Bonjour à tous! Voici enfin le troisième chapitre de cette deuxième partie. Plus de cinq mois se sont écoulés et malheureusement je n'ai pas avancé sur le quatrième chapitre, mais je ne voulais pas attendre indéfiniment de poster celui-là, déjà achevé et corrigé.

Le fait étant que j'ignore quand je continuerai cette histoire. Je ne l'abandonne pas, mon plan est prêt et je sais toujours où me diriger pour les prochains chapitres et les prochaines parties. Néanmoins, je me suis consacrée beaucoup plus à mes histoires originales, qui ont une publication régulière car elles m'intéressent plus à ce moment-là. Je n'irai pas à dire que cette histoire est en pause, mais elle ne fait plus partie de mes travaux majeurs. Ne vous inquiétez pas, j'y reviendrais dès que possible (après tout les Enfants de la Raison m'ont bien pris quatre ans, donc vous savez à peu près quel est mon rythme général). Je dis donc merci pour les reviews que l'on m'a envoyées, aux gens qui continuent de lire cette histoire ou qu'ils la découvrent.

Si vous êtes toujours intéressés par mes histoires en général, n'hésitez pas à aller sur ma page Fictionpress, où je publie toutes les deux semaines un nouveau chapitre de mon histoire en cours : « And my heart unmoved », rating M, avec -évidemment- du slash, et abordant des thèmes adultes. Vous pouvez la lire ici : http:/ /www . /s/2965419/1/ And_my_heart_unmoved. Le résumé se trouve sur mon profil ff. Il y a déjà 13 chapitres, donc allez faire un tour me dire ce que vous en pensez : c'est ma première histoire longue depuis six ans, donc vos commentaires comptent beaucoup pour moi. N'hésitez pas également à lire « Les Couleurs de Beaun », un one-shot que j'ai écrit en septembre dernier.

Je vous souhaite une bonne lecture et je vous dis à bientôt, que ce soit sur ff ou bien fictionpress.

KILL IT WITH A PEN

THE HUMAN WHOSE NAME IS WRITTEN IN THIS NOTEBOOK SHALL DIE

ONCE DEAD, THEY NEVER COME BACK TO LIFE.

MAYBE.

« Vous ne parlez pas sérieusement, Ashover. Aucun être qui s'analyse ne peut échapper à ce puissant courant de fond où se rencontrent ces deux marées contraires, la force de vie et la force de mort. Ce que j'ai découvert, c'est qu'il est possible de se glisser derrière la scène et d'ouvrir les vannes, pour que la force de mort inonde tout. »

- Givre et sang, John Cowper Powys

CHAPITRE III

TERRE ROUGE

On avait fini d'accrocher les harnais. Solidement attaché dans une camisole lui nouant les bras dans le dos, le prisonnier fut incapable de prononcer une parole. On ne lui avait toujours pas posé le bâillon, et la protection pour l'empêcher d'avaler sa langue tenait encore dans la main du deuxième garde à sa gauche. Il avait la bouche entrouverte, et exhalait un air bruyant, désespéré, sifflant comme si ses poumons étaient noyés d'eau. Il ne pleurait toujours pas, mais ses yeux semblaient démesurément grands, lui dévorant les joues, consumant ce qu'il restait de chair sur son visage pour ne garder que deux trous brûlants s'étendant jusqu'à représenter tout d'un ensemble l'homme ne regardant rien.

Le crochet de métal fut placé dans le nœud inséré dans le col de la camisole. Le premier garde fit glisser la corde dans le nœud, puis attacha l'une des extrémités sur les harnais aux hanches, et les jambes. Il en fut de même pour la deuxième extrémité. Deux autres soldats aux commandes exécutèrent le premier test de résistance et le prisonnier fut hissé à deux mètres de hauteur. Le corps ne tangua pas, les mouvements étaient complètement bloqués par la camisole et les harnais retenaient bien trop solidement les hanches et les jambes pour qu'il puisse se débattre.

On le remit à terre, et après avoir correctement inséré la protection sur la langue et le palais, on recouvrit le tout avec le bâillon. Le deuxième garde, par réflexe, lui demanda s'il parvenait à respirer. Le prisonnier hocha la tête, et ce simple mouvement, qui aurait pu être rêvé, fut signe d'un tel désespoir, d'un tel effondrement que le garde, gêné par la question qu'il venait de poser, s'éloigna et laissa son collègue régler les derniers détails. Le prisonnier ne pleurait toujours pas. Il donnait l'impression d'être conscient de tout ce qu'il se passait autour lui, tout en ne semblant pas comprendre pourquoi il faisait partie de la scène.

L'un des gardes aux commandes traversa la pièce silencieuse, et ses pas résonnèrent sur le sol métallique, constellé de taches sombres, tantôt rouges, tantôt noires. Il passa devant le prisonnier sans le regarder, s'arrêta devant un levier sur lequel il plaça sa main droite. Le soldat qui était resté à son poste lui fit un signe du pouce, et tous deux actionnèrent le système, l'un en appuyant sur un bouton, l'autre en rabaissant le levier. Le prisonnier cligna des yeux, hébété.

Dans un grondement sinistre, grinçant tant qu'il semblait jusqu'à même fêler l'intérieur des crânes, quatre dalles principales de la pièce coulissèrent, laissant alors apparaître trois lumières crues aux pieds des hommes. L'ouverture était grande de cinq mètres de largeur pour six de longueur, et depuis la porte, il n'y avait qu'une mince ligne métallique séparant le vide du reste de la pièce.

Et sous eux, les gémissements retentirent. Comme une magie détruite, le silence du prisonnier fut remplacé par un murmure fébrile, encore audible malgré le bâillon. Il y eut un moment où personne ne bougea. Un grincement se fit entendre parmi les voix rauques que l'on discernait depuis la fosse, puis un autre, et encore un autre. Les mouvements, le son lisse de chair se frottant contre les parois métalliques devinrent plus fort et comme se synchronisant sur eux, le prisonnier gémit encore, jusqu'à ce que ce bruit se transforme en une longue exhalation aigue, sifflante comme le reste de sa respiration. L'un des gardes émit un reniflement de dégoût, s'éloigna de la fosse bien qu'il ne risquait rien.

Dans un bruissement, alors que l'on devinait du coin de l'œil des gestes saccadés, des éclairs blêmes remuants, une main s'agrippa enfin au bord d'une dalle, se hissant avec difficulté. Elle était cassée, à la peau arrachée sur le dos, laissant apparaître les phalanges en quatre billes grises et lisses. Le pouce avait disparu, ce qui expliquait la difficulté à maintenir une position stable. Une autre main s'agrippa à son tour, et péniblement, tout en émettant des bruits d'animal furieux et épuisé, un bout de tête dépassa de la fosse, un œil rouge et sec se leva vers les hommes au-dessus. L'odeur monta jusqu'aux gardes, si forte, physique, au point que le prisonnier eut un puissant haut-le-corps.

Des bras se levèrent, comme appelant un dieu, doigts brisés, peaux en lambeaux et les appels furent longs, distants et forts d'une énergie nerveuse, éternelle. Le garde près du prisonnier tendit bien la corde et enfin on actionna la machine. A une vitesse moyenne, le corps du prisonnier fut hissé à trois mètres, aussi droit que lorsque ses pieds touchaient le sol. Il gémissait toujours, mais on ne pouvait plus l'entendre à cause du tumulte provoqué depuis la fosse. On l'amena jusqu'au centre de la fosse, et le mouvement dans la foule sous les pieds u prisonnier se déplaça avec lui, mains et bras en décomposition tendus vers l'offrande. L'homme attaché se mit à pleurer, et ses cris, si forts et perçants furent-ils malgré le bâillon, ne purent passer au-delà des gémissements rauques et affamés qui l'attendaient. Il secoua la tête, remua ses épaules mais le geste ne fut rien, ne ralentit pas la descente progressive et stable de son corps dans la fosse. Lorsque ses pieds atteignirent le bord métallique des plaques, une femme se jeta sur lui, l'entraînant avec elle, claquant des mâchoires. Deux secondes plus tard, elle enfonçait ses dents dans les tibias, arrachant la peau et le tissu d'un coup, son visage blême couvert de sang. D'autres vinrent la rejoindre, tirant sur les jambes, accédant aux cuisses qui furent mordues avec appétit, les hanches, et le ventre. Les gémissements devinrent si assourdissants que l'un des gardes sentit sa tête lui tourner, et lui faire mal face à un tel vacarme.

Le prisonnier finit de descendre. L'expression d'horreur et de souffrance peinte sur son visage se fixa une dernière fois sur les gardes impassibles, avant qu'elle ne disparaisse, submergée par les corps gémissants et putrides. Les câbles tressautèrent, bougèrent violemment à droite, puis à gauche, alors que les bruits de mastication, les sons de chairs humides et déchiquetés remplacèrent les cris et les murmures sans mots. Le garde jeta un coup d'œil à sa montre. Lorsqu'une vingtaine de minutes s'écoula, l'un des gardes aux commandes appuya sur un dernier bouton et celui au levier actionna en même temps que lui. Les trois sécurités situées sur les câbles et les harnais se désactivèrent, avant que le tout ne soit remonté à la surface. Les non-vivants ne firent pas attention, trop occupés à se nourrir.

Il ne restait de la camisole que l'arrière du dos et des jambes. Des bouts de harnais avaient été arrachés avec les dents pour mieux prendre le corps. Les câbles étaient rouges à leur extrémité. Les deux plaques principales de la pièce furent mises à leur place, mais malgré l'épaisseur métallique, tout le monde entendit encore les gémissements qui finiraient par se taire dans seulement quelques heures.

Les gardes sortirent de la salle un par un. Le dernier, chargé de vérifier que tout était éteint et bien sécurisé, quitta son poste à son tour après quinze minutes. Dans le couloir sombre et chaud de la prison, il s'appuya contre l'un des murs, alluma une cigarette. Seuls les gardes chargés des exécutions avaient la permission de fumer dans le bâtiment secondaire. Une autre minute passa. Le garde baissa la tête, la main droite tenant la cigarette, la main gauche de la poche de son pantalon.

Il entendit des bruits de pas, ne releva pas le visage. Quand la personne s'arrêta en face de lui, il se contenta de cligner des yeux, sortit sa main gauche. L'homme qui lui tendait le bout de papier portait le même uniforme que lui, et il devina que son regard était froid et déterminé. Tout comme son propre esprit.

- Deneuve avance, murmura son interlocuteur. Bientôt, cet endroit disparaîtra.

Il sourit légèrement, prit le bout de papier.

- Tout ce qui se trouve sous les fondations de Guantanamo ne disparaîtra jamais.

L'autre garde ricana, s'en alla sans répondre. Alors il prit le bout de papier, lut ce qu'il était écrit : Envoyer les informations au même endroit. Prévenir groupe du bât. A. Après cela, il roula le papier comme pour en faire une autre cigarette, qu'il alluma avec celle qu'il avait toujours aux lèvres. Le papier brûla de manière lente, presque douce, se décompensa en cendres dans la main gauche qu'il garda sous son visage, avant de jeter le tout dans sa poche de pantalon.

Il sentit d'un coup l'immense chaleur des lieux lui tomber dessus aussi brutalement que la fatigue, mais l'excitation de ce qui s'annonçait être une véritable révolution suffit pour qu'il marche droit, inflexible, pour rejoindre le bâtiment principale de Guantanamo.


L sortit de la voiture le premier. Il tenait son arme dans la main droite, légèrement, comme s'il ne s'agissait que d'un accessoire, bien que Raito savait pertinemment que si jamais il se trouvait en position de danger, le détective n'aurait besoin que d'une demi-seconde pour viser et tirer à bout portant.

Il était encore tôt : le soleil déclinait tout juste, le ciel se teintant de mauve et de pourpre, mais tous les survivants encore à l'extérieur s'empressaient déjà de rentrer chez eux. Roppongi était un quartier très animé le jour, et particulièrement protégé par la milice, mais dès que la nuit tombait, hormis ceux désirant risquer leur vie pour des jeux d'argent, de combats ou de l'alcool, il n'y avait quasiment plus personne dans les rues. Des gangs écumaient Tokyo le soir en espérant tomber sur un survivant perdu mais cela devenait de plus en plus rare au fil des années. Les gens s'adaptaient à un semblant de vie, même quand objectivement il ne leur restait plus grand-chose.

Sanada sortit à son tour, tremblant d'angoisse. Malgré l'arme que lui avait prêtée Raito, il regardait le soleil couchant avec un air d'épouvante quand bien même tout était encore d'une clarté parfaite autour d'eux. Raito le força à traverser la route, avant de fermer la marche afin de non seulement protéger Sanada mais de l'empêcher de s'enfuir si jamais ce dernier pensait qu'on allait l'exécuter –cette idée obsédait Sanada depuis le moment où L et Raito lui avaient demandé de quitter sa chambre. Raito se souvenait encore de l'horreur gravée sur le visage de Sanada qui tel un enfant s'était accroché au dessus de lit et son oreiller, comme si sa vie ne dépendait plus que de cette seule pièce munie d'une télévision et de quelques rations qu'il possédait. Vivre enfermé était son quotidien depuis quatre ans. Quitter un lieu sécurisé où il pouvait dormir et se nourrir était synonyme de mort certaine à ses yeux.

Ils ne se rendirent pas à Harukiya, mais à un autre immeuble, situé à une dizaine de mètres plus loin. Les gardes d'Harukiya les observèrent scrupuleusement, les armes baissées mais les bras sûrs, aux muscles tendus, prêts à tirer au moindre geste suspect de leur part.

Ryuchi les attendait sur le pas de la porte, buvant une bière, son épaule droite appuyée contre le mur. Trois de ses compagnons étaient avec lui, dont deux en train de discuter de ce qui semblait être un stock d'armes Yotsuba jusqu'à Akihabara.

- Salut, lança Ryuchi d'un ton goguenard. Beau combat la dernière fois, d'après ce qu'on m'a raconté.

L garda le silence. L'hématome sur sa joue avait viré à un jaune-brun relativement repoussant, en contraste avec sa peau couleur craie et ses cernes si sombres. Raito le regarda et retint à grand-peine un ricanement nerveux, car il y avait quelque chose d'absurdement drôle et décalé à la fois dans l'expression froide du visage de L et de la trace lui recouvrant la pommette, comme si les deux ne pouvaient absolument pas aller ensemble. Sanada, entre L et Raito, baissa la tête, transpirant à grosses gouttes. Discrètement, L lui reprit l'arme qu'il tenait d'une main tremblante, avant de la ranger dans sa PCC.

- Vous êtes Sanada Yoji, je présume ? demanda alors Ryuchi d'une voix beaucoup plus posée et sérieuse. Je m'appelle Itou Ryuchi. Vous vivrez dans mon groupe à partir d'aujourd'hui.

Sanada ne sut quoi répondre, tourna la tête vers Raito qui esquissa un léger sourire d'apaisement.

- Je ne reste pas avec vous ? C'est ça ? dit enfin Sanada quand il reporta son attention sur Ryuchi, sa voix tremblant d'un mélange de déception et – était-ce possible ? Raito n'arrivait pas à le croire – d'humiliation.

- Ce n'est pas contre vous mais nous pensons que vous serez mieux de vous retrouver dans une plus grande communauté. Ryuchi gère un groupe de trente survivants ici dans ce bâtiment, déclara Raito, tentant de mettre un peu d'énergie dans ses propos.

- Et puis, cela ne vous changera pas du temps où vous étiez dans la Zone Ouest, ajouta finement L, avant d'échanger un regard entendu avec Ryuchi.

Les trois hommes armés entourant Ryuchi eurent un geste d'hésitation. Ryuchi dévisagea L, souriant légèrement comme s'il était le seul à avoir compris ce qu'avait voulu dire le détective, avant de faire un mouvement de main à ses trois compagnons. Deux s'approchèrent de Sanada qui recula, terrifié, mais lorsqu'on le prit fermement par le bras, il ne protesta plus. Tenant son sac de rations contre lui, il jeta un dernier regard éperdu à Raito et L qui se contentèrent d'hocher la tête en guise d'adieu.

Le jour n'était plus. Les lumières s'allumèrent, pâles et fragiles dans les rues vides. Les gardes près d'Harukiya, ainsi ceux qui surveillaient que les autres bars, étaient sur le qui-vive. Bientôt les survivants seraient à nouveau dans les rues pour profiter de la nuit, tandis que les non-vivants viendraient les rejoindre avant d'être tous exterminés et posés en une pile en décomposition sur le bord du trottoir, jusqu'au lendemain où tout reprendrait une nouvelle fois.

« C'est un quotidien comme un autre », pensa L.

- Tu es sûr que ça ne te dérange pas ? demanda Raito pour la forme.

- Un de plus, un de moins, répondit Ryuchi en haussant les épaules. C'est pas ça qui m'intéresse aujourd'hui.

- Quoi, qu'est-ce qui t'intéresse ?

Ryuchi eut l'air amusé.

- Je sais ce qu'il s'est passé hier. Le massacre du clan Higarashi perpétré par Funai.

Raito soupira, fatigué.

- Vous êtes des hommes morts, déclara Ryuchi. Vous n'étiez pas sensés vous trouver au QG de Fujiyama et vous avez tué plusieurs membres du clan Funai. Vous êtes devenus des témoins gênants pour eux.

- Si c'est vraiment le cas, nous serions déjà morts dans cette rue, constata froidement L. Les hommes de Funai que nous avons abattu n'ont pas eu le temps de s'en aller, on a fait que se défendre, rien de plus. As-tu parlé à Funai ?

- Pas encore, répondit Ryuchi, maussade. Toute la ville est au courant pour les Higarashi.

- Parce qu'ils avaient un contact à la BSN qui a préféré les dénoncer ?

Ryuchi but une autre gorgée de sa bière, déglutit.

- La BSN ne recule devant rien pour faire taire ses ennemis.

L mordilla le bout de son pouce droit, songeur.

- Fujiyama n'avait pas l'air prêt pour lancer une offensive, il ne voulait qu'avoir des informations pour mieux diriger ses actions dans la ville sans causer trop de bruits.

- Donc c'est à cause de nous, conclut Raito, de mauvaise humeur. La BSN a préféré les tuer avant que nous puissions avoir des informations pour la Zone Ouest. Je suis sûr que Fujiyama ne nous aurait rien dit d'utile de toute façon.

L se tourna vers Raito.

- Tu penses toujours le faire ?

- Faire quoi ? fit Ryuchi, curieux.

- Infiltrer la Zone Ouest.

Ryuchi ricana.

- La BSN vous connaît maintenant, c'est cuit.

- La BSN peut-être, mais pas le groupe de survivants, rétorqua calmement Raito. Je n'ai plus trop le choix : les informations que nous pouvons trouver par nous-mêmes sont insuffisantes et chercher auprès de d'autres sources ne mènera à rien si elles se font tuer.

- Pourquoi, tu ne veux pas me demander ? dit Ryuchi, ayant l'air faussement vexé.

L sourit légèrement, sans émotion.

- Je ne veux pas qu'une de nos meilleures sources meurt bêtement. Et je suppose que tu tiens un peu trop à la vie pour demander des informations sur la BSN quand tu as ton propre groupe à surveiller et les combats à Harukiya à faire.

Ryuchi ne répondit pas, en proie à une réflexion. Le compagnon resté auprès de lui jaugeait L et Raito, très méfiant.

- Je vais demander, dit enfin Ryuchi, très sérieux. Je ne peux pas faire grand-chose car je ne veux pas prendre de risques inutiles, mais je vais demander autour de moi.

- En échange de… ? fit Raito, un rictus aux lèvres.

- Quoi, je ne peux pas être désintéressé ?

- Tu n'es jamais désintéressé, répliqua L d'une voix terne. Quel est ton prix ?

Ryuchi échangea un regard avec son compagnon, se redressa. Il tendit sa bouteille de bière vers Raito, l'index relevé.

- Je veux la part que vous donniez à Higarashi pour vos combats. Je veux que vous m'aidiez à reprendre leur place dans les matchs à Roppongi.

Raito laissa échapper un éclat de rire sans humour.

- Tu es sérieux ?

- Parfaitement, répondit Ryuchi.

- On peut te donner nos gains sans aucun problème, le prévint L, mais nous n'avons aucun pouvoir sur les leaders du Roppongi.

- Menteur, rit Ryuchi, goguenard. Vous croyez que je ne sais rien de votre influence ici ? Cessez de faire les ingénus, vous voulez simplement pas bouger votre cul pour moi.

L et Raito se regardèrent quelques instants ; les yeux de L étaient impassibles mais Raito devina à la brève crispation de ses mâchoires, le mouvement léger de ses lèvres qui se pincèrent, qu'il était d'accord. Cela arrangea Raito qui répondit aussitôt que le marché était conclu.

- Mais pas avant que tu nous trouves des informations, ajouta-t-il fermement. Nous ne pourrons pas changer Roppongi en deux jours, mais je suis sûr que tu auras les informations très vite.

- Et qui vous dit que je les aurai aussi vite que ça ? lui répliqua Ryuchi, vaguement dédaigneux.

Raito s'approcha, lui tapota légèrement l'épaule en ignorant le regard noir que lui lança le compagnon de Ryuchi.

- Parce que tu peux tout faire mieux que nous, répondit-il en s'éloignant.

L le suivit. Ryuchi leva sa bouteille de bière pour les saluer, mais ne dit rien. Dans la nuit, son visage ressemblait à un masque et en le regardant une dernière fois depuis la voiture, Raito pensa que cela était le cas pour tout le monde à présent.


- Tu sais comment ça fonctionne ? demanda Mello.

Jimmy ne réfléchit que deux secondes avant de répondre prudemment. Tous les autres hommes présents dans la salle les dévisageaient, et Jimmy sentit le regard de Matt posé sur lui, brûlant d'ironie et d'amusement.

- J'ai été soldat, donc oui, je sais comment ça fonctionne.

Mello ricana, lui redonna l'arme dans un mouvement sec et violent. Pendant quelques instants, Jimmy éprouva contre sa peau la sensation du cuir des gants de Mello, lisse par endroits, rugueux à d'autres, et cela le fit frissonner.

- Parfois, on oublie comment les choses fonctionnent quand on se retrouve dans un merdier pareil, lui lança Mello avant de rejoindre Matt.

Jimmy se retourna, agacé.

- Je n'oublie jamais, moi, rétorqua-t-il.

Il y eut un silence pesant. Matt écrasa la cigarette dans son cendrier de poche, fit mine de s'avancer jusqu'à Jimmy mais Mello le retint fermement par l'épaule avant de secouer la tête. Il eut à ce moment une étrange expression que Jimmy ne lui avait jamais vue, quelque chose à mi-chemin entre la tristesse et la colère qui n'était pas adressé à lui mais bien à Matt. Le jeune homme jeta un coup d'œil à Mello, pinça les lèvres avant de sortir de la salle en claquant la porte.

Jimmy soupira, ignora Mello et quitta la salle pour retrouver Matt. Ce dernier s'était appuyé contre le mur, jouant avec le couvercle de son Zippo doré. Il releva la tête pour voir Jimmy s'approcher et ce bref regard qu'il lui lança rappela à Jimmy qu'il n'avait même pas vingt ans, et la susceptibilité qui allait avec.

- Je peux savoir ce qu'il t'a pris ? demanda Jimmy, agacé.

- Ce qu'il m'a pris ? répéta Matt, ironique. Je ne vois pas de quoi tu parles.

- Ecoute…

Jimmy soupira, se frotta les yeux.

- Si tu me détestes, je m'en fous. Si tu te comportes comme une diva à la moindre de mes remarques, je m'en fous aussi. Ne cherchez pas à voir en moi un débutant, Mello et toi.

- Un débutant ? ricana Matt. Merveilleux. On vous apprend à bien parler à l'armée. Ne fais pas allusion à Mello, tu risques d'y perdre gros.

- Pourquoi ça ? Je ne peux rien dire sans que tu veuilles m'abattre ?

Matt haussa les épaules, tout en secouant la tête. Le déclic de son Zippo énervait de plus en plus Jimmy qui se retenait de lui arracher des mains et de le balancer à l'autre bout du couloir. Il ne supportait pas Matt pour des raisons qui lui étaient encore inconnues. Il repensa aux propos de Ross, et cet étrange sourire qu'il avait eu quand il avait parlé du jeune homme.

- J'ai envie d'abattre tout le monde, répondit Matt avec un grand sourire sans humour. Je ne vais pas le faire pour autant. Tu ne sais pas, c'est tout.

- Je ne sais pas quoi ? demanda Jimmy, à bout de nerfs.

- Tu ne sais pas ce que c'est, de ne pas oublier. Que tu sois un ancien lieutenant, je m'en lave le cul avec, si je peux être un tantinet poétique avec toi. Tu ne sais pas ce que c'est, c'est tout.

- Laisse-moi rire, gronda Jimmy, s'avançant encore un peu plus vers Matt, les poings serrés. Tu crois être le seul ici à avoir souffert ? T'es qu'un pauvre con, Matt. Un pauvre con égoïste.

Pendant une demi-seconde, Jimmy fut persuadé que Matt allait le frapper mais il n'en fit rien. Il se contenta de le dévisager longuement comme s'il n'était qu'un énorme insecte répugnant qu'il désirait écraser de sa botte. Il sourit enfin, mais il n'y avait aucune chaleur dans son regard que Jimmy devinait derrière l'épais verre coloré de ses lunettes. D'ailleurs, pourquoi Matt les portait, se demanda Jimmy, vaguement curieux. Ce n'était pas comme s'il en avait réellement besoin. Jimmy laissa cette pensée de côté, croisa les bras.

- C'est dingue, nota Matt, passant une main sur son visage comme pour essuyer quelque chose. Tu représentes tout ce que je déteste chez quelqu'un et pourtant j'arrive pas à te détester.

- Dois-je le prendre comme un compliment ? répliqua froidement Jimmy.

- Non, bien au contraire, lança Matt, son sourire disparaissant brusquement, ayant l'air alors menaçant. Il n'y a rien de pire que les gens comme toi.

- Si c'est le cas, alors tu es comme moi.

Il ne savait pas pourquoi il avait dit ça mais l'effet que cela eut sur Matt fut prodigieux. Il devint très pâle et sa bouche se tordit en une grimace colérique.

- Prends garde à toi, Darmody, siffla Matt. Dans la panique, on confond souvent la morsure d'une bouche avec celle d'une lame crantée.

- Ravi de l'apprendre. Je me rappellerai de ton conseil si précieux.

Matt passa devant lui, et fit mine de se cogner contre son épaule avant de s'en aller d'un pas lourd. Jimmy ne bougea pas, laissant sa fureur s'apaiser d'elle-même, oubliant tout dans le silence. Quand il releva la tête, il réprima un mouvement de recul en voyant Near en face de lui. Il s'était déplacé si discrètement que Jimmy ne l'avait pas entendu venir.

- Je parlerai à Matt, dit le jeune garçon d'une voix sans inflexion.

- Tu nous as entendus ? fit Jimmy, agacé. Génial, j'en avais bien besoin.

Near garda le silence, s'avança. Il faisait déjà très petit comparé à Matt, qui lui-même ne dépassait pourtant le mètre soixante-dix, mais près de Jimmy, il émanait de lui une impression glacée d'enfant sans émotions. Il ne rappelait à Jimmy que trop bien les enfants soldats qu'il avait connus autrefois en Amérique de Sud et en Afrique.

- Laisse tomber, Darmody, lui conseilla Near. Matt veut se comporter comme un mâle alpha avec tout le monde, et surtout avec les nouveaux. Il veut juste se rassurer.

- Ca n'a pas l'air de marcher, constata Jimmy.

Il hésita avant de poser une nouvelle question, n'osant pas regarder Near.

- Avant que vous trois… arrivent ici, est-ce qu'il était déjà comme ça ?

Near l'observa avant d'émettre une brève exhalation amusée.

- Oh oui. Il était même bien pire.

Il se tut, mais Jimmy vit sur son visage passer une hésitation, un tressaillement qui s'en fut comme un mirage et Near en resta là. Quand il parla de nouveau, sa voix parut à Jimmy encore plus sèche et froide qu'auparavant.

- Je dois aller voir Mello pour les derniers préparatifs mais tout est au point normalement. Tu pars avec ton groupe dans le premier hélicoptère dans une heure.

- Très bien.

Jimmy s'était éloigné de quelques pas pour regagner sa chambre lorsque Near l'appela. Surpris, il se retourna. Near le fixait droit dans les yeux mais Jimmy nota que sa main gauche, si petite et pâle, serrait légèrement le tissu de son pantalon. Ce fut un geste discret, une simple pression des doigts que Near arrêta presque aussitôt, s'étant rendu compte du regard de Jimmy posé sur lui.

- Ignore-le, fit Near mais cela sonna comme un ordre. Ignore-le pendant l'opération. Ne dis rien, et laisse-le faire.

- Le laisser faire ? répéta Jimmy, dubitatif, avant de se rappeler Ross.

- Oui. Ne cherche pas à savoir le pourquoi de ses actions, contente-toi d'observer le comment.

Jimmy hocha lentement la tête, n'étant pas sûr d'avoir très bien compris. Near se moqua de son expression stupéfaite car après un dernier regard il s'en alla ouvrir la porte qui menait à la salle où se trouvait Mello pour lui parler.

Jimmy ne dit rien, n'entendant que le grésillement des néons au-dessus de sa tête. Lui qui n'avait jamais ressenti de vraie panique avant ses missions datant d'avant l'Implosion, une nausée lui souleva l'estomac et il quitta le couloir en toute hâte, désirant oublier ce qu'il avait cru percevoir au-delà des mots de Near.


Kida le frappa une nouvelle fois. L'homme cracha du sang mais ne dit rien. Son visage était si gonflé et meurtri que Kida ne parvenait plus à reconnaître le chef du clan Funai, homme de quarante-trois ans pourtant bien fait de sa personne avant qu'on ne vienne lui fracasser le crâne à coup de barre de fer.

- Prenez garde à votre costume, Monsieur, le prévint Tsuzuki, assis près de lui, jambes et bras croisés. Et ne frappez plus autant la bouche et la gorge, vous risqueriez de briser un os et il mourrait étouffé.

- Sincèrement…, commença Kida avant de s'interrompre, le souffle court.

Il passa une main dans ses cheveux qu'il recoiffa en arrière, dénoua ensuite sa cravate d'une main pleine de sang. Ses doigts étaient gourds à force de serrer aussi fort le métal mais la sensation qu'il éprouvait était prodigieuse, vivifiante comme le serait un alcool fort bu à jeun. Sa tête lui tournait un peu, mais son humeur était enjouée, et même l'odeur du sang se mêlant à celle de son arme devenait délectable, la manifestation concrète de la vie qu'il tenait entre ses doigts.

Tsuzuki attendait. Il avait l'air d'un mentor devant l'examen final de son apprenti et ses yeux, froids et paradoxalement cordiaux, étaient fixés sur Funai. Kida savait qu'il était fier de son travail ; il n'avait fallu à Tsuzuki qu'à passer deux coups de fil et quelques heures plus tard sa brigade particulière lui avait ramené Funai à Kyoto, les yeux et la bouches recouverts de bande adhésifs.

- On reprend tout depuis le début, dit platement Kida, balançant la barre de fer entre ses doigts. Je vous ai demandé quelle était la personne qui avait préféré dénoncer Fujiyama car je sais qu'elle travaille également pour vous, c'est d'ailleurs pour cette raison que vous avez accepté le travail que je vous ai confié. Simplement maintenant… je veux savoir où cette personne se trouve. Dites-le-moi et je vous libère.

Kida tapa doucement la barre contre l'épaule encore intacte de Funai et ce dernier gémit sourdement, tentant de se recroqueviller le plus possible pour éviter les coups qui allaient de nouveau pleuvoir.

- Je vous paierai même les soins dans un grand hôpital à l'étranger. Des vacances en Suisse, cela vous tenterait ?

Funai toussa, cracha du sang et une dent qui resta collée sur le col de sa chemise autrefois d'un blanc immaculé.

- Mort, gargouilla-t-il. M-Mort, il est mort…

- Vous ne m'avez pas écouté, répondit Kida d'une voix presque tendre avant de frapper l'épaule de Funai.

Il y eut un craquement sonore dans la pièce, semblable à celui d'une branche sèche et Funai se mit à hurler. Kida l'attrapa par le visage, appuya ses doigts sur ses joues, forçant ainsi sur la mâchoire endommagée de Funai et ce dernier se mit à sangloter, le corps brisé en mille douleurs.

- Pas de cris, lui chuchota Kida à la manière d'un père consolant son enfant se réveillant d'un terrible cauchemar. Pas de cris, je veux seulement des mots. Clairs, précis, des mots provenant de notre belle langue qu'est le japonais.

- Je vous ai dit qu'il était mort ! aboya Funai, et la colère prit pour quelques secondes le pas sur la douleur physique. Il est mort, je l'ai tué dès qu'il nous a dit qu'il travaillait également pour Fujiyama. Je l'ai tué !

- Lui avez-vous parlé ?

- Non ? fit Funai, suspicieux.

Kida s'éloigna de Funai, riant joyeusement. Il était bien, très bien même. Il se sentait grisé par le pouvoir, et l'odeur du sang lui montait à la tête. Lui qui n'avait jamais supporté la vue du sang, ou bien l'odeur, il ne lui avait fallu que d'une heure et d'un peu de pratique pour se défaire de son dégoût. Il réajusta ses lunettes sur l'arête de son nez, fixa un point connu de lui seul sur le mur en face de lui, souriant toujours.

- Cet homme a travaillé pour vous, vous l'avez tué… et vous ne lui avez jamais parlé ?

Funai grogna.

- Ce n'est pas ce que j'ai dit.

- Bien entendu, concéda Kira d'un ton distrait. Ce n'est jamais ce qu'on dit.

Tsuzuki détourna le regard de Funai pour le dévisager, étonné. L'homme d'affaires de Yotsuba, le chef de la Bridage de la Sécurité Nationale habituellement tiré à quatre épingles, n'était plus qu'une ombre glacée. Le sang avait aspergé son visage si sérieux, sa veste noire traînait sur le sol, rejetée dans un mouvement violent et aveugle ; sa chemise était retroussée aux manches et le nœud de sa cravate qui tombait de travers était devenu d'un rouge carmin se faisant plus sombre sur les bords.

- Je pense que vous mentez, déclara Kida, retournant près de Funai, tapant la barre de fer contre le sol à chacun de ses pas. Je vous permets donc de vous rétracter et de me dire la vérité.

- Je, je ne lui ai pas parlé, protesta Funai mais sa voix était devenue plus faible, moins sûre qu'avant. Il ne m'a rien dit du tout, je vous assure. Laissez-moi partir, gémit-il soudain, laissez-moi partir, et je ferai tout ce que vous voudrez. Je travaillerai pour vous, je ferai ce que tout Yotsuba me demandera.

- Je me moque de Yotsuba, répliqua Kida d'une voix glaciale. Pour l'instant, Yotsuba ne compte pas.

Il continuait de taper le sol avec sa barre de fer, des coups qui résonnaient dans la pièce vide, comme appelant aux rideaux de la scène à s'ouvrir.

- Je suis quelqu'un de très patient, expliqua-t-il calmement. Je peux supporter énormément de choses, et mon travail a toujours été une source d'angoisse mais j'aime ce que je fais. Je suis fier de ma contribution au monde, et je pense que la Bridage est l'une de mes plus belles créations. Toutefois…

La barre vola et s'écrasa contre le visage de Funai, réduisant son œil gauche à un miasme dégoulinant sur sa joue tant le coup avait été violent. Funai ne parvint pas à hurler la douleur était au-delà des cris, au-delà de toute voix à faire retentir. Son œil droit roula dans son orbite et l'homme fut sur le point de s'évanouir. Kida le frappa sur le crâne, et Funai se ressaisit. Tsuzuki ne disait toujours rien.

- Je déteste par-dessus tout qu'on me mente quand cela concerne mon travail, conclut Kida comme s'il n'avait rien fait de grave.

Silence.

- Rouge, bredouilla Funai, fermant son œil valide. Rouge…

Tsuzuki amorça un mouvement pour se relever mais Kida lui ordonna du regard de rester assis.

- Rouge ? répéta-t-il, satisfait.

- Juste… Juste ce nom, juste cette chose… Terre Rouge, souffla Funai. Il n'a pas voulu me dire plus, même quand je l'ai torturé, il a juste dit « Terre Rouge », jusqu'à ce que je l'abatte. Je ne sais pas ce que c'est, je vous le jure, je ne sais pas du tout ce que c'est. La seule personne qui était au courant était sûrement Fujiyama mais on l'a tué ! Plus personne ne sait ce que ça veut dire.

- Vous ne savez pas ce qu'est Terre Rouge ? demanda Kida d'un ton neutre.

- Non, non ! Je vous le jure ! Et même si je le savais, je ne me mettrai pas en travers de votre chemin !

Kida exhala profondément, s'éloigna de quelques pas tout en tenant la barre de fer dans ses paumes. Le sang et l'humeur de l'œil de Funai lui poissait les mains, et distraitement il frotta le pouce et l'index de sa main droit l'un contre l'autre pour en savourer davantage la texture.

- Vous pensez que Yotsuba est responsable de… Terre Rouge ?

Il avait pris un ton faussement perplexe, comme s'il venait d'entendre un mot prononcé dans une autre langue.

- Je ne sais rien, avoua Funai et Kida fut fâché du venin qu'il percevait dans la voix de son prisonnier. Je m'en moque.

- Pour quelqu'un qui vient de devenir borgne, vous ne manque pas de culot, constata sèchement Kida. Enfin…

Il ne sentait pas plus léger ou rassuré à l'annonce qu'il venait d'entendre, au contraire il ressentit comme un grand vide et l'impression de gaieté, de bonne humeur qu'il avait éprouvé pendant l'heure avait disparu aussi soudainement que l'ivresse après une douche glacée. Un goût acide imprégnait son palais et furieusement, il lança son arme sur le sol. Le bruit du métal courut sur tous les murs et Funai eut l'air soulagé de ne plus être menacé.

- Raccompagnez notre invité, ordonna Kida à Tsuzuki. Je dois retourner à Tokyo.

Il alluma son téléphone portable, le colla à son oreille et quitta la pièce vide. Tsuzuki se releva, dénoua les chaînes emprisonnant Funai, l'aidant même à se remettre convenablement debout. Funai trébucha, manqua de s'effondrer : Kida lui avait brisé une rotule, l'une de ses épaules, ainsi que sa clavicule. Il flancha de plus belle, mais les mains de Tsuzuki le tinrent fermement, et même avec une sorte de douceur prévenante qui fut pour Funai encore plus terrifiante que les coups de l'homme d'affaires de Yotsuba.

- Je vais vous prodiguer les premiers soins lorsque nous serons sortis d'ici, lui promit Tsuzuki mais Funai sentit tout son corps se glacer.

Il lâcha Funai pour ouvrir la porte, avant de revenir vers lui pour l'aider une nouvelle fois à marcher. Funai scruta le visage de l'homme, n'y vit rien d'autre qu'une gentillesse réconfortante, et réprima à grand-peine un cri plaintif.

- Faites attention, monsieur, il vaudrait mieux pour vous de baisser la tête, le prévint Tsuzuki.

Funai suivit le mouvement du bras de Tsuzuki en direction de la porte, la regarda mais nota que la hauteur était bien assez grande pour lui. Il allait en faire la remarque à Tsuzuki mais fut tué en pleine tête, et ce qu'il restait de son visage s'éparpilla sur les murs en béton. Son corps partit en arrière, renversant la chaise sur laquelle on l'avait attaché pendant des heures et tomba dans un bruit mat.

Tsuzuki rangea son revolver dans la poche de sa veste, secouant lentement la tête, l'air désapprobateur.

- Pourquoi personne n'écoute mes conseils ? Ils sont pourtant très utiles.


Near s'avança jusqu'aux écrans, mit son casque, régla le micro. Deux hommes étaient avec lui pour les dernières préparations mais dès l'instant où Near leur en donnerait l'ordre, ils s'en iraient et Near resterait seul dans la salle de contrôle jusqu'à la fin de la mission. Il s'accroupit, amena un clavier jusqu'à ses pieds et tapa quelques instants ; sur les quinze écrans allumés, douze filmaient les zones clés de Westfield Mall avec l'entrée, les trois étages, les issues qu'il avait envisagé dans son plan, le parking et la zone où il faudrait placer les explosifs. Les trois derniers écrans serviraient pour les caméras apposées à chaque groupe. Matt, Mello et Darmody avaient une caméra incluse dans leurs lunettes de protection dernier-cri. Images et sons étaient diffusés sur un réseau privé entre les trois chefs de groupe et Near qui pourrait ainsi changer en direct la stratégie mise en place en cas de problème.

Si Near n'avait pas été lui-même, il aurait dit que son plan –non, pas son plan, rectifia-t-il avec une pointe d'orgueil blessé, leur plan à Mello, Matt et lui, marcherait à coup sûr et que leur dernière mission pour la Mafia serait un fier succès, une victoire aisée où pas une seule goutte de sang ne serait versée. Impossible, avait décrété Matt et Mello avait été bien d'accord avec lui, Near acquiesçant silencieusement. Il se rappelait encore de leur dernière nuit, calculant chaque mouvement des groupes à la seconde près, le nombre exact d'armes, de munitions et d'hommes, la quantité d'explosifs et la distance à parcourir passer du point A au point C de Westfield Mall. Matt s'était pris la tête dans les mains, les lèvres serrées sur une cigarette qui s'était consumée toute seule ; Mello avait eu les traits tirés par une colère féroce, et une concentration absolue, rivée sur les feuilles que Near avait tant raturés qu'à la fin, ce n'était que parce que les trois garçons avaient leur plan en tête qu'ils parvenaient encore à lire ce qui était écrit.

- Le système de Westfield est prêt, dit l'un des hommes.

- Parfait. Maintenant sortez tous les deux.

Le deuxième homme, plus hardi que le premier, ricana.

- Bonne chance, Whiteneck, tu en auras besoin, déclara-t-il avant de refermer la porte.

Le visage de Near resta impassible mais une lueur glacée d'agacement brilla dans son regard.

« Tu en auras également besoin lorsqu'un jour tu seras dans mon viseur », pensa-t-il avant de se relever pour aller dans un autre coin de la salle.

Tous les claviers furent placés par terre, en arc de cercle. Near vérifia une nouvelle fois que son micro était bien réglé avant d'appuyer sur l'un des boutons.

- Ici Near.

- Je suis là, répondit la voix sèche de Mello avec clarté malgré tout le tumulte de l'hélicoptère qui survolait la ville.

- Hey, Whiteneck, lança Matt d'une voix provocante et Near entendit un éclat de rire parcourir le groupe avec lui.

- Présent, fit Darmody avec la voix posée, presque instinctive du lieutenant qu'il avait été.

- Vous arriverez au-dessus de Westfield dans moins de dix minutes, leur rappela Near. Je demande donc aux chefs des groupes A, B, C d'allumer leur caméras, je veux pouvoir suivre tous leurs mouvements.

Il y eut un déclic et sur les trois écrans restés noirs apparurent des images troubles, mouvantes, à la luminosité médiocre. Near ne s'en inquiéta pas et les régla avec le programme que Matt avait mis en place pour lui, afin d'améliorer la qualité vidéo et audio. Mello et son groupe se trouvaient dans le premier hélicoptère, Matt et Darmody dans le deuxième. Near ne dit rien pendant quelques secondes, une sensation ineffable lui chauffant la poitrine. Il y avait quelque chose d'étrangement intime pour lui de « voir » par les yeux de Mello et Matt, intime et brûlant à la fois comme de la jalousie et de l'inquiétude. Il ne le disait jamais, mais parfois, après une mission que Near avait supervisée d'un bout à l'autre, Matt croisait son regard et cessait alors de ricaner pour esquisser un sourire léger, inquiet à son tour, répondant à ce que Near éprouvait mais tairait jusqu'à sa mort. Une fois même alors que Near avait cru les perdre tous deux lors d'une opération extrêmement périlleuse à la frontière mexicaine, le jeune homme avait pris Near par l'épaule, dans une étreinte presque maladroite et touchante à sa manière, lui ébouriffant ses cheveux blancs, avant de s'éloigner pour que Near ne puisse deviner son expression. Mello était différent ; il était dur et implacable, et encore plus lorsqu'il frôlait la mort. Il gardait ses distances avec Near à son retour et soudain, des heures, des jours après, il venait voir Near à l'armurerie et se tenait près de la porte, silencieux, le fixant de son regard noir, et son visage brûlé n'exprimait rien mais Near lisait ses émotions aussi clairement qu'il pouvait lire chaque strie sur une balle et les reconnaître toutes : soulagement d'être en vie, rage de poursuivre sa quête, et le besoin d'avoir Near avec lui en un point fixe dans sa vie, de façon plus trouble et inavouée que pour Matt, mais bien là.

Near pinça les lèvres, laissa ses yeux s'habituer au mouvement chaotique de la caméra. Matt bougeait énormément, et Near put voir quasiment tous les visages des hommes de son groupe ; Mello avait un regard long, distant, et tout juste tournait-il la tête pour donner des ordres à ses hommes ; Darmody ne bougeait pas, attentif à la mission. Il avait une voix grave et autoritaire, plus calme que celle de Mello, et par conséquent son groupe était aussi calme que lui. Il n'y avait pas de plaisanterie échangée entre eux, et Near nota que sur les deux caméras de Darmody et Matt, les deux hommes ne se regardaient jamais, assis l'un en face de l'autre, mais Near sentait une raideur dans leurs mouvements, comme s'ils savaient que si jamais un regard était échangé, la tension monterait bien trop tôt pour leur propre bien.

- L'équipe A et C entreront les premières, ce sera ensuite le tour de l'équipe B.

- C'est noté, dit Matt et Near remarqua que l'humour dans sa voix avait disparu. On compte sur toi, Whiteneck.

Near gronda, appuya sur un autre bouton pour isoler la ligne.

- Matt, arrête de m'appeler comme ça.

- Tu n'y peux rien, Near, répliqua Matt. Tout le monde t'appelle comme ça. C'est quand même mieux que de s'appeler Peter Bent, tu ne crois pas ?

Near secoua la tête, appuya de nouveau sur le bouton et le réseau fut libéré.

- Trois minutes avant le début de la mission, fit Mello. Equipe B !

Near leva la tête. La caméra installée sur les toits de Westfield Mall lui permit de voir l'hélicoptère de Mello à quelques dizaines de mètres de celui de Matt et Darmody. Les hommes firent glisser l'échelle et un à un, les membres des deux équipes descendirent, se posèrent avec prudence sur la façade en verre blindé. Near avait pris en compte le poids maximum que la façade pouvait supporter, la pression exercée sur tel mètre par telle personne, et telle une chorégraphie, les hommes suivirent des lignes imaginaires sur la façade, se plaçant là où Near leur avait demandé de se mettre. Mello était toujours dans le deuxième hélicoptère, attendant son tour. L'équipe B était la plus importante à la mission ; si jamais on perdait Mello et les trois hommes nommés pour l'aider à placer les explosifs, l'opération serait un échec.

Les hommes installèrent leurs harnais et les cordons de sécurité. Par la caméra de Matt et celle de Darmody, Near put voir en plongée l'intérieur de Westfield. Le centre commercial avait construit en forme de U Near vit les murs autrefois blancs de Westfield couverts de sangs, d'appels à l'aide –un énorme SOS avait été peint sur le sol du hall et Near se demanda combien de personnes étaient mortes en essayant de le finir.

Darmody s'agenouilla, prit un feutre et commença à dessiner le périmètre, calculant dans sa tête. Son équipe était prête, attendant le signal. Darmody s'éloigna, puis Matt prit sa place. Depuis les lunettes de Darmody, Near vit les mâchoires de Matt crispées par la concentration. Il prit la bouteille convenablement scellée, la déboucha et versa le produit sur les limites dessinées par Darmody. Les lignes se mirent à fumer, le verre fondit peu à peu ; Matt leva le bras et deux de ses hommes appliquèrent les deux ventouses et tirèrent. L'ouverture était grande de trois mètres sur quatre.

Near tourna la tête vers les autres caméras du centre commercial, sentit monter l'adrénaline. Venant de l'ombre des couloirs, sortant des magasins mis en pièce, des silhouettes apparurent en trébuchant, gémissant avec une intonation presque surprise.

- Equipes A et B, descendez maintenant, ordonna Near.

- Bien reçu.

Matt se tourna vers les membres de son équipe. Tous étaient pâles, mais résolus.

- J'espère que vous avez ce qu'il faut si jamais vous vous trouvez dans la situation dont je vous ai parlé, dit-il d'une voix glaciale.

Personne ne répondit.

- On descend, déclara Darmody. Equipe B, puis équipe A.

- Allée de droite, troisième étage, précisa Near, tapant sur son clavier. C'est parti.

Sans quitter des yeux les quinze écrans, Near tendit les bras, tira sur l'objet qu'il désirait ramener près de lui. Ses petites mains blanches effleurèrent la maquette de Westfield Mall, coupée en deux, avec des détails si minuscules et précis que lui seul pouvait les voir. Il attrapa les figurines Lego qu'il avait modifié, les disposa en trois groupes, les connaissant toutes parfaitement. Ses doigts étaient glacés, et le sourire qui ourla ses lèvres fut sinistre.

C'était dans ces moments qu'il comprenait mieux pourquoi on le surnommait Whiteneck.


La voix de Near était si neutre que Matt avait l'impression d'entendre un enregistrement, et c'était peut-être l'une des raisons pour lesquelles il n'était pas paniqué.

- Cinq NV à trente mètres, lui dit Near.

- Etat ? demanda Matt pour la forme, relevant son arme.

Near émit une exhalation froidement amusée et Matt parvint à l'entendre.

- Tu t'en soucies réellement ?

- Non, avoua Matt, amusé.

- Equipe C, lança Darmody de sa voix de lieutenant qui ne manquait jamais de faire rire Matt. Matt-

- Je sais, je sais, l'interrompit Matt courant jusqu'à Mello.

A peine Mello était-il descendu depuis la façade blindée qu'il s'était détaché d'un mouvement de main, et marchait rapidement, suivi par son équipe de vingt hommes. Le bruit n'avait pas tardé à réveiller tous les non-vivants en mal de nourriture fraîche depuis cinq ans et Matt, levant son fusil et tirant dans le crâne de l'un d'entre eux, se demanda pourquoi ils ne cherchaient pas à s'entre-dévorer au lieu de se compliquer la tâche.

« Une belle bande de difficile », songea-t-il.

- Equipe B et C, faites attention, le système de sécurité va s'actionner dans environ cinq minutes, les prévint Near.

- Donne-nous en six, répliqua sèchement Mello.

Darmody courut jusqu'au deuxième couloir, formant une barrière pour empêcher les non-vivants de s'approcher d'eux. Matt vit une quinzaine des créatures s'avancer vers eux. Ils étaient dans un sale état ; il était encore difficile pour les vivants de noter combien de temps un corps se décomposait depuis l'Implosion mais certainement ce qui avait pris autrefois des heures devenait des années. Bloqués dans un bâtiment sans aucune ouverture, la chair était devenue sèche, craquelée, et chaque mouvement que les monstres effectuait créait un bruit d'éclatement comme des dizaines de brindilles. Encore une fois, Mello, Near et Matt avaient pris cela en compte dans leur stratégie, bien que tous trois savaient pertinemment que cela ne les aiderait que très peu.

- Deuxième étage tout le monde ! aboya Mello, levant le bras pour présenter la distance à parcourir. Equipe A avec moi !

Matt s'apprêtait à répondre quand il entendit un cri perçant à quelques mètres de lui. Surpris, il tourna la tête pour voir un de ses hommes tomber, attrapé par les jambes par un rampant. Il était resté trop loin du groupe.

- Ecrase-le, bordel ! ECRASE-LE ! lança Matt.

L'homme, dénommé Glenn, cria de plus belle mais tétanisé, ne fit rien ce que Matt lui ordonnait. Furieux, ce dernier s'approcha, avant de balancer un grand coup de pied dans le crâne du rampant. Il n'était plus qu'un buste semblable à celui d'une momie mais comme tous les non-vivants, sa force était restée prodigieuse. Le crâne éclata sous le choc, et la partie inférieure de la mâchoire claqua dans l'air, tentant d'attraper de la chair malgré l'épaisseur de la PCC améliorée que tous les membres de la mission portaient. Matt attrapa Glenn, l'aida à se relever avant de le pousser rejoindre les autres.

- Restez avec moi ! cria Matt. Restez avec le groupe dans lequel vous avez été assigné !

- Matt, lança Mello, il faut descendre.

- Entendu !

- Quinze secondes avant l'activation du système de sécurité, leur rappela Near.

- Donne-nous plus de temps, demanda Darmody. Mon équipe n'est pas regroupée.

- Je ne peux pas vous donner plus de temps, répliqua froidement Near dans son micro. Dix secondes.

- Si Whiteneck le dit, on peut rien faire d'autre que l'écouter.

- Matt, ferme-la, dit Near avant de couper la conversation.

Matt se tourna vers Mello, leva un poing victorieux et son meilleur ami sourit ironiquement.

- Dix dollars qu'il balance une flopée de jurons dans vingt minutes, paria Matt.

- Tu perds toujours, rétorqua Mello. En attendant, regarde un peu devant toi.

A ces mots, Matt se tourna et vit une autre dizaine de non-vivants s'approcher d'eux. Darmody les rejoignit pour prendre le couloir menant aux escaliers. Son visage était crispé par la concentration, et Matt nota la force de ses bras, très musclés et assurés quand il donnait les ordres.

- Avec leur vitesse, on peut les passer ceux-là, dit Mello.

- Même en faisant seulement un mètre toutes les dix secondes, si trente se ramènent au même moment, on sera dans la merde, lui dit Matt. Avance.

- Système activé, fit Near à leurs oreilles.

Le bruit métallique des grilles retentit, tout juste couvert par les quelques coups de feu que les hommes tiraient sur les monstres levant les bras pour essayer de les attraper. Mello leva la tête, gronda entre ses dents serrées. Les grilles de sécurité coupant chaque couloir mettaient moins de vingt secondes pour descendre. Mello se précipita dans l'escalier, suivant Darmody qui était déjà arrivé au deuxième étage mais d'autres non-vivants montaient les escaliers pour les attraper. Mello vit une petite fille, le visage craquelé et blême, boiter jusqu'aux marches, sa seule main qui lui restait s'accrochant à la rampe pour monter avec plus de facilité. Les gémissements résonnaient dans le centre commercial avec de plus en plus de force, en un hymne douloureux et tribal qui fit frissonner Mello. Instinctivement, il passa une main sur la légère zone brûlée encore à découvert de son visage. Il transpirait.

- Non, non, non, non ! cria Matt, fou de rage.

Darmody se retourna pour voir Matt remonter les quelques marches qu'il venait toujours de descendre. C'était pour un homme de sa propre équipe, un grand brun dont il avait oublié le nom, qui s'était retrouvé agrippé par un non-vivant à la face sèche, couverte d'anciennes morsures, tentant de le dévorer mais ne passant pas l'épaisse combinaison. Cependant, une zone du cou était nue, et le non-vivant l'avait flairée aussi sûrement qu'un requin renifle le sang dans l'océan. D'autres vinrent jusqu'à lui, levant leurs poignets brisés pour s'accaparer un morceau.

- MATT REVIENS ICI ! beugla Mello et Darmody entendit de la panique dans la voix, en une drôle d'intonation juvénile qui ne lui allait pas.

- Cassez-vous ! lança Matt à son équipe, les obligeant à passer devant lui.

- Matt, tu n'as plus le temps, reviens, fit la voix de Near, légèrement tremblante de furie et d'inquiétude.

Mais Matt ne les écouta pas. Darmody le vit bondir, chercher quelque chose dans sa combinaison et le balancer sur le groupe qui tenait fermement son co-équipier avant de dégainer son fusil et tirer sur l'objet qu'il venait de projeter sur les non-vivants les plus en retraits. Il y eut une explosion, un éclat de flamme si violent que les créatures attaquées partirent en avant, et se cognèrent les unes contre les autres, jusqu'à ce que l'homme maintenu tombe à plat ventre, s'extirpant de la poigne de fer qui l'emprisonnait. Il se releva en vacillant et courut avant de lancer en-dessous des grilles, fit une roulade avant de se mettre debout. Matt, soudain, attrapa l'homme par l'épaule et le frappa violemment à la figure. Il se fit mal à cause des lunettes de protection, malgré l'épaisseur de ses gants.

- Hey-, commença l'homme, indigné.

- Ta gueule et avance, lui ordonna Matt. La prochaine fois tu te démerderas tout seul, Indiana Jones.

- Et il n'y aura pas de prochaine fois pour toi, Matt, si tu oses refaire ce genre de connerie, lui aboya Mello quand il vint le retrouver au deuxième étage.

Matt haussa les épaules avant de prendre son arme et balancer un grand coup de crosse dans la figure d'un non-vivant qui voulait l'attaquer par derrière. Le bruit fut celui de feuilles mortes à l'automne, pensa Darmody, avant de se forcer à ne plus avoir ce genre de remarques intérieures idiotes.

- Vous allez passer par la zone 4B, comme sur le plan, leur dit Near. Le deuxième couloir sur votre gauche, pour prendre d'autres escaliers. Ignorez l'issue de secours à tout prix. Si vous vous retrouvez coincé, prenez les escaliers choisis pour le déplacement, pas ceux de secours.

Mello ricana.

- Sauf si vous comptez en finir de façon pas très propre, fit-il remarquer.

Un homme de son équipe fut attrapé par les épaules, et mordu à la zone du cou non protégée par la combinaison. Du sang éclaboussa ses lunettes, il hurla avant que ses lèvres ne lui furent arrachées à grand coup de dents avides. Mello sentit une main glacée le prendre par le bras, celui qui tenait son arme. Un homme tira sur le non-vivant mais le balle ne fit que l'étourdir.

- Putain, Near, nos hommes ont été remplacés par des boys scouts ou quoi ? s'écria-t-il, exaspéré.

- Je n'ai rien à te répondre maintenant, tu as d'autres priorités, répliqua Near.

La colère brûlante qui envahit tout le corps de Mello eut pour effet de faire disparaître toute panique ou peur pesant encore dans son esprit. Il fouilla de sa main gauche la ceinture qu'il portait, attrapa l'objet épais et cylindrique. D'un mouvement de bras, il le détracta, tourna du pouce un bouton sur le manche. Le non-vivant ouvrit la bouche pour se retrouver défiguré par la matraque à pics qui le propulsa en arrière, le forçant à lâcher sa proie.

Mello fit un nouveau mouvement ample du bras, et les fluides recouvrant les pics de la matraque éclaboussèrent une vitrine de vêtements près de lui.

- Restez groupés, leur rappela Darmody. Ne perdez plus du temps auprès des blessés, ils sont foutus ! AVANCEZ !

Les deuxièmes grilles de sécurité à l'étage s'activèrent, et les équipes accélèrent le rythme pour atteindre le premier étage. En haut, les créatures gémissaient et criaient, tendant leurs bras par-delà les barrières de métal pour attraper leurs proies. Trois hommes avaient été mordus, dont deux qui avaient avalé la pilule de cyanure, préférant en finir aussitôt. Matt, la respiration saccadée, fit un geste à Mello qui acquiesça avant de courir sans s'arrêter. Il fallait à tout prix descendre au parking le plus rapidement possible. Darmody et son équipe prendraient un autre chemin, car il fallait garder un minimum de survivants.

- Matt, aboya l'un des hommes, courant derrière son chef d'équipe. Matt…

Le garçon se retourna. Darmody, s'apprêtant à prendre l'autre direction pour atteindre la deuxième sortie, s'arrêta à son tour, s'attendant à recevoir également une consigne car les équipes A et C travaillaient en synchronisation jusqu'au point de l'explosion où se dirigeait l'équipe B. Il entendit les coups de feu, les gémissements tout autour de lui, mais il ne vit que Matt, immobile et silencieux, qui dégaina son arme dans un mouvement d'épaule fluide et abattit son équipier l'appelant encore. La dernière syllabe, le dernier « t » fut prononcé et détruit par l'impact, mais Darmody fut sûr, malgré la déflagration, que l'homme continuait toujours même écroulé au sol d'appeler Matt, pour une raison qu'il ne saurait jamais. Tranquillement, Matt tourna les talons et se remit à courir. Personne ne fit de commentaire, pas même Mello qui se contenta de pincer les lèvres.

Il n'y eut que Near qui murmura quelque chose dans le micro, si faiblement que Darmody eut du mal à entendre, quelque chose comme « Tu aurais pu attendre, il nous aurait été utile pour la fin de la mission ».

Matt sourit, dit très haut :

- Le temps est aléatoire, je voulais rien risquer.

Et il tira dans les jambes d'un non-vivant lui barrant la route avant de lui décocher un coup de botte en pleine figure pour le faire tomber.


Elle se remit sur le ventre, bâilla discrètement. Il faisait chaud dans la chambre d'hôtel mais elle sentit néanmoins un courant d'air froid passer sur son dos nu, et elle frissonna, avant se blottir sous les couvertures. Elle entendit Namikawa sortir de la salle de bains, renouant correctement sa cravate.

Elle l'observa en souriant, avant de tendre la main vers la table de chevet pour prendre son porte-cigarettes, son paquet et le cendrier en cristal. Namikawa eut l'air contrarié.

- Je t'ai dit de fumer après mon départ, dit-il d'une voix lourde et agacée.

- Tu t'apprêtes à partir, rétorqua-t-elle, allumant le bout de sa cigarette, ses doigts pâles serrant le bois noir de son porte-cigarettes comme s'il s'agissait d'une baguette d'encens.

« C'est peut-être le cas », pensa-t-elle, vaguement amusée. « Je donne la fumée et la cendre pour nos chers morts, nos chers dieux qui ont disparu. »

- Je dois rentrer, ajouta Namikawa, prenant son manteau. Je laisse deux de mes hommes à l'extérieur pour qu'ils te raccompagnent.

- Trop aimable, lança-t-elle, ayant toujours ce sourire en coin.

Elle exhala, se retourna pour avoir la tête vers le bord du matelas, et tendit ses jambes contre le mur, regarda ses ongles de pied vernis d'un rouge carmin. Elle ressentait une sorte de langueur, de lourdeur entre les jambes, et sa poitrine lui semblait encore brûlante des mains de Namikawa sur elle. Elle se moquait toujours en silence de son visage si sérieux, imperturbable quand il était habillé, et froissé par la passion, assombri d'un désir sauvage et animal lorsqu'il la possédait. Il portait toujours au doigt cette bague avec un cœur, un cadeau de sa fille, et à plusieurs reprises, elle avait dû se mordre l'intérieur des joues pour ne pas éclater de rire ; il ne l'aurait pas supporté.

- Tu restes plus longtemps d'habitude, lança-t-elle alors qu'il s'apprêtait à ouvrir la porte.

Namikawa s'arrêta, lui jeta un regard dédaigneux.

- Contrairement à toi, j'ai une famille.

- Contrairement à toi, je n'ai pas de remords.

Le visage de Namikawa resta impassible. Elle l'admirait pour sa capacité d'adaptation, son habileté à demeurer de marbre même lorsqu'on lui crachait dessus. Peut-être tenait-il sa force de son illégitimité par rapport à son père feu Daisuke Yotsuba ? C'était une théorie comme une autre. Il se considérait surtout trop bien pour le reste du monde, supérieur aux autres car il savait ce qu'il valait, lui et son intellect. Elle le comprenait bien, elle avait été faite dans le même acier que lui.

- Reste un peu avec moi, minauda-t-elle, la tête renversée en arrière. Préviens ta femme que tu seras à la maison plus tard que prévu. Tu pourras t'extasier sur les dessins de tes enfants autant que tu le voudras ensuite.

Elle se tut, attendit un peu. Elle tirait sur un fil invisible, tendu et coupant à l'aide de ses deux mains, et elle savait que si elle s'y prenait trop violemment, elle en serait blessée. Namikawa ne donnait jamais l'impression d'être furieux, jusqu'à ce qu'un coup en pleine mâchoire ne vienne contredire le calme absolu de ses yeux.

- Je sais que ça t'excite de coucher avec elle après m'avoir sautée, reprit-elle de cette voix paisible elle ne pouvait se permettre d'être langoureuse avec lui lorsqu'elle négociait du temps supplémentaire car il décréterait alors qu'elle n'était qu'une nigaude, une vulgaire prostituée lorsqu'elle était bien plus que cela. C'était par l'esprit qu'elle voulait le pousser à la désirer et non par ses hormones.

- Je vais rentrer, lança-t-il et son ton était ferme et définitif ; elle n'insista pas plus.

- Tu as beaucoup de travail en ce moment, n'est-ce pas ?

Elle tira sur sa cigarette.

- Terre Rouge ? l'interrogea-t-elle.

Il resta silencieux mais elle sut à quoi il pensait.

- Je le sais car c'est mon travail. Tu ne veux pas que je t'aide ?

- Pas besoin de m'aider, tout est déjà mis en place, il suffit d'attendre le grand jour.

- Le grand jour, hein, répéta-t-elle, pensive.

Namikawa ricana.

- Parfois je me demande si c'est une bonne idée de coucher avec toi. Je devrais me faire des filles moins intelligentes.

- Tu t'ennuierais atrocement, mon pauvre. Une fois qu'on ne peut plus occuper leurs bouches, ces femmes ne savent rien faire d'autre que de babiller comme des oiseaux qui demandent leur pitance.

Elle se rallongea sur le ventre, battant l'air de ses jambes, soutenant son visage d'une main.

- Je peux quand même t'aider, insista-t-elle.

- Pour quoi faire ?

- Je ne sais pas. T'aider à rendre ça plus important.

- J'espère que tu es au courant que si tu en parles trop, tu risques de finir dans une benne à ordures.

- Oups, rit-elle. Effrayant.

Namikawa soupira une nouvelle fois.

- Tu ne restes pas alors ?

- Non. Je dois contacter les autres. Midô en priorité.

- Celui-là, chuchota-t-elle. Quel dommage qu'il n'aime pas les femmes.

Namikawa émit une exhalation mi-amusée mi-effarée.

- Ne me dis pas que tu le trouves séduisant…

- Et bien si. Parfois j'aimerais être un homme pour juste pour voir comment il m'aborderait.

- Même en tant qu'homme, il ne te toucherait même pas du petit doigt.

Elle tourna la tête vers lui et tous deux éclatèrent de rire. Dehors, les hommes survivaient et mourraient ; ici, ils s'en amusaient comme deux empereurs observant l'arène où les lions déchiquetaient les martyrs.


- Je partirai pour l'Ouest, déclara Zerhogie.

- Tu t'ennuies à ce point ? demanda Gook de sa voix éraillée.

- Je veux savoir pourquoi les chaînes tremblent, répondit Zerhogie, levant son crochet comme pour mimer un poing serré par la détermination.

Dalil tressaillit.

- Tu vas y aller tout seul ? murmura-t-elle, choquée.

- Si d'autres veulent venir avec moi, qu'ils se lèvent et me rejoignent.

Il y eut un silence pesant parmi les Dieux, si lourd même que les cris des âmes furent comme un instant couverts par le néant des réponses. Delidublly se leva, ses bandages flottant doucement derrière son corps sec et courbé.

- Moi, je viens.

Dalil se tourna vers lui, ne trouva rien à dire. Zerhogie porta son attention sur Calikarcha qui faisait semblant de dormir.

- Ouvre tes yeux, ordonna Zerhogie de cette voix puissante et autoritaire qu'il n'avait pas utilisée depuis tes siècles. Ouvre tes yeux, Calik. Viens avec moi.

- Je veux rester pour dormir, grogna Calik, ses yeux alignés brillant d'un mélange d'ennui et de colère tiède. Il n'y a rien à voir à l'Ouest, car il est aussi semblable que l'Est, le Nord et le Sud d'ici.

Dalil trembla, hésita longuement avant de se relever. Son angoisse était si tangible que sa tiare avait perdu de sa splendeur, et les perles étaient devenues ternes comme des os usés.

- Cela ne sert à rien, marmonna-t-elle, se dirigeant pourtant vers Zerhogie qui hocha la tête, satisfait.

- Personne d'autre ? lança Delidublly. Vraiment personne ?

- Bande de cerveaux visqueux, gronda Zerhogie. Lorsque vous serez devenus de la Crasse, je vous prendrai et vous lancerai si loin de moi que même détruits, vous souffrirez de la solitude.

Gook grogna plus fort encore, se redressa péniblement sur ses courtes jambes. Ses cornes luisaient d'une aura rouge et glacée comme le sang coagulé d'un cadavre.

- Donne-moi une seule raison de te suivre dans ce voyage stérile, crochet de malheur, crochet de curiosité nocive.

Zerhogie lui donna sa raison, et les âmes avalèrent ses mots dans leurs cris incessants. Quand il partit, cinq Dieux le suivirent, maussades, furieux… et emplis de curiosité à leur tour, infectés par ce sentiment comme par un poison.


Peter Bent : en jargon d'enfant, signifie « Zizi tordu ». Comme toujours, Matt sait faire preuve d'un grand raffinement en matière de blagues.