Le réveil est doux. Paisible. Ses yeux fatigués alors qu'ils sont exempts de vie s'écarquillent. Elle n'est plus là où elle avait été la dernière fois. Le reste de son essence a été transporté, déplacé, envoyé ailleurs, là, où elle serait peut-être plus proche de son enfant si chéri.

La gare n'a en rien changé. Le sol est toujours autant sale, les trains toujours aussi bruyants. Et Lily se perd, Lily se remémore, le jour où elle-même s'était retrouvée ici, la main crispée sur le bord de son chariot. "Viens Lily!" Severus avait les yeux pétillants, un sourire éclatant aux lèvres. C'était peut-être une des dernières fois où elle l'avait vu si réjoui, si... heureux. Et elle l'avait suivi, elle avait couru derrière lui, mais lorsqu'il disparut dans le mur, elle ne put se résoudre à le suivre. Elle avait peur. Pas seulement de s'écraser contre le mur face à elle, mais surtout peur que tout ce qu'elle vivait alors ne soit qu'un rêve, un songe éveillé, une histoire qu'elle a monté de toutes pièces dans sa tête et qui n'avait rien de réel. Elle aurait bien éclaté en larmes, là, entre le neuvième et le dixième perron, si Severus n'aurait pas décidé de revenir la chercher. Il avait posé ses mains sur les siennes et avait poussé le chariot avec elle, ses bras dans son dos la rassurant. Et elle y était arrivée, avec lui, et était partie de sa maison à elle, l'avait abandonnée loin derrière, pour découvrir un autre domicile, plus chaleureux, plus incroyable encore qui lui réchauffe le cœur encore aujourd'hui, même si le sang ne circule plus.

Difficilement mais sûrement, elle revient dans la réalité, s'y accroche, lorsqu'une mère de famille passe devant elle. Ses cheveux roux épais indiquent la famille Weasley, surtout qu'elle est suivie par une marmaille tout du moins nombreuse. Lily sourit, la contemple avancer avec ses garçons, le bras entourant sa fille, la plus jeune semblerait-il, avec amour et tendresse, consciente qu'elle-même ne pourra jamais ainsi tenir son enfant. Et lorsque les garçons, tous aussi roux les uns que les autres, passent par le mur, Lily entend une voix, sa voix, résonner derrière elle. Elle se retourne lentement et son cœur fond, s'écoule comme de la cire. Harry est magnifique, il est encore plus que ce qu'elle n'avait rêvé. Ses cheveux noirs sont tout aussi rebelles que l'étaient ceux de James. Son visage encore enfantin est d'une douceur irrésistible. Elle voudrait le prendre dans ses bras. Elle aimerait qu'il la voie. Mais elle sait qu'interférer avec lui, ce serait le blesser, ce serait lui faire autant de mal qu'elle s'en fait à elle-même. Alors elle se content d'observer la femme enlacer son enfant, lui indiquer où aller, et demander à son propre fils de rester avec Harry. Un élan de sympathie pour cette femme surgit du cœur de Lily. Elle est bonne, bienveillante et Lily lui en est reconnaissante. Elle sait elle-même que si elle n'avait pas eu Severus, jamais elle n'aurait pu réussir à traverser ce mur.

Elle dépasse le mur en même temps que les deux garçons, et son souffle se coupe. Cela fait si longtemps qu'elle n'a pas vu le perron 9¾ qu'elle en aurait les larmes aux yeux si seulement celle-ci voudraient bien venir à elle. Le train est toujours aussi magnifique et aussi grandiose, et le quai est toujours aussi rempli de parents soucieux laissant leurs enfants partir pour une année entière. Quai où ni les parents de Lily ni ceux de Harry ne se seront jamais tenus. Elle se mord la lèvre, peinée que son enfant soit laissé seul à lui-même, bien que le garçon à ses côtés semble ne pas vouloir le lâcher une seule seconde. Et lorsqu'il disparaît dans la machine, elle se détourne et scrute la foule. Elle voudrait y voir au moins quelques visages familiers, mais il n'en est rien. Alors elle se laisse contempler, tous ces adultes qui auraient peut-être déjà croisé son regard, dans Poudlard ou ailleurs. Elle les contemple et un sentiment de jalousie nait au creux de sa poitrine. Car eux sont en vie, et pas elle. La colère rejaillirait presque sur son beau, bien qu'invisible visage. Qu'ont-ils de plus qu'elle ? En quoi ils méritent plus d'être en vie qu'elle ?

Et elle s'apprête à partir lorsque le vent tourne dans sa direction, portant avec lui les mots, les chuchotements indistincts de la foule. Mais un nom, son nom, résonne, se fait entendre de toutes les bouches comme un secret, un murmure, une promesse. "Tu as vu ? C'était Harry Potter, l'enfant qui a survécu...". Et Lily s'approche, à l'écoute, curieuse. Ainsi elle avait raison. Ainsi le terrible Seigneur des Ténèbres a été vaincu par un enfant... Son enfant... Alors que ce dernier n'était qu'allongé dans son berceau. Les gens parlent, rappellent l'horrible tragédie des parents décédés, et c'est là qu'elle entend les premières accusations. "Il paraît que c'était Black, qu'il les a trahis...".

Sirius? Sirius... Elle aimerait le hurler, elle aimerait que la remarque ai un écho mais plus personne ne prends la parole et elle reste là, incrédule, alors que ça fait longtemps que le train est parti. Sauf que Lily ne voit plus rien, dans son esprit c'est le chaos, alors que les souvenirs refluent à la surface. Alors qu'elle voit Sirius, le bras autour du cou de James, un sourire tellement large qu'elle a mal aux joues pour lui. Ils sont assis à table, ils rigolent, Sirius l'accuse elle de lui avoir volé son meilleur ami... Un sourire apparaît sur son visage, sourire léger, peut-être un peu brisé. Sirius n'aurait jamais pu, il était de la famille, il était des leurs et l'avait toujours été. Alors elle se convainc que c'était un quiproquo, que les rumeurs allaient à tout va même de son vivant, et elle se mure dans cette idée, car elle ne peut croire cet homme là, cet homme au sourire canin mais au regard fidèle, aurait pu trahir ainsi. Pas lui.

Elle essaie de s'ancrer dans la réalité comme elle peut, mais une interrogation surgit de son esprit. Quand est-ce qu'ils étaient heureux, tous ensemble, pour la dernière fois ? Elle a l'impression que ça lui échappe, que le souvenir s'enfuit plus elle essaye de le retrouver. Pourtant, elle essaie, elle s'attaque à son propre cerveau comme à une prison. Et elle finit par trouver, comme toujours lorsqu'elle cherche bien, et le souvenir l'envahit, l'enveloppe dans un cocon nostalgique d'errance mentale. Elle entend le feu crépiter, la neige tomber, elle sent presque l'affrontement du chaud et du froid sur le souvenir de sa chair d'antan.

C'était très tard dans l'après-midi. Tous étaient là. Elle était blottie contre James, sur le canapé, les pieds posés sur le tapis devant la cheminée où crépitait un feu joyeux. Quand est-ce que c'était ? Elle n'arrive pas à y apposer une date, la vieille de sa mort, un mois avant ? Harry était assis par terre, ses joues roses tachées de la nourriture que Sirius, assis en tailleur devant lui, essayait de lui servir. Il était connu bien sûr que c'était Lunard qui arrivait le mieux à nourrir le petit en dehors de sa mère, mais chacun voulait s'y essayer au moins une fois.

Peter, assis dans un coin, contemplait la scène, perdu dans ses pensées comme toujours. Lily avait toujours eu des réserves avec ce maraudeur là, mais elle le trouvait un peu plus calme que les autres et ne désapprouvait pas sa présence. Il était de la famille. De leur famille.

Remus s'était mis au tricot à cette époque. Il faisait un pull pour Harry, son premier. Il l'avait fait châtain, ce qui ferait ressortir la couleur des yeux du petit. Lily l'observait, apaisée par les mouvements réguliers de ces mains qu'elle connaissait pas aussi bien que celles de James mais en lesquelles elle avait une confiance aveugle. Lupin était le plus proche d'elle de tous les amis de James, bien qu'elle n'ai jamais vraiment affirmé avoir de préférence. Il semblait juste partager son tempérament calme et serein. Elle savait que pour Remus il s'agissait là surtout d'un moyen de contrôle absolu sur soi, mais ça le rendait plus facile à vivre que les autres fous.

Ses yeux verts firent le tour de la pièce avant de se poser de nouveau sur les mains rassurantes de James qui l'encerclaient, entre lesquelles elle se sentait en sécurité. Elle était heureuse. Heureuse d'être avec eux, heureuse d'être entourée par les êtres qu'elle aimait le plus au monde. Elle aurait aimé que ça dure. Mais il y a eu la prophétie. Il y a eu la peur. Et il y a eu la tombe.

Et dans la réalité, la pâle silhouette de la femme jadis resplendissante, s'effondre au sol. Parce que c'est difficile de traverser ça toute seule.

Peut-être trop.