Nous Attaquons !
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Le mariage avait ressemblé aux douze autres. La même assemblée, la même robe, le même rituel d'échange des rubans. Et la mariée, au regard sombre et à la langue muette, qui semblait vouloir assassiner son futur époux du regard.
Droy Gear n'était pas un mauvais homme. C'était un bon chasseur, qui faisait honneur à sa vieille mère et avait gagné le respect de Harrold, le père de Ruby, avant de perdre toute considération de sa part quand on avait appris qu'il était fiancé à sa précieuse petite fille. En soi, la fille en question n'avait rien contre lui.
Mais le simple fait de savoir qu'elle allait devoir passer la nuit suivante, et toutes celles d'après, dans son lit, suffisait à la dégoûter immédiatement de cet homme.
Lorsqu'il avait noué le ruban bleu autour du poignet de la jeune fille, respectant la vieille tradition de Blodhill, elle avait secrètement espéré qu'il rate le nœud et que le tissu tombe, la libérant de cette union à laquelle le Conseil l'avait forcée. Mais ce n'était pas arrivé. Évidemment. Le Conseil ne se trompait jamais.
Ruby eut un rire amer. L'un de ses privilèges de jeune mariée était qu'elle avait eu droit à une coiffeuse pourvue d'un miroir, objet que peu de personnes au village possédaient. Fiona, sa mère, avait poussé un soupir nostalgique en caressant le bois sculpté de la coiffeuse. Elle avait confié à sa fille, avec un sourire doux, qu'elle lui rappelait la sienne, avant qu'ils n'aient à en faire du petit bois lors d'un hiver particulièrement rude. La jeune fille aurait mille fois préféré la lui donner et ne plus jamais entendre le mot 'mariage', plutôt que de garder ce meuble de malheur.
Elle contempla son reflet d'un œil critique. Ce visage de poupée, ces grands yeux olivâtres et cette peau de porcelaine n'étaient pas les siens. Elle n'avait pas cet air de petite fille effarouchée. Ruby refusait de l'admettre.
Ses cheveux bleus, d'ordinaire si indisciplinés, avaient été rassemblés par Carlotta et d'autres épouses en un chignon aux boucles artistiquement réparties, retenu par une légion d'épingles qui irritaient son cuir chevelu. Mais Lottie lui avait fait bien comprendre que si elle ruinait la coiffure qu'elle et ses amies avaient mis tant de temps à confectionner, elle se ferait sévèrement sermonner. Aussi la jeune fille se faisait violence pour ne pas se gratter le crâne, malgré les pinces qui l'énervaient au possible.
La porte claqua et Ruby sursauta, avant de se retourner. De l'autre côté de la pièce, les bras croisés dans le dos et l'air embarrassé, Droy Gear se tenait.
La muette soupira intérieurement en voyant quel balourd on lui avait donné pour mari. La simple idée de devoir se coucher dans le lit dressé au milieu de leur chambre conjugale hérissait chaque poil de son corps. Pourtant, il allait bien falloir. Au petit matin, les femmes du village viendraient récupérer les draps, qu'elle était censée tacher de son sang comme preuve de la perte de sa virginité.
Je… je pense qu'il va falloir commencer.
Un long silence gênant suivit la déclaration de Droy, qui rougit en réalisant la stupidité de sa phrase. En prenant une profonde inspiration, Ruby se leva de sa chaise et marcha d'un pas robotique jusqu'au matelas, où elle s'assit. Elle était courageuse. Elle pouvait le faire.
Droy la rejoignit en pétrissant ses mains burinées. Il s'assit sur le couvre-lit à son tour, et Ruby put voir sa pomme d'Adam monter et redescendre dans un sursaut nerveux. Intriguée, elle le dévisagea. Il avait l'air encore plus effrayé qu'elle. Était-il au courant que lui, contrairement à elle, n'allait souffrir en aucune façon ?
Comme à distance, Ruby vit l'homme l'empoigner par les épaules et l'allonger sur le lit, retroussant l'ourlet de sa robe de mariée. Il se pencha au-dessus d'elle et elle ferma les yeux, intérieurement révulsée, attendant avec un dégoût réprimé à grand-peine le contact de ses lèvres sur les siennes.
Au lieu de ça, elle entendit un bruit de verre brisé et le corps du chasseur fut propulsé à l'autre bout de la pièce.
La muette se redressa vivement, hallucinée. Sous ses yeux, le Loup à la fourrure noire et aux yeux rouges, celui qui l'avait laissée en vie lors de la Première Nuit de la Lune, s'en prenait à son époux, ses crocs profondément enfoncés dans sa chair.
« Non ! »
Ruby voulut hurler : seul un gargouillis étranglé sortit de sa gorge aux cordes vocales inutiles. Elle se jeta à bas du lit et, inconsciente du danger, courut jusqu'à la bête qui ne semblait pas décidée à lâcher sa proie. Ses petits doigts s'agrippèrent aux épaules massives du lycan, qui roulaient sous la peau tandis qu'il déchirait la chair de Droy. Ruby tenta de crier à nouveau, mais un son ridiculement faible fut son seul résultat. Elle sentit des larmes couler sur son visage tandis que l'insupportable odeur de rouille et de sucre du sang se répandait dans la pièce, écœurante.
La jeune fille se redressa et recula de deux pas, prise de hauts-le-cœur, le nez envahi par la puanteur entêtante qui émanait du corps du chasseur. Le Loup s'acharnait sur lui, le son de ses mâchoires déchiquetant sauvagement sa chair couvrant presque les hurlements de terreur et de douleur de Droy, qui était en train de se faire dévorer vivant.
La chair giclait. Le sang avait taché la robe blanche et pure de la muette, comme les draps du lit, mais ce n'était pas le sien. Et Ruby se sentait à deux doigts de l'évanouissement, tandis qu'elle ne pouvait pas détacher son regard de la scène d'horreur qui se déroulait à ses pieds.
Enfin, les cris se turent, et elle faillit vomir en se rendant compte que c'était parce que le Loup venait tout juste d'arracher la gorge du chasseur. La bête monstrueuse finit par repousser le corps en morceaux, sa fourrure noire luisant du rouge du sang, et se tourna vers Ruby. Ses yeux, de la même couleur vermillon que celle du liquide qui maculait à présent le sol de la chambre, se fichèrent dans ceux de la muette. Il délaissa le cadavre et marcha dans sa direction. La jeune fille s'écarta avec un sursaut d'horreur, à deux doigts de rendre tout ce qu'elle avait jamais mangé, mais le Loup ne fit que l'effleurer. Alors que sa silhouette monstrueuse la contournait, elle l'entendit souffler, de cette voix grondante qu'elle avait mille fois entendue en rêve :
Tu es à moi. Ne l'oublie pas.
Puis le Loup-Garou traversa la pièce et s'enfuit par la fenêtre qu'il avait brisée.
ooOoo
Lorsqu'on l'avait découverte au petit matin, prostrée, misérable, à côté du cadavre de Droy, on l'avait déclarée maudite. Les Loups la voulaient, rien que pour eux, et ils ne s'arrêteraient pas de tuer jusqu'à ce qu'ils l'aient eue.
C'était la seule jeune femme vierge du village désormais. La seule et unique victime qu'il restait. De nombreux habitants voulurent la laisser à l'entrée de Blodhill, comme une offrande qui, espéraient-ils, apaiserait la furie des lycans, mais Harrold McGarden et son fils aîné se dressèrent de toute leur stature en face des Conseillers épouvantés. Ils ne risqueraient pas une nouvelle fois de perdre leur Ruby.
Elle fut enchaînée au milieu d'une grange à l'abandon, à l'écart du village. Le Conseil ne voulait plus la voir entre les murs de Blodhill. Seule sa famille pourrait la protéger, mais Ruby savait que les Loups viendraient la chercher. Ce n'était plus qu'une question de temps, et ses poignets trop souvent emprisonnés saignaient déjà des fers qu'on y avait apposé.
Elle était prisonnière de son propre peuple, et bientôt ceux qui la délivreraient seraient ceux qui la tueraient.
Derrière les montagnes, la Mère des Loups se leva lentement, pleurant déjà des larmes de nacre sur les Hommes qui mourraient cette nuit, et la Première Nuit de la Lune commença à nouveau.
Hé. Hé. Vous avez vu ?
Bref, voici donc le septième chapitre de NOTW (putain il a mis du temps à sortir celui-là), j'espère que vous avez aimé ! Je ne promets rien pour la sortie du chapitre 8, qui est même pas commencé, mais j'ai réouvert mes fichiers, donc c'est bon signe. J'ai plein, plein, pleiiiin d'autres projets en ce moment, tous sur Avengers (et un sur Sons of Anarchy mais vu comme le fandom français est vide sur ff, ça m'encourage pas trop trop à m'y mettre) donc ça y est, I am back in ze game, je suis de retour les gars.
(enfin bon, crions pas tout de suite victoire quand même, parce que vous allez voir que si ça se trouve le prochain chapitre sortira en 2017.)
P.S : merci, merci, merci pour vos reviews. Je les ai toutes lues, je les ai toutes bénies cent fois, j'ai juste la flemme de devoir tout reprendre pour y répondre (oui, je sais, c'est pas top, déso.)
Des bisous,
Andy.
