CHAPITRE 12 LA VIE CONTINUE

Durant tout le dimanche, Mary avait observé Lupin avec attention. Elle se tenait prête à s'éclipser discrètement si d'aventure le gryffondor faisait mine de s'approcher de Laura. Mais elle attendit en vain. Le préfet se contentait de dévorer son amie du regard quand il était sûr qu'elle ne le voyait pas. Décidément, ce garçon était beaucoup trop timide. Et il ne fallait pas compter sur Laura pour faire avancer les choses. En toute fin d'après midi, assise sur l'un des bancs de la Grande salle, la tête dans ses mains, Mary soupira. La race des hommes était beaucoup trop compliquée à son goût. Que d'histoires pour ce qui n'était somme toute qu'une banale affaire d'hormone... Il fallait le caractère retors de l'esprit humain pour inventer tous ces chassés-croisés, ces réticences, ces pudeurs que l'on disait faire partie intégrante du rite amoureux. Après tout les hippogriffes avaient certes une parade nuptiale, mais elle se terminait rapidement et sans complication ni rougissements. Elle soupira à nouveau rêvant d'un monde parfait où les hommes auraient adopté l'élégante simplicité des hippogriffes. Perdue dans ces réflexions d'une haute teneur intellectuelle et qui la maintenaient dans un état de légère torpeur, elle ne prêta pas attention à l'arrivée de Lily Evans et d'Ann Middleton. Un léger toussotement la tira de son engourdissement. Mary leva les yeux et découvrit ses interlocutrices. Ces dernières s'assirent en face d'elle d'un même mouvement. Middleton tenait un large parchemin qu'elle posa précautionneusement sur la table de bois.

"Bonjour Mary... lança Ann d'une voix beaucoup trop cérémonieuse pour être honnête.

-Bonjour, répondit la serdaigle tout en s'interrogeant sur ce qui lui valait cette visite.

Middleton et Evans la regardait en souriant et Mary commençait à se sentir gênée d'un silence qu'elle ne comprenait pas. Et puis en un geste brusque Middleton lui tendit le parchemin.

-On voulait que tu sois la première à signer... Parce que c'est grâce à toi qu'on a eut cette idée, murmura la jeune fille rousse.

Mary fronça les sourcils, perplexe. Par la barbe de Merlin, mais de quoi parlait elle ? Elle reporta son regard sur le parchemin. Son coeur manqua un battement en lisant le titre.

PETITION DES ELEVES DE POUDLARD CONTRE L'AMENDEMENT AU CODE DE CONDUITE DES LOUPS-GAROUS...

-Pour le texte qui suit on a reprit pas mal de tes arguments, expliqua Ann Middleton.

Mary la regarda, abasourdie.

-C'est pour ça que Louisa et Arthur t'ont demandé tes références bibliographiques... Que tu n'as pas donnée d'ailleurs, acheva-t-elle d'un air désapprobateur.

La jeune fille se souvint de l'entrevue avec les deux élèves de sixième année. L'entrevue qui lui avait fait penser au journal comme moyen de convaincre Laura. Non, elle n'avait pas donné les références. Mais ces deux derniers jours avaient été un peu trop riches en émotions pour qu'elle pense à quoi que ce soit d'autre.

-Je suis désolée... Je... J'ai oublié, répondit-elle la mine piteuse. Ne pas donner des références à ceux qui les lui demandait... Cela allait contre tous ses principes!

Ann et Lily éclatèrent de rire. La préfète la rassura.

-Ne t'en fait pas le cousin de Louisa, ce cher Potter nous a donné tous les renseignements nécessaires... A vrai dire, il a même affirmé que c'était lui qui t'avait aiguillé dans tes recherches...". La rousse eut une moue de dédain qui affichait clairement qu'elle n'en croyait pas un mot. Mary se sentit prise de pitié pour le gryffondor. Être la cible permanente de l'ire de Lily Evans ne devait pas être une partie de plaisir. D'un autre côté il l'avait aussi cherché.

" C'est un peu vrai, tu sais, répliqua Mary, un ombre de sourire sur les lèvres.

La gryffondore ouvrit de grands yeux incrédules comme si la vision d'un James Potter parlant d'autre chose que de quidditch était en désaccord profond avec son système de valeurs.

-Tu signes ? la coupa Ann avant qu'elle ne se lance dans un réquisitoire anti-Potter.

Mary hocha la tête et s'aventura dans son sac à la recherche d'une plume viable.

-Pas besoin de plume, reprit Middleton, Juste ta baguette. On veut ta signature magique

La jeune serdaigle resta bouche bée. Signature magique ? C'était vraiment du sérieux: infalsifiable, indiscutable, la garantie de la plus grande de sécurité.

Comme si elle avait compris ses pensées Evans précisa:

-Avec un sujet pareil, on joue dans la cours des grands. Et on a vraiment l'intention d'être pris au sérieux par le ministère... On ne tient pas à entendre que cette pétition n'est pas valable pour cause de vice de forme...

Pleine de respect pour les deux filles en face d'elle, Mary s'empara de sa baguette et donna un coup sec sur le parchemin. Une tache argentée se forma et s'étendit sur toute la largeur de la feuille. Puis petit à petit elle se rétracta pour ne plus dessiner finalement que les lettre du nom de Mary.

La jeune fille émit un sifflement admiratif.

-C'est du travail d'artiste, ça !

-Remercie, Lily,c'est elle qui a passé une heure et demi pour réussir le sortilège !

-Et compte aussi l'autre heure et demi pour comprendre les explications de la mère d'Arthur...

Devant l'air interloqué de Mary, Ann Middleton expliqua:

- La mère d'Arthur travaille dans la section administrative du ministère. On lui a demandé comment on faisait pour préparer le parchemin aux signatures magiques. Elle nous a répondu par hibou express,mais ses explications n'étaient pas spécialement claires...

-Il faut dire que le sort en lui même est assez complexe...

Mary dressa l'oreille particulièrement intéressée. Les sortilèges étaient, et de loin, sa matière favorite. Et les trois jeunes filles se lancèrent dans une conversation tout à fait édifiante sur les empreintes magiques et leurs applications concrètes.

Pendant ce temps, Laura, assise sur un banc dans le parc, profitait des dernières lueurs de jour afin d'achever la lecture des "Théorèmes de métamorphose appliquée". Mary ne l'avait pas accompagné et c'était peut-être tant mieux. Il leur était particulièrement difficile de travailler ensemble en dehors de la bibliothèque où toutes deux étaient astreintes au silence. La serdaigle ne comptait plus les fois où leur révisions avait dégénéré en fous rire, vite étouffés devant les regards mécontents des travailleurs purs et durs. Elle tourna l'avant dernière page de son livre.

"Je peux m'asseoir ? demanda une voix grave."

Laura leva le nez pour faire fuir l'importun. Elle avait une réplique toute prête et tout à fait cinglante sur le respect que l'on doit aux travailleurs du dimanche soir. Mais les mots s'arrêtèrent avant même d'avoir franchi le seuil de sa bouche. C'était Remus... enfin Lupin... Plus muette qu'une carpe atteinte d'un sort de silence, Laura fit signe que oui. Et elle replongea instantanément dans son livre, dans l'espoir, vain, d'empêcher ses joues de prendre feu. Elle se concentra donc sur le texte, décortiquant chaque mot, enregistrant chaque chiffre. Mais les dernières lignes d'un ouvrage se lisent aisément et surtout rapidement. Affreusement gênée, elle n'osait pas refermer son grimoire et s'en aller ainsi. Re... Lupin allait penser qu'elle ne pouvait pas le supporter. Déjà qu'elle s'était tristement illustrée avec sa merveilleuse controverse ... Mieux valait éviter d'aggraver les choses

"Tu lis quoi... demanda soudain la voix hésitante du préfet.

-Heu... Ça.

Et elle désigna la couverture de son livre... Lupin se contorsionna quelque peu pour déchiffrer le titre.

-Aaah... murmura-t-il d'un air qui se voulait inspiré.

Il y eut un silence. La serdaigle croisa le regard du gryffondor. Et presque aussitôt son cerveau se mit en stand-by. Ce n'était pas Merlin possible d'avoir des yeux pareils ! Le préfet reprit:

-Et...C'est bien ?

Pas de réponse. "Mayday ! Laura Benett est en train de se noyer dans le regard de Remus Lupin !",cria la petite voix intérieure de la jeune fille. Toujours pas de réponse. Le silence commençait à devenir gênant."Tu es en train de passer pour une idiote ma petite", lui sussura mesquinement sa conscience. Idiote ? La remarque désagréable eut l'effet d'un électrochoc.

-C'est... passionnant, bredouilla Laura d'un ton peu convaincu.

"Même si c'est nettement moins intéressant que le fait d'être assise juste en face de toi...", entendit elle au plus profond de son crâne. Laura pâlit. Ce n'était quand même pas elle qui était en train de parler comme la dernière des poules caquetantes constituant la majorité des filles de Poudlard ? "Si, si...", confirma sa conscience d'un air particulièrement satisfait.

-Ça a l'air très complet, en effet, acquiesça le préfet en hochant vigoureusement la tête". Ce qui était peut-être un compliment exagéré vu ce le peu de choses qu'il savait de l'ouvrage. Après un moment il déclara "Tu me préviendras quand tu l'auras fini. J'irai l'emprunter."

Et Laura comprit qu'il se contre fichait des théorèmes de métamorphose appliquée... D'un certain côté ce n'était pas pour lui déplaire. Cependant sa cervelle l'ayant à nouveau lâchement abandonnée , elle ne put articuler qu'un faible:

"C'est une bonne idée..."

A nouveau le silence s'établit. "Quelle conversation passionnante", chuchota sa conscience avec un long bâillement. Laura se sentait lamentable. Pourtant Merlin savait si elle n'avait pas imaginé un moment comme ça des centaines de fois avant la controverse. Et dans ses rêves elle avait toujours un milliard de choses à dire. Mais là c'était le néant, le vide total."Bienvenue dans la réalité, Miss Préfète parfaite!" ricana l'insupportable petite voix. "

"Et... heu... Tu vas bien ?"

De toute évidence le gryffondor voulait poursuivre la conversation.

"Oui, répondit elle tandis qu'elle cherchait avec fougue ce qu'elle aurait pu dire ensuite et qu'elle ne trouvait à ajouter un très falot"Et toi ?"

-Bien aussi...

-Heu... Il fait plutôt beau pour une journée d'automne, non ?

-Oh, oui, asséna-t-il avec une conviction un peu forcée. Mais il y aura peut-être de l'orage cette nuit..

-Aaaah..."

"Et maintenant le quart d'heure météorologique... minable", chuchota la petite voix dans sa tête, "c'est minable, ma pauvre fille... ". "Et je fais quoi pour améliorer les choses grogna furieusement et surtout silencieusement Laura. "Parle lui de son journal... et de toutes les choses qu'il a écrit sur toi...", suggéra son interlocuteur intérieur, avec une pointe de malice. Elle censura immédiatement cette très, très mauvaise idée. Et dans un effort désespéré pour combler le silence qui s'accumulait entre eux, elle lança:

"Tu as l'air fatigué..."

Ooooooooh... non ! Comment avait-elle osé dire ça ! Bien sûr qu'il était fatigué ! La pleine lune approchait !Elle était définitivement stupide.

"Tu... tu trouves vraiment ?... murmura le jeune garçon qui semblait ne pas savoir sur quel pied danser

-Un peu... juste un tout petit peu... Pas plus que d'habitude..." Voilà qui était encore pire... Elle était une handicapée des relations sociales. Ou pour faire plus précis une handicapée des relations avec un certain préfet de gryffondor. Tentant de réparer les dégâts elle ajouta:" Enfin ce n'est pas pour dire que d'habitude... En général... Tu..tu es plutôt mignon..."

Quoi? Les mots avaient filés plus vite que sa pensée. Elle n'avait quand même pas osé... Dire ce qu'elle avait... dit... Malheureusement les joues empourprées de Remus lui prouvait qu'elle n'avait pas rêvé... "Ma fille tu as l'intelligence d'un troll des montagnes attardé" , constata, ébahie, la conscience de Laura... Celle-ci avait le visage brûlant, le coeur qui s'emballait et une étrange sensation au creux du ventre.

-" Merci... répondit le préfet. Il y eut à nouveau un silence pesant rempli des choses que ni l'un ni l'autre n'osait dire.

-Toi... heu... toi aussi tu es... heu... très jolie... déclara-t-il soudain.

Et ils restèrent là à se dévisager.

Qu'est ce qu'il avait dit ? Qu'est ce qu'il lui avait dit ? Qu'est ce qu'il lui avait dit à elle ? A elle, Laura Bennett qui il y a deux jours le détruisait lors d'une stupide controverse ? "Que tu étais très jolie...".Très jolie. C'étaient les termes exacts. Une douce chaleur se répandit dans le corps de Laura. Le ciel ne lui paraissait plus si gris, les arbres n'étaient plus si dépouillés, et pour un peu elle aurait qualifié l'automne comme étant sa saison favorite.

Elle sourit à Remus. Et ce dernier lui rendit son sourire.

Sur le champ la serdaigle se mit à planer dans une monde parfaitement idyllique et irréaliste quand sa conscience lui rappela les dures réalités de cette existence que la jeune fille trouvait à ce moment précis tout à fait merveilleuse. "Sans vouloir jouer les rabat-joie je te rappelle que Mary doit être en train de t'attendre maintenant..." Obéissant presque machinalement, Laura murmura:"Je... Je dois y aller... J'ai rendez-vous... Pour manger...

-Ah... Je comprends. "Laura se leva."Alors salut, lança le préfet, comme à regret.

-Salut... On se recroisera... Enfin j'espère...

-A la bibliothèque ? demanda-t-il avec une lueur d'espoir.

-Heu... Oui... Par exemple..." Était elle en train de rêver ou donnait elle vraiment rendez vous à Remus Lupin, préfet de gryffondor de sixième année et loup garou de son état ? Pour toute réponse elle n'obtint qu'un "Mais dépêches toi donc, sacré nom d'un chien ! " particulièrement vigoureux."Bon et bien salut...", reprit elle toujours aussi immobile. "Tu lui as déjà dit au -revoir... Allez vas y maintenant ! Vas y !"

"Salut...", répondit Remus dont le sourire s'agrandissait de minute en minute.

"Bouge toi, stupide fille ! Allez BOUGE !" Devant la véhémence de sa conscience, Laura finit à contre coeur par prendre la direction du château. Marchant tranquillement au début, elle accéléra brutalement son pas. Et puis se mit à courir de toute ses forces. Elle était absolument, complètement et totalement euphorique. Elle était également (mais est il bien nécessaire de le préciser...) absolument, complètement et totalement amoureuse. Et si quelqu'un s'était avisé de lui rappeler ce qui arrivait à l'objet de ses pensées les soirs de pleine lune ou encore ses dire du vendredi précédent, elle lui aurait probablement envoyé un sortilège particulièrement pénible et douloureux.

C'est pourquoi lorsqu'elle arriva devant la Grande Salle, elle avait un sourire béat. Un sourire béat qui persista durant tout le dîner. Tant et si bien que Mary finit par lui demander ce qui se passait.

" Je lui ai parlé murmura-t-elle" et son sourire s'élargit encore, chose que sa camarade n'aurait pas cru possible.

A cet instant Mary décida de revoir son jugement: Oui les moeurs des hippogriffes avaient du bon mais... elle jeta à nouveau un coup d'oeil à son amie... après réflexion... Par la barbe de Merlin, elle n'avait jamais vu un hippogriffe sourire comme ça ! En fait elle n'avait jamais vu un hippogriffe sourire tout court... Peut-être bien que les complications amoureuses avaient du bon après tout. Peut-être, peut-être pas... Et de manière très philosophique, elle résolut la question en entamant sa part de gâteau au chocolat.