Disclaimer : Rien à moi, tout à Fred Vargas.
Rating : PG
Thème : mort
OOO
Jules
Il est là, nu devant moi. Il est gris, laid, petit. Un cadavre.
Je hoche la tête. C'est lui, pas de doute. C'est son corps, en tout cas. La ride creusée, verticale, entre les deux sourcils. La fossette au menton. La cicatrice au coin de la lèvre. Les oreilles un peu trop grandes, un poil qui sort, incongru, de la narine droite de son nez.
Chaque détail que j'ai tour à tour aimé, chéri, haït, méprisé. Ils me sont maintenant indifférents, comme m'est indifférent le corps posé devant mes yeux.
Ce n'est pas ce qui le faisait être lui. Il manque la voix grave, la moquerie dans ses yeux, les gestes de vieil ours paternaliste. Il manque tout ce qui nous fait vivant...
C'est horrible ; c'est impensable.
Et je ne peux rien ressentir. Juste une immense incompréhension. Hier matin encore, dans le lit... J'avais mes pieds contre les siens. Il ronflait ; je ne pouvais plus dormir alors j'ai été préparer le café. Il était tôt.
Il n'est plus aujourd'hui, fini de respirer, de penser, d'aimer.
C'est dingue.
On m'avait prévenue pourtant, et tout le monde le sait : la vie n'est pas éternelle.
On me conduit dans un bureau, on me sert du café. Je dois être dans ce qu'on appelle "l'état de choc". J'ai signé, j'ai reconnu que c'était bien lui, Jules Hector Medinot. Mon compagnon, l'homme avec qui je vivais... A l'imparfait.
Je suppose que maintenant je vis toute seule. Comme une conne. Toute seule.
On me convoque demain pour un interrogatoire, oh, une routine il paraît, je ne suis sûrement pas suspectée, c'est un jeune qui dit ça il a des grands yeux verts qui semblent constamment étonné.
Une routine. Une routine? Un morceau de l'enfer dans lequel je suis soudainement tombée, oui...
Parce que je sais déjà que ça n'ira pas, que ça ne pourra pas aller. Ça va être affreux : l'enterrement, les faire-parts de décès... Ma mère qui débarque pour s'occuper de son petit poussin de quarante-quatre ans... Les regards tristes des amis, les fleurs, les "ça va aller, c'est dur, mais ça va aller... Moi, quand mon père a passé l'arme à gauche... Oui, pareil pour mon frère c'était très dur mais faut s'accrocher... S'accrocher, Laurence, tu dois t'accrocher!!!"
M'accrocher à quoi, bande d'enfoirés bien vivants?
Non, le mieux c'est que je m'enfuie alors que je suis encore dans cet état semi-comateux qui m'empêche de ressentir. Alors, loin, personne ne me dira qu'il faut reprendre le dessus. Personne ne saura ; je pourrai faire semblant de ne pas savoir. Je serai comme partie en vacance, j'aurai juste laissé Jules à Paris.
Ça me paraît un bon plan.
Je vais très vite quitter ce commissariat de malheur et ce jeune policier trop désireux de compatir. Je resserre mon manteau contre moi, je cours presque pour atteindre la porte. Mais une main se pose sur mon épaule. Elle est brune et petite. La main d'un type honnête. On repère vite les gens mal-intentionnés par leurs mains, bien plus vite que par leurs yeux... On peut déguiser des yeux, les charger de fausses intentions. Les mains, c'est plus difficile - à moins de porte des gants.
Il se présente, le fameux commissaire Adamsberg, c'est lui qui a la charge de l'affaire. Je l'ai déjà vu dans les journaux, je ne pensais pas avoir un jour affaire à lui. Normal, il est flic. Pardon : inspecteur. Qui imagine avoir un jour affaire avec un inspecteur?
-Je ne vous assommerais pas avec le blabla habituel des condoléances... Juste : si vous foutez le camp, vous ne pourrez jamais revenir. Vous le savez, n'est-ce pas?
Ses yeux sont troubles, comme un marais. Il est fort, ce type. Devinez comme ça que je comptais mettre les voiles, alors que je viens moi-même de le décider... Mais qu'importe ; il ne comprend rien. Ce n'est pas son homme qu'on a assassiné.
-Promettez-moi que vous ne partirez pas. Je n'ai aucun motif pour vous mettre en garde à vue... Mais je posterai mes hommes autour de votre maison. Par sécurité. Qui sait, si on en veut à M. Medinot, on pourrait en vouloir à sa femme.
-Nous n'étions pas marié.
-Pardon... A sa compagne. Si vous vous tirez, ça fera de vous une suspecte, vous comprenez?
Je comprends très bien. Je comprends surtout que je m'en fous, puisque je pars, loin.
Je hoche vaguement la tête, pour qu'il me laisse, qu'il retourne dans son petit commissariat, dans ses sordides petites histoires de meurtres et de sang... Je me surprend à le haïr, lui qui semble tout savoir, tout deviner.
-Laurence, s'il vous plaît...
Ça aurait dû m'énerver, cette familiarité soudaine, mais ça me calme à l'instant. Sa voix a prononcé mon prénom avec une douceur lénifiante. Mais ça ne suffira pas. Je pars, j'ai dit que je partais.
-Commissaire?
Un gars tout mou et long est sorti de son bureau. La cinquantaine, du bide. Il me fait penser à Jules, curieusement.
-On a besoin de vous pour...
Il m'aperçoit, il se trouble.
-Ah! Vous devez être Laurence Lémant. Je suis désolé pour le décès de...
Adamsberg a à peine levé sa main et ça a suffit pour faire taire celui qui doit être son adjoint. Il a bien fait. Je lui aurais arraché les yeux. Je ne veux pas de condoléances, c'est obscène, c'est grotesque, pourquoi serait-il désolé? Il ne me connaît pas, il ne connaissait pas Jules. Et puis, il n'y a pas à être désolé. Je pars ; demain j'aurai oublié.
-J'arrive dans un instant, Danglard.
Il me regarde ; j'évite résolument son regard. Le dénommé Danglard rentre dans son bureau. Alors? Qu'est-ce que tu vas trouver, Adamsberg, pour me convaincre? Un peu plus de miel dans ta voix, des arguments chocs, des menaces peut-être? Non, je ne crois pas, ton truc à toi c'est la douceur, tu amènes subtilement les gens à voir en toi un ami, mieux, une sorte d'épagneul fidèle à qui raconter ses tracas, et paf, tu peux leur exhorter tout ce que tu veux. Une promesse de rester, aussi, qui sait.
Il me prend par le bras, on sort, il y a un banc devant le commissariat. Il me fait asseoir.
J'attends. Les bras croisés, je suis prête. Je ne pense pas à Jules. Je ne penserai plus jamais à Jules. Et surtout pas demain, je serai déjà dans un avion pour New-York... Oui, New-York, la ville est suffisamment grande pour m'y perdre, m'y noyer, et murer mes souvenirs.
Mais il m'attaque par un angle auquel je ne m'attendais pas. Ce n'est même pas une attaque, à proprement parler. Il me parle de son adjoint, de Danglard. Adrien Danglard, m'apprend-t-il. Il me raconte sa vie, je crois d'abord que c'est juste pour me déconcentrer, et puis... J'écoute.
C'est une vie toute bête, un homme intelligent et cultivé, terriblement, trop rationnel pour plaire aux filles, trop complexé aussi. Il est père célibataire, il est fou de ses cinq (!) mômes. C'est un bon flic, très utile au commissaire. Il a été récemment promu capitaine. Il est amoureux, paraît-il, elle travaille ici et elle s'appelle Violette Retancourt. Mais Adamsberg préfère ne pas lui en parler, il est susceptible, surtout quand il s'agit de Camille. Camille c'est une fille que le commissaire a aimé, il dit "a aimé" et moi je pense "aime", à cause de ses yeux quand il prononce son prénom. Mais je n'interromps pas.
Je ne sais pas pourquoi il me raconte tout ça. Mais ça me fait du bien, un bien fou. L'affection qu'il porte à son adjoint transparaît dans ses mots, et pour la première fois j'ai envie de pleurer. Pleurer sur Jules qui est mort et qui ne ressuscitera pas, jamais, nul part.
-Voilà. Je crois que c'est tout ce qu'on peut dire sur Adrien Danglard. Je vous laisse, maintenant.
Je suis restée très longtemps sur le banc. J'ai vu Adamsberg sortir, avec Danglard, justement. Je leur ai souri, je crois. Le capitaine voulait aller me voir, mais Adamsberg l'en a empêché- je l'en remercie.
Je ne partirai pas à New-York. Demain, je viendrai, pour l'interrogatoire.
J'ai toute la vie devant moi pour pleurer.
