Titre : Rozamova
Auteur : Nandra-chan
Disclaimer : Rien n'est à moi, sauf quelques heures de boulot.
Note : Hyuuu, les enfants, j'ai eu une longue journée. J'ai bien cru que je ne pourrais pas poster ce soir d'ailleurs. Mais bon, il est là quand même, le quatrième chapitre. Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup y est pas… enfin, ça, on n'en sait rien. Et on continue notre petite visite touristique à travers les douces contrées verdoyantes de Rozamova. J'espère que vous êtes en cannes, ça monte !
La review des reviews :
Hachi : dans ma réponse j'ai oublié de te dire : merci, nandra est toute rouge ! je me rattrape donc ici.
Soren : effectivement, jouer avec les noms était amusant, mais à ce niveau-là, le pire reste à venir !
Tin-chan : oui hein, qu'il fait son boulet notre Kuro-nours. Moi si Fye m'avait joué la même scène… j'aurais sauté sur l'occasion (et pas que sur l'occasion)
Pour me tronçonner, me débiter, me hacher, me bûcheronner (sauvagement ?) c'est en bas à gauche !
Chapitre 4 – Forêt
Kurogane s'éveilla bien avant le lever du jour. Quelque chose l'avait dérangé. Il avait cru entendre des voix, et même sentir une présence fugace à ses côtés. Pourtant, autour de lui, l'immense montagne était calme et silencieuse. Le seul bruit que l'on entendait était celui du vent la forêt de sapins, un doux bruissement, comme une berceuse. Ce n'était pas ce qui l'avait tiré du sommeil.
Un courant d'air froid se glissa sur sa nuque, et un frisson désagréable lui parcourut l'échine. Instinctivement, il inspecta le paysage. Il faisait encore très sombre. Seule la lumière blafarde de la lune et de quelques étoiles, atténuée par l'approche encore lointaine de l'aurore, éclairait le décor nocturne immobile.
Il se tourna vers les arbres, mais là non plus, il ne vit rien. Les ombres ne lui parurent pas menaçantes, et il ne retrouva pas la sensation atroce d'une main glacée lui serrant les entrailles, qui l'avait accueilli lorsque ses compagnons et lui avaient posé le pied pour la première fois à Rozamova. Non, cette entité malveillante, le Grand Mal, comme l'avait appelée le chef de la tribu, était absente.
D'ailleurs, que savait-il du Grand Mal ? Peut-être que les sous-bois n'étaient pas son seul territoire de chasse, peut-être pouvait-il également parcourir les prairies, les vallées. Le ninja était sûr que le peuple des nours ne leur avait pas tout dit à propos de cette chose terrifiante, mais lorsqu'il avait essayé de questionner Pon, celui-ci s'était contenté de répondre : pas savoir, pas savoir, et de détourner la conversation.
Il comprenait sans difficultés la répugnance que le petit peuple poilu pouvait à avoir à évoquer cet ennemi sur lequel il ne pouvait encore mettre d'image. Il se souvenait trop bien de ce qu'il avait éprouvé quand il s'était retrouvé confronté à lui. Comment d'aussi inoffensives créatures que les membres de la tribu de Pao pouvaient-elles réagir face un adversaire aussi terrible autrement qu'en étant complètement terrorisées ? Même lui se sentait encore mal à cette simple évocation.
Il regarda à nouveau autour de lui, mais encore une fois, ne remarqua rien de particulier. C'était une nuit parfaitement normale, fraîche et tranquille. Alors d'où venait ce malaise, ce sentiment obscur, dérangeant, qui formait comme une ombre menaçante dans un coin de son esprit ?
Il jeta un regard circulaire au campement. Là aussi, tout était paisible. Le manjuu était confortablement installé entre les deux nours. Ils faisaient un concours de ronflements.Il chercha le magicien des yeux, silhouette claire étendue un peu à l'écart. Il s'agitait dans son sommeil. Le guerrier se leva et s'approcha lentement, puis s'accroupit à côté de lui pour le regarder dormir.
Pâle, les traits crispés, les cheveux collés sur les tempes, il faisait probablement un cauchemar. Un de plus. Qu'était-ce, cette fois ? Des poissons ? Des naigles énormes survolant des Kurogane obèses ? Ashura ?
Il tendit la main, effleura son front du bout des doigts. Il était très chaud. Il l'appela doucement, pour ne pas déranger leurs compagnons.
- Fye… Hé, le mage, réveille-toi.
La paupière du blond s'ouvrit sur une prunelle presque blanche et un regard halluciné, qui se posa sur lui sans le reconnaître.
- Fye ? répéta-il, en lui touchant doucement l'épaule.
Le mage cligna des yeux, puis revint brutalement à la conscience, le reconnut, lui sourit, surpris de le trouver là.
- Kuro-chan ?
- Tu as de la fièvre, ton front est brûlant.
- Je… J'ai fait un mauvais rêve, répondit-il d'une voix brumeuse.
- C'est pour ça que je t'ai réveillé.
- Est-ce que c'est déjà l'heure de partir ?
- Non, pas du tout. Il est très tôt. Tous les poilus dorment encore.
- Tant mieux, répondit-il en se laissant retomber sur sa couverture. Je ne me sens pas très bien.
Le brun se recula un peu, perplexe. Le mage malade ? La veille au soir, il avait bien évoqué le fait qu'il n'était pas en forme, mais tout de même… Quoi que là, il n'avait vraiment pas l'air bien du tout. Ce teint blafard, ces traits creusés, c'était inquiétant. Et il claquait encore des dents, malgré son épais manteau. Il ne savait pas trop que faire pour l'aider.
- Est-ce que tu as besoin de quelque chose ?
Le magicien rouvrit un œil, et posa une main trop chaude sur la sienne.
- Juste un peu plus de sommeil, Kuro-sama, s'il te plait.
- Bien sûr, repose-toi.
Il n'avait pas fini de le dire que son équipier s'était déjà rendormi. Il paraissait un peu plus détendu. Le ninja retira son manteau, s'en servit pour le couvrir, et resta assis dans l'herbe humide à le regarder dormir. Finalement, il s'étendit à côté de lui, allongé sur le flanc, sans le quitter des yeux. Il avait beau dire que le passé de Fye ne l'intéressait pas, il était toujours intrigué, il ne pouvait s'empêcher de se poser des questions. Que savait-il de lui, finalement ? Qu'il venait de Seles, un pays de neige, où vivait le roi Ashura, une personne redoutable, et qu'une menace pesait sur lui. Mais à part ça, il ne savait rien. Il connaissait quelques détails sur sa magie, il savait également qu'il était un combattant expérimenté, mais quoi d'autre ? Comment était sa vie dans son pays d'origine ? Qu'était-il arrivé à sa famille ?
Il était sûrement proche de son roi, du moins, suffisamment proche pour que celui-ci le connaisse et veuille s'en prendre à lui, alors cela voulait-il dire qu'il était un noble ? Il était sûrement noble. En tout cas, il avait reçu une éducation irréprochable. Cela se sentait, parfois, quand il cessait de faire pitre. Dans son vocabulaire aussi, dans ses manières.
Il semblait à l'aise partout, mais comment était sa maison ? A quoi pouvait bien ressembler un endroit éternellement recouvert par la neige ? Accepterait-il d'y retourner ? D'affronter enfin son ennemi ? Et le gamin, où pouvait-il être ? Que faisait-il en ce moment ? Peut-être faudrait-il, un jour, aller au Pays de Clow et rencontrer le frère de la princesse, Fye voudrait sûrement faire ça, une fois que tout serait fini, que l'homme qui les avait piégés dans ce voyage serait mis hors d'état de nuire et qu'ils auraient retrouvé le gosse.
Ses pensées le tinrent éveillé presque jusqu'à l'aube, et au moment où il commençait à s'assoupir, les nours s'éveillèrent, aussitôt imités par Mokona, puis par le mage. Il n'était pas au mieux de sa forme, mais il oublia vite son malaise face au spectacle incroyable qui accompagna le moment du petit déjeuner.
Depuis les hauteurs où ils avaient fait halte, ils pouvaient contempler toute la plaine qui s'étalait à leurs pieds. La rosée matinale reflétait les couleurs de l'aurore, qui se mêlaient aux tons presque turquoise de l'herbe grasse, pour parer le paysage d'un tapis irisé aux teintes allant d'un indigo profond dans les zones d'ombres à un rose délicat.
Une brume légère flottait sur ce paysage merveilleux, lui conférant un aspect féerique.
- C'est vraiment magnifique, dit le blond, tout bas, en resserrant sur lui les plis de son manteau, en remontant suffisamment son col pour ne plus voir dans son dos la masse noire et vaguement menaçante de l'épaisse forêt de sapins.
Il voulait jouir en toute tranquillité de la splendeur de l'aube, et ne penser à rien d'autre qu'à la lumière. Il voulait laisser les noirceurs de sa mauvaise nuit s'évaporer grâce à la magie de la naissance du soleil, dont l'éclat flamboyant bordait déjà d'une crête d'or la silhouette lointaine des monts situés à l'est de la plaine.
Bientôt, l'astre du jour apparaîtrait dans toute sa splendeur, et tout redeviendrait chaud, rassurant, normal. Alors peut-être qu'il se sentirait un peu mieux.
Le ninja était assis près de lui, et comme lui, il était fasciné par la pureté et la douceur du spectacle qui s'offrait à leurs yeux, cette vallée qui se révélait, timide, pudique, attendant que son amant céleste la caresse de ses rayons dorés, la fasse sienne et dévoile au grand jour toute la richesse de ses couleurs.
Ils auraient pu rester ainsi longtemps, à jouer les voyeurs, cachés dans les hautes herbes, mais il leur restait une longue distance à parcourir, et peu de temps devant eux. Le signal du départ fut donné quelques minutes plus tard, après que les affaires aient été rangées, le feu soigneusement éteint, et le site du campement rendu à son état d'origine.
Mokona dans sa tunique et Pon sur l'épaule, Kurogane passa devant, suivi par le magicien qui portait toujours Piri. La tête encore pleine de la beauté du lever du jour, ils avançaient en silence, absorbés dans leurs pensées, tandis que devant eux se dressait la barrière sombre de la forêt. Ils s'y glissèrent prudemment, presque à pas de loup, tous sens aux aguets. Le moindre bruit de feuilles sèches sous leurs pieds faisait battre leur cœur plus fort contre leurs côtes.
Passée la première colline, où les feuillus se mélangeaient encore aux conifères, ils entrèrent dans la partie principale de la futaie.
Et à nouveau, ils purent découvrir un décor stupéfiant. Les séquoias qui les entouraient étaient immenses, s'élevant fièrement vers le ciel comme des flèches aux pointes sombres. Leurs troncs droits étaient couverts d'une écorce brune et torturée, formée de larges plaques rugueuses entre lesquelles suintait une résine épaisse et collante, dont la senteur forte et boisée emplissait les narines des voyageurs.
Les branches les plus en hauteur étaient noyées dans un gros nuage d'un vert profond, masquant l'azur comme une menace d'orage et privant les sous-bois de la lumière nécessaire à la survie des strates inférieures.
Les voyageurs traversaient une marée de squelettes immobiles à la silhouette effilée, aux doigts crochus qui semblaient vouloir s'agripper à leurs cheveux, griffer un peu leur peau, avant de les laisser avec bienveillance poursuivre leur route. Ils n'étaient que des vieillards un peu fous, rongés par l'ennui, qui faisaient des passants les victimes de leurs jeux éphémères et innocents. Leurs pieds foulaient un épais tapis d'aiguilles rousses, parsemé de champignons blancs et bruns à la robe brillante et visqueuse, et aux arômes musqués.
Les rares rayons de soleil qui filtraient à travers les frondaisons produisaient une clarté poussiéreuse, qui, mêlée au silence surnaturel qui régnait atour d'eux, donnait aux deux humains l'impression de traverser la nef d'une immense cathédrale, un temple vivant dédié au Dieu-Arbre. Les rares paroles qui étaient échangées étaient prononcées à voix basse, comme par peur de briser l'ambiance à la fois chaleureuse et solennelle de la forêt.
Mais parfois, dans certains creux du terrain, ils tombaient sur des zones bien moins belles, remplies d'arbres morts aux troncs pourrissants, et où flottaient dans l'air des relents désagréables de moisissure. Ces lieux dégageaient une sensation malsaine, inquiétante, et chaque fourré semblait y recéler des ombres sournoises, abritant des dangers inconnus. On y avait le sentiment d'être épié par quelque créature malfaisante et patiente, attendant un faux pas pour entrer en action.
Ils se hâtaient alors de passer leur chemin jusqu'à un meilleur endroit, et les deux humains retenaient des soupirs de soulagement quand un trou dans les frondaisons laissait passer quelques rayons de soleil, qui formaient sur le sol roux une flaque lumineuse et chaude que les voyageurs traversaient délibérément, pour sentir sur leur peau une caresse dorée et bienveillante.
Après plusieurs heures d'une procession silencieuse que même les nours et la boule de poils n'osèrent troubler, il leur sembla que l'horizon se dégageait et ils commencèrent à percevoir un grondement sourd et lointain qui leur fit tendre l'oreille.
Kurogane se retourna pour consulter le mage et fut surpris par son pas mal assuré, son visage tendu, son front couvert de transpiration et la pâleur de son teint.
Fye n'avait pas remarqué son geste et avançait tête basse, le regard rivé sur le sol devant ses pieds. A nouveau, il boitait légèrement, ce qui tira un rictus de mécontentement au ninja. Il semblait que la magie de la jeune nourse n'avait pas été suffisante. Pourtant, combinée à l'état de vampire du blond, cela aurait dû être radical contre une simple foulure.
- Fye ?
L'interpelé leva les yeux, surpris.
- Ça ne va pas ?
- Hein ? Si, si, j'étais juste plongé dans mes pensées. Il y a un souci ?
- C'est toi, le souci. Tu es encore malade et tu boites.
- Ça va, je t'assure.
Les deux nours échangèrent quelques sifflements, puis Pon toucha la joue du guerrier pour attirer son attention.
- Piri dire nous s'arrêter un peu.
- Pas avant d'être sortis de la forêt, dit le mage. Je serai plus tranquille dans un endroit où la vue sera plus dégagée.
- Mais Fye a l'air fatigué, observa Mokona.
- Je peux encore marcher. Vous ne devez pas vous inquiéter pour moi.
- Allons-y, dit le ninja, mais tu passes devant.
Le blond obéit sans discuter et prit la tête, le regard aiguisé de son compagnon rivé à son dos. Il avait cru discerner un brin d'agacement sur la figure have de son équipier, un peu comme ce qu'il avait vu dans son œil à leur départ du village, un sentiment nouveau, qu'il ne lui connaissait pas, une facette de lui qu'il n'avait encore jamais montrée et qu'il ne parvenait toujours pas à identifier.
Il lui posa une main sur l'épaule pour l'arrêter et l'obliger à se retourner vers lui.
- Il y a un problème ? demanda-t-il, un peu énervé.
- Aucun, Kuro-chan. Pourquoi cette question ?
- Il m'a semblé que quelque chose ne te convenait pas. Si c'est le cas, tu n'as qu'à le dire.
Le mage fronça légèrement les sourcils, puis se détendit, sourit, et fit un signe négatif de la tête.
- Tout va bien. Je te l'ai dit. Il me semble que c'est plutôt toi qui es un peu trop nerveux depuis qu'on est arrivés ici.
Le brun faillit protester, hésita, puis finalement haussa les épaules et capitula.
- Je crois que tu as raison, dit-il en se remettant à marcher, réglant son pas sur celui de son compagnon pour rester à sa hauteur. Je ne sais pas pourquoi mais cet endroit me perturbe.
- Dans quel sens ?
- Je n'en sais rien. Peut-être qu'il est juste trop joli.
- Tu devrais en profiter, Kuro-chan. Arrête de te faire du souci et regarde autour de toi, remplis-toi les yeux de ces paysages magnifiques. On ne sait pas ce qui nous attendra quand on repartira d'ici. On n'aura peut-être plus jamais l'occasion de contempler un décor pareil.
- Je te trouve bien pessimiste, tout à coup. On a déjà visité des mondes qui étaient très beaux.
- Et d'autres très laids, répondit Fye avant de sourire. Tu sais, c'est une des choses que j'ai le plus aimées dans tous ces voyages. Les paysages, les couleurs… Là d'où je viens, tout est en noir et blanc, quand on sort des maisons. De la neige, et des rochers. Des arbres maigres, pelés. Tu peux imaginer qu'avant d'entamer cette aventure je n'avais jamais marché pieds nus dans l'herbe ? C'est pour ça que je trouvais tout tellement amusant.
Il leva les yeux vers Kurogane, et découvrit une expression surprise sur son visage.
- Quoi ?
- T'es sûr que tu lis pas dans mes pensées ?
- Malheureusement. Ce serait vraiment pratique !
- Ben voyons… grommela le ninja, qui trouvait déjà que le blond avait un peu trop d'intuition, surtout depuis qu'il lui donnait son sang.
Peu à peu, le paysage s'éclaircissait autour d'eux. Les arbres se faisaient plus petits et s'éparpillaient autour de gros blocs de roche grise. Le grondement qu'ils avaient entendu s'intensifiait, tout comme la pente, qui se faisait de plus en plus raide.Il leur fallut bientôt franchir des passages entiers en s'aidant de leurs mains pour escalader des parties escarpées.
Et tout à coup, devant eux, il n'y eut que le vide.
C'était comme si un géant avait tranché la montagne d'un coup d'épée, créant une gorge profonde dans laquelle se jetait un torrent déchaîné, en une cascade furieuse qui rugissait comme un lion enragé. L'air était empli d'une épaisse brume humide, et la lumière du soleil y jouait pour former un double arc-en-ciel aux couleurs éclatantes.Les voyageurs s'arrêtèrent sur la plateau rocheux pour contempler ce décor fantastique.
- C'est très impressionnant ! s'exclama le magicien, ravi, en poussant sa voix pour se faire entendre malgré le fracas de la chute d'eau.
Les poings sur les hanches, la tête rejetée en arrière, le ninja observait la falaise qui se dressait devant eux.
- Comment on va faire pour franchir ça ?
- Pon connaître chemin, le rassura son passager, en lui tapotant le front pour lui rappeler que, quand il se penchait en arrière comme ça, une certaine boule de poils risquait bien de passer cul par-dessus tête.
Le petit bonhomme les guida le long de la paroi rocheuse, en lisère de la forêt, jusqu'à une large faille formée de hautes marches couvertes d'arbustes et de broussailles, qui formaient un escalier pour titans en direction du sommet.
- Passer par là, fit-il, tout content. Mais d'abord, s'arrêter et manger. Tard. Pon et Piri faim.
Effectivement, même s'ils ne pouvaient voir le soleil depuis l'endroit où ils se trouvaient, la lumière leur indiquait que la journée était largement entamée. Ils s'installèrent au pied d'un arbre pour déguster leur pique-nique. Il leur restait des provisions pour encore deux repas. Ensuite, ils devraient se procurer de la nourriture par leurs propres moyens.
- Et toi, tu ne veux pas manger ? Tu as besoin de reprendre des forces et tu n'as pas avalé grand-chose hier soir, dit le ninja à l'intention du mage.
Celui-ci répondit par la négative en faisant un signe en direction des nours. Les petites créatures étaient strictement végétariennes et aussi innocentes que des enfants, et il ne tenait pas à les choquer ou les effrayer par ses habitudes alimentaires un peu particulières. Et puis, il n'avait aucune envie de se donner en spectacle.
Le ninja grogna, énervé. Sans qu'il sache vraiment pourquoi, le calme de son compagnon, sa réserve, sa tranquillité, et même le fait qu'il soit malade, lui tapaient sur les nerfs. Sans parler de cette manière qu'il avait de détourner systématiquement la conversation quand le sujet était abordé. Il avait déjà laissé passer une fois, dans la matinée, mais là, ça commençait à bien faire. On allait voir ce qu'on allait voir !
Il se leva, sortit Mokona de sa tunique et le posa sans trop de douceur sur le sol, attrapa le blond par le col et l'obligea à se mettre debout.
- Vous, vous restez là ! On revient ! ordonna-t-il d'un ton sans réplique aux trois boules de poils qui le regardèrent avec des yeux ébahis entraîner son équipier dans un épais fourré.
Quand ils furent seuls, à l'écart, le brun plaqua sans ménagement le magicien contre un arbre. Celui-ci grogna, pâlit et serra les dents. Sa cheville blessée venait de se heurter au tronc, faisant remonter une langue de feu dans les muscles déjà douloureux de son mollet. Sans parler du fait qu'il était perclus de courbatures et qu'il n'avait aucune envie de se faire maltraiter. Ce n'était pas ce dont il avait besoin.
- Tu me fais mal, dit-il, d'une voix froide.
- Tu vas me dire ce qu'il se passe, à la fin ? gronda le guerrier.
Leurs regards s'affrontèrent durement. Fye paraissait en colère, tout à coup. Sa prunelle toujours trop pâle avait pris un éclat adamantin, et plus aucune trace de gaieté ou d'insouciance n'habitait son visage fatigué. Juste de la lassitude, et un pli d'amertume inhabituel au coin des lèvres.
- Tu n'as pas besoin de me brutaliser, fit-il, glacial, en écartant la main du brun restée sur son col.
- Pourtant, on dirait qu'il n'y a que ce moyen de te tirer les vers du nez, abruti de mage.
- Je suis malade, c'est tout. Où est le problème avec ça ? Je ne ralentis personne et je ne passe pas mon temps à geindre, je te laisse en paix, pour une fois, alors fais-en autant avec moi, Kurogane.
- Non.
- Non ?
- Non. Je veux que tu me parles. Je veux savoir ce qui s'est passé au village, entre toi et cette femme. Je suis sûr qu'il s'est passé quelque chose.
- Elle a soigné ma cheville, c'est tout, et on a parlé, répondit le blond, un peu calmé.
- Et ce pot, qu'elle t'a donné, qu'est-ce que c'est ?
Fye fouilla dans les poches de son manteau et en sortit l'objet incriminé, dont il fit sauter le couvercle d'un coup d'ongle. Il contenait une pâte verte dégageant une forte odeur poivrée.
- De l'onguent pour ma cheville. Elle a dit que si sa magie cessait d'agir, je devais en appliquer sur ma blessure. Elle l'a préparée spécialement pour moi. Ça te va ?
Le guerrier hésita un moment. Ce que racontait son équipier était parfaitement logique et sensé, pourtant, il avait l'impression que quelque chose d'important lui échappait. Il le voyait sur le visage du blond, dans son regard, c'était là, mais il n'arrivait pas à le saisir.
Cependant, le magicien était fatigué, tendu. Il ne l'avait pas vu se fâcher ainsi depuis la période terrible où il était enfermé dans les prisons du palais. Il valait mieux ne pas le pousser trop loin, sinon il risquait de se mettre vraiment en colère, ou de sentir blessé, alors qu'il était déjà affaibli et qu'il avait besoin de repos.
- Si tu me parlais, Fye, au lieu de tout garder pour toi, reprit-il plus gentiment, les choses seraient plus simples, non ?
Comme l'aurait fait son reflet dans un miroir, l'humeur de son compagnon se calqua sur la sienne.
- Vraiment, Kuro-chan, je ne pensais pas que tu te soucierais autant d'une cheville abîmée et d'un peu de fièvre. Tu m'as déjà vu dans des états bien pires.
- Depuis qu'on est ici, je te trouve… différent. C'est cet endroit. Je ne l'aime pas. Et je n'aime pas ce qu'il te fait. Il y a une mauvaise ambiance dans ce pays. Ne me dis pas que tu ne la sens pas ?
Le mage baissa la tête. Sa colère était retombée, et il se sentait très las.
- C'est le Grand Mal, dit-il doucement, presque à voix basse. Ce pays vit dans la peur de cette chose maléfique qui nous a poursuivis dans la forêt à notre arrivée. C'est ce que Paya m'a dit quand elle me soignait.
- Qu'est-ce que c'est, ce Grand Mal ?
- Elle ne sait pas. Tout ce qu'elle m'a dit, c'est qu'il dévore tous ceux qu'il attrape, sans distinction.
- Et on ne sait toujours pas à quoi il ressemble ?
Fye haussa les épaules.
- Allons-y maintenant, fit-il avec un petit sourire. A moins, ajouta-t-il avec un regard espiègle, que tu ne souhaites encore me molester sauvagement dans les buissons ?
Le ninja darda sur lui des yeux furieux, puis sourit, finit par rire, et lui colla une pichenette au milieu du front.
- Andouille…
- Oui, Kuro-chan.
L'après-midi fut long et pénible. L'ascension des escaliers de géant s'avéra fastidieuse. Les deux humains devaient escalader tout en bataillant avec des broussailles pleines de grosses épines qui s'accrochaient leurs vêtements, griffaient leur peau.
Fye perdit même Piri, qui resta pendu par sa tunique à une pousse plus épaisse, comme une grosse boule de Noël poilue et gigotante, et il dut revenir en arrière pour le libérer. Plusieurs fois, ils échappèrent de justesse à la chute collective, et lorsqu'ils atteignirent enfin le sommet, ils étaient essoufflés, en sueur, et épuisés.
Le soir tombait quand ils prirent pied sur un vaste plateau, un alpage en pente douce, couvert d'une herbe haute, d'un vert tendre, qui ondulait doucement sous l'effet d'un vent léger.
Ils se laissèrent tomber comme des masses sur cet épais tapis, le temps de reprendre des forces et d'ôter de leurs vêtements tous les feuillages, branchages et autres épines qui étaient encore logés. Le ninja portait à la joue une longue griffure due à un rude combat contre une ronce grosse comme un tronc d'arbre.
- Il va falloir se trouver un endroit abrité pour le campement, dit-il en regardant autour de lui. Entre l'altitude et le vent, il ne va pas faire chaud cette nuit.
- Piri connaît bon endroit, dit le petit nours.
- Eh bien allons-y, fit le blond en se relevant. J'ai hâte de pouvoir poser mes fesses en me disant que je n'aurai plus à bouger jusqu'à demain matin.
En suivant les indications de la boule de poils, ils trouvèrent rapidement un sentier à travers les herbages et poursuivirent leur ascension.
Ils abordaient une partie un peu plus pentue quand un bruit étrange les stoppa net. De longs et puissants sifflements retentissaient, se répondant d'une colline à l'autre, pour finalement créer, l'écho aidant, un vacarme tout à fait assourdissant.
- Qu'est-ce que c'est que ça ? grogna le ninja, sur ses gardes.
- Narmottes ! s'exclama le nours. Piri a trouvé narmottes.
