Antonio était incapable dormir ce soir-là. Assis sur son confortable siège en velours, ses pensées se tournaient vers cet énergumène qui venait d'arriver au palais de l'empereur.

Cette nuit, intenable insomnie
La folie me guette

Il avait entendu l'opéra proposé le jeune compositeur qu'il jugeait comme sans talent. Mais à présent, c'était son talent qu'il remettait en question.

Je suis ce que je fuis

Cette pièce, cette œuvre, restait profondément ancrée dans sa tête, au point de le faire souffrir.

Je subis cette cacophonie

Qui me scie la tête

Assommante harmonie

L'homme à la sombre chevelure se leva et se dirigea vers son bureau d'un pas lourd. Une petite voix dans sa tête lui rappelait quelques-uns des pires moments de sa vie, des pires actes qu'il avait commis.

Elle me dit, tu paieras tes délits

Quoi qu'il advienne

On traîne ses chaînes

Ses peines

Salieri s'installa et composa une pièce paraissant disharmonique malgré la rage, la tristesse et la mélancolie qu'elle renvoyait.

Je voue mes nuits

A l'Assasymphonie

Au requiem

Après avoir passé des heures et des heures à écrire les notes, il déchira finalement les feuilles entachées de sa belle écriture, commençant à jouer cette fameuse pièce dont personne ne pourrait deviner l'auteur.

Tuant par dépit ce que je sème

Je voue mes nuits

A l'Assasymphonie

Contrairement aux autres œuvres qu'il réalisait, celle-ci n'avait rien de religieux, se rapprochant de la musique profane de chambre. Elle était personnelle, reflétant l'état d'esprit actuel du compositeur.

Et au blasphème

Plus que de la colère, c'était maintenant la haine qui faisait bouger ses doigts. Il éprouvait de la haine envers les divers couples qu'il avait vu dans les jardins impériaux durant la journée.

J'avoue, je maudis tous ceux qui s'aiment

Lui n'avait jamais été aimé. Apprécié ? Oui. Admiré ? Evidemment. Mais aimé ? Il était bien trop vicieux, bien trop fourbe pour s'attirer les faveurs de quelqu'un. Antonio avait pourtant tenté mais l'amour était une matière dans laquelle il ne cessait d'échouer.

L'ennemi tapi dans mon esprit

Fête mes défaites

Sans répit, me défie

Malgré tout, il s'efforçait de faire abstraction de ce manque. Pourtant, cela le rendait fou. Plus qu'il le pensait. Ça le tuait de l'intérieur. Ses doigts continuaient de glisser aisément sur les touches, mais ses pensées restaient fixées sur l'Autrichien audacieux.

Va au diable, Mozart. Sors de ma tête. Laisse moi vivre à nouveau!

Je renie la fatale hérésie

Qui ronge mon être

Je veux renaître

Renaître

Plus il s'énervait contre lui-même et son maudit esprit, plus il revenait sur les mêmes notes qui finirent par constituer une sorte de refrain. Sa voix accompagna la mélodie, s'il pouvait qualifier cette horreur de mélodieuse.

Je voue mes nuits

A l'Assasymphonie

Au requiem

Tuant par dépit ce que je sème

Cela faisait plusieurs heures qu'il jouait mais ne s'en lassait pas. Il paraissait devenu accro à cette œuvre si personnelle, qui le reflétait pleinement. Ses pensées se faisaient de plus en plus précises. Il les revoyait dans les jardins. Constance et Wolfgang. Puis son esprit ne vit plus que lui. Sa haine se portait sur elle, son contraire sur lui.

Je voue mes nuits

A l'Assasymphonie

Et au blasphème

J'avoue je maudis tous ceux qui s'aiment

Son imagination de compositeur couplée à la violente passion qu'il éprouvait le firent dériver vers de nouvelles notes, bien plus harmonieuses que ce qu'il avait joué depuis qu'il s'était installé à ce piano. La douceur s'empara des partitions imaginaires qu'il avait en tête. Une douceur qui venait effacer haine et colère, retrouvant la tristesse et la mélancolie qu'il cherchait au départ.

Pleurent les violons de ma vie

La violence de mes envies

Siphonnée symphonie

Pourtant, malgré toute la tendresse qu'il y mettait inconsciemment, il n'arrivait à atteindre cette beauté qui frôlait la perfection qui le caractérisait aux yeux de tous. Il fit même plusieurs fausses notes qui le contrarièrent fortement. Et il ne fallait jamais contrarier Antonio Salieri.

Déconcertant concerto

Je joue sans toucher le beau

Mon talent sonne faux

La peur lui noua soudain l'estomac. La peur d'avoir perdu la totalité de son talent. Il avait l'impression de ne plus être le génie qu'il fut autrefois. Alors, une nouvelle fois, la disgrâce s'empara de son travail, lui faisant jouer plusieurs notes que même un novice n'aurait jamais marié.

Je noie mon ennui dans la mélomanie

Je tue ma phobie dans la désharmonie

Alors, de nouveau, il s'énerva. Et dans sa colère, il revit cette image qu'il avait cru effacer quelques instants. Il connaissait le fautif de cette perte de talent. Wolfgang Amadeus Mozart. Des envies de meurtre le parcoururent. Mais pas envers lui. Non. Envers elle. Constance.

Je voue mes nuits

A l'Assasymphonie

Au requiem

Tuant par dépit ce que je sème

Était-ce par jalousie qu'il ressentait cela ? Ou simplement par pur sadisme ? Pendant que ses doigts poursuivaient leur danse bruyante, un sourire dérangeant se posa sur son visage. Ce sourire exposait sa folie, l'étendue de sa perversion et de ses envies malsaines. Le destin venait de le condamner.

Je voue mes nuits

A l'Assasymphonie

Et au blasphème

J'avoue je maudis tous ceux qui s'aiment

Meurs! Meurs!

Il jouait de plus en plus rapidement, ses mains étaient crispées, se déplaçant avec rage plus qu'avec grâce. Mozart lui avait fait perdre son talent, il lui arracherait sa femme. Puis, il s'assurerait qu'avec le jeune compositeur, il retrouverait ce génie qui l'habitait. Mais était-ce vraiment pour retrouver son talent qu'il désirait faire cela ? Non. Par pur plaisir égoïste. Ses doigts cessèrent leur danse. L'image souriante du jeune homme lui revint alors que ses joues se teintaient de rose.

Je voue mes nuits

A l'Assasymphonie (l'Assasymphonie)

J'avoue je maudis tous ceux qui s'aiment

Il maudissait ceux qui s'aimaient. Mais il se maudissait d'autant plus d'aimer un être aussi talentueux qui n'aurait jamais d'yeux que pour Constance, qui ne l'aimerait jamais. Cette pièce, preuve unique de cet amour fou et malsain, se nommerait "Il Pazzo", "Le Fou". Voilà qui résumait bien Antonio. Il fallait être fou pour aimer Wolfgang à vouloir en tuer Constance.