'une centaine d'hommes pour le clan.
Raito ne répondit pas aussitôt. Derrière lui, la foule continuait de crier et d'encourager les deux hommes derrière les grilles. Combien de minutes restait-il avant la fin du tour… quatre… ? Moins de trois ?
- Ca m'est égal, dit-il. Si c'est comme ça, je garde les gains à partir de ce soir.
- Comme tu veux, gamin, rétorqua Fujiyama.
- Tu es libre de perdre de tels bénéfices si tu le décides ainsi. Je trouverai quelqu'un d'autre capable de me renseigner à propos de la zone.
Fujiyama hésita brièvement, grogna. Raito le dévisagea, attendit encore quelques instants, avant d'amorcer un mouvement de recul, prenant une expression parfaitement détachée.
- Je peux… Je peux toujours te trouver quelques informations, lâcha enfin Fujiyama, comme dégoûté de lui-même pour déclarer forfait aussi vite. Mais rien de fameux, sûrement des trucs que tu auras déjà trouvé par toi-même.
- Tu travailles pour le clan Higarashi, tu trouveras bien quelque chose d'intéressant pour moi. Je veux en apprendre davantage sur le périmètre de la zone, le nombre d'hommes de la BSN réquisitionnés là-bas. Et des informations sur le chef du groupe.
Fujiyama éclata de rire, avant de pointer Raito du doigt.
- Et revoilà le gamin qui ouvre sa grande gueule ! Tu en demandes trop, Asahi, et tu le sais en plus !
- Je suis ambitieux, répliqua Raito, souriant légèrement.
« Même si je dois m'allier à des criminels dans votre genre, même si je vous déteste tous… Je dois le faire… », pensa-t-il férocement, bien que son sourire ne quittait pas ses lèvres.
A cet instant, la foule devint incontrôlable et dans un tonnerre d'applaudissements et de cris, Raito entendit la voix de l'arbitre, annonçant la fin du tour. Dix minutes s'étaient écoulées. Raito fit un geste de la main à Fujiyama, revint jusqu'aux grilles. A genoux, le visage couvert de sang, le boxer n'arrivait plus à se relever, les doigts tenant fermement les grilles pour garder un appui. Il avait le nez cassé, et ses lèvres étaient gonflées, tandis qu'il crachait de la salive rouge écumante sur la poussière du sol. De l'autre côté, immobile, L considérait son adversaire comme un enfant tentant de voir si son jouet est cassé ou non. Il n'avait presque pas reçu de coups, juste un à l'épaule droite qui laisserait place à un hématome. Ses cheveux noirs, humides de sueur, tombaient devant ses yeux rêveurs et sans faire attention à la foule qui l'acclamait, il leva son bras droit et commença à retirer le bandage avec ses dents.
Il réalisa que Raito l'observait, et de nouveau, jusqu'à ce qu'on transporte le boxer à moitié inconscient hors des grilles, ils se regardèrent, comprenant tout d'un coup, un lien parfait entre eux. C'était dans ces moments de violence et de sang qu'ils étaient sur la même longueur d'ondes, une harmonie sauvage qui s'estomperait pour laisser place au soupçon flottant qui ne les avait pas quittés depuis qu'ils s'étaient rencontrés il y avait de cela plus de quatre ans.
Mello buvait, accoudé au comptoir. Matt, silencieux, observa le mouvement de sa main droite portant son verre de whisky jusqu'à sa bouche, la nuque un peu raide. Il semblait fatigué aujourd'hui.
Matt s'approcha de lui, tendit la main et fit claquer ses doigts près de l'oreille gauche de Mello. Ce dernier ne sursauta pas, se contenta de tourner la tête vers son meilleur ami qui lui souriait gentiment, glissant à présent sa main sur son épaule. Les muscles étaient durs, tendus sous ses doigts.
- Si tu crois que je ne t'avais pas senti arriver, dit Mello d'une voix très grave, lourde d'épuisement et d'un soupçon d'anxiété que Matt n'avait plus perçu chez lui depuis des semaines. Et tu pues la bière, je pensais que tu avais déjà fêté l'arrivée de Darmody.
- J'ai besoin de boire pour dormir, répliqua Matt s'approchant du bar pour se verser un verre de whisky.
Mello sourit faiblement, appuya sa main droite sur son menton, et légèrement, en une habitude presque inconsciente, il redessina de ses doigts la cicatrice lui défigurant le visage. Partant du front jusqu'à sa gorge, la trace boursouflée brillait à la lumière, et la peau brûlée était curieusement lisse malgré les ridules et les traces inégales qui lui tordaient les traits. Matt s'assit près de lui, passa sa main dans les cheveux de Mello pour les ébouriffer.
- Arrête de faire ça, c'est encore plus énervant qu'un mec qui se ronge les ongles.
- Je peux pas m'en empêcher. De toute façon ça ne me fait plus mal maintenant.
- Vraiment ?
- Evidemment, idiot, rit doucement Mello, avant de boire une nouvelle gorgée de son whisky.
Il y eut un long silence, paisible, confortable entre eux.
- Near est toujours là-bas ?
- Comme toujours. Quand je lui ai proposé de venir, il a dit : « Je dois vérifier les nouveaux lots qu'on m'a mis sur les bras à la dernière minute et tout ça par ta faute ».
Mello ricana.
- Il commence à te ressembler un peu trop, fit remarquer Matt d'un ton léger.
- Me ressembler ? Et puis quoi encore ? Pourquoi tu dis ça ?
Matt haussa les épaules.
- Peut-être parce que je suis bourré ?
- C'est ça, ouais.
Matt lui jeta de nouveau un rapide coup d'œil, sortit son paquet de cigarettes qu'il posa près de son verre.
- Je t'aurais cru plus stressé que ça, dit-il d'un ton calme.
- Stressé, hein…
On avait l'impression que cette idée amusait Mello au lieu de l'agacer.
- Je crois que j'ai du mal à m'y mettre, avoua Mello, le verre près des lèvres. Ca ira mieux quand on devra s'y rendre dans trois jours.
- Ca t'a toujours fait ça, répliqua Matt avant d'allumer une cigarette.
- Je ne peux pas toujours prévoir froidement quelque chose.
- Near s'en chargera.
Mello grimaça et Matt éclata de rire, manquant de s'étouffer avec la bouffée de sa cigarette.
- Tu refuses encore de l'admettre, hein ? C'est pas grave, vous faites une bonne équipe, tu l'assumes pas encore c'est tout.
Mello se contenta de répondre par un grognement exaspéré. Ses doigts gantés se crispèrent sur son verre presque vide. Matt le regarda, et doucement tendit une main pour lui saisir la mâchoire gauche, l'inclinant à la lumière pour mieux en discerner la brûlure. Songeur, la cigarette aux lèvres, il regarda son meilleur ami jusqu'à ce que ce dernier lui sourit, curieux.
- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il d'une voix presque douce, qui ne lui allait pas.
- Moi, ça me fait peur, avoua Matt, les sourcils froncés, bien que cela n'était pas visible à cause de la monture de ses lunettes. Ca me fait peur quand je te vois comme ça.
- Désolé, je ne le fais pas exprès, répliqua Mello avec une voix teintée d'aigreur, et Matt s'en voulut.
- Je veux dire… Je crois que j'ai jamais réussi à me débarrasser de cette peur-là. C'est un peu comme quelqu'un… Quelqu'un qui a si peu à manger depuis tellement longtemps qu'il ne sait plus ce que c'est d'avoir un estomac rempli.
Mello haussa un sourcil, interloqué.
- Je ne vois pas du tout de quoi tu parles, Matt.
- Je sais plus ce que ça fait… de plus avoir peur comme ça. J'arrive plus à me rappeler comment c'était avant l'Implosion, comment on vivait sans avoir cette peur dans le ventre, tout le temps.
Sa main s'éloigna de la mâchoire de Mello pour saisir la cigarette et en faire tomber la cendre au sol. Mello le dévisagea, soupira avant de faire craquer son cou.
- Tu es bourré, déclara-t-il. Tu finis toujours par avoir des discussions stupides quand tu as un coup dans le nez.
- Peut-être bien, rit Matt, presque penaud. Et je le serai encore après cette mission.
Mello finit son verre.
- Il faut encore qu'on en revienne vivants.
- Pas de souci, rétorqua Matt d'un ton confiant, sûrement à cause de l'alcool. On peut pas se permettre de mourir maintenant. On y est presque, Mello. On va réussir.
Il hésita une seconde puis rit à nouveau, comme s'il s'agissait d'une bonne plaisanterie.
- On va le retrouver, murmura-t-il, avant de tirer sur sa cigarette.
Mello baissa la tête, contempla le fond de son verre. Il crut y discerner son reflet et cela le mit mal l'aise.
- Je l'espère, Matt. Je l'espère…
Midô avait sommeil mais réprima un bâillement quand il ouvrit la porte de la salle de réunion de Yotsuba. Ses gardes du corps, comme d'habitude, restèrent près de la sortie, la main sur leur holster. Midô remonta ses lunettes sur l'arête de son nez, resserra sa prise sur la mallette qu'il tenait dans la main droite.
Namikawa était le seul présent, assis comme d'habitude à la place centrale de la table. Il lisait un message sur son téléphone portable, les jambes croisées. Il ne releva pas la tête lorsque Midô s'approcha de lui. De l'autre côté de la salle, les hommes de main de Namikawa saluèrent Midô d'un mouvement de tête.
- Shimura et Kida sont en voyage, dit Namikawa, rangeant son téléphone portable dans la poche de sa veste.
Il releva la tête, fit un mouvement de la main à ses hommes qui d'un pas rapide quittèrent la salle de réunion pour aller se poster devant la porte avec les gardes du corps de Midô. Ce dernier sentit un goût acide lui imprégner le palais. Si Namikawa avait tenu à rendre leur entretien privé…
- Tu n'as pas beaucoup dormi à ce que je vois, remarqua Namikawa, confirmant les soupçons de son collègue.
- Ca ne m'empêche pas de faire mon travail.
Midô posa la mallette devant Namikawa mais ce dernier ne fit aucun geste pour l'ouvrir. Il se contenta de fixer Midô, imperturbable. Dans ces occasions, Namikawa ressemblait tellement à son père Daisuke Yotsuba que cela en était particulièrement troublant. Midô se sentait de moins en moins engourdi, le stress passant en vagues électriques dans tout son corps. Il refusait d'avoir cette discussion avec le président de la société.
- C'est vrai, répondit calmement Namikawa. Ce que tu fais de ton temps libre ne t'empêche pas de faire ton travail.
- … Tu es mal placé pour me faire ce genre de commentaires, Namikawa, répliqua Midô plus sèchement qu'il l'aurait voulu.
Les yeux de Namikawa devinrent durs et froids, implacables. Midô sentit un frisson lui traverser la colonne vertébrale, et réalisa après-coup que ce n'était plus tout à fait de la peur, ni même de l'angoisse.
« Je n'ai pas changé, on dirait », pensa-t-il amèrement, tentant d'oublier ce qu'il avait ressenti à cause de ce regard rivé sur lui.
- Contrairement à toi, je sais justement où se situe la limite entre mon travail et mon temps libre, dit Namikawa d'un ton métallique.
Midô soupira, retira ses lunettes pour les essuyer sur un chiffon qu'il avait sorti de la poche de son pantalon. Il avait mal à la tête, à cause du manque de sommeil et de la colère qui ne cessait de monter en lui.
- Je ne vois pas de quoi tu parles –
- Oh que si, tu le sais parfaitement. Et tu sais aussi ce qu'il est en train de se passer.
Namikawa sortit son téléphone portable, le montra à Midô.
- J'ai reçu les dernières informations à son sujet. Il s'apprête à tout dire sur Lara.
Midô ne répondit pas.
- Et s'il n'y avait que ça, reprit Namikawa d'une voix glaciale. Mais non… Lara n'est qu'une partie de son plan.
- Ne me regarde pas comme ça, dit Midô d'un ton agressif. Je n'en sais pas plus que toi.
- Oh vraiment ?
Le sourire de Namikawa était cruel. Midô réprima un nouveau frisson.
- Je pensais que tu étais celui qui maîtrisait mieux la technique de mélanger vie privée et vie professionnelle.
- Ca suffit. Ca t'a toujours aidé jusqu'à présent. Pourquoi t'énerves-tu comme ça ?
- Je viens de te le dire. C'est à cause de Lara.
Midô sourit faiblement, remit correctement ses lunettes à présent nettoyées.
- Tu as l'air surpris, pourtant tu t'y attendais depuis longtemps. Il fallait bien que ça arrive.
- Contacte-le, ordonna Namikawa. Je veux savoir où il en est. Je veux savoir ce qu'il compte faire à propos de tout ça.
- Le contacter ? répéta Midô, vaguement moqueur. Pourquoi le ferai-je ?
- Tu le sais aussi bien que moi, répliqua Namikawa et il y avait un tel dégoût dans sa voix que Midô le ressentit comme une gifle.
- … Ma vie privée n'est plus si privée que ça, on dirait. J'espère que c'est la même chose pour Shimura et Kida, car j'ignore si je dois me sentir flatté ou bien humilié par ce que tu insinues.
Namikawa garda le silence quelques instants, rangea de nouveau son téléphone portable.
- Tout dépend de ce que tu comptes faire avec ce type, dit-il enfin, plus calmement. Ca peut aussi bien nous aider que nous déstabiliser alors je te le redemande : contacte-le pour savoir ce qu'il compte faire.
- Une demande ou un ordre, Monsieur le Président ? rétorqua Midô.
- Peu importe. Fais-le. Avec un peu de chances, il t'écoutera.
Midô réalisa qu'il avait serré les poings si fort qu'il ne sentait plus du tout ses doigts. Lentement, il se détendit, et sans rajouter un mot, il acquiesça avant de quitter la salle de réunion. Dans le silence qui suivit, Namikawa soupira, passa une main sur ses yeux fatigués. Il appuya sur le bouton de la mallette et l'ouvrit pour en regarder le contenu.
- Ce Deneuve, grogna-t-il alors. Il va finir par me rendre fou…
