Abby posa timidement son sac de voyage sur le lit. La chambre était simple et confortable, comprenant un large lit aux draps doux en coton, une commode et un petit bureau sur lequel se trouvait une lampe de chevet d'un vert bouteille. Des rideaux coquets tombaient le long de la fenêtre, conférant une atmosphère chaleureuse à la pièce. Luka se tenait dans le cadrage de la porte, dansant d'un pied sur l'autre.
- Je sais que ce n'est pas le gros luxe, mais nous ne nous servons habituellement pas de cette chambre.
Elle s'empressa de le rassurer :
- C'est parfait, je te remercie.
Il opina.
- Je vais chercher le reste de tes bagages.
Il disparut et Abby se laissa tomber sur le lit, épuisée. Elle n'avait plus aucune énergie depuis quelques jours. Elle entendit la porte grincer et murmura :
- Merci Luka. Tu n'as qu'à poser mes choses là, je viendrai les prendre.
Une jeune voix ironique lui répliqua :
- Tu es peut-être l'invitée, mais je ne suis pas ton serviteur.
Abby se redressa d'un bond et se retrouva face à une jeune garçon au regard noisette pétillant de malice et aux cheveux d'un blonds foncé qui lui tombaient presque sur les yeux. Elle devint rouge de confusion, et s'empressa de réparer son erreur.
- Pardonne-moi, Luka avait offert d'aller chercher mes affaires et je croyais que c'était lui qui revenait.
Elle s'approcha et tendit une main hésitante.
- Je m'appelle Abby, se présenta-t-elle. Tu dois être Alex?
Il eut un rire narquois.
- Quelle déduction!
Il serra cependant brièvement sa main. Il fit le tour de la pièce, promenant un regard nonchalant autour de lui.
- Luka et maman se sont beaucoup disputés à cause de toi, dit-il de but en blanc, sans que cela n'ait l'air de l'affecter.
- Ah oui? fit Abby, qui se tortillait, mal à l'aise.
Elle était peinée. Elle n'avait jamais eut de problème avec Sam et elle ne désirait pas que celle-ci la prenne en grippe. Pourquoi Luka avait-il insisté pour qu'elle vienne si cela ne plaisait à personne? Elle s'avança vers Alex, décidée à ce qu'ils ne soient pas en de mauvais termes.
- Écoute, je n'avais pas l'intention de causer de tords à qui que ce soit. J'ai eu des moments difficiles et je ne demande rien à personne. Vous ne vous apercevrez pas même que je suis là, je veux seulement me reposer.
Abby était rompue de fatigue et elle ne souhaitait pas que cette conversation s'éternise.
- Hum, fut tout ce que répondit Alex. Maman m'envoie te dire que le souper sera prêt vers 19h00.
Alors qu'il sortait, il faillit percuter Luka qui revenait avec les dernières boîtes de Abby.
Abby fut brisquement tirée du sommeil par des coups persistants frappés à sa porte. Elle grogna. La porte s'entrebailla, laissant passer un chaud rayon de lumière et la tête de Luka.
- Abby, souffla-t-il tout bas. Tu es réveillée?
Elle était couchée dos à lui, mais elle savait qu'il hésitait à entrer.
- Mmm mmm.
- Le souper est prêt, mais je peux mettre ton assiette de côté si tu préfères dormir encore.
À moitié endormie, elle tenta de répondre énergiquement.
- Non, non je descends dans un instant, fit-elle en s'éclairciçant la gorge.
Elle pouvait presque voir Luka passer une main dans son cou et jeter un coup d'œil derrière lui, incertain. Il se décida finalement à entrer et ferma silencieusement la porte derrière lui, faisant quelques pas vers le lit.
- Abby, si tu as besoin de repos, ne te gêne pas. Je veux que tu te sentes comme chez toi, pas comme si tu me devais quelque chose.
Il entendit le lit grincer; Abby venait de se retourner et elle lui faisait face. Il voyait à peine les sombres formes de son corps, lové sous les couvertures.
- Je te remercie Luka, pour tout. Mais je ne peux pas expliquer ce que je ressens, c'est… on dirait que je ne suis plus la même. Je n'ai jamais eu autant peur de ma vie, et maintenant, c'est comme si j'étais toujours sur mes gardes. Quand je suis avec quelqu'un, je suis irritée, comme si je n'arrivais plus à supporter la compagnie de personne.
Il crut percevoir une pointe d'humour dans sa voix.
- J'arrive à peine à me supporter moi-même. Mais je sens aussi que plus j'essaie de fuir les gens, moins je saurai revenir…et cela m'effraie.
Elle l'entendit soupirer et le matelas se renfonça comme il s'assoyait près d'elle.
- Quand j'ai perdu…Danjiela et mes enfants, je me suis éloigné de tout. J'ai quitté mon pays et coupé tout lien avec ma famille; j'ai tout fui. Je ne voulais plus regarder mon passé en face, je n'acceptait pas ce qui était arrivé. Ça a été une erreur, Abby, parce que j'ai bien failli perdre ce que j'étais. C'est toi qui m'a sauvé. Quand on a rompu, j'ai réalisé que je devais accepter le passé, aller de l'avant et cesser de me torturer en me culpabilisant.
Luka avait posée sa tête sur l'oreillé et fixait le plafond sans le voir, étendu sur le dos. Sa main chercha celle de Abby et, quand il l'eut trouvé, il la serra tendrement.
- N'attend pas de perdre quelqu'un qui t'est cher pour te libérer de ton fardeau, souffla-t-il si bas qu'elle ne fut pas certaine de l'avoir bien entendu.
Abby ferma un moment les yeux. Jamais il ne lui avait parlé de son passé de cette façon. Lorsqu'ils sortaient ensemble, il lui avait avoué qu'il avait perdu sa famille, sans plus. Aujourd'hui, il lui parlait réellement. Et il venait de dire qu'elle l'avait sauvé. Cela lui avait pris quatre ans pour le réaliser? Elle ne l'avait jamais vu sous cet angle, elle qui croyait lui avoir gâché une année. Elle réalisa qu'elle tenait énormément à lui et, même si elle ne pouvait le voir, écouter son souffle près d'elle était sécurisant. Alors, lentement, elle se glissa jusqu'à lui et, passant un bras autour de sa taille, se nicha au creux de son épaule, s'imprégnant de l'odeur et de la chaleur familière de son corps. Elle sentit la main de Luka se poser sur son dos et l'attirer plus proche encore, la maintenant étroitement serrée contre lui. Quand il parla, sa voix était étrangement étouffée.
- Tu ne peux pas imaginer la peur que tu nous a faite, Abby. La peur que tu m'as faite.
Et il posa un baiser sur son front.
Luka descendit le premier les escalier, Abby derrière lui. Ils entendaient le bruit des couverts venant de la cuisine. Lorsqu'ils y pénétrèrent, Abby sortit de l'ombre de Luka et sourit timidement à Sam. Celle-ci semblait avoir le visage prit dans un masque. Elle avait un sourire raide et figé, mais elle lui proposa chaleureusement de s'assoire. Alex avait le nez dans sa soupe, mais il jetait de temps en temps des coups d'œil à la ronde, ses fossettes apparaissant aux coins de ses lèvres.
Le repas fut tendu, il n'y eut aucun rire. Abby avait réellement l'impression d'être de trop. Elle s'en voulait de gâcher leur vie de famille si parfaite. 'J'ai toujours le don d'arriver comme un cheveux sur la soupe.' se dit-elle avec tristesse. Elle picora sans enthousiasme une feuille de laitue et s'absorba dans la contemplation de la sauce brune recouvrant sa tranche d'agneau. Elle paraissait épaisse, chaude et des petits morceaux d'oignons y flottaient. Elle posa sa fourchette, écoeurée.
- Je suis désolée, fit Abby en repoussant sa chaise et en se levant, je crois que je ne me sens pas très bien…
Luka se leva pour l'aider, mais elle le repoussa gentiment.
- Si tu veux, suggéra Sam, je vais mettre ton assiette de côté. Si tu as faim, tu n'auras qu'à redescendre.
- Merci…souffla Abby.
Elle n'osa pas regarder Luka, dont elle sentait le regard attentif et monta précipitamment à l'étage. Arrivée en haut des marches, elle se laissa aller contre le mur et ferma les yeux. Mon dieu qu'elle ne se sentais pas bien. Elles les entendait qui discutaient en bas.
- Je n'ai rien dit de mal, disait Sam, je lui ai même demandé si elle trouvait l'agneau à son goût.
- Mais tu n'avais pas à lui poser toutes ces questions idiotes, qu'est-ce qui t'as pris de lui demander qu'elle était sa saveur de crème glacée favorite?
- J'aurais cru qu'elle en prendrait pour dessert, je voulais savoir si on en avait!
Le rire de Luka fusa, incrédule.
- Tu crois vraiment qu'elle a le goût de manger présentement? Elle n'a même pas été capable d'avaler une feuille de salade.
Sam criait à présent.
- Je voulais juste…
Abby serra les dents et tituba le long du couloir. Elle se rendit tant bien que mal à la salle de bain et, s'accroupissant au-dessus de la toilette, vomit. Elle se débarrassa de toute la pression, de tout la peur qui lui broyait les entrailles depuis trois jours. L'acidité faisait fondre la glace qui lui enserrait le cœur. Elle se redressa avec soulagement, des larmes amères coulant librement sur ses joues. Elle toussa, s'essuya la bouche avec un bout de papier de toilette et s'adossa au mur, ses jambes repliées sous elle. Elle se sentait vide, épuisée. Elle frissonnait désagréablement, bien qu'elle eut chaud et ne pouvait s'empêcher de claquer des dents. Une sensation de fraîcheur lui fit tourner la tête. Luka lui essuyait gentiment le front avec une débarbouillette humide. Il s'assit près d'elle et l'attira contre lui. Elle posa avec soulagement sa tête douloureuse contre son épaule et soupira.
