Partie 3: Désincarnation

Onze heures et je suis sur le pied de guerre, déjà devant l'immeuble, trépidant d'impatience. Toute la journée je n'ai fait que penser au soir. Comme d'habitude, sauf que cette fois ce n'était pas par hâte de pouvoir me rendormir. Je ne sais même pas comment je vais faire, comment le trouver, quoi lui dire, quoi faire mais.. Ce qui est sûr est que je ferai quelque chose. Je ne resterai pas sans rien faire une fois arrivé. Je ne me défilerai pas. J'ai trop rêvé d'une occasion semblable à celle-ci pour passer à côté par peur d'une déception. je veux savoir. Je veux lui parler. Je ne peux plus attendre! A peine j'ai cette pensée que la porte de l'immeuble s'ouvre. Je reconnais celui qui a conduit la camionnette la veille. Il me regarde avec de grands yeux étonnés.

-Et euh.. Tu fais quoi ici? On n'y va pas avant deux heures Te as besoin de quelque chose?
-Non, je voulais juste être à l'heure pour ne pas être en retard.
- ..C'est logique.. Mais tu es un peu bizarre depuis la dernière fois, depuis qu'on est allé faire la livraison. Qu'est-ce qui s'est passé là-bas?
-Oh rien d'important, mais je voulais juste être en avance, c'est tout.

J'ai du mal à conserver un ton égal, j'ai envie de laisser déborder mon excitation et mon impatience, mais il faut que je reste mesuré. Il hausse les épaules et me dit qu'on partira dans une heure au lieu de deux, car même si on a des heures à respecter plus ou moins, comme tout est prêt, inutile d'attendre pour rien non plus. Ça m'arrange bien, plus tôt j'irai, plus vite je serai fixé.

[...]

Sur la route, le regard tourné vers la fenêtre, je fixe sans la voir l'obscurité de l'extérieur. Je vois par flashs mon reflet apparaître et disparaître sur la vitre au gré des lampadaires. Je n'arrive plus à avoir un fil de pensées cohérentes, j'ai l'esprit vide et une boule pèse dans mon ventre. Je stresse. J'attends comme je redoute le moment où je vais apercevoir l'immeuble.

Nous finissons par arriver. Je descends de la camionnette, mon cœur tambourine contre ma poitrine. L'homme aux yeux gris va déverrouiller les portes arrière de la camionnette tandis que j'accompagne le chauffeur un bout de chemin. Nos chemins se séparent au premier étage. Je passe devant les portes entrouvertes qui s'alignent le long du couloir, mon cœur se décroche à chaque coup d'œil que je jette dans chaque salle. Je continue mon avancée dans le couloir, la bouche sèche. Et s'il n'est pas là? Et si finalement je l'ai rêvé?

-Hé, toi!

Je sursaute et me retourne. Un garçon assez grand et jeune me regarde, les sourcils froncés.

-Qui es-tu?
- ..Je fais partie du service de livraison.
-Ah. Et alors?
-Je cherche une cellule. On s'est rencontré hier et on devait se revoir ce soir pour discuter de certaines modalités concernant la prochaine livraison, mais j'ignore où ils sont.
-De qui est-ce qu'il s'agit?
-Je ne sais pas. Ils étaient cinq et ils travaillaient dans cette salle hier.

Joignant le geste à la parole, je lui indique la porte où j'ai eu la veille mon apparition. Il la regarde pensivement.

-Ah, mmh..

Je tente le tout pour le tout.

-Il y a un blond aux cheveux longs et aux yeux bleus. C'est lui que je dois voir.

Il hésite encore un peu.

-Bon, attends ici, je vais voir.

Il fait demi-tour et s'en va sans voir mon regard médusé. Je n'en reviens pas que ma combine a marché. Si j'ai de la chance, je n'aurai pas besoin de m'aventurer aux étage supérieurs. Je patiente donc dans le couloir désert, immobile dans ce silence assourdissant. Mes mains sont moites. Je ne sais même pas ce que je pourrais bien lui dire.. Si c'est bien lui.

- ..!

Des bruits de pas viennent emplir ce silence. Je n'ose pas me retourner, de peur que mes jambes ne me lâchent.

-Hé!

Une vois assez grave me parvient et je devine qu'elle n'appartient pas au garçon qui m'a quitté plus tôt. Mon souffle se bloque et j'arrache un pied du sol pour faire face à mon nouvel interlocuteur.

-Qu'est-ce que c'est que cette histoire?

C'est lui.

Le temps s'arrête, tout comme hier. C'est lui. Il n'a pas changé d'un pouce. Il a bien sûr grandi, ses traits autrefois enfantins se sont creusés, sont expression est plus mûre, mais c'est le même visage que j'ai connu il y a onze ans.

- ..Deidara?..
-Euh, oui. C'est bien moi, mais..

Il me regarde, perplexe. Je vois qu'il essaie de mettre le doigt sur quelque chose. Il me fixe, les yeux légèrement plissés.

-Mais je ne me souviens pas avoir parlé à un livreur hier, h'm. Pourtant, je ne comprends pas comment vous avez pu avoir mon nom sans ça, mais..

Il ne m'a pas reconnu. Je ne pense pas avoir tant changé moi non plus, mais.. Je ne trouve rien à lui répondre, je me sens simplement idiot. C'est certain, il m'a bien oublié après toutes ces années. Je ne sais pas quoi lui dire pour lui rafraîchir la mémoire, chaque souvenir qui me vient me fait me sentir mal. Me dire qu'il a bel et bien pu effacer tous ces précieux moments me fait mal.

- ..Pour toujours, hein?..

Je baisse les yeux, les joues en feu, et je sens ses yeux ronds posés sur moi. Alors que je sens les larmes monter, je décide de prendre la fuite sans un mot. Mes pas résonnent un moment avant que je n'entende sa voix m'interpeller de nouveau. Je ne m'arrête pas pour autant, j'accélère. J'ignore l'ascenseur et me jette dans les escalier que je dévale quatre à quatre. Quel idiot..

[...]

Finalement, j'ai rejoint la camionnette au moment où on devait repartir, et c'est entre regret et amertume que j'ai regardé s'éloigner le bâtiment aux nombreux étages. La nuit m'a ensuite tenu compagnie jusqu'au lever du soleil.

Je suis en cours et, comme une auto flagellation, je me repasse en tête pour la énième fois la scène d'hier. Son regard circonspect, son hésitation, tous les détails restent imprimés sur mes rétines, immortels.

Je me trouve réellement stupide de m'être enfui comme un voleur pris en faute, surtout que je vais devoir y retourner ce soir même, mais c'est la seule inspiration que j'ai eue à ce moment précis. Après l'avoir espéré revoir tout ce temps, me voilà à avoir envie de l'éviter, la peur d'essayer en vain de lui rappeler des souvenirs enterrés étant plus forte que tout.

La journée passe au rythme des heures qui semblent tantôt ralentir, tantôt s'accélérer, si bien que lorsque sonne la fin de la dernière heure, la délivrance, je suis incapable de me rappeler la moindre chose vue en cours aujourd'hui. Je sors du lycée au ralenti, tout le monde me dépasse, comme si j'étais bloqué dans une autre dimension.

Alors que la scène d'hier se rejoue encore devant mes yeux, la silhouette blonde de la veille se superpose sur son originale..

Je cligne des yeux. L'original. Il se tient devant moi, complètement réel cette fois-ci. Il est là, son incroyable chevelure dorée brillant sous le soleil de fin de journée, comme un halo lumineux autour d'une figure sainte.

-Que.. Comment..
-Vu ton âge, j'ai supposé que tu devais sûrement être au lycée. Et c'est le seul lycée à la ronde, h'm.

-Même si j'avoue que j'ai beaucoup compté sur la chance pour te croiser! J'ai fait le pied de grue ici toute la journée, h'm.

J'en crois à peine mes oreilles.

-Pourquoi?

Son regard azur flamboie.

-Je me suis souvenu. De tout, h'm.

Il a soudain l'air mal à l'aise.

-Même si.. j'ai mis beaucoup de temps à avoir le déclic.. J'ai passé la nuit à me demander pourquoi ton visage m'interpellait autant. Et d'un coup, tout m'est revenu, h'm.

Tout pensée cohérente a de nouveau déserté mon esprit. Il me regarde droit dans les yeux.

-Je suis désolé d'avoir mis tant de temps, Saso.

Je ne me rappelle pas qui a fait le premier pas, mais nous voilà enfouis dans les bras l'un de l'autre, en larmes.

-Et.. si tu veux savoir.. mes sentiments pour toi n'ont pas changé. Comme ton image, ils étaient enfouis, mais intacts. Je t'aime toujours, h'm.
-Dei..

Ça semble irréel, pourtant c'est bien lui que je serre de toutes mes forces, c'est bien sa chaleur que je sens contre moi, c'est bien sa voix que j'entends quand il me dit qu'il m'aime..

[...]

Nous sommes repartis ensemble. Il m'a raconté sans trop entrer dans les détails ce qui s'était passé après son enlèvement. L'homme le destinait au marché noir d'êtres humains. Un enfant véloce et fort comme lui, il espérait en tirer un bon prix, mais il n'avait jamais pu négocier un prix satisfaisant. Il s'est contenté de le garder en attendant comme esclave, avant de finalement l'envoyer çà et là faire des petits boulots au noir lorsqu'il est pleinement entré dans l'adolescence. Il y a rencontré un garçon un peu plus âgé que lui qui lui a proposé de l'héberger s'il se sentait de s'enfuir de chez son gardien. Ce qu'il a fini par faire. Il est resté chez ce garçon depuis, finissant par atterrir à l'entreprise de recyclage somatique entre-temps.

Nous nous voyons tous les jours. Il ne se sent pas d'entrer en contact avec ses parents pour le moment. Il essaie de se reconstruire petit à petit, de "recoller ses morceaux", comme il dit. Il va tout faire pour se passer de l'entreprise de recyclage. Il dit qu'il est d'autant plus déterminé car à présent, il a une très bonne raison. C'est moi sa bonne raison.

De mon côté, la vie si désaturée a repris ses couleurs. Je ne me suis jamais senti aussi heureux. Et même qu'au réveil, mes pensées ne vont plus directement vers le moment où je me rendormirai le soir. Elles ne vont que vers le moment où je pourrai enfin le voir après les cours.


Voilààà après 5ans sur ff et 7ans en vrai, voilà ENFIN la suite et fin de ce TS! J'espère que ce dernier chapitre aura su conclure correctement l'histoire!