Note de l'auteur : bonjour ! merci à tous ceux qui ont lu le dernier chapitre malgré l'attente. A la veille de ce weekend de trois jours, je vous livre le nouveau chapitre ^^. Beaucoup de parlottes dans celui-ci mais j'espère que ça va vous plaire. La publication est irrégulière je m'en excuse. Sachez d'ores et déjà que la rédaction du chapitre 9 est pratiquement terminée et que la trame du 10 est finie.

Je n'en dis pas plus et vous souhaite une bonne lecture !


Chapitre 8 – La rébellion de la souris

L'an 2916, Tuckborough

Bilbo vit la silhouette imposante du Nain qui parasitait ses pensées depuis une semaine se profiler derrière l'épaule de sa cousine. Le sourire en coin, charmeur, et la lueur espiègle dans les yeux de Thorin lui provoquèrent des frissons et il sentit chaque cellule de sa peau chercher le contact avec celles du Seigneur Nain. Il rattrapa de justesse l'expression énamourée ridicule qui menaçait de poindre sur son visage et réussit à se composer un masque d'étonnement poli face à l'apparition du dernier invité du vieux Took.

- Re-bonjour à vous Miss Hildigard, lança Thorin d'une voix grave.

La Hobbite surprise se retourna, coupée en plein élan de vengeance auditive. Adalgrim remarqua lui aussi le Nain et ne put retenir un léger sourire, savourant d'avance le spectacle à venir.

- Maître Nain !

- Oh, je suis désolé, j'interromps quelque chose, s'excusa Thorin, faussement gêné. Il continua tout de même à se rapprocher du petit groupe et particulièrement de la petite-fille du vieux Took. Pas un regard ne fut adressé à Bilbo, excepté un simple coup d'œil curieux vers lui et son cousin.

- Au contraire, vous tombez parfaitement à l'heure pour assister au spectacle de la douce et si miséricordieuse Hildi Took, intervint en bon perturbateur Adalgrim.

Bilbo gémit intérieurement. Il ne savait déjà pas comment réagir à l'arrivée de Thorin mais il savait que si Adalgrim y mettait son grain de sel, la situation risquait de passer de légèrement compliquée à extrêmement embarrassante.

Hildigard, encore furieuse mais pas suffisamment pour l'assumer de manière aussi outrancière que quelques secondes auparavant, le fixa durement.

- Tais-toi et fais preuve un peu de savoir-vivre pour une fois, sale petit cloporte, siffla-t-elle. Puis la gêne remplaça la colère lorsqu'elle croisa le regard amusé de Thorin. Je crois que c'est plutôt à moi de vous présenter des excuses Maitre Nain, je ne…

- Il n'y a pas d'excuses à présenter, Miss, la coupa Thorin. A vrai dire, vous me rappelez ma sœur. Mon frère et moi, en tant qu'aînés, aimions beaucoup la taquiner enfant. Malheureusement pour nous, en grandissant, elle s'est révélée une féroce revancharde. Je crois que je crains plus me retrouver face à une Dis furieuse que d'affronter une armée d'Orques. Et malgré son caractère ou sans doute à cause de cela, elle est adorée d'un très grand nombre de mes pairs.

Et toujours en focalisant totalement son attention sur Hildigard, il rajouta avec un mouvement de tête séducteur :

- Mais je suis sûr que c'est également votre cas. Un caractère pareil n'existe que pour sublimer un tel visage.

Les réactions ne se firent pas attendre : Hildi rougit furieusement, toute idée de colère envolée, le jeune Took que Thorin avait identifié comme la peste Adalgrim ouvrit des yeux étonnés avant de se mordre discrètement la lèvre, pour retenir un rire. Quant à Bilbo, Oakenshield aurait pu le croire indifférent, s'il n'avait repéré les poings serrés et la mâchoire crispée. « Parfait », songea l'héritier de Durin. Là où il y a de la jalousie, il y a de l'intérêt. Il continua alors sur sa lancée, camouflant habilement qu'au fond de lui, il s'amusait comme un gamin de cette situation.

- Mais je n'ai pas été présenté à vos amis, dit-il en désignant les deux jeunes Hobbits, témoins de la scène.

Hildigard se reprit le mieux possible, conservant un teint rosé. Elle se passa la main dans ses boucles brunes, remettant quelques mèches et tirant maladroitement sur ses vêtements.

- Il s'agit de mes cousins qui se trouvaient également à Grand'Cave pour la fête du solstice d'été. Adalgrim Took…

- Ah oui, j'ai entendu parler de vous par le vieux Took et par d'autres membres de votre famille lors du petit déjeuner. Vous avez une sacrée réputation parmi les vôtres.

Hildigard eut un reniflement méprisant et ouvrit la bouche pour intervenir. Le concerné lui-même sembla vouloir dire quelque chose mais le Seigneur Nain ne le laissa pas finir.

- Et vous devez être son cousin, le si raisonnable Bilbo Baggins, termina Thorin en se tournant vers l'intéressé. J'ai également entendu parler de vous.

- Et moi pas de vous. Je ne sais pas qui vous êtes, Monsieur, mais il semble convenable de se présenter avant d'interrompre une discussion, lâcha Bilbo, d'un ton plat, maîtrisant son irritation.

- Oh, convenable dites-vous, répéta Thorin en le fixant intensément, tout en faisant défiler dans son esprit ses souvenirs de leur soirée ensemble. Le Bilbo d'alors lui avait semblé plus impulsif que convenable. Il remarqua d'ailleurs que les oreilles de ce dernier étaient brusquement devenus écarlates, seule preuve qu'il avait parfaitement compris l'allusion du Nain.

Adalgrim ne pipait pas un mot, fasciné par ce qu'il se déroulait sous ses yeux. Leur cousine vengeresse ne se douta de rien et au contraire, s'empressa de rectifier l'erreur.

- C'est ma faute, enfin la mienne et celle de ce crétin, dit-elle, avec un léger mouvement de tête vers le crétin en question qui prit aussitôt son expression la plus innocente. Adalgrim, Bilbo, je vous présente Thorin de la Cité de Nogrod dans les Montagnes Bleues. Il est venu avec deux amis à lui, Balin et Dwalin…
- Oui, je les ai rencontré à Grand'Cave. Maître Dwalin est plutôt impressionnant mais vous avez l'air d'un guerrier vous aussi, Maître Thorin.

- C'est vrai, vous êtes plutôt bien bâti. Je veux dire remarquablement bien charpenté, enfin…

La toux sec de Bilbo mit fin à l'embarras d'Hildigard. Et ne passa pas inaperçue à Thorin.

- Je vous remercie pour le compliment ma chère, s'inclina-t-il devant elle, feintant d'ignorer toujours son Hobbit.

Le teint d'Hildi flirta de nouveau avec le rouge.

- Bon, maintenant que les présentations sont faites, je me propose pour vous faire visiter le village, Messire, annonça Adalgrim.

Il espérait profiter de l'accalmie pour échapper à son triste sort. Mais Hildigard, bien que charmée, n'était plus une toute jeune Hobbit. En outre, ce n'était pas la première fois qu'elle était la victime des tours d'Adalgrim et par conséquent, pas la première fois qu'elle le punissait.

- Oh ne crois pas un seul instant d'en tirer comme ça, espèce de fripon. Elle l'attrapa assez durement par le bras et le jeune Took grimaça sous la pression.

- Il serait bienséant de mettre de côté nos querelles pour être agréable à notre invité et se conduire en hôtes irréprochables, essaya-t-il de répliquer. Il lança un appel à l'aide silencieux à Bilbo mais celui-ci n'eut pas le temps de faire quoi que ce soit qu'Hildigard prit Thorin à partie.

- Maître Nain, croyez-vous qu'il est juste de laisser un grossier personnage qui rentre dans la chambre d'une femme sans s'annoncer alors que celle-ci n'est pas…hum…disons convenablement habillée et fait des remarques désobligeantes, sans sortir sans punition ?

- Oh non, soupira Bilbo en levant les yeux au ciel.

Thorin dissimula un rire sous un toussotement et malgré l'air implorant et comique de l'agitateur, il déclara :

- Un tel délinquant ne peut vivre une minute de plus sans être dûment sanctionné.

Pendant qu'Adalgrim s'offusquait à grands cris, Hildigard triomphante le traîna sur le chemin en direction de la maison.

- Je vous laisse aux bons soins de Bilbo, Maître Nain. Il vous sera un compagnon plus agréable et un meilleur guide que celui-ci, cria-t-elle avant de disparaître. Cette phrase étouffa dans l'œuf le rire de Bilbo.

- Merci de m'avoir épargné ce désastre, Miss Hildigard, renchérit Thorin.

Un silence s'installa. Thorin était plutôt fier de sa prestation. Il avait retrouvé Bilbo, avait suscité son intérêt et avait réussi à se retrouver seul avec lui. Tout ça d'une manière divertissante. Il se tourna vers l'objet de ses pensées mais ne rencontra qu'une moue contrariée et un regard un poil énervé.

- Eh bien M. Bilbo Baggins, vous me faites visiter Tuckburough ?

- Le village ou juste la grange la plus proche ? A moins que vous pensez déjà la réserver pour une prochaine conquête ? lui balança Bilbo d'un ton froid.

« De plus en plus intéressant », s'extasia Thorin.

- Juste le village. Mais je retiens l'idée de la grange. Peut-être que cette fois, j'arriverai à vous empêcher de vous enfuir.

- Je ne me suis pas enfui ! s'écria le jeune Hobbit. Face au tournant que prenait la conversation, il préféra échapper à l'observation du Nain en se détournant. Il commença à marcher en direction du village.

- J'ai pris la décision la plus raisonnable.

Thorin soupira à son tour et lui emboita le pas.

- Oui, j'ai entendu parler du fait que vous soyez tellement raisonnable. J'ai eu du mal à y croire, lui sourit-il.

- L'ambiance festive et la boisson m'ont fait faire des choses inhabituelles. Cela arrive à tout le monde, vous y compris.

- Vous nier de manière si catégorique une chose qui vous a procuré pourtant un réel plaisir. Je…

Bilbo se retourna brusquement, visiblement en colère.

- Au cas où vous n'avez pas remarqué, je suis un Hobbit encore considéré comme un enfant parmi les miens et vous un Nain venu d'un Royaume lointain, qui ne reviendra jamais sur ces terres ennuyeuses et tranquilles de la Comté. Si tout ceci n'est qu'un jeu pour vous, restons-en là.

Son souffle fut alors avalé par les lèvres de Thorin. Ce baiser-là était différent de ceux insouciants et passionnés qu'ils avaient échangés quelques jours plutôt. Bilbo n'aurait pas su dire pourquoi il avait l'impression que ce baiser était plus sincère que les autres. La seconde suivante, Thorin posa son front contre le sien.

- Ce n'est pas un jeu, Bilbo. C'est une chance unique, que Mahal offre à ses enfants mortels pour que la vie leur paraisse supportable. Au lieu de penser à tout ce qui nous empêche de profiter de ce présent, vous devriez vous y plonger et en savourer chaque minute.

A ces mots, Bilbo déglutit douloureusement, touché jusque dans son âme. Un évènement impromptu le dispensa d'avoir à répondre à une telle déclaration.

- Hé Thorin, un coup de main ne serait pas de refus, rugit Dwalin.

Il était à quelques mètres dos à Thorin et par chance ne distinguait pas vraiment le couple enlacé au milieu du chemin, trop occupé à fuir une nuée d'enfants Hobbits. Le Seigneur Nain se retourna, pensant trouver une excuse, une diversion mais ce fut une erreur. Bilbo en profita pour se dégager et fuir dans le village. Il était inutile de lui courir après pour le moment, songea Thorin. Il lui laissait le temps de réfléchir aux paroles qu'il avait prononcés, s'en imprégner assez pour qu'ils leur laissent une chance de passer du temps ensemble. Avec une pointe de regret, qu'il masqua derrière un sourire, il se dirigea vers son ami en difficulté, prêt à le secourir de la horde enfantine.

-o-

Bilbo marchait à grands pas dans les rues du village. Jamais jusqu'à ce jour il n'avait ressenti un tel déluge de sentiments. Il avait besoin de reprendre le contrôle. Il traversa le village, ignorant les « bonjour » polis de ses compatriotes. Il devait retrouver son calme après sa brusque… quoi ? crise de jalousie ? de panique ? Les deux et sans doute plus que ça.

Il se remémorait ce qui venait de se passer. Lorsqu'il avait vu arriver Thorin, il était resté sur sa réserve. Pas question qu'Hildigard ne voit quoi que ce soit et si Adalgrim était au courant, il ne voulait pas que son cousin assiste à ses retrouvailles avec le Seigneur Nain. Mais dès le début de la conversation, il avait su que sa résolution allait être difficile à tenir.

Il n'était pas idiot et avait parfaitement compris le manège de Thorin. Mais une fois encore, ses émotions avaient pris le dessus, et bien que sachant que ce n'était qu'une taquinerie, il n'avait pu réprimer la bouffée de jalousie qui l'étouffait. Cependant, sa colère avait rapidement trouvé sa véritable source. Il était amoureux de Thorin, il ne pouvait le nier. Il s'était dévoilé à lui, avait agi avec lui comme jamais avec personne d'autre et tout ça en quelques jours seulement. Et pour le Nain, cela ne semblait être qu'un jeu, un divertissement. Au fond de lui, Bilbo avait l'impression que Thorin piétinait ses sentiments allégrement et le sourire aux lèvres.

Mais le baiser et la déclaration qui avaient suivi l'avaient pris au dépourvu. Toute colère envolée, les sensations qu'il avait ressenties en le voyant avaient de nouveau pris le dessus. Et maintenant qu'il s'était échappé, il était de nouveau furieux. Thorin faisait ce qu'il voulait de lui, le manipulait comme un pantin et il était impuissant.

Il finit par s'arrêter et releva la tête : il avait atteint les abords du village. Fatigué par toutes ses réflexions, il s'assit sur un banc près d'un jardin. De là, il avait une vue sur l'ensemble des habitations et la tranquille agitation des gens de Tuckburough. Il ferma les yeux et exposa son visage aux rayons d'un soleil matinal. Il n'existait aucune région dans ce monde aussi paisible que la Comté. Se laisser envahir par cette quiétude lui permettrait de retrouver un certain équilibre. Un vent très léger secoua ses boucles, chatouillant la pointe de ses oreilles. Il entendait le bruissement des feuilles, le pépiement des moineaux et un peu plus loin dans la forêt le chant d'un rouge-gorge. Il sentit la chaleur de l'astre du jour s'estomper à cause des nuages et l'air se rafraîchir. En rouvrant les yeux, il se fit la remarque qu'il allait certainement pleuvoir dans la journée.

L'atmosphère ici était différente de celle de Hobbiton. Là-bas, tout était clair et il y avait peu de végétations élevées. A Tuckburough, la forêt était plus présente et les arbres étaient plus sombres. Certains disaient que cela donnait un air lugubre à l'endroit mais Bilbo trouvait que cela conférait au village une dose de mystère, un côté aventureux qui s'accordait bien avec les habitants, tous des familles proches parentes des Took.

Une heure passa ainsi au bout de laquelle Bilbo finit par retrouver progressivement son calme. La vérité était qu'il était effrayé par la puissance de ses sentiments, parce que cela éveillait une impulsivité dont il ne se pensait pas capable. C'était la première fois qu'il tombait amoureux et il avait l'impression que toute son existence était chamboulée. Il ne savait pas vraiment comment réagir. Mais une chose était sûre : il se sentait vulnérable et ça, ce n'était une bonne chose pour personne. Aucune créature dans ce monde n'aimerait cette sensation d'avoir son âme à nu. Et c'était exactement ainsi qu'il était face à Thorin. Entièrement et totalement à découvert, sans protection, sans filtre pour arrêter les sentiments négatifs tel que la jalousie. Mais également la souffrance. Et s'il y avait bien quelque chose qui le ferait souffrir c'était que Thorin n'éprouve pas la même chose que lui.

-o-

Bilbo ne réapparut pas pour le déjeuner. Malgré son impatience, Thorin se retint de poser des questions. Il ne voulait pas attirer l'attention sur sa relation avec le jeune Baggins. Mais il était déterminé à partir à sa recherche après le repas. Il avait compris que le jeune Hobbit n'était qu'apeuré par cette relation. Il l'avait un peu été aussi au début. Mais la joie d'éprouver enfin un sentiment amoureux et de la voir partager avait fait disparaître la crainte. Bilbo était jeune, il l'avait dit lui-même. Il n'avait pas encore assez confiance en lui pour comprendre que le Nain ne jouait pas avec lui. Thorin devait donc insister, ne pas abandonner pour convaincre Bilbo que rien n'était plus réel que son amour pour lui.

Après avoir mené une discrète mais efficace enquête, il aperçut Bilbo se balader près de l'une des exploitations appartenant à la famille Took. Il était seul, c'était donc le moment idéal pour terminer leur conversation de ce matin. Mais dès que le Hobbit le repéra, il tourna les talons. Irrité par cette attitude, Thorin le suivit mais s'il espérait une discussion tranquille, il se trompait lourdement. Bilbo avait trouvé refuge auprès de quelques-uns de ses cousins et le Seigneur Nain dut faire bonne figure. Il pouvait peut-être se débarrasser aisément d'une jeune Hobbite énervée et d'un trublion gênant, mais le jeu se corsait lorsqu'il s'agissait d'une dizaine de Hobbits. Distrait par les blagues et dialogues enthousiastes des semi-Hommes, il remarqua trop tard l'absence de Bilbo. Ce dernier avait filé à la première occasion. Thorin l'aimait mais cela ne l'empêchait de trouver la situation agaçante au possible.

Une fois débarrassé des encombrants perturbateurs, Thorin hésita à partir de nouveau à la recherche de Bilbo. Il fallait d'abord qu'il retrouve son calme. De par son statut, il avait reçu une éducation très stricte mais aussi grâce à ce statut, on lui avait rarement opposé de résistance. Si au début il avait trouvé ça amusant, les fuites répétées de Bilbo commençaient à lui porter sur les nerfs.

Ensuite, il fallait de toute évidence qu'il change de stratégie. Si le jeune Baggins ne voulait même plus lui parler, il allait devoir trouver un autre moyen de lui faire admettre la vérité. Il n'avait pas beaucoup de temps avant de devoir repartir et il ne voulait pas le gâcher à essayer de convaincre un Hobbit récalcitrant, ni à se faire sans cesse repousser.

En retournant à la demeure des Took, il croisa Balin, qui s'apprêtait à visiter le village en compagnie d'Isembard. Pendant un court instant, l'héritier de Durin fut tenté de demander conseil à son cousin. A première vue, Balin n'était pas un grand guerrier. Il savait manier les armes comme tout Nain qui se respecte mais sa véritable force résidait dans son intellect et sa capacité à gérer toutes les situations avec sérénité. Même si Thorin était son aîné, il le considérait comme un sage. Mais la situation à laquelle il faisait face était personnelle et intime. De plus, Balin croyait qu'il s'était amouraché de Lobelia. Mieux valait qu'il ne dise rien à Balin. Déterminé à trouver seul une solution, il passait le reste de la journée à suivre le Nain et le Hobbit, ne prenant part que de manière distraite à leur conversation.

-o-

Le jour déclinait lorsque le Seigneur Nain finit par coincer son Hobbit à nouveau. Il avait abandonné Balin et Isembard peu de temps auparavant, sans avoir trouvé de nouveau plan. En fait, il ne pensait pas revoir Bilbo avant le lendemain, ce dernier allait certainement manquer aussi le repas du soir. C'est pourquoi il fut surpris lorsqu'il le rencontra pour la troisième fois.

Thorin se dirigeait vers la grande demeure familiale des Took quand il remarqua Bilbo qui s'apprêtait à entrer lui aussi. Mais avant qu'il ne tente quoi que ce soit, le jeune Baggins était parvenu à attirer l'attention de deux de ses cousines qui rentraient également pour le dîner. Le Nain, ravalant sa frustration, dut se prêter à la comédie de la courtoisie et de la bonne humeur encore une fois. Il ne savait pas réellement quoi faire. Attirer l'attention de Bilbo en flirtant avec les deux femmes comme ce matin ? Demander à lui parler seul à seul ? L'ignorer ? Il dut reconnaître qu'il était perdu. Il semblerait que l'amour n'avait pas que des bons côtés : il engendrait aussi des sensations désagréables et douloureuses. Alors qu'il tergiversait encore sur ce qu'il allait faire, les deux Hobbites les invitèrent à les suivre dans la grande salle à manger. Profitant qu'elles discutaient entre elles et les avaient laissés un peu en arrière, en retrait, Thorin se pencha alors sur l'objet de ses pensées, également source de son irritation et lui glissa :

- Vous avez conscience que votre comportement est stupide et complètement puéril, j'espère ? Dire que c'est vous qui m'accusiez de jouer, alors que vous semblez vous amuser au jeu du chat et de la souris.

Ce n'était pas une entrée en matière idéale mais il avait besoin de s'exprimer franchement. Il voulait provoquer une réaction, que Bilbo comprenne enfin ce qu'il provoquait en lui, qu'il avait semé le doute et l'angoisse en voulant renoncer à leur relation. Ce dernier continua de remonter le couloir, évitant de le regarder dans les yeux et s'efforçant de rester impassible.

- Vous avez votre épée et votre bouclier pour vous protéger. Moi je n'ai que mon bon sens et je ne tiens à pas l'ignorer, lança-t-il d'un ton froid et distant.

Le seigneur Nain s'arrêta en plein milieu du couloir, forçant Bilbo à en faire de même.

- Moi je pourrais vous protéger. L'amour n'est pas un danger, répliqua-t-il.

Bilbo leva les yeux au ciel en soupirant.

- Bien sûr que si, ouvrir son cœur est toujours un danger.

- C'est un risque à prendre…

- Non, l'interrompit le jeune Baggins en levant le regard vers lui. Il se rapprocha de lui inconsciemment, énervé par les paroles de Thorin. Un risque c'est quand le résultat est incertain, que cela va aboutir soit à une bonne, soit à une mauvaise chose. Mais pour moi, dans tous les cas, avoir une histoire avec vous sera une mauvaise chose. Soit vous ne m'aimez pas et je souffre, soit vous m'aimez et vous partez et je souffre. Le résultat est toujours mauvais pour moi.

Le raisonnement du Hobbit, tout comme sa colère, firent céder un barrage dans le cœur de Thorin. Il était temps de mettre les choses au clair. Bilbo n'était pas le seul à mettre son cœur en jeu, pas le seul à être effrayé par la situation.

- Rien ne m'assure que vous m'aimez comme je vous aime. Moi aussi, je prends un risque. Moi aussi je devrais souffrir lorsque je partirais. Vous connaissez le Peuple de Durin ? Nous n'aimons qu'une seule et unique fois dans notre vie. Jusqu'à ce que je vous rencontre, j'ai cru que je ferais partie de ces Nains à qui ça n'arriverait jamais. Et aujourd'hui, vous gâchez tout parce que vous vivez dans l'avenir et non dans le présent. Je croyais que les Hobbits étaient de bons vivants, qui prenaient les choses de la vie comme elles venaient. Vous êtes sans doute le seul Hobbit de toute la Comté à vous torturer les méninges pour savoir si vous avez le droit d'être heureux même pour un temps éphémère.

Son discours le laissa haletant. Son emportement faisait briller ses yeux. Il avait envie de secouer Bilbo, de l'enlacer, l'emmener dans un endroit seul où il pourrait profiter de chaque seconde qu'il lui restait avec lui. Il se sentait à la fois puissant et étrangement à découvert. Bilbo le fixait, déstabilisé, figé et troublé.

- Adalgrim, je vois que tu nous fais l'honneur de ta présence…

La voix du vieux Took dans la salle à manger le sortit de sa torpeur dans un sursaut. Reprenant conscience que quelqu'un pouvait arriver et les surprendre, il se dirigea vers la salle et abandonna là un Seigneur Nain désorienté. Thorin prit quelques secondes afin de se reprendre et de rejoindre la tablée à son tour.

-o-

Ils passèrent le repas à s'ignorer, ruminant chacun leurs pensées. Thorin s'efforçait d'être aimable, surtout que ni Balin, ni Dwalin n'étaient présents ce soir-là, ayant chacun préféré la compagnie d'autres Hobbits. C'était donc à lui que revenait le devoir d'assouvir la curiosité de l'assemblée. Il prit sur lui, affichant un air enjoué. Mais intérieurement, il était très loin de cet état d'esprit. La confrontation avec Bilbo lui avait laissé un goût amer. Il regrettait de s'être emporté ainsi. Difficile de faire moins romantique que de crier et de critiquer celui qu'on dit aimé. Il aurait mis de côté ce regret si son sermon avait au moins eu le mérite de convaincre Bilbo de la sincérité de ses sentiments. Mais au vu de l'indifférence de ce dernier, il venait de mettre fin à sa dernière chance.

De l'autre côté de la table, aussi éloigné que possible du Seigneur Nain, Bilbo Baggins tentait lui aussi de faire bonne figure. La chance voulait qu'il soit assis à côté de Sigismond, son cousin le plus bavard. Il ne participait à la discussion que par des hochements de tête à intervalles répétées et des onomatopées d'acquiescement. Le reste de son esprit restait focalisé sur son face-à-face avec Thorin. Depuis qu'il l'avait rencontré, il avait l'impression de vivre dans un vrai brouillard. Qu'il le veuille ou non, il devait prendre une vraie décision rapidement et s'y tenir cette fois.

Toute la famille Took n'était bien sûr pas réunie autour de la table, mais ils étaient suffisamment nombreux pour donner des allures de fête à la soirée. Ce fut surtout au moment du dessert, lorsque tous les membres avaient bien mangé et bu, que Bilbo remarqua à quel point la tablée était agitée. Ici, personne ne tenait en place et il sourit face à cette exubérance. Il se sentait éloigné de cette ambiance, comme un observateur qui regarderait à travers la fenêtre. Encore une fois, il ne put s'empêcher de comparer avec ses propres repas de famille. La plupart du temps, c'était juste son père, sa mère et lui. Et puis juste son père et lui. Il poussa un soupir exaspéré face au cours qu'avaient pris ses pensées. Bien, maintenant il n'était plus seulement déboussolé, il était aussi déprimé. Il éprouvait de la peine de ne pas se sentir plus Took que ça. Thorin avait sans doute raison, un autre Hobbit n'aurait pas eu autant d'hésitations que lui, n'aurait pas tout gâché comme ça. Il n'avait pas le goût du risque, sinon il serait déjà dans les bras du Nain. Peut-être n'avait-il pas sa place au sein de cette famille ?

Donnamira s'assit brusquement à ses côtés, le délivrant de la spirale accablante dans laquelle s'était engagée son esprit.

- Bon sang, parfois je me demande si ton père n'est pas un elfe. Rien que de te regarder me donne envie de me rouler en boule au fond de mon lit, lâcha-t-elle d'un ton sarcastique.

Cette remarque fut suffisamment surprenante pour qu'il reprenne complètement pied dans la réalité.

- Quoi ?

- Je t'ai observé pendant tout le dîner. Tu n'arrêtes pas de réfléchir. Je ne sais pas ce qui se passe en ce moment, mais franchement, il est temps que tu lâches prise, mon cher neveu. A force de trop faire fonctionner cette caboche, tu risques de mourir avant le Vieux, reprit-elle en tapotant son index sur le front du jeune Baggins.

Ses paroles arrachèrent un demi-sourire à Bilbo.

- Quand certaines décisions sont difficiles à prendre, elles demandent réflexion, lui répondit-il.

- Parfois, c'est toi qui les rends difficile. Parfois, une chose est simple et on la rend difficile parce qu'elle nous emmène sur des chemins inhabituels et incertains. Maintenant, je veux que tu arrêtes de réfléchir et que tu fasses ce dont tu as vraiment envie. Et c'est un ordre, Bilbo.

Ce dernier jeta un coup d'œil à la dérobée à Thorin, avant de soupirer.

- Et si on ne peut pas obtenir ce dont on a envie ? lui lança-t-il.

Donnamira se tourna complètement vers lui et le regarda droit dans les yeux avec sérieux. Bilbo sentit que la suite de leur discussion toucherait à des choses personnelles, tant pour lui que pour sa tante. Il l'imita, créant un semblant d'intimité, une bulle propice à la confidence.

- Tu sais, tu me rappelles ta mère, commença-t-elle avec un sourire nostalgique. Je n'ai jamais compris ce qu'elle trouvait à ton père, il est si…si peu Took. Bella aimait les grandes ballades à travers champs et les histoires d'elfes et de quêtes. Alors que Bungo préférait un thé au coin du feu, à feuilleter un livre de recettes. Pourtant, quand elle l'a rencontré, elle est tombée amoureuse de lui. Comme ça, sans vraiment d'explications. Je crois qu'elle en était la première étonnée. Elle n'osait en parler à personne. Elle avait trop peur qu'il ne puisse pas aimer une fille Took. Et tu sais ce qui était encore plus drôle ? ajouta Donna d'un ton amusé. C'est que lui pensait exactement la même chose. Qu'elle ne pouvait pas l'aimer, qu'il n'était pas assez bien pour elle. Si bien qu'aucun des deux n'osait faire le premier pas, de peur de se voir repousser. Au final, il a fallu que notre sœur Mira mette les pieds dans le plat, forçant Bella à se déclarer. Si Mira n'avait rien fait, tes parents ne se seraient peut-être jamais mariés.

Donnamira lui caressa affectueusement la joue.

- Ta mère… nous a quitté trop tôt mais l'une des choses qui m'a permis de faire mon deuil, c'est de savoir qu'elle avait été heureuse. Heureuse d'avoir pu vivre avec Bungo, heureuse de t'avoir eu. Personne ne sait ce que nous réserve l'avenir. Chaque goutte de bonheur est bonne à prendre. Ta mère voudrait que tu aies la même chance qu'elle.

Elle glissa sa main dans la sienne et lui adressa un sourire attendri, que lui rendit Bilbo.

- Et je pense que ton père dirait la même chose. Aujourd'hui, il est encore attristé par la mort de Bella, mais je ne crois pas qu'il ait des regrets de l'avoir connu, d'avoir pu partager quelques moments de sa vie avec elle.

- Tante Donna, tu vas trouver ça étrange mais j'ai l'impression que tu sais parfaitement quel est mon problème.

- Ah oui ? Je pense que tu me surestimes mon cher neveu, s'exclama la fille du vieux Took en prenant un air faussement innocent. Bilbo lui lança un regard éloquent qui la fit doucement glousser.

- Eh bien, quelque soit ce problème, j'aimerais que tu me promettes d'arrêter de te faire du mouron et de profiter un peu ?

Le jeune Baggins coula de nouveau un regard vers Thorin. Pendant un bref instant, il se demanda ce que sa mère aurait pensé du Nain. Il se remit à sourire en songeant qu'elle l'aurait adoré. Ce fut sans doute cette idée qui lui fit prendre sa décision.

- Oui, tante Donna…. Je te le promets.

-o-

Le repas se termina dans le brouhaha habituel. Le vieux Took invita Thorin à le suivre dans le salon pour partager quelques feuilles de tabac, en compagnie d'autres membres de la famille. Thorin accepta avec soulagement, fumer le détendait toujours. Et les histoires familiales rocambolesques des Took le distrairaient sûrement.

Alors qu'il se levait de table pour rejoindre les autres, il sentit une main frôler la sienne et caresser légèrement son poignet, effleurant la peau fine et sensible à cet endroit. Un frisson de plaisir remonta son bras. Il se retourna alors, pensant avoir à faire à Hildigard peut-être mais le visage espiègle qu'il s'apprêtait à montrer se figea dans une expression étonnée. Bilbo Baggins le dévisageait avec un sourire timide qui fit accélérer le cœur du Roi Nain de manière exponentielle.


Merci d'avoir lu ! Dans le prochain chapitre : Bilbo et Thorin vont (enfin !) prendre un peu de bon temps...