Les jours suivants furent tendus. Abby et Luka s'évitaient continuellement et, lorsqu'ils devaient se parler, ils ne se regardaient pas. Sam leur avait lancé des regards incrédules, mais n'avait fait aucune remarque. Abby n'avait pas été capable de lui adresser la parole le lendemain, ni le surlendemain. La honte la tenaillait.

À la fin de la semaine, elles étaient toutes deux en train de préparer une omelette pour le dîner. Elles s'activaient en silence, Abby se concentrant pour casser la coquille d'un œuf sans qu'elle ne tombe en miettes, exercice assez délicat. Elle n'avait décidément aucun talent culinaire.

Sam lui lança une œillade amusée.

- Quand tu étais chez toi, tu vivais essentiellement de dîners krafts?

Abby rit de sa propre maladresse.

- Non, de pizza et de mets chinois.

- Bien meilleur, approuva Sam.

Le silence s'installa à nouveau, rompu seulement par le bruit de battement des œufs.

Sam fit une nouvelle tentative; Abby n'était pas une bavarde.

- Tu as toujours vécu à Chicago? Tu peux couper les poivrons, s'il te plait? demanda-t-elle en sortant un poêlon.

- Non, j'ai grandi un peu partout. Tu mets du poivron dans une omelette? fit-elle incrédule.

- Bien-sûr, ainsi que des champignons, du fromage et du jambon.

Abby haussa les épaules et sortit un couteau.

- Je n'ai jamais mis de poivron dans une omelette.

- As-tu déjà fait une omelette?

Abby lui lança un coup d'œil sarcastique.

- C'était il y a longtemps.

Elle travaillèrent encore une dizaine de minutes, puis, pendant que Sam surveillait la cuisson de l'omelette, Abby s'adossa au comptoir et l'observa. Elle était certes jolie. Ses brillantes boucles blondes encadraient son joli visage, qu'elle maquillait légèrement, sa taille était mince, sa silhouette agréable à regarder…Peut-être que Luka lui trouvait de belles jambes? Ses propres jambes n'étaient pas mal non plus. Abby secoua la tête, se trouvant ridicule. Depuis quand se comparait-elle aux autres femmes?

- Quelle est la dernière fois que tu as fait une omelette? demanda brusquement Sam sans tourner la tête.

Abby sortit de ses pensées et remonta dans ses souvenirs.

- Il y a plus de six ans.

Sam, haussa les sourcils et lui jeta un regard par-dessus son épaule.

- Qu'y avait-il il y a six ans?

Abby esquissa un sourire sans joie.

- J'étais mariée.

Sam se retourna complètement.

- Vraiment?

- Difficile à croire, je sais.

- Non, non, c'est juste que…je ne m'en étais jamais douté.

Abby haussa les épaules.

- Je n'en suis pas excessivement fière. Il était beau gosse, fortuné, brillant et j'étais jeune, désespérée et stupide alors…

Sam eut un léger rire.

- Je comprends.

Alex fit soudainement irruption dans la cuisine, suivit de Luka.

- Maman, je meurs de faim. En plus, Luka a dit qu'il m'emmènerait faire un tour dans sa viper après avoir mangé.

Sam roula les yeux.

- Vous les homme, vous ne pensez qu'à votre estomac et aux voitures. Va laver tes mains et on se mettra à table.

Luka, sans accorder un regard à Abby se dirigea vers la cuisinette et huma d'un air gourmand.

- Qu'est-ce que tu as mis dedans?

Sam se rapprocha et lui enserra la taille.

- La même chose que d'habitude.

Luka se tourna vers elle, la dévorant du regard, un sourire brillant sur les lèvres.

- Ça m'a l'air rudement bon.

Abby détourna la tête, écoeurée. Il agissait intentionnellement. Depuis leur dispute, il s'était rapproché de Sam et prenait bien soin de l'embrasser, de la caresser chaque fois que Abby passait devant eux. Il ne lui avait adressé la parole que deux fois, et encore, c'était pour lui demander de lui passer le sel et lui transmettre un message de Weaver. Il était froid et distant, et elle en était peinée. Elle avait pensé qu'ils auraient pu continuer comme si de rien n'était, pas retrouver les tensions de leur rupture. Ils s'étaient seulement embrassés par erreur. Il n'avait pas eu la même attitude avec Chunny et Kathy lorsqu'il avait couché avec elles. Il leur avait offert un «désolé» peu sincère et était passé à autre chose. Pourquoi cette hostilité envers elle, cette amertume déstabilisante? Elle se dirigea vers l'armoire et en sortit les couverts. Luka avait enfoui son visage dans le coup de Sam, et elle tentait mollement de le repousser, arguant qu'il fallait servir le dîner, lui, répliquant qu'ils avaient le temps. Abby rit intérieurement. Il était vraiment pathétique.

Abby reposa le téléphone avec soulagement et se dirigea vers sa chambre. Elle reprendrait le travail dès le début de la semaine suivante et prévoyait retourner à son appartement aussi tôt que possible. La situation était devenue ridicule. Quel âge a-t-il? soupira-t-elle intérieurement. Elle avait blessé son orgueil de mâle, soit, mais pas la peine de s'abaisser en tentant de la rendre jalouse. Elle se sentait mal pour Sam. Elle ne souhaitait cela à aucune femme, pas même à sa pire ennemie. En plus, elle s'était réellement montrée gentille et attentionnée envers elle depuis quelques temps. Abby commençait étrangement à l'apprécier. Sam s'était battue toute sa vie pour son fils, et elle l'admirait pour son courage. Elles se ressemblaient curieusement : toutes deux fuyaient leurs problèmes au lieu de les affronter. Abby ne se sauvait pas de ville en ville, mais elle se fermait, empêchant quiconque de franchir le mur protecteur qu'elle dressait entre le monde et elle.

Elle ouvrit le placard et en sortit un immense sac de toile usé, défraîchi et à la couleur indéfinissable. Il était son compagnon de voyage, le seul objet qui l'avait immuablement suivie toute sa vie. Adolescente, Abby s'était trouvée ridicule de s'être attachée à un sac, mais maintenant, elle comprenait qu'il était un des seuls repères qu'elle avait eu dans son enfance. Il lui avait servit d'oreiller, de couverture et même de parapluie. Elle se revoyait, courant des les rues mouvantes de New-York, à la recherche de Maggie, se protégeant la tête de son sac. Il avait été un des seuls témoins de sa vie d'errance, bien que parfois elle n'ait pas eu grand chose à y mettre.

Elle secoua la tête et tenta de se défaire du malaise, de la rancoeur qui l'envahissait à chaque fois qu'elle était replongée dans cette époque sombre. S'emparant de quelques chandails, elle les fourra dans son sac sans grand soin, sachant qu'ils n'y seraient que pour un cours laps de temps.

La nuit était tombée depuis un moment déjà et la lampe de chevet diffusait une lumière apaisante. Abby aimait cette pièce chaleureuse et confortable. Pour le peu de temps qu'elle y avait séjourné, elle avait appris à l'apprécier autant que sa propre chambre. Et puis, elle avait l'impression d'avoir une partie de Luka avec elle. Cette pièce était son chez-soi, son refuge. Elle ne faisait plus de cauchemars, la peur l'avait quittée, mais la douce jalousie qui dormait sous sa peau s'enflammait toujours légèrement lorsque, le soir, elle se glissait entre les draps et ne pouvait s'empêcher de se dire que Luka ne dormirait pas à ses côtés.

Un discret cognement se fit entendre à la porte et Abby interrompit son geste. Elle laissa le jean qu'elle était en train de plier glisser de ses mains et se poser sur son lit.

- Entrez, fit-elle en tournant la tête.

Elle eut un sourire froid, lorsqu'elle vit Luka pousser la porte et la refermer derrière lui. Il ouvrit la bouche comme s'il allait parler mais la ferma brusquement lorsqu'il remarqua le sac sur le lit et la pile de vêtements à côté.

- Tu vas quelque part? finit-il par articuler.

Abby pinça les lèvres.

- Chez moi, murmura-t-elle.

Il accusa le choc. Il fit quelques pas dans sa direction, puis s'arrêta.

- Je comprends, fit-il résigné.

Abby était soulagée : il ne tenterait pas de la retenir.

- Quand? demanda-t-il abruptement.

- Ce soir. Neela va venir me chercher .

Il hocha lentement la tête. Il n'avait pas l'air bien. Le hale habituel qui dorait sa peau ne parvenait pas à cacher une certaine pâleur. Abby se demanda s'il avait quelque peu dormi au courant de la semaine. Il fixait le plancher, les sourcils légèrement froncés.

- Abby…commença-t-il avec hésitation.

Il leva son regard vers elle un instant.

- … je sais que je me suis comporté comme un idiot ces derniers jours…

Abby laissa involontairement échapper un petit rire.

- … je ne sais pas ce qui m'a pris.

Il s'était rapproché davantage et se trouvait maintenant à sa hauteur, lui offrant un regard désolé. Il écarta les bras, comme pour montrer son impuissance.

- Je n'ai aucune excuse. Rien de ce que je pourrais dire ne pourrait justifier mon comportement, ni le racheter, vis-à-vis toi et…Sam.

Il avait prononcé son nom avec difficulté et avait détourné les yeux, blessé. Abby voulu toucher son bras, mais elle n'en fit rien. Elle se contenta de reprendre le pantalon là où elle l'avait laissé et de le plier.

- Lui as-tu parlé? demanda-t-elle en évitant son regard.

Luka se passa la main sur les yeux avant de répondre.

- Non. Je voulais le faire ce soir, mais étant donné que tu…pars, je vais attendre à demain.

Abby ferma son sac.

- Que vas-tu lui dire?

- Que c'est terminé.

Abby se tourna vers lui.

- Luka, tu ne dois pas la quitter et renoncer à Alex simplement parce que…

- J'ai énormément réfléchi Abby. Je ne suis pas le père d'Alex, même si j'ai tenté de le devenir. Ce n'est pas de moi dont il a besoin. Sam…est fantastique, mais je me suis convaincu de l'aimer. C'est pour Alex que j'ai… je voulais retrouver un fils. Quand je t'ai embrassé…

Il soupira longuement et plongea son regard dans le sien. Abby en perdit le souffle. D'un seul regard, il venait de rallumer la flamme qui brûlait dans son cœur. Elle avait crût qu'il n'en restait que des cendres et elle frémit de ressentir autant de passion pour lui. Elle avait peur, en réalité, elle était effrayée. Effrayée de le perdre, d'essuyer une autre déception.

- … quand je t'ai embrassé, j'ai réalisé que ni Sam ni Alex n'ont réussit à t'effacer.

La tête d'Abby était lourde, ses pensées incohérentes. Comme elle ne faisait pas confiance à ses jambes, elle jugea plus sûr de s'asseoir sur le lit. Luka ne bougea pas, mais elle sentait son regard qui, doucement, la brûlait.

- Je ne veux pas continuer à vous mentir, à Alex, Sam et toi. J'ai été malhonnête dès le départ, j'en ai assez de me mentir.

Abby hochait doucement la tête et osa enfin lever son regard vers lui. Elle se rendit compte de l'exiguïté de la pièce, du corps imposant de Luka et de la courte distance qui les séparait. Ses yeux étaient rivés aux siens et, malgré les nuages tourmentés qui les voilaient, Abby arrivait à discerner une lueur qui, depuis leur première rencontre, ne brillait que pour elle, une lueur qui, lors des quatre dernières années, avaient souvent vacillée, soufflée par le souffle des déceptions qu'il avait accumulées. Où avait-elle été lorsqu'il avait eu besoin d'elle? Où avait-elle été lorsqu'il se détruisait à coups de boissons et de femmes? L'amour de Luka pour elle était intact, mais elle s'en voulait de l'avoir repoussé, négligé alors qu'il l'avait sans cesse empêchée de tomber. Il l'avait toujours encouragée, consolée dans ses instants de doutes. Quand avait-elle été présente pour lui? Elle s'en voulait, elle s'en voulait de l'avoir détruit.

- J'ai essayé de t'aider, Abby, murmura Luka, les épaules un peu plus voûtées. Je voulais t'aider à passer au-travers des derniers évènements, mais je crois que je t'ai seulement créé plus de soucis.

Elle ferma son sac, la gorge serrée. Ils sursautèrent tous les deux lorsqu'ils entendirent la sonnette de la porte d'entrée. Abby empoigna son sac et se leva. Elle était incapable de prononcer une parole, de le remercier pour l'avoir accueillie.

L'abattement se faisait voir sur le visage de Luka, qui se retenait à grand peine de l'enlacer pour la retenir. Alors, elle posa les deux mains sur ses joues et, l'attirant à elle, posa silencieusement ses lèvres sur son front. Il la sentit frôler son bras et se redressa lentement.

Il resta longuement sans bouger, les yeux fermés. Ce ne fut que longtemps après avoir entendu les adieux entre Abby et Sam, après avoir entendu la porte se refermer et la voiture s'éloigner qu'il se décida à quitter la pièce et à descendre. Sam et lui allaient avoir une longue discussion.