Disclaimer : Rien à moi, tout à Fred Vargas
Rating : PG
Thème : secret
OOO
Nocturne
C'était un soir où la tête lui tournait plus que d'habitude. Un soir où sa solitude, lovée aux creux de ses reins, refusait de se noyer dans l'alcool qui parcourait ses veines. Adamsberg lui avait agrippé le bras, de force, il l'avait raccompagné. Dans la voitude qui roulait, silencieuse comme un gros chat, Adrien avait sa tête posée contre la vitre froide.
Ils n'ont pas parlé, pas un mot. Puis soudain il a dit:
-Je sais votre secret, maintenant. Votre frère, le triton. On n'a qu'un seul secret, pas vrai?
Les mains d'Adamsberg se sont crispées sur le volant. Il n'était pas d'humeur aux confidences d'ivrognes. Il était fatigué, il voulait dormir, et pour une fois il sentait l'énervement monter un peu contre son adjoint.
-Moi aussi j'en ai un de secret... Il a les yeux bleus, vous savez.
-C'est bien Danglard. Tâchez de dormir, maintenant, on est presque arrivés.
Et en effet, bientôt la voiture s'arrêta devant un immeuble gris et triste, "ça me va comme un gant, comme habitation", songea Danglard.
-Vous montez pas, Adamsberg? Venez, ça fera plaisir aux gosses...
En voyant comment le capitaine tanguait, Adamsberg jugea en effet préférable de le soutenir dans les escaliers.
La maison était silencieuse et noire. Les enfants étaient déjà partis se coucher, les reliefs du repas - nouille au ketchup! - traînaient sur la table. Il y avait un mot pour le père : "bonne nuit, ne bois pas trop, René a cassé un verre".
-Vous auriez dû me dire qu'ils étaient seuls ce soir, je vous aurai laissé partir plus tôt.
Danglard se sentait glisser doucement dans le n'importe quoi de l'alcool triste. Il savait qu'il aurait du dire à son commissaire "salut, merci, à demain", avant que ça ne dégénère, avant qu'il ne le regrette.
Mais il y avait le secret.
-Mon secret, commissaire... Il a les yeux bleus...
-C'est ça, Danglard, maintenant j'y vais.
Mais Adrien ne voulait pas laisser tomber. S'il ne disait rien, il allait mourir, étouffer, la terre allait imploser et les poissons sortir de l'eau pour pêcher les humains... Il fallait que Jean-Baptiste sache, que Jean-Baptiste se moque ou bien comprenne.
-Et il s'appelle René... Mon secret... C'est pas mon gosse, vous comprenez? C'est pas le mien! C'est un qu'elle a eu à côté, avec son amant, un de ses amants, un blond aux yeux bleus sans doute... Et moi je suis un dindon, dans la farce, un dindon, vous comprenez? Pourtant c'est fou ce que je l'aime... Ce gosse, je l'aime comme si c'était le mien.
Adamsberg regardait son adjoint qui continuait à tanguer sur place, comme agité par une mer intérieure.
-Marie... Vous lui en voudriez, à ma place? Sûr, que c'était un coup vache, partir, comme ça, avec ce gars... Après avoir pondu René, René aux yeux bleus saphir alors que les miens sont d'un marron triste. Mais regardez-moi commissaire. ça vous ferait marrer de vous envoyer en l'air avec toujours le même gars, moche et coulant comme un cierge qui fond? Moi aussi je me serais barré. Pas vous?
Jean-Baptise Adamsberg était quand même un peu ému, un peu triste, malgré sa fatigue. Alors il a doucement dit, en posant la main sur l'épaule d'Adrien:
-Non, Danglard, pas moi.
