Hermione resserra le manteau plus fort contre son corps frêle. Le vent charriait un peu de neige mêlée de pluie, et il y avait une odeur un peu métallique dans l'air glacial. Ses cheveux noués en une tresse flottaient derrière son dos au rythme de ses pas sur le bitume.

« Gauche. »

Elle ne regarda pas une seule seconde le chien noir à ses pieds, mais ils virèrent dans un mouvement d'ensemble, fluide et vigilant. Ils observèrent à droite, puis à gauche, et pénétrèrent dans l'hôtel miteux dans lequel ils avaient élu domicile. Ils se dépêchèrent de monter les étages, jusqu'au dernier où se trouvait la petite chambre, donnant sur le cimetière voisin. La porte claqua, Hermione fit cliqueter la clé dans la serrure, mit le verrou, et mit son manteau à la patère.

« Combien de jours avant Brighton ? »

Sirius s'étira, et posa ses fesses sur le rebord de la fenêtre, pour observer la rue.

« Deux si l'on est rapides, trois si le temps se maintient. »

Hermione aurait été heureuse de voir la neige débouler. Elle avait toujours aimé l'hiver. L'automne touchait à sa fin, et déjà certains retiraient les décorations d'Halloween pour les remplacer par les symboles de Noël. Mais au lieu d'éprouver la joie de cette fin d'année, c'était une sensation étrange qui l'assaillait, comme si elle se sentait à la fois coupable de vivre encore quand tant d'autres étaient morts, mais également une détermination d'acier : ils approchaient du contact de Sirius. Peut-être que quelques jours uniquement la séparait du reste de l'Ordre, caché quelque part. Un délicieux frisson parcourut sa peau quand elle s'imagina entourée de ceux qu'elle aimait.

« Tu penses encore à ce tailleur ? » gronda Sirius, et il la ramena involontairement au souvenir fragile qu'elle maintenait hors de son crâne.

Ils l'avaient volé, sans pitié, et Sirius avait manipulé sa mémoire un peu trop brutalement pour Hermione ; pourtant, elle l'avait laissé faire. Ils avaient récupéré sa recette, des vêtements propres et chauds, et étaient partis en emportant ce qu'ils pouvaient. C'était il y avait moins d'une semaine, et ils avaient passé leur temps sur la route depuis.

« Non, je pensais à Rémus. Et à Kingsley. Et aux autres. »

Sirius s'allongea sur le lit, et Hermione lui jeta un coup d'oeil : elle avait réussi à le convaincre de la laisser lui couper sa tignasse. Il gardait une bonne longueur - il semblait très attaché à sa chevelure - mais leur éclat était terne, faisant d'autant plus ressortir sa pâleur et sa maigreur. Pourtant, ils semblaient tous deux en meilleure santé depuis qu'ils s'étaient trouvés. Ils se complétaient bien : Sirius chassait, et savait faire montre de la brutalité qui manquait à Hermione, qui elle possédait le savoir dû à sa naissance chez des moldus. Tous deux étaient assez intelligents pour survivre seuls, et ils semblaient enfin pouvoir vivre, quand ils étaient à deux. Hermione avait apprit la différence, entre vivre et survivre, cette cloisin si fine entre les deux termes, mais qui changeait tant de choses.

« Entraînement ? »

Il essayait de la sortir de son mutisme. Sirius avait remarqué ses silences. Hermione se renfermait, malgré la présence bienfaitrice de l'animagus. Il n'y avait que durant leurs entraînements, durs et difficiles, qu'elle se laissait aller à ses émotions et à discuter. Et ces moments étaient devenus de précieux instants qu'elle chérissait, d'autant plus que Sirius semblait impressionné. Bougeant les couvertures épaisses pour s'asseoir dessus au sol, ils se mirent face à face.

« Je me demande quel animal je pourrai devenir. Prend t-on toujours la forme de son patronus ? J'avais beaucoup de mal à le former, quand on s'y entraînait, à Poudlard. »

Sirius jouait avec un oreiller, le triturant de ses doigts squelettiques.

« Pas forcément. J'ai déjà vu des patronus changer de forme : comme les goûts, l'essence même de quelqu'un peut être alternée suite à son évolution. Quelqu'un peut se montrer vif et rusé comme un renard, pour finir sage et calme à la manière d'un singe. L'expérience modifie notre vision des choses et notre moi profond. Ton patronus, c'était quoi ? »

Hermione se sentit soudain gênée, comme si elle montrait une partie d'elle très intime. Elle se trouva ridicule, et répondit d'une voix posée.

« Il y a un an, c'était une loutre. »

Sirius hocha la tête, et demanda avec une grande douceur, qu'Hermione avait apprit à reconnaître durant leurs entraînements :

« Penses-tu que tu te transformeras en loutre ? Si tu en étais convaincue, peut-être que cela viendrait plus facilement. »

Hermione y réfléchit, prudemment, tournant l'idée dans sa tête, avant de la secouer négativement.

« J'ai appris à fuir et à me battre. Je ne pense plus que ce soit encore une loutre. »

Sirius accepta ce fait, et ils reprirent leurs objectifs. Hermione avait commencé la métamorphose sur elle-même : elle devait changer la couleur de ses cheveux ou de ses yeux, avec un sort bien particulier. Sirius lui avait avoué qu'il s'agissait de sorcellerie frôlant la magie noire, mais Hermione comprenait. Elle repoussait les limites de Sirius, et il était évident qu'elle était pour l'homme un challenge particulier.

« Aujourd'hui, on va travailler plus dur. Transforme ta main droite en patte. »

Hermione retint un cri - déjà ? Elle, si fière de ses progrès rapides, se sentit soudain pleine de doute, mais Sirius chassa tout cela en posant sa main maigre à la force surprenante sur son épaule.

« Je serai là. Nous possédons ta baguette. Tout se passera bien, d'accord ? »

Mais Hermione pensait aux bêtises de Sirius autrefois, quand il était jeune, et au fait qu'il avait parfois confondu Harry avec James, et à la démence qu'elle voyait parfois dans ses yeux, tranchant si fort avec sa douceur ou sa gentillesse. Elle inspira et hocha lentement la tête.

« Inspire. Expire. Visualise une chose neutre, comme un ciel blanc, ou un nuage de coton. Tu te sens bien, tiède, avec une légère brise. »

C'était une transe particulière que celle dans laquelle il l'amenait. Elle suivait sa voix, et au fur et à mesure des jours, elle s'était habituée à son ton grave, rauque et cassé, très masculine, avec des tonalités de grognements comme les chiens. Elle écoutait avec chacune de ses cellules, se tendait vers lui et sa voix, vers lui et son expérience. Elle sentait des chatouilles sur sa peau, comme une plume la caressant. Les mots que prononçait le sorcier n'avaient plus de sens, mais résonnaient en elle comme si elle les comprenait tout de même.

« Un coeur. Un noyau. Toi. »

Un battement, plus fort que les autres. Elle se couvrit d'une pellicule fine de sueur.

« Tu ne peux encore te visualiser, mais tu le ressens, ce toi animal. Cette forme qui s'allie à ton patronus pour t'aider. Cette créature est là pour t'aider, parce qu'elle est toi. Elle t'es liée, elle est profondément ancrée dans ta chair, dans ton sang, dans chacune de tes respirations. Maintenant, bouge ton petit doigt. Sens-tu la bête réagir, comme si c'était son doigt à elle ? Et à présent, tu vas la laisser posséder ce doigt. Chaque muscle, chaque os qui le maintiennent en forme, en vie, chaque veine de sang, tu vas laisser aller l'essence de l'animal. Juste dans ce doigt. Lâches cette vanne, mais contrôles-là, toujours. »

Encore et encore, elle obéissait, docilement, et sentit de nouveau les picotements sur sa peau. C'était devenu désagréable, et elle sentit son coeur s'affoler, sa bouche s'assécher.

« Hermione ! »

Elle rouvrit les yeux, comme d'un cauchemar, alors que tout son corps avait un spasme, comme si elle repoussait une fièvre, ou qu'elle réagissait à un inconnu. Sirius souriait, l'air victorieux, et elle baissa les yeux sur son petit doigt de la main droite : collé à son voisin de chair pâle, il était devenu plus court, plus gros, presque ovale, couvert d'une fourrure noire mélangée à du châtain comme ses cheveux bouclés, et la griffe au bout était non-rétractable. Elle n'aurait su dire à quel genre d'animal - peut-être un canidé ? Un chien, comme Sirius ? Sa vision se troubla, et Sirius la tint par les épaules.

« Tu y es arrivée, par Merlin ! Ne t'évanouis pas. Ce n'est que l'espace d'un instant, le temps que ton corps s'y fasse. Tout va bien aller, d'accord ? »

La fierté qu'elle entendait était une récompense amplement méritée. Et pourtant, elle ne put lui obéir. Avec reconnaissance, son corps s'évanouit, laissant sa conscience plonger dans un bain sombre d'obscurité réconfortante.


« Réveilles-toi. »

Elle papillonna des yeux, et se redressa dans son lit. Elle était couverte de sueur, et elle mit quelques temps à réaliser où elle était. Un plateau sur lequel trônaient un bol de flocons d'avoine, un verre de jus de tomate et du thé chaud, était posée au-dessus d'elle. Un Sirius propre ux cheveux plaqués en arrière était assis au bord du lit.

« Sois fière de toi, comme je le suis. »

Elle avala son petit déjeuner sous la surveillance de Sirius - craignait-il qu'elle ne s'évanouisse de nouveau ? Hermione glissa un coup d'oeil dehors : apparemment, le matin s'était levé. Elle avait passé la nuit évanouie. Son petit déjeuner lui fit du bien, et après une douche tiède, elle s'habilla de pied en cap, prête à repartir.

« Je vais payer la réception. » Sirius hocha la tête et la laissa descendre en première, alors qu'il cherchait et fouinait, afin de voler ce qu'il pouvait.

La femme à la réception était à peine plus âgée qu'elle. Entre deux bulles de chewing-gum, elle lui rendit sa monnaie et lui donna la carte de l'hôtel. Hermione tourna la tête vers l'escalier, surprise que Sirius ne soit pas encore descendu. Au bout de quelques minutes, elle fronça les sourcils, et soupçonneuse, monta quatre à quatre et aussi discrètement que possible. La porte de la chambre était ouverte, et elle entendit distinctement des voix masculines, graves et glaciales, ainsi qu'un brang retentissant.

« Où est l'autre sang-de-bourbe ?! »

Hermione bondit, la baguette à la main, en visant l'homme qu'elle n'avait pas encore entendu : touché en plein dans la poitrine, il traversa la vitre de la fenêtre sous le choc.

« Granger » la salua Drago Malfoy, en retirant son masque d'argent. Le même air arrogant, songea la sorcière d'un air dégoûté. Malfoy tenait en joue Sirius, allongé au sol, le visage en sang.

« La fuite est finie. Quand tu as échappé aux rafleurs, le Maître a lancé les mangemorts à ta suite. Quelle ne fut pas notre surprise de réaliser que tu n'étais plus toute seule » minauda t-il, en lançant un nouveau sortilège sur Sirius qui poussa un gémissement, alors qu'une entaille profonde se formait sur son épaule.

« CRABBE ! Tu es vivant ?! »

Une voix jaillit par la fenêtre pour l'assurer, et dans un éboulement spectaculaire, Crabbe fit s'effondrer le mur qui l'avait vu tomber. Lévitant, il revint dans la chambre dans laquelle un nuage de fumée et de plâtre stagnait, faisant tousser Hermione. Elle avait toujours la baguette tournée droit devant elle, mais Malfoy risquait de tuer Sirius. Elle se demanda pourquoi il ne l'avait pas encore fait.

« Vous allez nous suivre gentimment. Le Maître vous préférerait vivant, mais si l'on doit vous tuer, mieux vaut une tête coupée que rien du tout. »

Hermione s'était doutée qu'ils étaient poursuivis. Le calme ne pouvait durer. Une impression de calme succéda à la panique en elle ; un calme froid, calculateur. Et elle sentit qu'elle était capable de tuer, pour se défendre elle, ou Sirius, ou ceux qu'elle aimait.

« Qui te dis que ce ne sera pas moi qui te tuerait ? » et la voix glaciale de la sorcière fit sursauter le blond. De toute évidence, il n'avait pas prévu qu'elle se défendrait. Hermione chercha désespéremment les yeux de Sirius, en essayant de l'avertir, de lui faire comprendre ce qu'elle voulait.

« Voldemort nous veut uniquement vivant pour nous torturer » et elle ressentit une grande satisfaction à voir les deux mangemorts se tortiller au nom de leur Maître. « Vous n'êtes pas égaux à lui. Vous n'êtes que des vermiceaux. Ses esclaves, ses chiens » et à ce mot, Sirius comprit et alors qu'il se transformait, échappant aux mains de Drago, qui devait à présent baisser le bras pour le viser, Hermione hurla : « DURO ! »

Une forme sombre la frôla, et dans un nuage de plus en plus épais de poussière de mur, elle s'éloigna en courant. Elle croisa des moldus, hurlant de panique, et elle se fondit dans la foule, la main accrochée à la fourrure du dos du chien sombre. Derrière elle retentit des hurlements plus forts, et elle essaya de ne pas penser à Crabbe découvrant Malefoy blessé, dans le meilleur des cas, ou transformé en pierre dans le pire. Ils se faufilèrent au dehors, dans une mêlée monumentale ; un pan de l'hôtel s'était effondré au sol, et le reste menaçait de le rejoindre rapidement.

Sirius prit la tête de leur duo, et ils ne prirent même pas la peine de cacher leur course. C'etait effréné, et d'autant plus effrayant qu'ils courraient pour leurs vies. Aucun mangemort n'essayerait plus de les attraper vivant. Une voiture de police passa dans l'autre sens, ainsi que des pompiers et des ambulanciers. Hermione ignora tout cela, et essaya de se concentrer sur le soulagement à se savoir en vie. Sirius l'était également, mais elle voyait les entailles brillantes de sang à travers sa toison noire. Elle n'avait plus de souffle. Son coeur allait exploser. Sirius s'arrêta, et elle se plia en deux, sans réaliser qu'elle était en larmes. C'est quand deux mains lui relevèrent le visage qu'elle comprit qu'elle étouffait presque, le souffle court, haletante comme si elle avait une attaque.

« Calme-toi. Hermione, respires doucement et- » La sorcière le repoussa presque, refusant le réconfort qu'il lui offrait avec ses paroles et son regard doux. D'un ton accusateur envers elle-même, elle se fustigea tout haut : « J'ai peut-être tué Malfoy, ou blessé. Que crois-tu qu'ils leur feront, à tous ces moldus ? Je suis responsable de leur sort ! »

Elle n'avait pas eu le courage de dire nous sommes. Les prunelles d'onyx de Sirius se durcirent, et il la forca à le regarder, les doigts sous son menton.

« Toute la misère du monde n'est pas sur tes épaules. Tu ne pouvais rien pour eux, à partir du moment où Crabbe et Malfoy sont arrivés. »

Hermione secoua la tête, les joues perlées de larmes. La panique s'était calmée - ne restait que cet affreux vide. Elle se sentait morte, à l'intérieur.

« C'est faux, tu le sais. Si ils nous avaient capturés, ils ne les auraient pas blessés ou tués ... Ces pauvres moldus ... » Sirius eut un grognement ; Hermione se doutait qu'il n'appréciait pas la faiblesse qu'elle montrait, ni sa compassion aigüe. Peut-être que devoir la réconforter l'agaçait également, quand ils auraient du courir le plus loin possible. « Capturés, nous ne pouvions pas aider Kingsley ou Rémus à résister à Voldemort. Capturés ou tués, nous n'aurions été que des victimes. Aider la résistance, c'est aider les moldus de demain à se libérer du joug des mangemorts. » Il avait raison, mais Hermione avait l'impression qu'elle voulait qu'il ait raison.

Elle se tut, hocha la tête, et ils reprirent la route plus discrètement, longeant les fossés et les ravines, évitant les villes. Ils avaient perdus un sac à dos, qui contenait les rations de voyages et des vêtements. Ils en ressentiraient bientôt le manque, mais c'était dans un silence morne qu'ils avançaient. Hermione regretta de ne pas être de meilleure compagnie, et s'efforça de rendre son voyage utile : elle s'entraîna sur les transes que Sirius lui avait enseigné. C'était toujours mieux que se rappeller les hurlements de terreur autour d'elle. C'était toujours mieux que de laisser son imagination mettre des images sur les sons qu'elle avait entendu. C'était toujours mieux que tout le reste.