Lily ne savait même plus depuis combien de temps elle marchait. Elle n'avait pas pris la peine de compter le nombre de fois où la lune succéda au soleil sa place dans le ciel. Elle faisait fi du vent, de la pluie, des diverses choses qui auparavant l'auraient bien retardée mais qui aujourd'hui n'étaient qu'aléas ponctuels, choses de petite importance à présent. Cela ne concernait plus le monde dans lequel elle évoluait. Le vent était rompu par ses pas mais ne la repoussait pas. La pluie ne pouvait tremper des vêtements inexistants. Elle n'était plus dans le monde physique alors celui-ci ne pouvait pas l'empêcher d'avancer, pas après pas, miles après miles. Et jour après jour, la distance entre la mère et son enfant se réduisait, disparaissait petit à petit, et Lily ne perdait pas espoir, Lily ne perdait pas courage. Elle avait l'âme audacieuse, l'âme d'une lionne, d'une Gryffondor qu'elle avait été si fière d'être auparavant. Aujourd'hui elle comprenait, elle saisissait la raison pour laquelle le Choipeau n'avait guère hésité, pourquoi son exclamation ce fameux jour avait Été si éclatante. Même après la mort elle continuait de se battre, d'affronter le monde tel qu'elle le connaissait, tel qu'il se présentait à elle, par delà tout.

Elle avait laissé la vallée de Godrick loin derrière elle, ses souvenirs de la vie enterrés avec sa chair et ses os en décomposition. Elle préférait ne plus penser à ça, plus jamais, mais elle ne s'en était pas fait la promesse. Elle savait que désormais l'éternité se dressait devant elle et que le temps serait long sans souvenirs. Sans James. Et cela lui brisait le cœur même si elle ne voulait pas l'admettre, cette solitude lui pesait sur les intestins comme si elle allait s'effondrer sous le poids d'un deuil qu'elle n'a jamais eu à faire. Alors elle avançait encore et encore, le regard figé devant elle, comme si le monde autour n'était qu'illusion. Comme elle. Et les jours passaient, les paysages changeaient, et suite à ce qui lui sembla presque être une éternité, Lily arriva enfin à Londres. Elle se souvenait du chemin qu'il fallait prendre pour aller chez sa sœur, même si elle ne s'y était rendue qu'une seule fois, renvoyée du seuil par cette dernière. C'était lorsqu'elle avait appris entre enceinte, se souvient elle brusquement, comme si les souvenirs n'attendaient que ça, de jaillir à tout moment, à la moindre pensée, à la moindre remarque. Et elle de souvient, l'hiver assez doux, lorsqu'elle avait frappé à la porte, emmitouflée dans un grand manteau, le sourire aux lèvres. Elle voulait juste partager sa joie, partager son bonheur. Revoir sa soeur. Mais celle-ci s'était empourprée et elle l'avait renvoyée, car elle ne voulait absolument pas que les voisins parlent. Car elle elle était normale et désirait le rester. Et Lily avait compris le message. Elle n'avait plus chercher à la contacter, malgré la douleur et la peine. Elle avait enterré sa sœur alors que celle-ci l'avait finalement survécue.

Ce n'est que après sa mort que Lily revint voir sa sœur.

La maison n'avait guère changée. Toujours aussi banale, aussi... Immonde. Elle était la jumelle, la copie conforme de toutes les autres maisons présentes dans la rue. Sauf que cette fois, il y avait quelque chose de différent.

De bizarre.

Des hiboux. Il y avait des dizaines et des dizaines de chouettes en tout genre. Lily sourit pour la deuxième fois. Elle savait bien pourquoi elles étaient là et n'en était pas surprise. Pourtant, un sentiment horrible la saisit au cœur et elle s'arrêta, lointaine spectatrice, la main posée là où autrefois battait son cœur. Onze ans. Il devait avoir onze ans alors qu'elle l'avait quitté à l'âge de quinze mois. Dix années étaient donc passées. Dix années de ténèbres, d'ombres et de bataille constante. Pourtant, elle n'aurait jamais pensé avoir perdu autant de temps. Jamais elle n'aurait cru laisser dans ce monde un bébé et retrouver un adolescent. Cela lui semblait si incohérent, si peu probable, qu'elle n'y croyait pas. Pourtant, lorsqu'elle s'avança, l'adresse sur les lettres ne mentait pas. Harry Potter.

Ses yeux furent attirés par l'inhabituel complément d'adresse, lorsque la porte de la maison s'ouvrit brusquement. Un homme mur, bien nourri au point d'en être gros et gras, passa par la porte, dans ses bras un enfant qui était tout son contraire, fin et délicat. Et Lily tomba à genoux, lorsqu'elle reconnut les traits de James, lorsqu'elle se revit dans la grande salle la première fois qu'elle était allée à Poudlard. Sauf que James n'avait pas les yeux verts. C'étaient ses yeux à elle. Et elle contempla Dursley, dont le nom lui était revenu, mettre son fils dans la voiture d'une violence inouïe. Elle ne vit même pas sa sœur, ni même son fils à elle, tant elle était absorbée par Harry. Et lorsque la voiture s'éloigna dans un crissement de pneus, ce n'est qu'alors qu'elle put de nouveau prendre une inspiration. Pas qu'elle en eut besoin, mais elle y était habituée. Et elle ne bougea pas, figée comme une statue, pétrifiée d'avoir revu son fils, son enfant, son trésor, le fruit de ses entrailles, si semblable à son père qu'elle n'en revenait pas. Alors la nuit tomba sur elle et elle ne se releva pas. À quoi bon au final ? Elle n'allait pas suivre la voiture sans savoir où elle allait. Elle était incapable d'agir. Incapable de faire quoi que ce soit. Elle était juste figée dans le temps, éternelle, impassible.

Sans avenir, sans passé, sans vie. Mais elle l'avait choisi et elle le savait. Elle aurait pu faire comme James. Aller de l'avant. Mais elle ne pouvait pas, elle n'avait pas pu se faire résoudre à ça. Et finalement Lily se lève, ses jambes qui ne supportent plus aucun poids matériel la redressent et elle entre dans la demeure où son fils a passé son enfance. Et elle voit le lit sous les escaliers, elle voit les lettres éparpillées partout, la porte condamnée. Et elle comprend qu'il a vécu l'enfer, qu'il n'a pas été aimé. Elle se demande quelques instants où a donc disparu Sirius, ce parrain qu'elle trouvait un peu trop irresponsable mais qui lui, aurait pu assurer à son fils une figure paternelle. Et soudain, le doute s'insinue dans son cœur et elle s'inquiète, elle se demande. Et si lui aussi avait péri ? Et s'il ne restait plus personne pour Harry ? Mais Remus... Et Peter? Ils devaient bien être quelque part les Maraudeurs, ils n'auraient pu ainsi délester la mémoire de leur plus proche ami... Ils étaient fidèles, ça, elle s'en souvenait. Et Lupin avait été si doux, si bon avec Harry, il lui avait même tricoté un pull en laine, son premier petit pull... Et Lily se perd dans les souvenirs du bon temps, dans les images qui déroulent devant ses yeux, parce qu'elle est incapable de comprendre pourquoi et elle ne veut pas comprendre. Car elle ne veut en vouloir à personne, pas encore, elle a le temps pour tout apprendre et l'heure viendra où elle saura ce qui s'est passé.

Mais pour l'instant les souvenirs sont un doux refuge et elle en profite car de toute façon elle ne peut rien faire d'autre. Alors elle se souvient, elle s'efface, encore et encore, et les ténèbres reviennent insidieuses et se saisissent d'elle, se saisissent de Lily qui n'est plus là, d'une femme dont les souvenirs ont pris le dessus sur sa raison. Et encore une fois, la matière immatérielle se déchire, mais elle ne le sent pas, elle ne le sait plus, elle n'est plus réellement là. Alors disparaître ne lui fait aucun mal, aucune douleur, rien. C'est comme mourir en rêvant ; ainsi le songe se perpétue à l'éternité.