Chapitre 3 : Assumer.

La nuit fut triste et noire. Les nuages cachés une lune timide, ne rayonnant pas autant qu'à l'habitude. Il ne fut pas question de décuver ce soir là, mais de faire le deuil. D'oublier. Non, en fait, pas vraiment d'oublier, mais d'essayer d'accepter. Il était parti, il fallait qu'il assume que certaines choses s'étaient passées sans qu'il ne puisse les empêcher. C'était difficile pour l'homme qu'il était -pour l'enfant qu'il était. Il se tournait de droite à gauche dans son lit, ne trouvant aucunes positions qui pourraient le soulager de ses maux, qui pourraient l'apaiser, le consoler, le reposer. Ses larmes avaient inondé son oreiller, ses draps. Ses yeux rouges d'ivresse et de tristesse étaient incapables de voir clair dans cette obscurité totale. Ils ne distinguaient même pas la moindre parcelle de lumière lunaire -totalement absente de sa chambre.

Elle était morte, c'était ainsi. C'est lui qui était parti sans elle. Elle n'avait rien décidé. Non, son choix avait été purement égoïste. Les heures étaient longues et même si parfois il parvenait à s'assoupir, il se réveillait aussitôt, lâchant un râle déchirant. L'horloge affichait 3h54.

Pendant que l'un pleurait sur ce qu'il aurait dû faire pour la sauver, un autre cherchait un moyen de sauver son meilleur ami. Alex déambulait depuis plusieurs heures dans cette nuit noire, cherchant quelque chose ou quelqu'un. À chaque coin de rue, il hésitait à faire demi-tour mais se retenait de toutes ses forces de le faire. Ses poings se contractèrent à chaque fois qu'il pensait à son ami.

-Bordel ! Si seulement j'avais été là à temps...

Il s'arrêta soudainement. "Je dois y retourner ! Lui faire sortir ça de la tête !"

Son point droit frappa le mur d'un immeuble situé sur son côté gauche. Sous une lumière blanche émise par les lampadaires, il sentit le sang coulait le long de son bras dont les manches de sa chemise noire étaient relevées. Il retira avec dégoût sa main droite de la façade et constata qu'il avait laissé une légère marque teintée de rouge.

-C'est moi qui suis en train de devenir dingue... Respire, Alex, rentre et dors... Rentre... Et dors...

Il se répétait ces mots pendant un moment, l'esprit éméché. Il savait que prendre des décisions dans son état n'était pas une bonne chose, qu'il lui fallait de se purifier de toutes les toxines. Seul le repos permettait cela, et une tasse de thé sucrée de miel.

Le lendemain matin, aux coups de dix heures, Natsu se fit réveiller par une douce odeur de café. Mais ce matin, il n'avait le courage de rien. Cependant, pris d'un incroyable courage il se leva et se dirigea vers la salle de bain où il se défigura un moment, constatant les dégâts de l'alcool et d'une prise de conscience. C'était ainsi chaque fois : les lendemains de cuite, il faisait le point sur sa vie- souvent accompagné des toilettes où il vomissait ses tripes. Mais aujourd'hui, c'était différent. Il n'avait pas bu trop excessivement hier -même si il n'avait pas non plus était raisonnable. Mais le problème était ailleurs. Sa vie lui avait échappé. Il voulait juste se reconstruire mais au final, il s'est détruit. Ravagé par l'alcool, les soirées, les bars, le décalage, il ne savait pas ce qui était le mieux. Retourner à la guilde comme avant ? Ce n'était plus possible. Pas après tout le mal qu'il avait causé, il ne pouvait pas abandonner ses nouveaux amis et risquer de faire les mêmes erreurs avec eux.

Ce fut une longue demi-heure dans la salle de bain entre sa conscience et lui-même. Il ne parvenait pas à sourire : il ne pensait qu'à elle, qu'aux moments passés avec et il se sentait atrocement coupable. L'eau perlait ses cheveux cerises alors qu'il s'habillait d'un jean et d'un pull rouge. Ce fut des yeux vides qui croisèrent les iris grises de Gray qui, lui, avait déjà fait le deuil depuis un moment. Il proposa un café à Natsu, qu'il accepta sans grande conviction. Après cette révélation la veille, Natsu n'avait pas voulu de détails, ne se sentant pas assez fort. Tout ce qu'il savait c'est qu'elle était morte de la main de quelqu'un. C'était un assassinat. Quand il repensait à ce détail, il priait terre et ciel qu'elle ne fut pas assassinée de la main de quelqu'un qu'il connaissait. Pire encore : et si c'était quelqu'un de la guilde ? Il grimaça avant de boire une gorgée.

-Est-ce qu'on sait... Qui... Qui l'a tué ? articula t-il faiblement.

Gray, qui était adossé à l'appui de fenêtre qui était ouverte fut surpris pas la question, si bien qu'il dévisagea le mage de feu un instant. Il était mal à l'aise, ne sachant pas ce qu'il pourrait dire. Il cherchait ses yeux, fuyait le regard insistant de son ami. Il écrasa sa cigarette.

-T'en veux une ? proposa t-il de loin en tendant son paquet.

Natsu hésita. Il devait se préparer à la pire réponse possible. Mais il ne reculerait pas : la pilule passera sans médicament, il devait être lucide au moment où il saura, il devra peser le pour et le contre. Finalement, il déclina d'un geste de tête.

-Écoute, Natsu... Je ne pense pas que tu sois prêt... Psychologiquement...

-Je veux savoir !

-Je vais m'en aller. Merci pour la nuit. Ton canap est génial. Je reviendrai ce soir ou demain... Je suis vraiment désolé mais je pense que tu as besoin d'être seul. Bonne journée, Natsu.

Alors que le mage de glace prit sa veste de cuir par dessus son épaule, l'autre le dévisagea un moment avant d'être sorti de ses pensées par la sonnerie de son téléphone portable.

-Allô. [...] Ouais... [...] J'ai pas la tête à ça. Je pense que je vais bosser un peu et... [...] Oui, s'il te plaît. Merci. 19 heures ? [...] À ce soir.

-C'était qui ?

-C'éta-

-Peu importe, de toute évidence, je pense faire un saut à l'hôtel ce soir. On se retrouve demain. Je serai chez toi vers 10 heures.

-Ok. À demain, Gray... Et merci, mec... J'ai prit conscience de certaines choses.

Était-ce un regard inquiet ou soulagé dans les yeux de Gray ? Personne n'aurait pu le dire. Pas même lui. Il se pencha vers Natsu qui était adossé à la table, la tête posée sur son point fermé. Il semblait réfléchir. Il déposa un baiser sur son front incroyablement chaud. Était-ce anormal, pour un mage de feu, d'être aussi chaud qu'une fournaise ? Natsu ne réagi pas. Son regard était plongé dans le néant. La porte ne claqua pas bien que Gray ait disparu. Le petit chat blanc se leva de son éternel lit qu'est le clavier d'ordinateur et alla se frotter aux jambes de son maître.

-Tu vois, Loy. Rien ne va mieux. Je ne remonterai jamais la pente. Je pensais que ça irait. Que j'allais oublier, apprendre à vivre sans. Mais le passé étant ce qu'il est, il m'a rattrapé. Depuis combien de temps suis-je ici ? Je l'ignore... Comme puis-je oublier des choses si importantes ?

Un énième soupir se fit sentir sur les poils du petit félin qui avait prit place sur les genoux de son maître alors qu'il s'attelait à ses activités quotidiennes, avec une grande dose de café et de Citalopram. Chose qu'il avait découvert dans un de ses placards mais il ne se souvenait pas en avoir -ni même en prendre.

Des pertes de mémoires, comme des absences...

Toute la journée, il essayait de bosser et y parvient non sans quelques cigarettes écrasées dans le cendrier ainsi que le paquet de café vide et la boîte de médicament bien entamé. Certes, il n'était peut-être pas au meilleur de sa forme, mais il avait réussi à finir ce qu'il avait prévu de faire. Il enleva ses lunettes qu'il devait se résoudre à porter lorsqu'il travaillait et jeta un œil éteint sur l'horloge. Elle affichait 18h52.

-Il ne devrait plus traîner. pensa y-il tout haut.

En effet, Alex était déjà aux pieds du petit immeuble situé dans un quartier très calme et très peu fréquenté. Ainsi, Natsu n'était ni dérangé par les nombreux bars, ni par les voisins -qu'il n'avait d'ailleurs pas.

Son souffle était court. Tout montrait qu'il était anxieux. Dans quel état allait-il retrouver son meilleur ami ? À moitié mort, à moitié ivre ? Évasif ou lucide ? Il l'ignorait et cette ignorance faisait accélérer son cœur à vive allure. Alex n'était pas grand, au contraire : son petit mètre soixante-trois faisait de lui le plus petit de la bande. Malgré cela, Natsu lui répétait souvent qu'il avait un charisme et un charme fou. Doté de deux beaux yeux bleus, il attirait souvent le regard des femmes. Mais aucunes n'avaient encore réussi à le faire succomber.

L'heure défilait. Après s'être posé mille questions, le jeune homme châtain tapa le code de l'appartement. Il le connaissait par cœur. Ses jambes tremblaient légèrement en montant rapidement les marches.

Un étage. Son pouls s'accéléra.

Deux étages. Son cœur suffoqua, inondé d'un stress incontrôlable. Il frappa de sa main saine à la porte frénétiquement. À peine eut le temps d'émettre trois frappes que le propriétaire des lieux lui ouvrit la porte, arborant une mine ravagée.

-Eh mec... Ça va ? s'inquiéta Alex en pénétrant dans l'appartement.

-Nan, Alex... Ça ne va pas... Rien ne va ! J'ai l'impression que je vais craquer comme quand je suis arrivé ici... Tu sais... La fois où tu es venu pendant la nuit... Je me sens pareil. Détruit. Éteint. Si tu savais Alex... Si tu savais comme je m'en veux !

Natsu se jeta sur les genoux de son ami -qui venait de prendre place à ses côtés sur le canapé- en pleurant toutes les larmes de son corps, pour la deuxième soirée d'affilé. Le mauvais mélange entre caféine, médicament, tabac, fatigue et émotion allait probablement l'achever dans les minutes qui suivaient, il en avait conscience. Le petit, désemparé, ne savait pas quoi faire si ce n'était que l'écouter pleurait toute la soirée -comme avant. Comme la première fois qu'il... "Une minute..." pensa t-il en caressant les cheveux de Natsu pour le consoler.

-Ton front... Il est bouillant... murmura t-il doucement, la voix cassée par la panique.

Natsu ne releva pas. Il pleurait dans s'arrêter, se lamentant des pires atrocités possibles et imaginables. Alex balayant d'un œil presque embrumé de larme l'appartement de son ami. Sur son bureau : une tasse de café, un paquet de clope et... Du... Citalopram ?!

-Na-Natsu... Hey... Dis-moi... J'ai besoin de savoir quelque chose... Est-ce que tu te souviens... De la date à laquelle tu... es arrivé ?

-Je... J'en sais rien... Je sais plus... J'y arrive plus, Alex... J'arrive plus à vivre...

Ses larmes étaient de plus en plus chaudes et ses pleurs étaient déchirants et forts. Sa voix se brisait à chaque cris de douleur sur les genoux d'un homme paralysé par ce qu'il venait de comprendre.

"Cette descente aux enfers... Elle recommence."

Des larmes s'écrasèrent sur la tête brûlante de son ami. Il ne pouvait retenir ses larmes devant le destin tragique auquel ils faisaient face.

C'est cette nuit là que deux hommes furent victimes d'un des pires drames : celui de la fatalité.