Titre : Rozamova
Auteur
: Nandra-chan

Disclaimer : Rien n'est à moi, sauf quelques heures de boulot.


Note : Hop hop hop ! Le voici le voilà, le chapitre 9 ! L'atmosphère est de plus en plus morose et morbide à Rozamova. Fye et Kurogane vont-ils trouver la solution pour sauver toutes les petites peluches ?
La review des reviews :

Hachi : Que de questions dans ta review ! Mais désolée, je ne peux pas te répondre. Il va falloir attendre (mode sadique ON)
Soren : J'espère que tu as bien préparé. La suite est là, j'espère que ça te plaira.
Tin-chan : quand tu imagines Kuro courir autour de l'île avec le bâton, il était… nu ?
Ymaqei : Merci beaucoup pour ta review, tu as bien fait d'oser. Surtout n'hésite pas à recommencer si tu as envie. Recevoir une review c'est comme recevoir un bonbon quand on a bien travaillé, on en veut toujours hein.
Shini : Reviens, Kuro a tout inondé mon canapé avec ses non-larmes.
Kuroxfyechan : merci pour ta longue review, et merci de rester éveillée pour lire la suite. J'espère que ça te plaira ! et que les naigles te seront un peu plus sympathiques à la fin de ce chapitre.

Pour me faire planer sur le vent du bonheur tel le naigle solitaire, c'est en bas à gauche !


Chapitre 9 – Désolation

Quand Rahzi déposa Kurogane et Mokona au campement, en plein milieu de la nuit, ils furent accueillis par les deux nours, avec de grandes démonstrations d'affection, que le guerrier n'eut pas le cœur de repousser.

Il dut même s'avouer qu'il était heureux de serrer contre lui ces deux créatures chaudes et pelucheuses, tellement attachantes et affectueuses. Cela lui réchauffait le cœur, et, pour la première fois depuis leur arrivée, il se rendit compte de leur fragilité, de leur petitesse, et du fait que malgré leur apparence innocente, enfantine et comique, il s'agissait bien d'êtres à part entière, animés d'une grande sensibilité et de véritables sentiments. Ils ne le montraient pas, mais ils étaient sûrement très malheureux, et terrorisés.

Combien des leurs avaient déjà été perdus à cause du Grand Mal ? Combien survivraient, lorsque toute la vallée serait envahie par cette vague répugnante et mortelle ? Ils ne pourraient pas fuir éternellement. Ils n'avaient nulle part où se cacher. Ils étaient condamnés.

Un à un, cette chose immonde les dévorerait, et les derniers à lui résister verraient leurs amis, leurs parents, leurs enfants, disparaître les uns après les autres. Sans pouvoir rien y faire. Rien d'autre que d'attendre leur tour.

- Gros guerrier avoir trouvé Bâton-Parole ? demanda Piri, inconscient des tourments intérieurs de l'humain.

- Ouais. Enfin, je crois, répondit celui-ci en sortant l'objet de sa poche. C'est ça ?

- Oui !! s'exclama Pon, au comble de la joie. Oui ! Bâton-Parole revenu ! Merci ! Merci ! Merci ! Demain rentrer vite porter à Pao ! Merci ! Merci !

- Ça va, ça va, fit le brun, un peu gêné. On n'a pas eu trop de difficultés à le récupérer.

- Grande-Jambe héros ! s'enflamma Piri. Peuple nours faire statue ! Faire offrandes chaque jour ! Vénérer ! Faire prières ! Faire câlins !

- Oui, bon, ça va, rigola le guerrier. N'en fais pas trop non plus.

Mais il dut encore subir pendant plusieurs minutes l'exubérance des deux nours qui se mirent à exécuter des danses frénétiques en tournant autour de lui, accompagnées de chants dans leur joli dialecte flûté. Naturellement, Mokona participait avec un enthousiasme sans bornes.

Quand ils se calmèrent enfin, Kurogane put se préoccuper du mage. Celui-ci, emmitouflé jusqu'aux oreilles dans son manteau, dormait à l'écart. Les démonstrations de joie de ses compagnons, pourtant fort bruyantes, ne l'avaient pas réveillé.

Le guerrier alla s'asseoir près de lui et activa la boule magique, assourdissant toutefois sa clarté pour ne pas trop le déranger. Il s'était dit qu'en arrivant, il le secouerait et il pratiquerait sur lui toutes sortes de sévices pour le faire parler, mais maintenant, il voulait juste le regarder dormir. Etre près de lui et le regarder. Rien d'autre. Plus tard, ils discuteraient.

Fye était allongé sur le ventre, les bras croisés devant lui et la tête posée dessus. Son sommeil n'était pas paisible. Il transpirait, et il respirait trop fort, trop vite, perdu dans un cauchemar. Encore un, ou peut-être toujours le même.

D'un doigt distrait, le ninja écarta une mèche blonde qui collait à son front, et sans qu'il y pense, sa main dériva dans sa chevelure soyeuse. Pourquoi est-ce que je fais toujours ça ? se demanda-t-il sans interrompre son geste. Et pourquoi tu ne te réveilles pas ? D'habitude, ma présence te réveille, même si je ne te touche pas. Tu ouvres les yeux, tu me souris, et tu rendors. Réveille-toi, Fye.

- Fye… répondit la voix douce, inquiète, de son compagnon, comme un écho à ses pensées. Attends-moi, Fye.

Kurogane gela son geste, fronça les sourcils, hésita, puis croisa les bras, coinçant ses mains sous ses aisselles, s'appuya contre le rocher et ferma les paupières. Il entendit la respiration de son équipier s'altérer, se dérégler, et devina qu'il était revenu à la réalité. Tu aurais dû te réveiller avant, le mage, pensa-t-il, avec une certaine amertume

A chaque fois qu'il croyait se rapprocher de lui, franchir une étape, percer un secret, un nouveau mystère apparaissait, un nouveau défi. Attends-moi, Fye… Qu'est-ce que cela signifiait ? Ce jeu ne finirait-il donc jamais ? Fye, ou qui qu'il soit, ne rendrait-il donc jamais les armes ?

Habituellement, ça ne le dérangeait pas. Il savait qu'il avait acquis la confiance du magicien, et il savait aussi que celui-ci éprouvait une profonde affection pour lui, alors, pour le reste, il pouvait attendre.

Mais ce soir-là, il n'avait pas envie de mystères, il avait besoin d'autre chose. Il se sentait seul, il était bouleversé, triste, et il voulait que le blond soit près de lui, proche de lui, contre lui. Juste ça. Juste sentir sa présence familière à ses côtés, en toute simplicité. Il avait besoin de lui.

- Kuro-chan ? Tu es revenu.

La voix était enrayée, lasse, ensommeillée, mais exprimait de la chaleur, et du soulagement.

- Ouais.

- Comment c'était ? Tout s'est bien passé ?

- On a trouvé le bâton.

- Alors on va pouvoir rentrer, c'est bien. J'ai envie de rentrer. Et je suis heureux pour Paolya et les autres.

Le ninja l'entendit remuer, puis il y eut un bruit bizarre et un hoquet de douleur. Il ouvrit les yeux. Le mage s'était tant bien que mal mis à genoux, mais cet effort semblait l'avoir profondément éprouvé.

- Qu'est-ce que tu fous ? Tiens-toi tranquille.

- Je voulais simplement… être à côté de toi, répondit Fye, en parvenant, au prix de nouveaux élancements, à s'installer là où il le désirait, adossé au rocher, tout contre son compagnon, la tête appuyée sur son bras.

Quelques secondes plus tard, il dormait. Kurogane, lui, souriait, toute amertume dissipée. Il y avait quelque chose de magique chez cet idiot blond, non ?

Il n'eut pas vraiment le loisir de se reposer, cette nuit-là. A peine l'aube était-elle levée que Pon et Piri, excités comme des puces, couraient partout dans le campement pour préparer le départ, à grand renfort d'exclamations et sifflements, tant était grande leur hâte de ramener le trésor sacré à leur chef.

Les deux humains furent donc énergiquement incités à se lever aux aurores. Le blond n'était pas dans une forme éblouissante, loin s'en fallait, mais il était capable de marcher, et ils s'apprêtaient à partir, après un petit-déjeuner pris au lance-pierre, quand un bruissement d'ailes les interrompit, annonçant l'arrivée d'un naigle, qui souffla un vent de panique parmi les nours avant de se poser devant le ninja.

- Je ne pensais pas te revoir, dit celui-ci en reconnaissant Rahzi.

- Je suis ici à la demande du roi Rahdna.

- Nous pas rendre Bâton-Parole ! Pas rendre ! lança courageusement Piri, planqué derrière les mollets du guerrier.

- Le roi Rahdna souhaite que je te raccompagne dans la vallée, ainsi que tes compagnons, reprit l'oiseau en ignorant superbement le nours qui lui tirait la langue. Notre roi estime que, comme le morceau de bois que tu as emporté n'a aucune valeur pour notre peuple, il doit encore s'acquitter de sa dette envers toi.

- Ce n'est vraiment pas la peine. Je n'ai rien pu faire pour vous aider.

- Ce n'est pas l'avis du roi Rahdna… Et je serai heureux de pouvoir t'aider. Considère cela comme un geste d'amitié de ma part, autant que de la part de mon maître. Accepte, Grande-Jambe, je t'en serai reconnaissant.

- Dans ce cas, c'est d'accord. Merci pour ton offre.

Finalement, c'était plutôt une bonne idée. Cela leur ferait gagner plusieurs jours de marche, et ce serait sans doute un grand soulagement pour le magicien. Il laissa Fye enfourcher le premier le large cou du naigle, lui colla les trois boules de poils dans les bras, puis s'assit derrière lui.

Quand ils furent correctement installés, Rahzi déploya ses ailes et prit son envol, sous les sifflements d'abord effrayés, puis ravis, des deux nours, et les puuu impressionnés de Mokona.

Comme la veille, ils survolèrent le col et l'alpage aux narmottes, mais, passées les premières impressions du vol, le ravissement général fut de courte durée.

Depuis leur point de vue en hauteur, ils pouvaient distinguer des détails qui leur avaient échappé quand ils avaient parcouru le chemin à pied quelques jours plus tôt. Le vert tendre de la prairie d'altitude était parsemé de sinistres plaques brunes, qui semblaient vouloir le dévorer. C'était également le cas pour la forêt de conifères, dont des pans entiers étaient en train de se désagréger. Mais ces présages sombres n'étaient rien à côté de ce qui les attendait plus loin.

Il ne restait plus rien de la large et merveilleuse vallée par laquelle les voyageurs étaient arrivés à Rozamova. Plus de centaurées, de marguerites ou d'adonis. Plus de versants boisés aux couleurs tendres. Plus de papillons, de hérons et d'hirondelles. Plus d'herbe grasse pour cacher les derrières blancs des petits lapins.

A leur place, il n'y avait plus que le Grand Mal, cette vague brune, striée de fauve, qui recouvrait le sol, avalant tout sur son passage.

Le décor, désormais désertique, respirait la mort, la destruction, le pourrissement, inspirait un sentiment effrayant, désespérant, et écoeurant. On ne pouvait pas lutter contre un tel ennemi.

Il n'était pas fait de chair et de sang, on ne pouvait pas le frapper avec une épée. Il n'était pas fait d'instincts maléfiques, de sentiments hargneux, on ne pouvait pas le raisonner. Il n'était même pas vivant. Ce n'était rien, qu'un vaste néant, un dévoreur. Il ne détruisait pas, il anéantissait. Il faisait mourir, pourrir, puis disparaître chaque parcelle de vie.

Avec lui, rien ne pourrait renaître. Le retour des corps à la terre n'apporterait aucun renouveau, et les esprits qu'il avalerait ne s'en iraient pas dans quelque plan céleste pour attendre de se réincarner. Tout disparaîtrait, simplement. A jamais.

En découvrant l'horrible étendue ravagée en contrebas, Fye ne dit rien. Il n'y eut aucun commentaire, aucune exclamation de surprise, pas même un juron. Mais il sembla un ninja que le corps du mage, appuyé contre le sien, se remplissait d'un courant glacé, si puissant qu'il l'atteignait au travers de leurs vêtements.

Il ne pouvait pas voir son visage, dissimulé à ses yeux par les mèches rebelles de ses cheveux blonds, mais il n'en avait pas besoin. Et il ne le voulait pas. Il n'aurait pas supporté l'expression qu'il aurait lue sur les traits de son compagnon.

Le vol du naigle se poursuivait, les éloignant de la vallée. Le sol au-dessous d'eux s'abaissa brusquement, et ils planèrent au-dessus de la plaine où vivait le peuple des nours.

Leur soulagement fut grand en constatant que cette partie du paysage n'était pas encore affectée. L'herbe avait toujours sa teinte d'émeraude mêlée de bleu, et le village de tentes était toujours là, niché dans le méandre de la rivière aux reflets d'argent.

Pourtant, constata le ninja, le cœur serré, le Grand Mal arrivait déjà. Des taches sombres se voyaient çà et là, dans le vert ambiant. Combien de temps la tribu de Pao pourrait-elle rester ?

Deux jours ? Trois ? Ensuite, ils devraient abandonner leurs terres et fuir vers l'autre partie de la vallée, là où vivaient les nabeils. Auraient-ils le temps de les rejoindre, ou le Mal les prendrait-il de vitesse et les priverait-il de cette réunification et ce mariage qui avaient tant d'importance à leurs yeux ?

Kurogane sentit la main du mage le chercher, ses doigts se crisper sur sa cuisse, et il sut que ses doutes étaient partagés. Sans un mot, il passa un bras autour de la poitrine du blond et l'attira contre lui. Ils avaient besoin de chaleur, autant l'un que l'autre.

Rahzi se posa quelques minutes plus tard, à l'écart du village pour ne pas effrayer les habitants. Quand tout le monde eut mis pied à terre et l'eut chaleureusement remercié, les deux humains lui firent leurs adieux.

A la surprise générale, avant de partir, l'oiseau se tourna vers les deux nours, qui se ratatinèrent sous son regard doré.

- Dans sa grande sagesse, le roi Rahdna tient à présenter ses excuses au peuple nours pour lui avoir accidentellement soustrait un objet d'une grande valeur. Bien qu'il ne comprenne pas que l'on puisse accorder une telle importance à un morceau de bois, le roi Rahdna, et avec lui le peuple des naigles, désire s'amender du préjudice qu'il a causé. Dites ceci au roi Pao : Nous, peuple des naigles, avons chassé et pris de jeunes nours afin de nourrir nos familles, nos petits. De cela, nous ne nous excusons pas. Du vol de votre objet sacré, nous nous excusons, et afin de réparer nos torts, notre tribu se présentera à votre village demain, à la mi-journée, pour vous éloigner autant que possible du Grand Mal. Soyez alors prêts à partir. Nous vous emmènerons vers la destination que vous nous indiquerez, et nous ne vous attaquerons plus jamais, et nous espérons que le peuple nours acceptera que celui des naigles vive à ses côtés, dans une bonne entente, jusqu'à la fin de ce monde.

Sur ces mots, sans attendre de réponse, Rahzi battit des ailes et prit son envol majestueux. Quelques secondes plus tard, il n'était déjà plus qu'un tout petit point dans le ciel bleu et pur du milieu de matinée.

A leur retour au village, les cinq voyageurs furent accueillis comme de véritables héros. Pon et Piri avaient voulu parcourir les derniers mètres à pied, marchant fièrement côte à côte, une main chacun posée sur le Bâton-Parole qu'ils brandissaient comme un étendard. Mokona, que rien ne démoralisait bien longtemps, suivait en faisant des bonds et en babillant avec entrain.

Les deux humains s'étaient laissés distancer pour ne pas ternir l'heure de gloire des petits héros, et leur permettre de faire leur entrée triomphale en toute tranquillité. Ils marchaient sans se presser, dans un silence qu'aucun d'eux n'éprouvait le besoin de rompre. Marcher côte à côte, c'était bien.

Quand ils franchirent à leur tour les limites du village et arrivèrent sur la place, c'était l'effervescence. Tout le monde parlait en même temps, chantait et dansait, le tout dans un concert de trilles et de sifflements mélodieux.

Pao écoutait avec attention le récit que ses deux fils lui faisaient de leur grande aventure, et tous les autres nours semblaient répéter chaque phrase qui était prononcée, pour ensuite la transmettre à leur voisin qui faisait de même, et ainsi de suite.

- Je me demande à quoi ressemble le récit quand il arrive aux oreilles du dernier villageois, observa le ninja que ce rituel intriguait et amusait.

- Je suppose que c'est comme ça que naissent les légendes, dit le mage. Au départ, tu es un gros guerrier, et à l'arrivée, un énorme dragon noir, qui déclenche le tonnerre quand il ouvre la bouche et qui peut brûler quelqu'un d'un simple regard.

- Moque-toi…

- Je ne me moque pas, répondit le blond, étrangement sérieux.

Le regard qu'il reçut en retour n'était pas brûlant, mais étonné. Il sourit, un peu, et éluda une question informulée en cherchant un endroit où s'asseoir.

Sur la place, la liesse continuait. Quand il put enfin s'échapper des griffes de sa progéniture, Pao vint remercier les deux humains au nom de son peuple, pour tout ce qu'ils avaient fait.

Le Bâton-Parole, disait-il, était vraiment un objet sacré, et il ne faisait plus aucun doute que les nours et les nabeils se réconcilieraient, puisque même les naigles n'avaient pas su résister à son pouvoir pacificateur.

- S'il savait où je l'ai trouvé… chuchota Kurogane à l'intention du mage.

- Où ça ?

- Je crois qu'on peut dire… à la poubelle.

Fye se mit à rire, tout doucement pour que Pao ne l'entende pas. Le ninja sentit sa peau se hérisser.

- Un banquet va être donné pour votre retour et celui de notre bâton sacré. Festoyez avec nous, amis de mon ami.

- Je crois qu'on devrait plutôt rentrer, dit le guerrier, une fois que le chef se fut éloigné. Tu as besoin de soins et de dormir au chaud, et notre mission ici est terminée.

- On ne peut pas faire ça, Kuro-chan, répondit le mage. Je ne te cache pas que je rêve d'un lit douillet et d'un bain brûlant, mais on ne peut pas abandonner ces gens à leur sort. Si je peux les aider, je veux essayer.

Il s'attendait à des protestations, et ce fut le contraire. Il gagna un sourire, et ce fut Kurogane qui eut droit au regard étonné, à sa grande satisfaction d'ailleurs.

La journée fut bien remplie. Il y eut un grand banquet, puis une partie de l'après-midi fut consacrée aux jeux, chants, danses et pitreries.

De nombreux nours vinrent solliciter le mage pour qu'il leur montre ses tours, et il fit de son mieux pour les satisfaire, même si, cette fois, il s'abstint de faire des choses horriblement dangereuses, comme jongler avec des bébés, ou lancer en l'air des grappes de gamins, car il avait peur de ne pas pouvoir les rattraper.

Il trouva quand même de nombreuses solutions pour distraire son public, et créa notamment une série d'illusions toutes plus magnifiques les unes que les autres. La dernière représentait un grand dragon blanc vaporeux qui ondulait paresseusement dans le ciel bleu, volant en cercle au-dessus du village, avant de plonger dans un lac de nuages, dans une gerbe d'éclaboussures. Elle eut un tel succès qu'il dut la reproduire plusieurs fois.

Au coucher du soleil, Pao réunit tout le monde et fit un petit discours solennel, qui ne reçut, il fallait être honnête, qu'une écoute peu assidue. En revanche, toutes les petites oreilles rondes et poilues se tournèrent instantanément vers lui quand il annonça que, comme la tribu déménageait le lendemain, il fallait avoir mangé avant toutes les provisions qu'on ne pourrait pas emporter, car gâcher la nourriture était un péché aux yeux du Dieu-Arbre.

Cette déclaration fut accueillie par des vivats, des hourras, et ses ordres furent exécutés avec zèle et dévotion. On fit bombance, ce soir-là, au village des nours.

Les humains se mêlèrent autant qu'ils purent à la fête, afin de ne pas se montrer irrespectueux envers le courage de ces petits êtres qui faisaient si bien abstraction du danger, pour profiter des plaisirs les plus simples de l'existence. Ils auraient bien voulu parvenir à faire la même chose, mais pour eux, la nourriture et les boissons avaient un arrière-goût amer…