Note de l'auteur : bonjour à tous ! Voici le chapitre 9, un chapitre important dans la relation Thorin-Bilbo. Il s'agit du dernier chapitre que je publie avant quelques mois, car j'ai du mal à concilier écriture, travail et études. Je passe un examen trèèès important en octobre-novembre et si tout se passe bien, je serais libre comme l'air après, en tout cas plus libre que maintenant, pour écrire et même publier d'autres histoires. Si je peux publier avant, je le ferrais mais je ne promets rien ^^.

Et maintenant, place au chapitre : de la guimauve, beaucoup de guimauve ! Bonne lecture !


Chapitre 9 – La vengeance est un plat qui se mange chaud

Le vieux Took tenait sa cour dans le salon, une pipe entre les doigts et un nuage de fumée au coin des lèvres. Il était placé au centre de la pièce, légèrement en retrait du cercle de la famille comme pour souligner sa position de chef. De là, il pouvait prendre part à toutes les discussions et surtout prendre note de tous les détails. Il n'ignorait donc pas l'attitude du Nain à sa droite.

Le poignet de Thorin était brûlant, à l'endroit où Bilbo l'avait touché. Le sourire de ce dernier repassait en boucle dans sa tête. Il évitait de regarder en direction du jeune Hobbit, assis à l'autre bout de la pièce, de crainte que si leurs regards se croisaient, il ne pourrait se retenir de traverser la salle et de le prendre dans ses bras. Il essayait de se concentrer sur les conversations autour de lui, mais il n'attendait que t'entendre le vieux Took donner congé à tout le monde.

De son côté, Bilbo tentait de juguler sa panique. Toute son hésitation et ses doutes des dernières heures lui revenaient en pleine face. Mais cette fois, il n'était pas question de faire machine arrière. L'histoire de ses parents l'avait touché et il avait promis à sa tante qu'il ne ferait pas la même erreur. Et à voir l'agitation impatiente de Thorin, cela aurait été cruel de lui avoir donné de faux espoirs. D'ailleurs, c'était à cette vision du Seigneur Nain que se rattachait Bilbo. Si son toucher et son sourire étaient capables de provoquer de telles réactions, alors il n'avait plus à douter des sentiments de l'héritier de Durin à son égard. Cependant, toutes ses réflexions ne l'empêchaient d'être anxieux et effrayé par ce qu'il allait arriver.

- Je ne sais pas ce qui se passe mais essaye de penser à quelque de chose de positif, chuchota Adalgrim.

Bilbo tourna un regard interrogateur vers son cousin.

- Tu pues la nervosité et j'ai l'impression que tu vas tourner de l'œil, expliqua celui-ci. Et bien sûr, le fait que Thorin ressemble à un lion en cage au même moment n'a rien à voir, ajouta-t-il, agrémentant sa remarque d'un coup d'œil ironique.

Bilbo préféra ne pas répondre à la provocation. Il repéra le mouvement d'un des oncles pour se lever et prétexta à son tour vouloir se coucher. Au moment où il allait se faufiler en-dehors de la pièce, il croisa les yeux de Thorin. Pendant un bref instant, il se revit à la fête du solstice d'été, enivré par l'ambiance et l'alcool, prêt à embrasser Thorin, désirant avoir son corps et sa peau contre la sienne. La nervosité était encore là mais l'envie également.

En voyant Bilbo quitter la salle, l'effervescence de Thorin augmenta d'un cran. Ce qu'il avait lu dans les yeux du Baggins au moment de sa sortie l'avait fait frémir. Il retint un sursaut lorsque la main du chef Took se posa sur son bras.

- Vous semblez fatigué, mon ami. Allez donc vous coucher, lui dit-il d'une voix autoritaire. Thorin n'avait pas l'habitude qu'on lui parle ainsi. Mais depuis qu'il avait mis les pieds dans cette région, il lui était arrivé beaucoup de choses dont il n'avait pas l'habitude.

- Merci, répondit-il en se levant.

Il lutta contre lui-même pour ne pas se ridiculiser en se précipitant hors de la salle. Mais le sourire moqueur d'Adalgrim et la lueur rieuse dans les yeux de Gérontius démontrèrent qu'il n'avait pas tout à fait réussi cet exploit.

-o-

Thorin sentit son sang bouillir à la vision d'un Bilbo rougissant et fébrile, adossé à la porte de sa chambre. Il s'efforça de retenir son pas impatient mais au fond de lui, son cœur rugissait de triomphe.

- Bilbo, murmura-t-il en s'approchant.

A l'entente de son nom, le Hobbit releva la tête, sans oser encore le regarder dans les yeux. Il torturait sa lèvre, ce qui mit à mal la volonté du roi Nain. Sans plus de cérémonie, Thorin se penchait vers le jeune Baggins pour l'embrasser mais une porte claqua plus loin dans le couloir tortueux de la demeure des Took, les faisant sursauter et s'écarter l'un de l'autre instinctivement. Le Hobbit se décolla de la porte tandis que le Nain se redressait, attendant que le responsable du bruit, un énième cousin Took, passe à leurs côtés, leur souhaitant une bonne soirée sans vraiment leur prêter attention.

Une fois ce dernier éloigné, un silence gêné s'installa entre les deux amants. Bilbo triturait sa manche gauche avec sa main droite, dansant d'un pied sur l'autre, le regard fuyant et le bout de ses oreilles pointues encore rouges. Thorin, ramené à la réalité par la présence d'un tiers, se désensorcelait doucement du charme de Bilbo. Si ce dernier semblait avoir céder à ses avances, il fallait d'abord s'en assurer. La journée avait rudement éprouvé son cœur, il se devait de prendre quelques précautions. Et si le jeune Hobbit était bel et bien prêt à franchir le cap, alors rien ne l'empêchait de se venger un peu des tourments qu'il avait connu ces dernières heures.

Ce fut donc en souriant qu'il se pencha lentement vers un Bilbo pétrifié par son approche. Et au moment où le Hobbit se tendit à son tour vers lui, il dévia minutieusement sa trajectoire, posa sa main sur la poignée de la porte et demanda, en prenant son air le plus impénétrable :

- Tiens, Bilbo, que faites-vous là ? Avez-vous quelque chose à me demander ?

Surpris, Bilbo le regarda cette fois droit dans les yeux.

- Eh bien, c'est-à-dire que….je pensais…

L'esprit du jeune Baggins était en plein chaos. Déjà chamboulé par la décision qu'il avait prise à table, il s'était laissé porter par un excès de courage pour aller frôler la main du Nain. Puis, il avait supporté leurs œillades lourdes de convoitise dans le salon et cette attente insupportable devant la chambre du Seigneur Nain, où ses pensées tournaient autour d'un seul sujet : embrasser Thorin. Enfin, au moment où ce souhait allait se réaliser, le voilà brusquement refroidi par la question et l'air ennuyé du Nain.

- J'ai repensé à notre discussion avant le dîner, finit-il par lancer témérairement. Sa voix était un poil trop aigue et son ton peu assuré mais au moins avait-il réussi à parler.

- Oh, cette discussion… dit Thorin d'un ton indifférent, tout en ouvrant sa porte, détournant son regard du jeune Hobbit. Il s'apprêta à rentrer dans la chambre avant de s'arrêter.

- Est-ce urgent ? Je m'apprêtai à me coucher. La journée a été épuisante, ajouta-t-il impassible.

Bilbo continuait à le fixer, interloqué par la tournure que prenait ce rendez-vous.

- Non, enfin, je ne pense… pas. Je voulais vous dire que…eh bien, je voulais en reparler avec vous.

Thorin prit une inspiration, détaillant le Hobbit des pieds à la tête, achevant de mettre ce dernier mal à l'aise.

- Oui, très bien. Je vous écoute, finit-il par dire.

D'embarras, Bilbo se frotta l'oreille droite. Ça n'allait pas du tout. Il pensait ou plutôt espérait que Thorin se serait jeté sur lui, qu'ils se seraient embrassés en se murmurant quelques mots tendres et qu'il n'aurait eu plus qu'à en profiter. Mais repensant aux paroles qu'il avait balancées au Seigneur Nain un peu plus tôt dans la soirée, il trouva finalement son plan optimiste. Après tout, n'avait-il pas rejeté Thorin trois fois dans la même journée ? Sans compter le moment où il s'était enfui de la grange, après le solstice d'été…

- Je voulais m'excuser pour mon comportement, lâcha-t-il, dans un soupir. Timidement, il releva les yeux vers ceux de Thorin, espérant y voir une ouverture. Mais il ne vit rien d'autre qu'un peu de curiosité.

- J'accepte vos excuses bien qu'elles me semblent un peu légères. Je pense que vous pouvez faire mieux.

Bilbo déglutit. Les yeux écarquillés, et en vérité l'esprit un peu vide, il ne savait pas quoi répondre. Mais qu'attendit-il donc de lui par tous les dieux ?

- Eh bien, si je vous ai blessé, je vous en demande pardon. Ce n'était nullement mon intention.

Thorin s'adossa contre la porte ouverte, croisant les bras et bloquant ainsi le passage. Bilbo ne savait pas s'il devait continuer ou attendre que Thorin prenne la parole à son tour. Ce court laps de temps lui sembla une éternité avant que le Nain ne soupire et ne réponde :

- Comme vous l'avez fort justement dit, j'ai mon bouclier et mon épée pour me protéger. Il n'est pas aisé de blesser un Nain, vous savez, Maître Baggins.

Maintenant, Bilbo était toujours perdu, mais à cela, commençait à s'ajouter une pointe de colère. C'était quoi cette comédie à la fin ? D'abord la scène avec Hildigard, puis le discours avant le dîner et à présent, cette espèce de simulacre de conversation ? Alors qu'il affirmait quelques heures plus tôt qu'il l'aimait ? Et depuis quand l'appelait-il Maître Baggins, après avoir si tendrement susurré son prénom ? Tout cela n'avait donc été qu'un jeu pour le Seigneur Nain. Jouons avec le cœur et les sentiments d'un jeune Hobbit naïf et candide, retournons-lui l'esprit et divertissons-nous de ses pauvres et maladroites tentatives d'approche, hein ?

- Il semblerait que je me sois fourvoyé. Pardonnez-moi d'avoir cru bêtement les Nains animés d'un tel…sentiment. Maintenant que tout est dit, je vais me coucher.

Bilbo se détourna raidement, contrarié et particulièrement frustré. Il était énervé à la fois contre Thorin, pour lui avoir fait son beau discours et au final n'avoir rien pris au sérieux, et contre lui-même, pour n'avoir résisté que pour mieux céder. Et au diable également les encouragements d'Adalgrim et de tante Donna ! Il regrettait de les avoir écouté, regrettait d'avoir été même à Grand'Cave et de ne pas être resté à Tuckborough pour le solstice d'été comme le raisonnable Hobbit qu'il était. Et par-dessus-tout il regrettait d'avoir posé les yeux sur Thorin, de lui avoir adressé la parole, et bon sang, il l'avait même laissé l'embrasser ! Certes, il s'était rétracté et avait tenté d'oublier mais le Nain avait insisté et au final, rien, juste…

- Bilbo Baggins ! claqua la voix de Thorin.

Le susnommé ferma les yeux en se retenant de gémir. Il ne fallait pas qu'il se retourne, il ne fallait pas qu'il se retourne, il ne fallait pas qu'il se retourne…

- Quoi ? lâcha-t-il en se retournant.

Thorin dut réprimer un sourire. Il avait observé les traits de Bilbo pendant leur conversation et vu avec contentement la colère monter en lui. Il se réjouissait de sa petite vengeance, mais il avait désormais un autre but : il voulait que Bilbo soit clair avec lui, pour qu'ils puissent enfin partir sur de bonnes bases.

- Revenez, Maître Hobbit, je ne vous ai pas encore pardonné, ajouta-t-il avec un sourire mutin.

Bilbo, encore perturbé par leurs précédents échanges, crut que la comédie était terminée. Thorin avait simplement voulu le punir mais maintenant, il le rappelait à lui. Il avança donc de nouveau vers la chambre du Nain, toujours confus, toujours énervé mais son cœur ne pouvait s'empêcher d'espérer une réconciliation qui effacerait les dernières minutes.

En voyant Thorin se pencher vers lui, avec le même sourire aguicheur qui l'avait séduit lors de leur première soirée, en sentant les mains chaudes et apaisantes du Nain se poser sur ses bras, il pensait son espoir confirmer. Par les Valars, se dit-il, s'il me pardonne par un baiser, qu'il me pardonne mille fois…

Mais les lèvres de Thorin ne touchèrent pas les siennes et le jeune Hobbit entendit nettement son cœur se briser lorsqu'il sentit le Seigneur Nain se contenter de l'enlacer. La déception lui laissa un goût amer, à peine atténué par la sensation de sentir le corps de Thorin contre le sien. Peut-être aurait-il dû profiter de cette dernière étreinte pour abreuver ses sens mais la tristesse ne lui en laissa pas l'opportunité.

- Je vous pardonne, Bilbo Baggins. Vous êtes trop charmant et je reste si peu de temps ici pour que je garde rancœur contre vous.

Bilbo avait la cruelle impression que Thorin lui renvoyait ses mots à la figure. Aussi troublante et douloureuse que soit cette étreinte, elle lui évitait de regarder le Nain dans les yeux. Mais tout avait malheureusement une fin et Thorin finit par se détacher de lui. Bilbo baissa immédiatement la tête, tentant de cacher son mal être. Là encore, l'héritier de Durin le força à affronter sa souffrance, en relevant son menton d'une de ses mains calleuses de guerrier.

- Vous n'avez plus à vous tourmenter pour cela. Allez donc dormir en paix, mon ami, asséna-t-il de son ton le plus doux, tel un poignard dans le cœur tendre et fragile du pauvre Bilbo.

Incapable de prononcer un mot, le jeune Baggins hocha la tête. Il fut étourdi quand Thorin le repoussa légèrement dans le couloir, lui indiquant implicitement de s'en aller. Avec des allures automates, il allait obéir quand dans un dernier élan de désespoir, persuadé que s'il partait maintenant, la prophétie d'Adalgrim sur les regrets s'accomplirait, il se figea et murmura vers Thorin :

- Je ne peux pas.

- Vous ne pouvez pas quoi ? le questionna le Nain, toujours dans l'encadrement de la porte de sa chambre.

- Enfin, je sais que vous avez compris. Vous avez tout à fait le droit de me punir pour ce que j'ai dit tout à l'heure, mais s'il vous plaît, arrêtons de jouer maintenant…

- Je ne comprends pas de quoi vous parler…

- Bien sûr que si ! Je vous aime !

Bilbo effaré par son aveu, fixait Thorin, attendant nerveusement une réaction. Et s'il s'enfuyait maintenant ? Ou peut-être pouvait-il rattraper ses paroles, faire croire à une blague, quelque chose ? Thorin pouvait faire comme s'il n'avait rien entendu, comme si Bilbo n'avait pas crié ça sous le coup de l'impulsion et que le son ne s'était répercuté contre les murs, comme si les mots étaient incompréhensibles. Oh, qu'avait-il encore fait ? Son cœur n'allait pas tenir, après tous les fols rebondissements de cette journée ! Et il dut survivre à une embardée de plus lorsque Thorin, l'air aimant et plus tendre que jamais, caressa sa joue, écartant une mèche bouclée, frôlant son oreille.

- Alors enfin, vous l'avez dit.

Et tout en se penchant cette fois pour de bon vers le jeune Hobbit, il chuchota contre ses lèvres :

- Je vous aime aussi, Bilbo Baggins.

-o-

Le petit matin surprit un jeune Hobbit amoureux, se faufilant débraillé et l'air rêveur dans sa chambre. Bilbo Baggins s'écroula sur son lit, l'œil béat et le sourire satisfait. Envolés doute, peur et frustration ! Disparus appréhension, crainte et rejet ! Bienvenue au paradis des Hobbits, un paradis où l'on se réveille dans les bras d'un Thorin affectueux, où les lèvres étaient occupés par d'autres lèvres, où des mains étaient occupés à explorer un autre corps, incroyablement fort et musclé, où l'on avait l'impression que rien ne pouvait être plus parfait que la minute suivante.

Tout comme leur nuit dans la grange, ils n'avaient fait que s'embrasser, se taquiner tendrement. Bilbo était reconnaissant à Thorin de ne pas avoir cherché à aller plus loin, malgré le désir qu'il n'avait pu ignorer contre sa cuisse. Lui non plus n'était pas en reste mais avoir été coursé par un Nain toute la journée, s'être torturé les méninges pour faire le point sur ses sentiments, avoir accepté de faire le premier pas vers son amour et enfin, la petite revanche de Thorin qui lui avait filé des sueurs froides, tout cela faisait déjà beaucoup pour un Hobbit, même à moitié Took. Après tout, son cher et tendre ne partait pas avant plusieurs semaines qui lui semblaient à ce moment-là très lointaines et leur permettaient donc de prendre tout leur temps. Bilbo se retourna dans son lit, toujours le visage fendu par un sourire heureux, soupirant de bien-être au seul souvenir de la chaleur du corps de Thorin contre le sien. Son propre corps était encore en ébullition malgré la fatigue et son esprit était pelotonné dans un énorme nuage rose et cotonneux. Du coin de l'œil, il croisa son propre regard dans le miroir à côté de sa table de chevet. Un regard rassasié et dégoulinant d'amour.

Bilbo se redressa brusquement sur sa couchette. Par les Valars, il ressemblait à une midinette qui vient de rencontrer le prince charmant ! Et il n'était pas une midinette ! Certes, il aimait un autre homme mais cela ne devait pas le transformer en fille transie d'admiration pour son beau mâle. Il fallait qu'il se reprenne immédiatement. Thorin lui faisait vraiment perdre la tête. D'ailleurs, en repensant à leur conversation de la veille, dans le couloir, il devait admettre que Thorin avait une emprise hors du commun sur lui. Le Seigneur Nain l'ignorait sans doute, mais il tenait véritablement le cœur du jeune Baggins entre ses mains : une seule parole, un seul mot et il pouvait faire basculer Bilbo de l'étonnement à la colère, de la souffrance à la béatitude. Il le torturait tant et si bien qu'il l'avait obligé à avouer. Repensant à sa déclaration, Bilbo rougit fortement et plongea la tête dans ses genoux. Il l'avait vraiment dit, n'est-ce pas ? Pas moyen de faire retour arrière. Soupirant à nouveau, cette fois de résignation, il tourna la tête, observant par la fenêtre le soleil se lever sur le pays de Took. Mais après tout, Thorin avait dit qu'il l'aimait aussi. Cela en valait la peine, non ? Pressentant le retour de son air euphorique et stupide, il se gifla mentalement et décida de s'affairer pour distraire son esprit.

-o-

Thorin descendit tardivement pour le petit-déjeuner. Il ne se rappelait pas s'être levé aussi tard depuis son enfance. Il n'avait pu s'endormir vraiment qu'aux premières lueurs du jour, lorsque Bilbo avait eu assez de volonté pour quitter sa chambre. Ce n'était pas faute d'avoir cherché à le retenir mais malgré sa passion, il tombait lui aussi de fatigue. Thorin dut s'arrêter avant d'entrer dans la salle, histoire de se reprendre après la simple évocation de la nuit précédente. Il était impossible qu'il soit plus heureux que maintenant. Mahal, il était complètement mordu, charmé, entiché, épris, accroché à son Hobbit ! Même la pensée de devoir rentrer en Ered Luin n'arrivait pas à assombrir son esprit.

Une fois prêt, il rentra dans la salle en lançant un « Bonjour » enthousiaste. Eh bien, quoi qu'il fasse, il ne pouvait étouffer sa bonne humeur et son envie de la partager avec le monde entier. Bilbo avait vraiment un drôle d'effet sur lui mais il ne s'en plaignait pas. Il fut surpris de voir ses cousins encore à table et Dwalin lui renvoya un regard étonné par son exubérance.

- Bonjour à toi aussi, petit Elfe. Tu prendras bien de ce délicieux breuvage et de ses succulentes crêpes avant d'aller nous balader en forêt en chantant des poèmes d'amour et en nous tressant les cheveux ? lança le guerrier Nain, d'un ton sarcastique.

La pique n'entama rien à l'humeur du roi des Nains, au contraire.

- Oh oui, quelle excellente idée ! Je pourrais même te lisser la barbe et y accrocher des petites fleurs. Que penses-tu des marguerites ? le taquina à son tour Thorin, en s'asseyant. Il éclata de rire en se servant à manger, à la vue de l'air horrifié sur le visage de Dwalin. Balin étouffa un rire dans sa tasse trop petite pour ses énormes doigts de Nain. Ce détail renforça l'hilarité de Thorin et il commença à manger, avec délice.

- L'air de la Comté t'est définitivement monté à la tête. Qui êtes-vous et qu'avez-vous fait de mon Roi ? dit Dwalin en souriant à son tour.

- Il est parti en vacances et il s'en porte très bien.

Dwalin le fixa, les yeux plissés, pensif.

- Transmets-lui que ça lui va très bien.

Thorin le remercia d'un regard fraternel. Il appréciait que son ami ne cherche pas à en savoir davantage. Bilbo et lui n'avaient pas parlé de rendre public leur relation. En vérité, Thorin n'avait aucune envie de partager le Hobbit avec qui que ce soit et voulait garder pour lui leurs moments d'intimité. Par précaution, il détourna la conversation.

- Alors, avez-vous prévu quelque chose aujourd'hui ?

Balin finit son assiette presque vide avant de répondre.

- Nous avons l'intention d'aller à la chasse. Isembard et Isembold nous ont proposé de les accompagner, eux et leurs fils. Une chasse courte apparemment, nous serons rentrés pour demain soir. Je voulais t'en parler hier soir en rentrant mais le vieux Took m'a dit que tu t'étais couché tôt, dit-il.

Thorin se racla discrètement la gorge. Surtout contrôler son visage pour ne pas trahir son embarras.

- Oui, le repas avait été copieux et j'avais abusé de ce vin du pays de Bouc. Qu'y a-t-il à chasser dans la région ? demanda-t-il en s'obligeant à ne regarder aucun de ses deux parents.

Tout en parlant, un projet germa dans son esprit. Balin et Dwalin absents pendant deux jours, il allait pouvoir passer son temps avec Bilbo, sans n'éveiller aucun soupçon. C'était parfait.

- Un cerf aurait été repéré hier dans la forêt par Hugo. Mais il est possible que nous tombons sur un sanglier, les bois sont profonds.

Un détail fit tiquer Thorin.

- Si vous vous voulez partir à la chasse, il n'est pas un peu tard ? Le soleil est presque au zénith.

Deux regards perplexes se posèrent sur lui.

- A vrai dire, nous t'attendions… lui répondit Dwalin.

Thorin se lamenta intérieurement. Il se devait désormais de trouver une excuse rapidement.

- Merci, mais je ne viens pas.

« Restez bref et évasif, voilà la solution », se félicita-t-il en retournant à son programme de flirt avec Bilbo.

- Comment ça ? Mais tu adores la chasse ! s'exclama Dwalin.

Bien sûr, ce ne pouvait pas être aussi simple. Regardant Balin, Thorin s'encouragea à être le plus convaincant possible.

- En fait, j'ai déjà accepté de passer l'après-midi avec… Adalgrim, trouva-t-il en repensant au cousin de Bilbo. Il m'a promis de me montrer un endroit pour pêcher.

- Ca m'a l'air d'être un bon plan. C'est dommage pour la chasse mais tu n'oublieras pas de nous emmener voir cet endroit aussi. Il y a longtemps que je n'ai pas pêché, renchérit Balin, sans douter un instant des paroles de son Roi.

« Je vous demande pardon, mes amis. Je dois profiter de Bilbo avant que notre temps ensemble ne soit écoulé », se désola Thorin, toutefois déterminé à ne pas renoncer à ses projets.

-o-

Il soupira de soulagement en voyant les deux Nains quitter la salle. Il n'aimait pas leur mentir cependant il y avait des choses que l'on devait garder pour soi. De plus, il n'était pas certain qu'ils comprendraient et approuveraient sa décision. Ils craindraient qu'il souffre trop en rentrant chez lui et lui conseilleraient de mettre fin à cette histoire avant que tout cela n'aille trop loin. Mais il était trop tard pour Thorin et il n'avait aucune intention de faire demi-tour. Pas après que lui et Bilbo se soient mutuellement déclarés l'un à l'autre. D'ailleurs, le jeune Baggins entrait à cet instant dans la pièce, illuminant les pensées du Seigneur Nain, réanimant sa bonne humeur, un peu douchée par sa discussion avec les deux frères.

Il n'y avait pas grand-monde dans la grande salle à cette heure-là. Les quelques personnes présentes étaient toutes occupées et ne prêtèrent attention à Bilbo que le temps de lui marmonner un « bonjour ». Le jeune Hobbit leur répondit avant de s'asseoir en face de Thorin, juste à côté de la place abandonné plus tôt par Balin.

- Bonjour Maître Nain, susurra-t-il, accompagnant ses paroles d'un sourire enjôleur et d'une œillade malicieuse.

Oh Mahal, Thorin adorait cet Hobbit !

- Bonjour à vous, Maître Baggins. Avez-vous bien dormi ? répondit-il sur le même ton. Il essaya de garder un air impassible mais il était difficile de résister aux efforts de Bilbo pour flirter avec lui.

- En fait, pas vraiment. Je suis resté éveillé une bonne partie de la nuit. Il faisait une de ces chaleurs… N'avez-vous pas trouvé qu'il faisait chaud ? interrogea Bilbo en prenant un air innocent.

- Pas vraiment. Mais il est vrai que je me suis réveillé trempé de sueur, à croire que je m'étais beaucoup activé cette nuit.

Bilbo rougit au sous-entendu et masqua son sourire en plongeant le nez dans son thé.

- Peut-être avez-vous fait un rêve agréable ?

- Le plus agréable de tous.

Ils se regardèrent complices. L'un comme l'autre sentaient la tension entre eux, une tension bienfaisante qui remuait leurs tripes, apaisait leurs esprits et faisaient chavirer leurs cœurs. Deux cousins Took rompirent leur contact en s'installant bruyamment près d'eux. Ils ne dirent plus un mot et terminèrent rapidement leur repas, impatient de se retrouver seuls à nouveau. Thorin laissa Bilbo sortir en premier avant de le suivre. Il resta derrière lui, savourant les coups d'œil que le jeune Baggins lançait parfois pour vérifier qu'il était bien là. Il le mena dans le jardin, dans un coin ombragé et entouré d'arbres où il se retourna brusquement, empoignant la chemise du Nain et prit l'initiative d'un baiser renversant.

Une fois séparés, essoufflés, berçant doucement Bilbo, ses doigts frôlant son oreille, Thorin chuchota :

- En quel honneur ce baiser ?

- Je tenais à vous dire bonjour correctement.

Thorin déposa un baiser papillon sur les lèvres du Hobbit, sa joue, son menton, son cou.

- Et moi, je tiens à faire de ce genre de bonjour une habitude.

- Ca ne devrait pas être difficile, vous êtes plutôt délectable à embrasser, répondit Bilbo en caressant à tour la barbe de l'héritier de Durin.

- Ah oui ? laissa échapper Thorin avant de l'emporter de nouveau dans un baiser époustouflant.

- Au fait, j'ai des projets pour nous. Si ça vous dit bien sûr, dit le Nain.

- Dites et je verrais si j'accepte ou pas, le taquina Bilbo.

Thorin allait renchérir mais il se secoua intérieurement. S'il se laissait distraire à chaque fois, il allait passer le reste de sa vie à enlacer et embrasser Bilbo. Quoi que ce ne fut pas une idée désagréable, sa fierté de Roi se chiffonna d'être si facilement manipulable. Il s'écarta donc légèrement pour pouvoir parler sans être trop tenté.

- Mes amis sont partis avec certains de vos parents à leur chasse. Ils en ont au moins pour deux jours. Que diriez-vous de me faire visiter le domaine ? Je n'ai pas encore vu les coteaux de Took. Je pensais également à un pique-nique, proposa-t-il.

Bilbo se perdit dans les yeux bleus, si bleus du Seigneur Nain. Thorin l'aimait, il voulait passer du temps avec lui, il voulait construire une vraie relation et non pas seulement s'embrasser en cachette dans une grange ou entre deux portes. En cet instant, le Hobbit se demanda si chaque personne avait un quota de bonheur et il espérait qu'il n'avait pas encore atteint le sien. Il eut également une pensée pour sa mère, songeant à ce que lui avait rapporté Donna pas plus tard que la veille. Il priait pour qu'elle soit contente pour lui.

- Oui, ce serait parfait, murmura-t-il.

Balin et Dwalin ne rentrèrent que l'après-midi du surlendemain. Les deux amants avaient passé la majorité de leur temps seuls, en pleine campagne, s'enivrant du vin des coteaux de Took et de la présence de l'autre. Au repas qu'ils partageaient dans la demeure familiale, ils flirtaient discrètement, couvert par un Adalgrim consentant et un brin envieux. Deux jours et demis parfaits.

-o-

Toute la famille Took présente dans les environs s'était pressée de venir apprécier le soir même le produit fructueux et abondant de la chasse des Nains. Il y avait tellement foule ce soir-là que Thorin n'arrivait pas à repérer Bilbo parmi tous les Hobbits. Dwalin et Balin étaient au centre de l'attention et leurs compagnons de vénerie ne tarissaient pas d'éloges à leur sujet, racontant en détail avec quelle force et quelle prodigalité les deux descendants de Durin avaient attrapé leurs proies. Les concernés se contentaient d'acquiescer en riant, un peu étourdis par la fatigue. Thorin essayait tant bien que mal de prendre part à cette effusion, son esprit tourné vers Bilbo.

Quand l'annonce du retour de ses cousins s'était diffusée, leur bulle de bonheur s'était un peu dégonflée. Thorin voulait demander à Bilbo de se tenir éloigné des deux frères Nains. Son hésitation résidait dans le fait qu'il savait que cette requête blesserait son jeune amant. Mais il avait peur que même en se tenant simplement aux côtés de Bilbo sans rien faire, l'un des deux, surtout Balin, découvre la nature du lien qui les unissait. Une chose qu'il voulait éviter à tout prix, craignant que ses cousins demandent à rentrer pour couper court à cette liaison. De plus, l'idée de devoir révéler à quelqu'un qu'il aimait Bilbo ne lui plaisait guère. Il était heureux que seul le jeune Baggins connaisse ce secret.

Devant son air ombrageux, Bilbo s'était rapidement inquiété et, malgré les non-dits, avait fini par comprendre le cœur du problème. Comme l'avait craint le Nain, cela l'avait blessé et réveillé ses propres peurs concernant la sincérité des sentiments de Thorin. Cependant, fort de leurs discussions précédentes qui les avaient conduits à passer des moments agréables, le jeune Hobbit avait crevé l'abcès, préférant lui parler sans détours. Thorin l'avait alors longuement tranquillisé, assurant qu'il le présenterait à Balin et Dwalin s'il insistait. Mais Bilbo avait compris de son côté que Thorin ne le faisait pas de gaieté de cœur. Après tout, lui aussi craignait que dévoiler leur secret n'aboutisse qu'à leur séparation. Les rumeurs allaient vite dans la Comté et les grandes familles passaient leur temps à s'épier les unes les autres. Bilbo n'avaient nullement envie d'attirer ainsi l'attention. Par ailleurs, tenir leur relation secrète stimulait leur passion : paraître en public comme si Thorin et lui ne se connaissaient pas et s'embrasser au moindre moment d'intimité était un jeu follement excitant. Ainsi, bien qu'un peu meurtri, il avait accepté de ne pas s'approcher des deux Nains.

Toutes ses tergiversations les avaient menés jusqu'à la fin de la journée et ils s'étaient séparés derrière la porte d'entrée, ne manquant pas de se donner rendez-vous dans la chambre de Thorin (par pragmatisme, pour éviter les farces douteuses d'Adalgrim). A présent, Bilbo attendait avec impatience que le repas se termine, se retenant tant bien que mal de regarder en direction de son Nain. Ce dernier en faisait de même, essayant de se concentrer sur le récit maintes fois rabattu de la chasse.

On en était au dessert quand la voix du vieux Gérontius s'éleva dans la pièce, au-dessus du brouhaha :

- Au fait, Hildigard, tu veilleras à préparer deux chambres supplémentaires : Wilhelmina Goldworthy, dont la mère est une cousine au troisième degré de ma chère Ada, vient nous rendre visite, avec une amie. Elles arriveront dans la journée de demain.

Thorin et Bilbo, sans se concerter, froncèrent les sourcils face à l'annonce. L'un et l'autre repensaient à la soirée du solstice d'été. Mais ils reléguèrent bien vite la nouvelle au fond de leurs esprits, tout comme la majorité des convives, trop occupés pour s'y attarder plus que nécessaire.


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