Pour toi seulement

Neuvième partie

Shaolan, assis sur la clôture, regardait ses chevaux brouter. Après tout le tumulte qui s'était produit, il avait besoin de recadrer ses idées. Sakura était revenue, c'était bien sûr l'essentiel. Par moments, il culpabilisait beaucoup d'avoir cru qu'elle pouvait l'avoir trahi, mais celle-ci ne cessait de lui répéter de ne pas s'en faire, car tout était contre elle à ce moment-là.

Ils s'étaient retrouvés, avaient fait l'amour, puis avaient retrouvé leurs amis. Mais après ? Ils devaient encore éclaircir les points obscurs… Comme par exemple, le fait que Shaolan n'eût pas réussi à abattre Toya, et qu'il eût essayé de se suicider… Comment revenir là-dessus sans qu'on ne le prît pour un fou ?

Fleur du Ciel lui prit doucement les doigts entre les lèvres, faisant sursauter Shaolan. Il n'avait pas remarqué que depuis un petit moment, elle le regardait bizarrement, et s'était approchée de lui dans l'espoir de jouer. Elle n'avait pas eu beaucoup de patience, aussi lui avait-elle gentiment pris les doigts (eh oui, il en faut beaucoup plus pour que les chevaux mordent ! Ils peuvent prendre des trucs entre leurs lèvres sans avoir recours aux dents !)

- Pardon, ma petite mère, je ne t'avais pas vue, sourit-il. Qu'est-ce que t'es grande, maintenant… une vraie jeune fille ! Si, je t'assure !

- Tu parles de nouveau avec les chevaux ? s'amusa la voix de sa dulcinée derrière lui. Je te rappelle que tu es un humain, enfin, c'est si tu tiens à le savoir…

- Je le sais, sourit Shaolan en la regardant enfourcher la barrière pour s'asseoir à ses côtés. Je réfléchissais, et puis, elle m'a fait remarquer qu'elle existait.

- A quoi pensais-tu pour ne pas voir une ravissante petite pouliche ? demanda la jeune fille en caressant l'animal en question.

Shaolan se tourna vers elle, puis reporta son attention sur les prés.

- A ton avis ?

- L'enfant de Chiharu-chan ?

Ça, ça lui était complètement sorti de l'esprit ! Quand on pensait qu'on avait failli se suicider après avoir manqué de tuer son éventuel futur beau-frère mais néanmoins assassin de sa famille, on ne pensait pas forcément que son domestique mais cependant ami mythomane allait avoir un enfant…

- Raté, répondit-il à Sakura, qui pourtant aurait dû se douter de l'objet des pensées de son amoureux.

- Euh… Eriol et Tomoyo ?

Là non plus, il n'avait pensé à son futur beau-frère, car ce n'était pas de ce beau-frère-là dont il était question dans son esprit.

- Euh… fit-elle une nouvelle fois devant la négation de Shaolan. Euh… l'incident entre Tsukiko-chan et Eikichi-kun ?

- Non plus…

Quoique… cet Eikichi… il valait mieux pour lui qu'il oubliât Sakura, car Shaolan pourrait le prendre comme nouveau punching-ball (en remplacement bien sûr de Toya, qui resterait le premier sur la liste… et aussi ce Kazuhiko…). Allons ! Cet Eikichi semblait inoffensif, et ça n'avait pas l'air d'être un trop gros béguin. Eh, minute ! Shaolan fronça les sourcils. Depuis quand lui-même était-il devenu si lucide ? Alors qu'il ne s'était même pas rendu compte que Sakura était amoureuse de lui alors que tout le domaine l'avait compris bien avant eux ?

- C'est Toya, n'est-ce pas ? soupira Sakura. Rien n'est encore fini…

- En effet, acquiesça le jeune homme. Je ne sais pas ce que je dois faire… le livrer aux autorités ? Il ne vaudrait mieux pas, sinon je devrai m'expliquer.

- Woé ?

- Tu me vois leur dire que je me baladais avec trente de mes domestiques, qui comme par hasard possédaient des cordes et des armes, et que comme par hasard, je tombe sur un campement de vagabonds, que je capture, sans être sensé savoir qu'ils sont des brigands ? Un peu gros à avaler…

- Oui, c'est vrai, dit Sakura qui n'y avait pas pensé une seconde. Mais… tu n'es pas obligé d'y penser dans l'immédiat… tu as tout le temps. Profites-en… si tu vois ce que je veux dire, dit-elle avec une mine coquine.

- Très intéressant, dit Shaolan sortant de ses sombres pensées. Mais que veux-tu dire exactement ? sourit-il en la taquinant.

- Eh bien… on pourrait aller dans ta chambre, dit-elle en se rapprochant de lui, découvrant son épaule du yukata, montrant à Shaolan sa peau douce à cet endroit. En toute intimité…

- Et qu'y ferait-on ? demanda-t-il d'une voix qui se voulait désinvolte, alors que sa peau frissonnait au contact des doigts de Sakura qui lui caressait la joue.

- Des activités sexuelles ! répondit-elle avec un grand sourire, tandis que Shaolan tombait de la barrière avec un grand fracas.

Shaolan n'en revenait pas. Entendre des paroles de ce genre de la bouche de Sakura, c'était… incroyable ! Tellement incroyable qu'il était à présent la tête en bas, le dos contre la clôture. Il se remit dans le bon sens, tandis que Sakura s'agenouillait à ses côtés, inquiète.

- Shaolan, tout va bien ? Qu'est-ce qui t'est arrivé ?

- Ça va, ça va, s'empressa-t-il de répondre. J'ai juste perdu l'équilibre… dis donc, t'as perdu ta pudeur aussi, cette nuit ?

- Woé ?

- Depuis quand tu parles comme ça, sans pudeur à prononcer ces mots ?

- Depuis que tu m'as fait trois l'amour dans la même nuit, sourit-elle en lui donnant une bise sur la joue.

- Shaolan ne trouva rien à répondre. Ce que venait de lui dire Sakura était sincère et gentil. Comme elle. Toute pure et toute douce. Elle avait raison, il aurait bien le temps de s'occuper du sort de Toya plus tard.

Sakura, souriante, tenait contre elle son panier déjà à moitié rempli de mûres. La cueillette était un de ses passe-temps favoris, elle lui permettait de se balader un peu. L'air de la forêt était toujours aussi bon. Une semaine était déjà passée depuis son retour. La vie au domaine reprenait peu à peu son cours.

Elle avait appris que Eikichi et ses parents comptaient finalement s'installer à Edo, la vie de paysan devenant de plus en plus dure, et les récoltes mauvaises. Ils avaient donc décidé d'ouvrir une auberge. Sakura en était heureuse pour eux, d'autant plus que Tsukiko avait fini par se lier d'amitié avec lui. Sakura les trouvait tous deux adorables, ces deux êtres étaient toujours souriants. Elle se demandait aussi s'ils n'avaient pas une grande complicité, car souvent ils restaient tous les deux.

Elle remonta un peu sur une colline qui surplombait le domaine, celle-là même où elle était venue à cheval avec Kazuhiko lors de son début de mission. Elle aperçut alors les silhouettes assises et de dos de Tsukiko et Eikichi. Tous deux étaient assis un peu plus bas et ne l'avaient pas vue, puisqu'elle était dans leur dos. Sakura ne savait pas pourquoi, mais elle se cacha bien vite dans les fourrés. Pourquoi se cachait-elle ? Sans doute pour voir de ses yeux ce que Tsukiko et Eikichi faisaient tous les deux, loin des autres.

- Ce n'est pas désagréable de se reposer ici, en pleine nature, sourit la jeune Kaibaiji. Un petit bentô, et tout serait génial !

- Juste nous, ou les autres aussi ? demanda Eikichi avec un sourire.

- Mmmh, c'est vrai que les autres devraient profiter de cet espace, dans ce cas, on irait ailleurs ! Il ne faudrait pas déranger tous ces jolis petits couples !

Sakura se figea soudainement. C'était pour ça que Tsukiko et Eikichi ne restaient pas souvent avec eux ? Parce qu'ils ne voulaient pas déranger ? Il était vrai qu'elle n'avait pas fait attention à ce détail, mais si elle regardait de près… Takashi et Chiharu, Eriol et Tomoyo, Shaolan et elle… Elle se demandait comment elle se sentirait à la place de Tsukiko. De trop, certainement. Et du coup, elle se sentirait seule. Sakura se sentit mal pour les deux jeunes gens. Elle n'avait effectivement pas pensé à ça… mais ils ne semblaient pas leur en tenir rigueur, ils semblaient s'en amuser, au contraire. Sans doute parce qu'à deux, ils supportaient mieux ça. Sakura eut envie de rentrer, mais resta encore quelques instants pour écouter.

- En tout cas, c'est très gentil à tes parents de nous héberger, dit Tsukiko. Comme nous habitons loin de Edo, ça nous aide beaucoup.

- Ce n'est rien, marmonna Eikichi, vous savez que vous serez toujours les bienvenus. Et puis mes parents adorent les tiens…

La conversation semblait anodine. Sakura jugea bon de s'en aller, après tout, observer les conversations privées de ses amis ne lui donnait pas très bonne conscience… Tsukiko et Eikichi continuèrent de discuter sans s'apercevoir que Sakura était venue et repartie. Et tant mieux pour eux, car la conversation s'orienta vers des sujets personnels.

- En tout cas, le domaine va devenir encore plus agité avec cette naissance, dit Tsukiko en cueillant une herbe à côté d'elle. Car il va y avoir au moins trois mariages, et pleins de bébés ! s'amusa-t-elle tandis que les joues d'Eikichi s'empourprèrent.

Tsukiko le regarda un instant, puis sourit. Entre-temps, Sakura qui avait oublié son panier, revint, et ne put s'empêcher de se faire le plus discret possible pour entendre cette conversation. Décidément, quelle intimité elle laissait à ses amis !

- Dis donc, chaque fois qu'on évoque des questions de couple, tu m'as l'air d'être le dernier à être à l'aise, rit Tsukiko. Je remarque d'ailleurs que dès que t'es avec une fille, tu n'agis pas naturellement ! Allez, raconte à sœurette Tsukiko !

- Ben…, fit Eikichi hyper mal à l'aise. Faut dire que… tu ne le raconteras à personne, d'accord ?

- Promis, sourit Tsukiko en lui serrant le petit doigt.

- Ben, comme tu le sais, on n'est que des paysans, et tout ce que je faisais, c'était aider mon père aux champs, et en plus ma mère me couve sans arrêt, alors c'est comme si j'avais presque jamais vu de fille de ma vie… Et je ne sais pas du tout comment agir avec elles, je n'y connais rien. Je n'ai même jamais… enfin, j'ai jamais… tu vois quoi… si je devais embrasser une fille, je serai complètement nul, puisque je n'ai jamais fait ça… bredouilla-t-il, aussi rouge qu'une tomate.

A ce moment-là, si son panier n'eût pas été à terre, Sakura l'aurait probablement fait tomber en voyant ce que Tsukiko venait de faire. La jeune riche venait en effet de poser ses lèvres sur celles du petit paysan, nouvellement aubergiste avec ses parents. Mais… mais ! Mais ! Que faisait-elle ? Et elle venait de mettre la langue, en plus ! Sakura était tétanisée. Elle avait toujours su que Tsukiko avait du culot, mais à ce point-là… !

Tsukiko s'arrêta alors, et regarda Eikichi avec un sourire.

- Voilà ! Maintenant, tu sais ! lança-t-elle à un Eikichi aussi rouge qu'une salade de tomates mélangée à des pivoines et agrémentée de piments.

- Euh… je… tu… balbutia le jeune homme, encore choqué.

- Ce n'est pas la peine de te mettre dans cet état, sourit la jeune fille, ce n'était qu'un baiser. Ça s'efface vite…

- Hein ?

- Tes parents ont laissé entendre qu'ils aimeraient bien te voir prendre une épouse. Alors je t'ai donné un petit coup de pouce puisque tu sembles si timide ! Qui sait, ça pourra peut-être t'aider…

- Euh… mer… ci… bredouilla Eikichi qui ne savait pas quoi dire. Mais je ne sais pas si un jour je me marierai, je suis trop coincé…

- Moi aussi mes parents désespèrent de me trouver un époux, dit Tsukiko. Je ne suis pas très mignonne et incroyablement maladroite. De toute façon, si un jour quelqu'un voudra épouser une nunuche comme moi, je veux bien faire cent fois le tour d'Edo à quatre pattes, habillée avec des froufrous occidentaux !

Mais sa métaphore ne fit rire qu'elle. Eikichi ne riait pas du tout, pas plus que Sakura. Car, premier point, Tsukiko Kaibaiji était belle. Même très belle. Oui, elle était maladroite, mais ils l'aimaient comme ça. Derrière cette plaisanterie, Tsukiko avait l'air de vivre ça comme une tare. Sakura l'avait bien compris, tout comme Eikichi, semblait-il. Il regardait d'un œil triste Tsukiko qui s'amusait de sa propre plaisanterie.

- Ben quoi, c'était qu'une blague, sourit Tsukiko.

- C'était pas drôle, dit Eikichi en haussant les épaules. Et puis tu es belle, surtout quand tu souris. Tu devrais plus souvent observer ton reflet.

Il était vrai que Tsukiko était très belle, même Sakura, dans ses pires moments de jalousie, avait dû l'admettre. Ses longs cheveux noirs lisses et brillants étaient aussi beaux que ses grands yeux gris pétillants, ses joues sans imperfection et ses fines lèvres roses.

T'es vraiment un drôle de type, toi ! se mit à rire Tsukiko après un instant de surprise. Tu n'arrives pas à être à l'aise avec une fille, mais tu lui dis sans gêne qu'elle est belle !

- Avec toi c'est différent, se défendit-il les joues rouges, se rendant compte de ce qu'il venait de dire. Je peux te parler normalement…

- Tu ne me prends quand même pas pour un homme ? s'amusa-t-elle en s'allongeant dans l'herbe. Ça serait quand même dommage, parce que je vais forcément me marier un jour ou l'autre !

- Eh bien, tu m'as l'air très sûre de toi ! Qui t'a donné cette garantie ? demanda Eikichi.

Le regard de Tsukiko s'attrista tandis que son sourire disparut. Elle n'aurait pas dû aborder ce sujet. Se redressant pour se remettre en position assise, elle se mit à arracher les herbes à ses pieds.

- Eh bien si je ne trouve pas d'époux, j'épouserai quelqu'un de mon milieu, choisi par mes parents dans le meilleur des cas.

- Tu veux dire… un mariage de convenance… ? dit Eikichi abasourdi, tout autant que Sakura.

- Eh oui… et donc, il sera forcément bien plus âgé que moi, car je ne connais personne d'environ mon âge et de mon milieu. A part Shaolan… qui m'a échappé…

- J'ai entendu dire que vous aviez été ensemble, en effet, dit le jeune aubergiste. Mais c'était… pour échapper à ce mariage forcé ?

- Exact, renchérit la jeune fille. Quand il m'avait draguée, j'avais sauté sur l'occasion. Penses-tu, un beau jeune homme de ma condition qui me montre que je plais, c'était inespéré ! Mais bon, comme je suis bête, j'y ai cru ! Parfois, je t'envie… tu peux épouser qui tu veux, celle que ton cœur aura choisie, tandis que moi, je devrai sans doute me marier à maître Kinomura, c'est celui dont j'entends le plus parler…

- Il est si horrible que ça ? demanda le jeune homme.

- Non, mais il a soixante-cinq ans, et moi dix-sept…

- Soixante-cinq ans ? répéta-t-il. Mais…

Il était sans voix. Comment Tsukiko pouvait-elle se marier à un homme si âgé ? Il mourrait sûrement quelques années après leur mariage. Il en fit part à la jeune fille qui répondit en haussant les épaules.

- S'il meurt, on me trouvera un autre époux, tout aussi vieux, et ça se répètera indéfiniment…

- C'est pas si bien que ça, d'être riche, dit Eikichi après un moment de silence. Mais tes parents ne veulent pas te laisser choisir ton époux ?

- Ils sont déjà assez gentils de m'accorder jusqu'à mes dix-neuf ans pour prendre un mari. Normalement, j'aurais dû me marier à quinze ans…

- Et ça ne te rend pas triste de savoir tout ça ?

- Ma mère s'en est bien accommodée quand c'était son tour.

- Tes parents aussi… ? fit Eikichi, abasourdi.

- Au moins ils ont eu la chance d'avoir le même âge, eux. Et puis mon père a voulu tout faire pour que ma mère ne soit pas triste. Mais moi, ça sera différent. Et puis est-ce que j'aurais été heureuse en épousant Shaolan ? Je ne crois pas, parce que je n'en étais pas amoureuse. C'est aussi cette pensée-là qui m'a décidée à le laisser à Sakura.

- Et bien moi, je ne te laisserai pas devenir malheureuse ! fit Eikichi d'un ton vif. Je mettrai de l'argent de côté, et je t'épouserai ! renchérit-il avec un sourire avant de rire avec Tsukiko.

- Merci, fit celle-ci avec un sourire.

A ce moment précis, Sakura se demanda si vraiment, ces deux-là ne se marieraient pas dans l'avenir ?

Tomoyo papotait joyeusement avec Chiharu à propos du futur enfant de celle-ci. La jeune brune en était même à imaginer à coudre des petits kimonos pour le bambin.

- Euh, du calme, Tomoyo-chan, dit Chiharu avec une goutte derrière la tête. Il ne faut pas y aller trop vite, après tout ça n'est que tout récent.

- C'est vrai, mais ça sera le nouveau petit rayon de soleil du domaine ! Une jolie petite Sachiko, tiens. Ça lui ira parfaitement, vu ses parents ! (Sachiko veut dire « heureux enfant » Sachi heureux, ko enfant)

- Sachiko ? répéta Chiharu avec un sourire. Je n'en sais rien. Et puis rien ne dit que ce sera une fille, ça sera peut-être un garçon. Mon dieu, tu imagines, un mini-Takashi ! ajouta-t-elle avec une moue faussement apeurée.

- Ce serait adorable, tu en aurais deux pour le prix d'un ! s'amusa Tomoyo. Je suis sûre que c'est toi qui serais vraiment comblée !

- Oui, sûrement… Mais dis-moi Tomoyo-chan, tu n'en voudrais pas, toi ? Tout va très bien avec Eriol, non ? Vous n'en avez jamais parlé ? Vous feriez de fantastiques parents !

- Eh bien, on a un peu abordé le sujet, répondit Tomoyo en regardant droit devant elle. C'est vrai que moi, je n'y avais jamais songé.

- Et le verdict ?

- Pas encore décidé… Et puis tu sais, un accident est si vite arrivé…

- D'accord, c'est tout vu, quoi ! rit Chiharu. Donc, on ne devrait pas s'étonner de ne pas vous avoir en notre compagnie pour les quelques temps à venir !

- Je n'ai jamais dit ça ! contredit Tomoyo avec les joues soudainement roses. Ce que je veux dire, c'est que… projet ou pas projet, ça ne change rien à notre quotidien.

Et loin de ces humeurs joyeuses, un petit groupe de personnes enfermées dans un box ruminait. Toya regardait tout ce bonheur qu'il jugeait pathétique passer devant lui. Les domestiques s'occupaient des chevaux, les femmes piaillaient comme des poules, les enfants riaient… Tout ça lui donnait presque la nausée. Comme si la vie ne pouvait être que bonheur au quotidien ! Il serait temps que tous ces imbéciles sortent de leur bulle !

A ce moment, son panier rempli de fruits et de fleurs, Sakura passa devant eux. Sentant le regard mauvais de Toya posé sur elle, elle se retourna pour lui faire face.

- Un problème ? demanda-t-elle froidement.

- Aucun, chère sœur ingrate, sourit Toya.

- Ingrate ? répéta Sakura, estomaquée.

- Bien sûr. On t'envoie chez les riches, tu y es bien, et au lieu de nous aider, tu nous trahis. Ne te considères-tu pas comme une ingrate ?

- Pas vraiment, vu ta version déformée des faits, dit Sakura d'un air hautain. Tu ne m'as pas « envoyée chez les riches », tu m'as fait y aller comme une prostituée, en te fichant de ce que je ressentais, juste pour que je sauve ta pauvre vie. Alors excuse-moi de ne pas ressentir de gratitude à ton égard !

- Tu vas me dire que tu regrettes d'être ici, peut-être ? Sans moi, tu serais encore dans la forêt, à crever de trouille qu'il ne nous tue tous !

- Sans toi il n'aurait jamais perdu sa famille ! répliqua Sakura plus fort qu'elle ne l'aurait voulu, le joues s'empourprant.

- Et tu n'aurais pas pu fonder la tienne ! cracha Toya.

Sakura resta silencieuse. Puis elle reprit la parole après un instant.

- Ça m'est bien égal. Au moins, il aurait été heureux, même si moi j'aurais dû rester simple vagabonde.

- Parce que tu penses qu'il n'est pas heureux, en ce moment ? fit Toya en levant un sourcil, en sacré fouteur de merde qu'il était.

- Euh… Woé, je… arrête de m'embrouiller ! s'écria-t-elle, avec l'expression de la petite fille qui n'aimait pas que son grand frère la taquinât.

- Toujours la même, rit Toya, même après être devenue femme !

Sakura le regarda avec des yeux assassins : loin d'elle l'idée de parler de sa vie sexuelle à son frère !

- Et bien quoi, tu te plains, mais tu as tout de même accompli ta mission – alors qu'en fait, tu avais le choix de ne pas le faire, nous n'étions pas là pour t'en empêcher – et je suis sûre que ça n'était pas aussi ignoble que tu le disais de partager sa couche !

- Tu… ! s'offusqua Sakura. Si tu suivais bien l'ordre chronologique, tu saurais que… ! Et je… !

Elle n'arrivait à finir ses phrases car premier point, elle était trop choquée pour arriver au bout, et deuxième point, plutôt se faire hara-kiri que parler de sa nuit avec Shaolan.

- Ne t'en fais pas, je sais tout, dit Toya. Mais avoue que même avant que ton Chinois ne vienne nous chercher dans la forêt, tu y songeais déjà ! Quelques que soient les raisons, juste une envie inassouvie ou sauver des vies, qu'importe. Alors, quand vas-tu nous pondre un joli petit métis ?

- Quoi ? répéta Sakura, estomaquée. Mais de quoi je me mêle ? Si t'en veux un, t'as qu'à te le faire !

- Hors de question que je me mélange à des étrangers, dit Toya avec un air hautain. Ça serait souiller le sang japonais.

- Depuis quand penses-tu de cette manière ? demanda doucement sa sœur en le regardant tristement. Depuis quand penses-tu que les autres nous sont inférieurs ? Pourquoi ne serait-ce pas le contraire ? D'où te vient cette pensée ? Je sais que les Japonais sont un peuple fier, mais de là à aller aussi loin… tu me déçois, Toya…

Sakura préféra continuer son chemin plutôt que de se lancer dans une discussion géopolitique dont elle savait qu'elle ne tirerait qu'un grand mal de tête.

- Ça ne va pas ? s'inquiéta Shaolan en voyant Sakura entrer dans leur chambre, l'air furieux.

- Mon frère est un imbécile ! fulmina-t-elle en s'asseyant sur le grand lit.

- Ravi de voir que tu l'as enfin découvert, ironisa le jeune Chinois avec un petit sourire.

Il s'étira en se laissant tomber sur le matelas, l'air assez fatigué – il revenait une fois de plus d'une leçon de dressage.

- Au fait, pendant que tu es allée faire ta cueillette, je suis allé à Edo ce matin, annonça-t-il. Et devine ce qui se passe ? Une grande course de chevaux est organisée !

- Quoi ? Oh, mais tu dois être fou de joie ! répondit aussitôt Sakura avec un grand sourire. Je suppose que tu vas t'y inscrire !

- Tu veux rire ? C'est déjà fait ! s'exclama Shaolan en regardant le plafond, toujours allongé sur le matelas.

Sakura vint alors s'asseoir sur le ventre de son amant. Avec un petit sourire, elle le regardait parler de cette course, tel un enfant. Mais un détail retint son attention :

- Tu imagines ? Huit jours de course, à galoper, trotter, passer dans la forêt, devoir choisir le meilleur chemin !

- Huit jours ? répéta Sakura. Tu ne seras pas là pendant huit jours ?

- Eh bien, oui, admit-il. Ne t'en fais, de toute façon, je serai le premier à rentrer ! ajouta-t-il avec un clin d'œil.

- Mais je vais m'ennuyer de toi, moi, gémit-elle en caressant sans y penser le torse de son amant. Tu tiens à vraiment à faire cette course ?

- Eh bien, le premier prix est une coquette somme, commença-t-il, et…

- Et tu trouves que tu n'as pas assez d'argent, peut-être ? l'interrompit Sakura.

- Laisse-moi donc finir, petite insolente ! Je pensais prendre la moitié de l'argent et l'offrir à Tomoyo et à son fiancé pour leur mariage. Je n'ai pas pu célébrer celui de Shefa, alors je veux au moins pouvoir le faire pour Tomoyo.

- Woé, dit doucement Sakura en lui caressant la joue… c'est mignon, comme geste.

- Et je pensais offrir la deuxième moitié aux Suzuhime, continua Shaolan.

- Les parents de Eikichi-kun ? répéta Sakura.

- Oui, pour leur auberge, ça leur permettrait de bien démarrer. Je leur suis vraiment redevable, tu sais. Ce sont eux qui t'ont ramenée à moi, chuchota-t-il en prenant doucement la main de Sakura pour la mettre contre sa joue. Pour moi, ça n'a pas de prix, alors si je peux au moins les aider…

Sakura le regarda tendrement. Qu'est-ce qu'il la faisait fondre, lorsqu'il était comme ça. Voir que son amour était partagé la comblait plus de joie qu'elle ne l'avait espéré.

- Je… Evidemment, avec des arguments comme ça, je ne vais pas t'empêcher de faire cette course. Tant pis, je resterai dans l'abstinence pendant huit jours. Je vais donc prendre une petite avance, sourit-elle avec un petit air à la fois innocent et coquin, en détachant la ceinture de son amant.

- Tu as bien tout ce qu'il te faut ? demanda Sakura tandis que Shaolan se mettait en selle.

- Oui, maman, dit Shaolan avec une grimace sarcastique. Ne t'en fais pas, dans huit jours maximum, je serai rentré ! Et avec un joli cadeau de mariage pour ma petite sœur !

- Sois prudent, dit doucement Sakura.

- Promis, sourit le Chinois. Et ne t'en fais pas, je vais éviter les chiens enragés !

Il avait bien deviné que Sakura pensait à cet épisode. Mais tout allait bien se passer, c'était certain. Il alla sur la ligne de départ, et observa les autres concurrents. On reconnaissait les amateurs : ils étaient prêts à faire partir leur cheval au triple galop. Bande de niais, ils n'avaient aucune idée de ce que signifiait les termes « course d'endurance » ?

Se tournant vers d'autres concurrents, il reconnut quelques garçons d'écurie qui concouraient pour leur maître. Il y avait quelques grandes écuries présentes.

Shaolan aperçut dans la foule Tsukiko Kaibaiji et Eikichi Suzuhime qui lui souriaient. Se demandant pourquoi ces deux-là étaient ensemble au lieu d'être avec le reste du groupe, il leur rendit leur sourire. Puis, il vit qu'en fait, Tsukiko portait… un tablier ! Ah, d'accord, elle aidait les Suzuhime à l'auberge. Elle devait sûrement passer toutes ses journées à Edo, en ce moment !

Le départ de la course sonna. Comme l'avait prévu Shaolan, les amateurs lancèrent leur cheval au triple galop en hurlant comme des fous. Les professionnels se mirent à un trot ou un petit galop soutenu, tout en commençant à parler entre eux. Ils s'éloignèrent rapidement, en commençant à prendre des chemins différents.

- Et voilà… il est parti… murmura Sakura.

- Ne t'en fais pas, Sakura-chan, dit Tomoyo en lui posant une main sur l'épaule. Il revient dans huit jours, c'est plutôt court. Moi je ne savais même pas quand j'allais revoir Eriol, tu sais. Ni si j'allais le revoir…

- Oui, tu as raison, Tomoyo-chan, dit Sakura en posant sa main sur celle de Tomoyo avec un sourire.

- Et si vous veniez à l'auberge ? proposa Eikichi en arrivant vers elles. Vous n'allez pas repartir tout de suite au domaine, non ? Vous allez finir par vous épuiser, sinon.

- Pourquoi pas, dit Takashi. D'autant que Chiharu a besoin de repos, sourit-il en voyant que la jeune femme avait du mal à tenir debout.

- Par contre, je peux savoir pourquoi Tsukiko porte le tablier de votre établissement ? sourit Tomoyo.

- C'est elle qui y tient. Elle veut absolument nous aider. Elle dit qu'elle préfère passer ses journées en s'amusant à servir les gens, expliqua Eikichi avec un haussement d'épaules. Forcément, dans son domaine, elle doit s'ennuyer un peu… En fait, résultat, elle est toujours chez nous pour donner un coup de main. Pas que ça nous dérange…

Ils entrèrent dans l'auberge où Sakura sourit à la vue du joli petit intérieur. Des tables pour manger, tandis qu'un escalier menait sans nul doute aux chambres à coucher. Derrière un rideau apparut une Tsukiko avec un sourire qui semblait forcé sur les lèvres.

- Ah, Eikichi-kun, la fille de la marchande de soba est venue, elle voudrait que tu ailles voir combien de marchandises il vous faut pour cette semaine.

- Ah, merci, sourit le concerné avant de s'en aller, leur disant qu'il revenait de suite.

Tsukiko alla aider Chiharu à s'allonger dans une des chambres puis redescendit s'installer à une table avec tous les autres. Elle ne semblait pas dans sa meilleure forme, remarquait Sakura. Elle regardait sa tasse de thé avec des yeux vitreux.

Les parents Suzuhime firent alors leur apparition, avec un grand sourire de voir tous les amis de leur fils. De toute évidence, tenir une auberge semblait mieux les tenir en forme que la vie de paysans : ils étaient rayonnants. S'approchant de leur table, ils s'assurèrent que les jeunes ne manquaient de rien, avant d'aller voir les autres clients. Forcément, la course avait attiré du monde dans les auberges.

- Bon, servez-vous ce que vous voulez, vous êtes grands après tout !

- Bonne idée, fit Tsukiko en se levant. Si on prenait un verre de saké ? Après tout, un verre ne peut pas nous faire grand mal, pas vrai ?

Elle alla chercher derrière le bar le saké ainsi qu'un peu de nourriture. S'étant dit que les autres devaient avoir faim, elle amena le tout à la table au moment où Eikichi refaisait son apparition.

- C'est bon, tout est réglé, sourit-il. Eh, vous m'avez attendu, ça fait plaisir, dit-il sarcastique.

- Bah, fallait pas t'attarder, dit Tsukiko d'un ton un peu froid en prenant une boulette de riz.

Sakura aperçut Tomoyo sourire aux anges en regardant Tsukiko, se demandant ce qu'il arrivait à sa meilleure amie. Pourquoi s'amusait-elle autant de la mauvaise humeur de Tsukiko ?

- Eh, je ne me suis pas autant attardé, c'est juste qu'on a commencé à discuter…

- Donc, tu t'es attardé, conclut Tsukiko. Fallait choisir, ou le saké, ou la fille de la marchande de soba…

- Alors sinon, qu'est-ce que tu deviens, Tsukiko ? demanda Takashi en essayant de faire dévier la conversation, lui aussi ayant senti une certaine animosité.

- Eh bien, dit Tsukiko avant d'avaler cul sec son saké, je sais qu'un riche jeune homme va venir de Kyoto pour rencontrer mes parents.

- Encore pour un mariage ? hésita Tomoyo, qui baissa les yeux devant la triste approbation de la jeune Kaibaiji.

- Oui. Mais ça semble être plus amusant, cette fois. A ce que je sais, il est riche, jeune, et en plus, il paraît qu'il est très beau. Je vais peut-être l'épouser de mon plein gré, qui sait !

A ce moment-là, on entendit un bruit de verre brisé et de liquide qui se répand sur le sol. Eikichi venait de renverser la bouteille de saké.

- Ah, ça dérape, ces saletés, dit-il avec un sourire gêné, tandis que Tomoyo feinta une toux pour cacher un grand sourire. Excusez-moi, je vais chercher de quoi essuyer…

Alors que Eikichi s'éloignait, l'attention se recentra sur Tsukiko qui avait retrouvé ce regard triste qui ne lui ressemblait pas. Soupirant, elle murmura :

- Bien sûr, il a l'air d'être le meilleur parti… mais par élimination… Si j'avais le choix, je ne me marierai pas… du moins pas encore…

Les autres se regardèrent, ne sachant pas quoi dire. Ils avaient inconsciemment abordé le mauvais sujet. Takashi, en désespoir de cause, lança :

- Bah, tu n'as qu'à te marier avec Eikichi-kun, comme ça tu pourras toujours être à l'auberge ! Et puis ça a l'air de marcher, en plus !

- Oh non, dit Tsukiko la voix tremblante, ce n'est pas moi qu'il aime, c'est la fille aux soba ! dit-elle, faisant à nouveau rire Tomoyo.

- Tu ne serais pas un peu jalouse, toi ? demanda cette dernière.

- Mmh, peut-être, admit la jeune riche. Après tout, c'est mon seul ami sur Edo, alors…

- Mmmh, fit Tomoyo en levant les yeux au ciel.

Eikichi revint alors essuyer le saké, ne regardant personne. Sakura se dit qu'il avait mis bien longtemps à aller chercher son chiffon. Bah, sans doute n'en avait-il pas eu sous la main. Mais c'était elle ou bien il avait les joues étrangement rouges ? Peut-être ne supportait-il pas le saké ?

- Bon, je pense qu'il est temps pour Chiharu et moi de rentrer, dit Takashi. La route va être longue pour une femme enceinte, alors il vaut mieux y aller tôt.

- Moi je m'ennuie déjà de Shaolan, soupira Sakura. Et dire qu'il faut tenir huit jours !

- Eh bien ça commence bien ! s'amusa Tomoyo. Ne t'en fais pas, nous ferons des activités féminines en attendant : broderie, cuisine, ménage… Eriol étant reparti à son domaine, je m'ennuie de lui aussi ! Vivement qu'on se marie !

- Ah, c'est beau, l'amour ! sourit Sakura.

- Et toi Sakura-chan, tu ne penses pas au mariage ? demanda Tsukiko qui se levait et ôtait son tablier.

- Moi si, Shaolan non, soupira Sakura.

- C'est typique de lui, ça s'amusa Tomoyo. J'espère que tu n'attendras pas qu'il te le demande, c'est peine perdue ! Shaolan déteste les cérémonies de toutes sortes !

- Même les mariages ? s'étonna Sakura.

- Eh oui, il trouve que c'est une perte de temps et beaucoup de bruit pour rien, car au fond, ce n'est qu'un changement de nom pour la femme ! Enfin, c'est ce qu'il dit !

- Woé… dit Sakura, troublée.

Enfin, si elle réfléchissait bien, il n'y avait pas de quoi trop s'étonner. Il avait bien mis un mois à lui répondre, après tout ! Et Shaolan n'aimait déjà pas les fêtes comme celle de Tanabata, alors un mariage où tout le monde aurait les yeux rivés sur lui…

- Après tout, c'est peut-être lui qui a raison, dit doucement la jeune Japonaise. Ce n'est qu'un changement de nom. Tant qu'on peut rester ensemble et avoir des enfants… Et puis, moi je ne fais pas partie de l'état civil, je ne suis qu'une vagabonde, alors ça serait difficile de me faire appeler Dame Li.

- Si c'est ce que vous souhaitez, dit Tomoyo en haussant les épaules.

Tsukiko, qui était partie se changer, revint sur ces entrefaites.

- Eh bien, je vais devoir retourner au domaine, moi aussi, soupira-t-elle. J'eus préféré rester, mais comme je ne sais pas quand arrivera le nouveau prétendant…

Elle renifla un instant, son regard se posant sur Eikichi, puis alla soudain vers la porte où quelqu'un entrait. Un jeune homme d'environ vingt ans richement habillé venait de faire son entrée. Les cheveux d'un noir de jais entouraient son visage qui semblait être le plus souriant au monde.

- Vous devez être Tsukiko Kaibaiji, dit-il en s'inclinant devant la jeune fille. Ravi de vous rencontrer, je suis Ryû Kumon.

- Je suis aussi ravie, dit poliment Tsukiko en s'inclinant à son tour.

Ils se redressèrent, et Sakura vit alors que l'expression de Tsukiko avait changé du tout au tout. En fait, il n'y avait plus qu'un masque d'indifférence, voire froid. Un visage qu'elle ne lui avait jamais vu. Woé, tous les riches étaient donc capables de cacher leurs expressions aussi facilement ?

Le dénommé Ryû Kumon osa mettre ses mains dans la nuque de Tsukiko pour les faire glisser le long des cheveux noirs de la jeune fille, sous le regard avide de Tomoyo, gêné de Sakura, et énervé de Eikichi.

- Eh bien, on m'avait prévenu que ma future épouse était belle, mais je ne savais pas que ça serait à ce point !

Tsukiko dégagea les mains du jeune homme de sa chevelure, et dit d'un ton presque méprisant :

- Oh, ce n'est pas la première fois qu'on me le dit, vous savez. Mes autres prétendants me le répètent sans arrêt.

Si Sakura ne connaissait pas Tsukiko, elle aurait pu jurer qu'à ce moment, il s'agissait d'une autre personne. A ce moment-là, sous ses yeux, il y avait une belle jeune fille qui semblait inaccessible vu son expression d'indifférence. Comme s'il en fallait plus que ça pour la séduire.

- Euh, je n'en doute pas, bredouilla Kumon, pris au dépourvu. Votre beauté a dû susciter bien des convoitises.

- Certes, certes, dit Tsukiko qui semblait s'ennuyer de la compagnie du jeune homme. Mais au fait, que faites-vous ici si tôt ? Et pourquoi êtes-vous à Edo ? Ne devriez-vous pas être au domaine de mes parents ?

- Oui, en effet, mais j'avais tellement hâte de rencontrer ma future femme, sourit-il en prenant les mains de Tsukiko.

A ce moment, on entendit un bruit de verre brisé. Encore une fois, il s'agissait d'Eikichi. Le verre qu'il était en train d'essuyer venait de se briser dans ses mains.

- Future femme ? répéta Tsukiko avec un sourire menaçant. Rien n'est encore certain. Enfin, nous verrons tout cela demain, là je suis un peu fatiguée, vous comprenez…

Tsukiko avait décidément un don pour clouer les gens ! Sakura regardait le visage incrédule de ce Kumon, puis celui moqueur de Eikichi qui disparut bien vite en entendant la nouvelle phrase du nouveau venu.

- En effet, vous avez tout à fait raison. Aussi vais-je prendre une chambre dans cette auberge pour cette nuit, j'ai ouï dire que vous la trouviez forte plaisante. Je vous rejoindrai à votre domaine demain au lever du jour.

- Oui, je vous en prie, dit alors Eikichi. Suivez-moi donc, il reste des chambres, bien sûr moins accueillantes puisque tout le monde a réservé pour la course, mais bon…

- Oh, c'est charmant à vous, sourit le jeune Kumon. Je vais aller prévenir mes domestiques de faire porter mes affaires, ajouta-t-il en sortant.

Sakura le regarda sortir, tandis que Tomoyo se mettait à rire en voyant le visage de Tsukiko qui reflétait toute son exaspération. Ainsi que celui de Eikichi qui semblait un peu plus soulagé.

- Au moins il ne dormira pas chez toi, c'est le point positif, sourit-il à Tsukiko.

- Oui, c'est déjà ça. Mais bon…

- Au fait, dit alors Eikichi, la voisine, celle qui tient les bains publics me demande de lui garder sa boutique ce soir et demain. Du coup, je pourrai fermer la boutique, et on aurait tous les bains pour nous ! Si ça tente quelqu'un…

- Oh, ce n'est pas une mauvaise idée, sourit Tomoyo. Un petit bain avant de rentrer au domaine, ça sera sûrement très bien, qu'en dis-tu, Sakura-chan ?

- Oui, pourquoi pas ? Ça nous détendra bien.

- C'est voté, alors, sourit Tsukiko. On va y aller !

- Tu ne dois pas retourner à ton domaine, toi ? sourit Eikichi, amusé.

- Si, mais ce Kumon n'est pas sensé savoir tous mes faits et gestes, je peux encore aller où je veux !

- Oh, je disais ça parce qu'il commence à se faire tard, et qu'après, la nuit sera sûrement dangereuse pour une jeune fille seule, tu ne crois pas ?

- Allons, j'ai dix-sept ans, maintenant ! Je suis assez grande pour retourner chez moi sans encombres ! sourit Tsukiko.

- Moi, je persiste à dire que c'est dangereux. Tu n'as qu'à rester ici cette nuit.

Sakura sourit devant cet élan d'inquiétude. Eikichi ressemblait fortement à Shaolan sur ce point-là : lorsqu'il n'était pas rassuré par quelque chose, ce n'était pas la peine de discuter ! Ou alors, chercher une autre solution.

- Ou alors, je pourrais te raccompagner. Je pense que tes parents seraient rassurés, proposa le jeune aubergiste.

- C'est gentil, mais après, ce seront les tiens qui s'inquièteront ! sourit la jeune riche. Ne t'en fais, je verrai après le bain ! Pour l'instant, je veux juste être dans une bonne marre d'eau chaude et savonneuse !

- Voilà qui est bien dit ! sourit Tomoyo. Allez, tous au bain !

A ce moment, Ryû Kumon entra suivi de deux domestiques qui portaient de grosses malles – sûrement des présents pour la famille Kaibaiji, pensa Sakura. Tout sourire, il suivit Eikichi dans les escaliers tandis que les domestiques semblaient avoir du mal à faire de même.

- Tomoyo, il me manque, soupira Sakura en faisant tomber sa tête en arrière, dans l'eau. C'est avec lui que j'aimerais prendre mon bain en ce moment…

- Merci beaucoup pour moi, Sakura-chan, rit la jeune chanteuse. Ça me touche beaucoup !

- Oh, excuse-moi, Tomoyo, mais il me manque déjà ! Comment vais-je tenir huit jours ?

- Je n'en sais rien, soupira cette dernière. Parti comme c'est parti, je ne vais cesser de t'entendre !

- Eh, c'est pas gentil, ça ! fit Sakura. Tu vas voir que tu ne m'entendras plus parler de lui jusqu'à ce qu'il revienne !

- Ah oui ? fit Tomoyo en levant un sourcil. Intéressant… Mais, passons à un sujet plus délicat… Qu'est-ce que vous comptez faire pour ton frère ?

Sakura resta un instant silencieuse, fixant les bulles autour d'elle. Elle soupira profondément :

- On s'est reparlés à travers une porte d'écurie. Evidemment, ça a tourné en eau de boudin (je ne suis pas sûre de l'existence de ce terme à l'époque !). Mais… s'il devait être livré aux autorités pour se faire hara-kiri en pleine place publique ainsi que tous les autres, je n'arriverai pas à le supporter…

Tomoyo resta sans mot dire, la laissant continuer, tandis qu'elle faisait tourner le bout de son doigt dans l'eau. Elle savait très bien ce que Sakura allait dire.

- Même si Toya a eu une conduite innommable, je… rien qu'à savoir qu'on le tuerait, je… je me sens mal, et…

Sakura s'arrêta, incapable de continuer, tandis que Tomoyo sourit et laissa échapper un soupir à peine perceptible. Evidemment…

- Ne t'en fais pas, on l'avait tous compris depuis le début.

- Et c'est ce qui m'énerve, répondit la jeune fille. Je… Je n'arrêtais pas de répéter que Toya n'aurait que ce qu'il méritait, je… je ne cessais de le blâmer en me mettant du même bord que vous, mais… si on le tue, je me retrouverai dans le même cas que Shaolan : moi aussi, on m'enlèvera ma famille sous mes yeux ! Et ça m'énerve de ne m'en apercevoir que maintenant ! Qui aurait vraiment pu prendre les bêtises que je disais au sérieux ?

- Allons, calme-toi Sakura-chan. C'est normal, tu étais prise entre deux feux. Tu étais déjà reconnaissante d'être gardée comme domestique, alors que tu aurais pu finir à la rue, ou tout simplement tuée. Et puis… tu es tombée amoureuse de Shaolan. Si ça, ça n'a pas envenimé les choses… !

- Woé ! tu dis ça comme si c'était une faute !

Tomoyo rit sincèrement en dépliant ses jambes, et les fit entièrement disparaître sous la mousse. Elle reprit son sérieux :

- Je voulais dire que si tu voulais faire simple, ça n'était pas en tombant amoureuse de Shaolan que c'eût pu l'être ! Tu as choisi la personne la plus compliquée du domaine ! Et celui qui voulait venger sa famille, qui plus est ! Il eût été bien plus simple et convenant d'être avec un domestique gentil et sans histoire, mais toi, tu as préféré le plus bougon et le plus têtu des hommes. Tu vas devoir assumer, ma grande !

Sakura rit à son tour en commençant à se savonner.

- C'est vrai, ç'aurait été si simple et reposant de choisir un gentil domestique. Mais ça ne m'étonne pas de moi de toujours foncer tête baissée vers les obstacles les plus hauts. Je vise toujours tellement haut…

- Tant que tu ne baisses pas les bras, ça reste honorable, dit sagement Tomoyo. Si pour Shaolan, tu avais renoncé à un moment ou à un autre, je dois t'avouer que j'eusse été déçue. Mais j'étais ravie de voir que tu te battais toujours autant. Bien sûr, avec vous, ça doit prendre toujours des proportions gigantesques, mais je m'y suis bien habituée, maintenant !

- Eh bien tu sais… en m'accrochant à Shaolan, j'ai abandonné quelque chose. Kazuhiko.

- Tu ne m'en parlais pas tellement, avant, remarqua Tomoyo.

- Je ne trouvais pas convenant envers mes sauveurs de parler d'un assassin.

- Et maintenant ?

Sakura regarda la mousse glisser le long de son bras. Il lui semblait que le souvenir de Kazuhiko faisait de même. Lentement, petit à petit, il glissait, s'éloignait. Il finissait, comme cette mousse, par rejoindre et se confondre avec le reste.

- J'ai l'impression qu'il est mort, pour tout te dire. Le jour de cet assassinat. Pour moi, c'était inconcevable que Kazuhiko pût tuer des gens de sang-froid.

- Alors toute la bande est morte, dit Tomoyo en levant un sourcil.

- En fait, je n'arrive pas à l'expliquer, bafouilla Sakura. Avant… Kazuhiko était si gentil avec moi… Je… Je nourrissais beaucoup de sentiments à son égard, à cette époque. Quelque part, je sentais qu'il le savait – en fait tout le monde l'avait compris. Dans cette routine qui ne me dérangeait pas plus que ça, c'est comme s'il était convenu que nous finirions ensemble. On avait le même âge, et ça semblait logique… Tu sais Tomoyo, quand je suis arrivée au domaine, j'espérais secrètement que Kazuhiko eût joué une comédie et qu'il revînt me chercher pour que nous nous enfuyions tous les deux.

- Ça ne m'étonne pas vraiment, et tu n'as pas à te sentir gênée, sourit Tomoyo.

- Au début, je priais pour qu'il revienne me chercher, quand nous allions nous coucher, je me demandais s'il pensait à moi. Mais ça s'est estompé au bout de… d'un mois, c'est tout ? fit-elle en terminant sa phrase plus fort, étonnée elle-même de ce qu'elle venait de dire. Tu te rends compte, Tomoyo ? Pendant des années je regarde ce type, et voilà qu'en moins d'un mois, j'en préfère un autre ! Je serais une femme volage ?

Tomoyo rit de bon cœur en entendant cette réplique. Ah, la candeur féminine !

- Tu sais, tu n'y pouvais rien. C'était normal de ressentir de la reconnaissance envers mon frangin ! Et puis, mignon comme il est, ça a aussi aidé ! Et puis lui, il t'a sauvée plus d'une fois alors que Kazuhiko t'a amenée lui-même coucher avec quelqu'un d'autre que lui ! Forcément, ça fait pencher la balance !

- C'est vrai. Mais j'en ai choisi un spécial, sourit Sakura.

- Oui. Le plus borné des Chinois. Un jour, il faudra que tu m'expliques tes goûts, sourit Tomoyo en s'étirant sous le visage amusé de l'ancienne vagabonde.

Cette dernière lâcha un soupir.

- Et ça va rester un sacré problème. Comment allons-nous régler le problème de Toya ? Ce matin, Shaolan était en train d'y penser. Moi, je lui ai conseillé de ne pas y songer pour le moment, mais ça ne résout rien. En fait, ça ne fait que repousser le problème. Quand je pense que pendant des mois j'ai eu peur, j'appréhendais ce qui allait se passer entre Toya et lui, et voilà qu'il s'agit toujours du même problème, mais posé différemment !

- Tu peux être sûr que Shaolan ne tuera pas ton frère, décréta Tomoyo. Il ne l'a pas fait dans la forêt, il le fera encore moins sous tes yeux et ceux des domestiques. S'il le livrait aux autorités, il n'aurait pas à se salir les mains, mais il n'en fera rien. Il n'est pas assoiffé de vengeance au point de vendre le frère de sa compagne aux autorités.

- Oui, c'est vrai, Shaolan est adorable. Et il a tant de responsabilités. Je l'admire vraiment pour ça, il arrive à tout mener de front ! Et c'est mon homme ! sourit Sakura en posant sa tête sur ses genoux. Qu'est-ce que je peux l'aimer !

- Au point de lui faire combien de gosses ? sourit Tomoyo en ouvrant un œil, le fixant sur son amie avec un sourire effronté.

- Woé… fit la jeune Japonaise rouge pivoine. Au moins le double de ce que Eriol et toi auriez fait !

- Tant que ça ? sourit Tomoyo. Ben ma grande, tu vas connaître l'enfer de l'accouchement ! Et Shaolan n'a pas fini de tomber dans les pommes !

- Pourquoi, tu en voudras combien, toi ? fit Sakura, soupçonneuse.

- Moi ? dit Tomoyo en souriant innocemment. Au moins sept ou huit !

Sakura, glissant soudain dans le bain, manqua d'avaler la mousse et de faire des jolies bulles. Combien ? Sept ou huit ? (à cette époque, les familles sont très nombreuses, n'oublions pas ! Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il y ait tant de gamins !)

- Attends, dit Sakura en comptant sur ses doigts. Sept, et sept, ça fait… autant d'enfants ? Mais jamais de la vie !

- Je croyais que tu aimais beaucoup Shaolan au point de lui en faire beaucoup ?

- Peut-être, mais je serai tellement occupée à m'occuper de la première moitié que je n'aurai pas le temps de concevoir la deuxième !

Tomoyo éclata franchement de rire devant la planification infantile de Sakura.

- Il va bientôt falloir rentrer, déclara-t-elle. La nuit ne va pas tarder à tomber, il vaut mieux rentrer temps qu'il fait encore jour.

- Oui, c'est une bonne idée, dit Sakura. Où est Tsukiko ?

- Sûrement avec Eikichi. On va les rejoindre ? proposa Tomoyo.

- Quoi ? fit Sakura en s'empourprant. Mais enfin, Tomoyo-chan, c'est un garçon !

- Ne me dis pas que quand tu étais vagabonde, tu n'as jamais vu d'hommes avec le torse nu, rit Tomoyo. D'ailleurs, ce n'est pas toi, qui, déguisée en frotteuse de dos, est entrée dans le bain des hommes ? Et pour ce qui est de la nudité totale, je crois que Shaolan a l'exclusivité sur tes yeux et ton imagination !

Sakura plongea la tête dans l'eau en entendant ces paroles qui étaient on ne peut plus vraies. Tomoyo se mit à rire puis se leva pour aller prendre une paire de serviette. Elle en mit une autour de sa poitrine, puis alla s'agenouilla au bord du bassin. Elle mit sa main sur le haut de la tête de Sakura qui était toujours dans l'eau, puis appuya un grand coup. Sakura sortit immédiatement la tête de l'eau après avoir fait plusieurs dizaines de bulles après ce coup inattendu.

- Tomoyo ! s'exclama-t-elle. Tu veux me tuer ou quoi ?

La concernée rit de bon cœur et tendit la seconde serviette à Sakura qui sortit du bassin en crachant et maugréant. Elle se sécha un peu puis enroula la serviette autour de son corps avant de s'essorer les cheveux. Elles allèrent retrouver Eikichi et Tsukiko. Tous deux étaient enveloppés dans des serviettes, Tsukiko était assise, tandis que derrière elle était accroupi Eikichi occupé à lui laver les cheveux. Ils parlaient, semblait-il, de Ryû Kumon.

- Où t'as appris à faire la fille intouchable trop bien pour le peuple minable ? s'amusait Eikichi.

- Education, répondit Tsukiko. Ne jamais se laisser impressionner par les autres. C'est une sorte de surveillance constante des autres pour être sur de ne pas être dominé.

- Ça n'a pas l'air si drôle…

- Eh non… sourit Tsukiko.

- Bah, de toute façon, tu vas rentrer au domaine, et au moins ce soir, tu ne le verras pas, dit Eikichi en rinçant les cheveux noirs de la jeune riche.

- Quoi, tu as l'intention de le garder pour toi tout seul ? dit Tsukiko avec cette moue espiègle que ses amis lui connaissaient tant.

- Tsukiko… soupira le jeune homme, dépité, tandis que son amie éclatait franchement de rire.

Elle se leva pour à son tour laver les cheveux de son ami, et vit que Sakura et Tomoyo arrivaient. Avec un grand sourire, elle les accueillit. Eikichi s'était assis sur le bord du bassin, les pieds dans l'eau. Il avait l'air aussi à l'aise que Sakura pour ce qui était d'être un garçon au milieu de filles. Avec Tsukiko, ça allait, mais lorsqu'il était le seul représentant de l'espèce masculine…

Tomoyo s'installa aux côtés d'Eikichi, faisant patauger ses pieds dans l'eau. Elle leur annonça qu'il serait judicieux de rentrer avant que la nuit ne tombât.

- Une jolie soirée de crépuscule sur un cheval. Qu'est-ce ce serait romantique. C'est Shaolan qui doit être content, en ce moment !

- Pour sûr ! s'amusa Tomoyo. Il doit avoir le sourire jusqu'aux oreilles !

- C'est vrai que regarder le coucher de soleil, tout en faisant une jolie ballade à cheval, ça doit être vraiment romantique, sourit Tsukiko qui massait les cheveux de son ami.

- A condition d'avoir un fiancé, bien sûr, railla ce dernier. Aïe ! Aïaïaïaïe ! ajouta-t-il lorsque Tsukiko lui tira les cheveux avec un petit sourire.

- Peux-tu répéter, s'il te plait ? fit-elle avec une ironie non feinte.

- Rien, je ne disais rien du tout, sourit-il tandis que Tomoyo riait de bon cœur.

Tsukiko lâcha alors son ami, et se colla à son dos, mettant sa tête sur l'épaule du jeune homme pour s'approcher et mieux participer à la conversation. Elle s'amusa du fait qu'il eût les joues chaudes, ne voyant pas à quel point ces dernières étaient rouges.

- Tsukiko, tu n'as qu'à venir à notre domaine, cette nuit, proposa Sakura.

- Pourquoi pas ? répondit cette dernière. Comme ça, je n'aurai à supporter ni ce Ryû Kumon, ni mes parents ! Quelle bonne idée !

- C'est vrai que c'est romantique comme décor, soupira Sakura en arrivant au domaine. Dommage qu'on soit entre filles !

- Bah, de toute façon, comme l'a si bien dit Eikichi, je n'ai pas de fiancé ! dit Tsukiko avec un petit sourire.

- Mais tu as des prétendants, lui rappela Tomoyo en descendant de cheval, imitée par les autres.

- Oui, des vieux, et un jeune prétentieux, renifla la jeune Kaibaiji avec dédain. C'est vrai qu'on n'eût pu rêver mieux !

Tomoyo et Sakura se mirent à rire en allant ramener les chevaux à l'écurie. Etrangement, cela ne les rebutait pas de s'occuper des bêtes. Sakura avait depuis longtemps revisité ses préjugés sur les riches : elle qui pensait qu'ils laissaient toutes les tâches ingrates aux laqués, elle s'était rendu compte que ça n'était pas souvent le cas : ou alors elle ne fréquentait que les riches qui aimaient partager le labeur. En fait, les riches avaient souvent d'autres obligations qui ne leur laissaient guère le temps de s'occuper d'autres choses. Sakura pensait qu'après être aussi épuisée d'une si longue journée, elle n'aurait pas envie de s'occuper des chevaux ; elle s'était trompée. Ça lui faisait grandement plaisir de donner un coup de brosse à sa jument, aussi fatiguée qu'elle pût l'être. Et Tsukiko aussi.

Cette dernière semblait aussi à l'aise avec les gens que Sakura au début. Elle semblait en avoir un peu peur, mais s'en approchait quand même.

- Elle est très douce, celle-ci, remarqua Tsukiko. Comment s'appelle-t-elle ?

- Xiu Lian (à prononcer Shulièn), répondit Tomoyo. Lotus Délicat (Xiu :Délicat ; Lian : Lotus). Elle est très douce. C'est que c'est une sacrée maman ! Elle nous a fait six grands poulains !

- Impressionnant, dit Tsukiko. D'autant qu'elles font onze mois de gestation. Tu imagines, passer six ans de ta vie avec un enfant dans le corps !

- Il faut avouer que quand ça nous arrive, on ne peut rien y faire, rit Tomoyo. Mais il parait que c'est une expérience merveilleuse que la grossesse !

- Sûrement… murmura Tsukiko avec un regard triste.

Sakura la regarda du coin de l'œil. Elle plaignait vraiment Tsukiko. Savoir qu'elle n'aurait peut-être jamais d'enfants avec un époux bien plus vieux qu'elle ou qu'elle porterait ceux d'un homme qu'elle n'aimait pas, c'était triste. Elle avait déjà entendu, lorsqu'elle était vagabonde, que les riches n'étaient pas si heureux que ça. Sakura n'avait jamais réussi à comprendre pourquoi. Pour elle, l'amour était alors une chose inconnue, et elle se disait que ça n'était pas grave de se marier avec n'importe qui, parce qu'après tout, les riches avaient des loisirs de luxe pour compenser. Mais elle savait que Tsukiko se fichait de l'argent. C'était une jeune fille honnête et sincère qui méritait d'être heureuse. Ça ne pouvait se finir ainsi ! Tsukiko ne pouvait se marier avec des gens qu'elle connaissait à peine !

Et si Sakura demandait à Shaolan de l'aider ? Lui était très influent, peut-être pourrait-il faire quelque chose pour leur amie. Non. Il fallait qu'elle redescendît sur terre. Même si Tsukiko était leur amie, ça n'était pas à eux d'interférer dans les affaires de sa famille.

- Enfin, reprit Tomoyo. Avoir quelque chose qui, au bout de quelques mois, se met à donner des coups dans ton ventre en te réveillant la nuit et qui te fait en plus prendre beaucoup de poids, il faudra m'expliquer. Je vais demander à Chiharu-chan ce qu'elle en pense ! Et après l'accouchement, je lui demanderai si c'est toujours aussi merveilleux !

Toutes trois se mirent à rire en entendant la réplique de la jeune chanteuse. Sakura eut un sourire soulagé. Tomoyo avait vraiment l'art de savoir s'échapper des situations tendues ! En fait, Tomoyo savait tout faire. Sakura sourit en sentant que Shaolan remporterait le prix et offrirait un beau mariage à Tomoyo.

Toutes trois allèrent ensuite dans la chambre de Shaolan. Ce dernier n'étant pas là, et le lit offrant une vaste place, elles allèrent toutes trois s'y coucher. Sakura s'amusait beaucoup. C'était drôle de passer une soirée entre filles. Elles parlaient de choses futiles mais qui les faisaient rire comme si c'était la meilleure blague de l'année. Jusqu'à une heure avancée, elles continuèrent de papoter jusque finalement l'idée de dormir leur vînt, et plus un bruit ne se fit entendre. Finalement, ces huit jours se passeraient sûrement bien en attendant le retour de Shaolan.

Cela faisait une semaine que Shaolan était parti. Sakura, Tomoyo, et Chiharu étaient toutes trois installées sur le couloir de bois extérieur, et faisaient tranquillement de la broderie. Les premières nausées de Chiharu persistaient mais se faisaient moins fréquentes, au grand soulagement de la future maman.

- Il va pleuvoir d'ici ce soir, remarqua-t-elle en regardant les nuages.

Sakura approuva silencieusement. Shaolan aurait intérêt à se mettre à l'abri s'il ne voulait pas rentrer avec une nouvelle fièvre. Il était le roi pour ce qui était de tomber malade !

Chiharu prit congé, laissant Tomoyo et Sakura continuer la broderie. Elles étaient étrangement calmes. Et pour cause, pendant cette semaine, il avait semblé que Ryû Kumon eût beaucoup plu aux parents Kaibaiji. Tsukiko semblait en être assez affectée, ce qui était tout à fait légitime. Mais elle se forçait de prendre un dégagé, et le sourire qui était sur ses lèvres semblait si forcé que c'en était peinant. Sakura et Tomoyo avaient échangé un regard triste en la voyant la première fois depuis la visite de Kumon chez ses parents. Elle avait l'air de ne pas avoir dormi de la nuit, ses yeux étaient rouges et gonflés, ce qui contrastait avec le sourire qui se devinait forcé sur son visage.

Il semblait qu'il n'y avait plus d'alternative pour Tsukiko Kaibaiji. Rien n'était officiel, mais il semblait accepté que Ryû Kumon fût le fiancé de la jeune fille. Le souvenir de l'annonce de cette nouvelle semblait bien ancré dans la mémoire des jeunes filles.

¤¤¤ Flash-back ¤¤¤

Sakura et Tomoyo se rendaient à l'auberge des Suzuhime, sachant que c'était l'endroit où elles auraient le plus d'informations concernant cette affaire, Eikichi et Tsukiko étant très proches. Lorsqu'elles arrivèrent, le simple fait de remarquer l'absence de sourire et de joie sur le visage du jeune homme ne laissait que peu de chance au fait de voir la situation s'arranger. Elles se regardèrent mutuellement, puis prenant leur courage à deux mains, allèrent le voir. Les remarquant, Eikichi arrêta son travail pour aller à leur rencontre à son tour.

- Ça n'a pas l'air d'être très concluant, risqua Sakura avec un sourire gêné.

- Non, en effet, répondit-il. De toute évidence, le petit Kumon semble savoir comment parler aux parents des jeunes filles. Il leur a plu très vite, à ce que m'a raconté Tsukiko. Il parlait pratiquement tout le temps, parlant de ses projets, et d'une famille qu'il aimerait fonder. Ça, ça les a marqués plus qu'autre chose, apparemment !

- C'est logique, dit Tomoyo en baissant les yeux. Après tout, les parents de Tsukiko se sont mariés selon ces convenances-ci, et le Seigneur Kaibaiji a voulu tout faire pour que sa femme ne manquât de rien. Il a compris que Kumon semblait vouloir faire pareil, et a été touché. Il en est de même pour son épouse. Bien que ce fût un mariage d'intérêt, elle a été tout le temps touchée de ce que son époux faisait pour qu'elle ne fût pas malheureuse. Savoir que quelqu'un prendrait soin de sa fille comme son époux l'a fait avec elle l'a mise en confiance.

- Quelque part, on ne peut pas en vouloir à ses parents, murmura Sakura. Ils sont déjà tellement gentils. Et ils n'ont pas tellement le choix, en plus. Autant prendre celui qui semble être le meilleur parti, plutôt qu'un vieil homme de soixante ans.

- Tu es au courant ? fit Eikichi, tandis que Sakura se rendait compte de sa gaffe.

- Euh… oui, c'est Shaolan qui m'en a parlé, dit-elle nerveusement.

- Ah, je vois… Est-ce que c'était pareil pour les filles Li ? demanda Eikichi à Tomoyo.

- C'est un peu particulier pour elles, répondit doucement Tomoyo. Ce ne sont pas des Japonais, et ils n'ont pas vraiment cette obligation. Mais ce sont des diplomates, et parfois, ils doivent aller dans le sens du poil des gens, car ils ne doivent jamais rompre le lien qui unit les deux patries. En fait, Demoiselle Shefa était fiancé à un Japonais, mais c'était une belle histoire d'amour. Kimihiro Kamiya n'est pas vraiment « noble » à proprement parler, car sinon il aurait eu pour obligation de se marier à une Japonaise et n'aurait pu fréquenter une Chinoise.

- Pourtant, une Chinoise diplomate, un noble pourrait l'épouser, non ? dit Eikichi en fronçant les sourcils, n'arrivant pas à tout comprendre.

- Il pourrait, car cela semble être un bon parti, acquiesça Tomoyo. Mais les Japonais sont un peuple assez fier. Alors les nobles préfèrent se marier entre Japonais, pour préserver la race. Epouser une Chinoise serait comme un mariage assez bas, comme si un noble se mariait avec quelqu'un du peuple.

Sakura rougit soudainement, car c'était très semblable à sa relation avec Shaolan. Noble… Fille du peuple…

- Kimihiro Kamiya n'était pas noble, mais simplement riche, reprit Tomoyo. Lorsqu'il s'est mis à aider ses parents pour leur commerce, on s'est rendu compte qu'il avait un très bon sens des affaires, et leur fortune s'est vite accrue. Et puis, il a commencé à fréquenter Demoiselle Shefa. Dame Li ne s'y est pas opposée, car pour les diplomates Chinois, la règle d'épouser forcément quelqu'un du même sang n'est pas aisée à respecter, surtout s'ils sont dans un autre pays. Et puis, au Japon, même si personne ne le disait tout haut, c'était clair qu'il fallait épouser plutôt un Japonais qu'un Chinois. C'est pour cette raison que les Li étaient très aimés partout. Dame Li savait négocier avec les nobles, et ils étaient plus proches du peuple, puisque officieusement, ils étaient rejetés par la haute noblesse japonaise. Aussi Kimihiro Kamiya était très apprécié dans la famille Li. Il était gentil comme tout, intelligent…

- Maintenant qu'elles ont disparu, il doit être bien malheureux, alors, déduisit Eikichi.

- En fait… quelque temps après leur mort, il s'est suicidé, expliqua Sakura. Je sais que ça a fait beaucoup de peine à Shaolan – il ne restait plus que lui pour le pleurer, mais je pense bien qu'il le pleurait pour cinq.

- Shaolan était très protecteur envers ses sœurs, ajouta Tomoyo, tandis que Eikichi faisait un petit signe de tête, confirmait qu'il le savait, la famille Li étant passée par son village. Et pourtant, il avait accepté Kimihiro Kamiya comme l'époux de sa sœur aînée, et gagnait ainsi un grand frère.

- Mais tout de même, murmura Eikichi, se suicider après la perte de quelqu'un. Je connais peu de personnes qui auraient ce courage. Car il en faut vraiment pour se donner la mort. Mais, dit-il en baissant le regard, un léger sourire sur le visage. Je crois que je comprends cette douleur. Peut-être ferais-je pareil…

- En l'entendant ainsi parler, Sakura se dit qu'elle n'avait jamais vu Eikichi aussi mature. Pour un petit campagnard qui ne savait rien de leur monde, il s'était vite adapté, et cherchait souvent à comprendre ce qui se passait dans l'univers des nobles et des riches. Sans doute était-ce l'influence de Tsukiko qui cherchait justement à fuir ce milieu.

- En fait, demanda-t-il en se tournant une nouvelle fois vers Tomoyo, quelqu'un de très riche ne pourra jamais épouser un noble, parce que les nobles ne se marient qu'entre eux ?

- Les nobles et les Japonais en général, ont pour précepte de toujours être la tête haute et de ne jamais perdre la face. C'est pareil en Chine, sauf qu'en plus, il est très impoli de faire perdre la face aux autres, il faut toujours s'arranger pour que l'autre reste digne. Notre culture est très différente sur la culture occidentale, de ce point de vue-là. Là-bas, les Seigneurs se font la guerre pour une parcelle de terre, et essaient toujours de paraître supérieurs. Ils sont étranges… Mais pour répondre à ta question, il s'agit en effet de faire bonne impression, et ça se rapproche un peu de la culture occidentale. Bien sûr, certains nobles se marient avec quelqu'un du peuple, mais ce sont des hommes qui sont eux-mêmes chefs de clan, sur qui personne n'a de pouvoir. Les femmes, dès leur naissance, sont déjà fiancées, pour faire une alliance et ainsi rendre un clan encore plus puissant.

- Donc Tsukiko… commença Eikichi, mais ne finit pas sa phrase, sachant que les filles avaient deviné la question, et qu'il connaissait la réponse.

- Oui, dit Tomoyo en lui lançant un triste sourire. Elle a eu la chance d'avoir des parents compréhensifs et gentils. Son fiancé n'est choisi qu'à ses dix-sept ans. Ils savent que ce n'est pas un époux qu'elle aime, mais essaient de faire de leur mieux pour trouver quelqu'un de son âge qui saura lui donner une vie heureuse. Je suis sûre qu'ils sont aussi peinés qu'elle et que nous.

Le silence se fit. Il n'y avait rien à ajouter. Tout ça ne laissait qu'un simple goût amer.

¤¤¤ Fin Flash-back ¤¤¤

Le jour du retour de Shaolan était arrivé. Sakura était vraiment heureuse de le revoir, il lui avait beaucoup manqué. Et comme promis, Shaolan était rentré ce jour-là, avec la prime dans la poche. Il avait gagné la course, ce qui n'avait étonné la jeune fille qu'à moitié.

- N'empêche que j'ai eu peur, soupira Shaolan en s'affalant sur son lit. Je n'avais pas vu qu'il y en avait un qui me filait le train, et on a terminé en une course au triple galop ! C'était assez marrant, en fait, sourit-il.

- Tu t'es bien amusé, on dirait, sourit Sakura. Même quand hier soir il a plu ! J'avoue que j'ai eu une image de toi tout sourire sous la pluie qui m'est apparue dans la tête !

- Haha… c'est… pas faux ! sourit Shaolan en se rappelant qu'en pataugeant dans la gadoue il s'était bien amusé en compagnie des autres concurrents.

- Je t'ai manqué ? demanda Sakura avec un petit sourire.

- Bien sûr ! s'amusa Shaolan. Que devrais-je répondre d'autre si je ne veux me prendre une baffe ?

- Baka…

Les mois avaient passé. Les parents de Tsukiko avaient dû contacter les parents de Ryû Kumon pour leur dire qu'ils étaient d'accord de confier leur fille à l'héritier du clan Kumon. Mais pour faire passer un message, il faut compter beaucoup de temps. Aussi à force de devoir se contacter pour divers détails ainsi que pour les préparatifs du mariage, il était certain que le mariage devait attendre un an (eh oui, le messager devant toujours courir, le temps passe, et rien n'est encore prêt). Cela laissait un peu de sursis à Tsukiko qui retrouvait un peu le sourire, mais qui se savait condamnée : elle pouvait certes fuguer, mais jamais elle ne ferait quelque chose qui décevrait ses parents ou qui leur ferait perdre la face.

Shaolan s'était vu refuser l'acceptation de Tomoyo de la somme d'argent gagnée à la course. Celle-ci ne savait même pas si Eriol avait l'intention de se marier, si lui quitterait son domaine pour aller à celui des Li, et tant d'autre choses. Shaolan avait alors mis la bourse dans la main de Tomoyo et lui avait dit d'en faire ce qu'elle en voudrait. Tomoyo avait alors baissé les bras en signe de résignation, et avait soupiré.

Shaolan n'avait pas réglé un autre problème, à savoir celui de Toya et de sa bande. Six mois avaient passé, et la bande était toujours dans ce box. Ils avaient finalement pris leurs aises, s'étant habitués à ne rien faire et être nourris et logés. Les domestiques qui passaient devant eux s'étaient habitués à leur présence, et il n'y avait plus de tension lorsqu'ils passaient devant la cellule aménagée, ils n'entendaient plus les sarcasmes qui étaient pourtant fréquents lors de l'arrivée de la bande de vagabonds. Ceux-ci avaient vite cessé. Si au début, ils s'inquiétaient de ce qui leur arriverait, il n'en était plus rien maintenant. Après des mois passés dans cette cellule couverte de paille, ils en avaient conclu que leur cas était encore en question. Ils avaient fort bien compris le dilemme qui hantait le jeune Li, mais ne faisaient plus de sarcasmes. Ils étaient nourris et logés, que demander de plus ?

Shaolan et Sakura étaient arrivés à une conclusion fort simple lors d'une de leurs discutions à propos de ce sujet tabou qu'était celui du sort de Toya et de ses compagnons.

- Quelque part, le problème est toujours le même, avait dit Sakura. On ne sait toujours pas quoi faire d'eux. Mais la situation a quelque peu changé par rapport au début.

- Oui, il faut un événement déclencheur à tout, répondit Shaolan. Mais je ne vois pas où ça mène de dire ça.

- Un événement déclencheur ! dit alors Sakura.

- Quoi ? dit Shaolan en la regardant bizarrement.

- C'est ça ! Attendons un événement déclencheur !

- Ça fait un sacré moment qu'on l'attend, ton événement, ironisa Shaolan.

- Baka ! Lorsque tu es parti les chercher un matin à l'aube – et ça sans me prévenir, d'ailleurs – c'était un événement déclencheur et la situation a changé ! Alors lorsqu'un nouvel événement surviendra, la situation changera de nouveau, tu n'es pas d'accord ?

- Sur le fond oui, mais ça reste assez surréaliste, ce que tu dis là.

- Sakura s'accroupit alors face à son amant et posa ses bras sur ses genoux.

- Faisons confiance au ciel, dit-elle. Ceux qui veillent sur nous ont réalisé plusieurs de mes vœux, alors je vais continuer de me fier à eux ! Mon vœu de Tanabata a été exaucé, non ?

- Je ne sais même pas de quoi il s'agissait, ne me prends pas à témoin, répliqua Shaolan.

- Ça ne fait rien, dit Sakura en balayant sa main comme pour chasser un moustique. Ce que je veux dire, c'est que je ne prie pas souvent le ciel, seulement pour demander quelque chose qui me tient à cœur. Et souvent, le ciel me répond.

- T'as de la chance, alors, renifla le jeune homme.

- Belle bourde, Sakura ! Elle aurait dû se souvenir, pourtant !

- Allez, courage Shaolan ! reprit-elle. Que penses-tu de mon idée ? Cela t'éviterait pas mal de migraines puisqu'on en arrive toujours à la même conclusion !

-Shaolan sembla réfléchir quelques instants, puis :

- Soit, attendons-le, ton signe !

Et au bout de tout ce temps, Chiharu était bientôt au terme de sa grossesse. Sakura avait été étonnée : on avait vraiment un ventre si gros à la fin ? Il était temps que le bébé arrivât, Chiharu avait du mal à se déplacer, et elle était aussi anxieuse, il s'agissait de son premier enfant. Bien sûr, Takashi veillait sur elle, et ne la laissait pas travailler trop longtemps. Sakura, comme tout le monde, s'était émerveillée de sentir des petits coups de pied et de poing lorsqu'elle avait posé sa main sur le gros ventre rebondi.

- Je t'assure que tu ris moins quand il le fait en pleine nuit, avait ironisé Chiharu.

- Tu m'avais quand même réveillé en pleine nuit parce qu'il avait bougé la première fois, remarqua le futur père.

- C'était pas pareil, la première fois, c'est la première fois !

- Et comment vous allez l'appeler ? avait demandé Tomoyo.

- Si c'est une fille, ça sera Naoko, répondit Chiharu. Naoko Yamazaki. C'est mignon, non ? Et si c'est un garçon, on hésite encore.

Chiharu était partie se coucher, tandis que Tomoyo et Sakura étaient rentrées à l'intérieur du bâtiment faire de la couture. Shaolan s'occupait une fois de plus des chevaux.

- Il fait vraiment chaud, soupira Sakura. C'est insupportable !

- Sakura-chan, nous sommes en hiver, rappela Tomoyo. Tu dois être la seule à avoir chaud !

- Peut-être, mais il n'empêche que j'ai chaud. Et je suis fatiguée, aussi, j'ai vraiment envie de dormir !

- Shaolan t'aura sans nul doute refilé sa fièvre, conclut Tomoyo. Tu devrais aller te reposer.

- Bonne idée, acquiesça-t-elle en se relevant. En plus, j'ai mal à la poitrine, je ne comprends pas pourquoi. Je ne savais qu'on pouvait encore prendre du volume, mais en tout cas, jamais ils ne m'ont semblé aussi lourds et tendus… M'enfin, peut-être que ça plaira à Shaolan…

-Alors que Sakura quittait la pièce, Tomoyo se retourna vers elle, interdite. Non, ça n'était pas possible ? La jeune chanteuse se leva prestement et courut jusqu'à la chambre de son frère où Sakura s'était déjà installée, bien sous ses couvertures que tantôt elle rejetait, tantôt elle remettait. En l'attendant grogner, Tomoyo put constater qu'elle était éveillée.

- Sakura-chan ! s'écria-t-elle.

- Mmmhh ? Woé, que se passe-t-il, Tomoyo ? J'ai sommeil, moi !

- Ben justement !

- Quoi, justement ?

- Depuis combien de temps ça te prend ? Depuis combien de temps ça dure ?

- Ben à chaque fois que j'ai sommeil, tiens ! répondit Sakura, ne comprenant toujours pas où son amie voulait en venir.

- Sakura-chan ! s'exclama Tomoyo en s'asseyant sur le matelas, repliant ses jambes sous elle. Tu ne te rends compte de rien ? Tes seins qui grossissent et qui te font mal, tes bouffées de chaleur, ton envie de dormir… ?

- Eh bien ?

- Tu ne serais pas enceinte, tout simplement ? (Hahaaaaaaaa ! alors, amis lecteurs, dès qu'on enlève les nausées, vous ne devinez plus rien, hein ? lol)

- Quoi ? répéta Sakura, effarée. Mais enfin, Tomoyo…

- Sakura ! Tu ne connais pas les signes avant-coureurs de grossesse ?

Le silence se fit où il se forma la réponse plus qu'évidente : Sakura ayant vécu avec des vagabonds masculins, ça n'était pas eux qui pouvaient la renseigner sur les signes que ressentait une femme lorsqu'elle était enceinte.

- To… To… Tomo… Tomoyo… balbutia Sakura. Et… et si c'était ça ?

- Je crois que ça ne peut être que ça, murmura Tomoyo. Je n'en suis pas certaine, après tout tu peux simplement avoir de la fièvre ce qui entraînerait une envie de dormir, et ton problème de poitrine pourrait être une chose à part, mais à mon avis c'est peu probable…

- A… alors… Je… je vais… je vais avoir un bébé ? Je vais avoir… un petit bébé ?

Sakura était tout simplement abasourdie. Un enfant. Shaolan et elle n'en avaient jamais parlé. Ils ne parlaient même pas de mariage. Mais ils s'en fichaient, puisque officiellement, ils ne pouvaient pas se marier. Mais qu'est-ce qu'elle était en train de penser là ? Elle allait avoir un enfant… un enfant de Shaolan…

Elle ne se rendait pas compte qu'elle pleurait. Elle serra sa meilleure amie dans ses bras.

- Je vais avoir un bébé, Tomoyo ! Shaolan et moi allons avoir un bébé !

- Toutes mes félicitations, ma grande, dit Tomoyo tandis qu'elle lui rendait son étreinte tout en l'accompagnant de ses larmes. Encore un vœu de Tanabata qui se réalise !

Sakura ne savait pas encore comment l'annoncer à Shaolan. De toute façon, elle avait tout son temps. Un enfant… Elle allait être maman ! Elle allait donc mener cette vie dont elle avait tant rêvé, celle d'être simplement aux côtés de Shaolan, d'être la mère de ses enfants, et d'élever ces derniers ? Les larmes manquèrent de rejaillir. Est-ce qu'on pleurait souvent quand on était enceinte ? Ou bien était-ce qu'elle ne savait plus gérer ses émotions ? Après tout, Chiharu avait souvent pleuré au début de sa grossesse tellement elle était heureuse d'avoir un enfant.

- Coucou.

Elle leva la tête à l'attention de cette voix qu'elle connaissait.

- Eikichi ! s'exclama-t-elle. Ça alors ! Tu ne travailles pas à l'auberge ?

- J'ai pu prendre une petite pause.

- Petite ? s'amusa Sakura qui savait qu'il fallait beaucoup de temps pour faire le trajet entre le domaine Li et Edo.

- J'ai revu Tsukiko, annonça le jeune homme en s'asseyant à côté de Sakura.

- Comment va-t-elle ?

- Je te donne ma version des faits ou la sienne ?

- La tienne, sourit Sakura.

- Alors d'après moi, soupira Eikichi en regardant au loin, ça ne s'arrange pas… Enfin, peut-être un petit peu dans le fond, mais pas plus que ça. Elle est soulagée que ce Kumon soit reparti chez ses parents.

- Tu ne m'étonnes pas, sourit Sakura. Elle fait de son mieux pour sourire, n'est-ce pas ?

- Exact, murmura le jeune aubergiste. Si je pouvais faire quelque chose, je le ferai volontiers. Mais je ne crois pas qu'acheter les parents Kaibaiji pour qu'ils annulent le mariage soit une bonne idée ! Shaolan a été très gentil en nous donnant cet argent, soit dit en passant. Il est vraiment heureux de t'avoir récupérée.

- Mmmhh, répondit évasivement Sakura en se caressant inconsciemment le ventre.

Le silence se fit, où chacun se perdit dans ses pensées. Puis Eikichi se décida enfin à parler.

- Comment t'as dit à Shaolan que tu l'aimais ?

- Woé ?

- Comment tu lui as dit ? demanda-t-il en regardant toujours au loin. Quand on t'a ramenée, tu nous as raconté l'histoire en accéléré, et tu n'es pas entrée dans les détails.

- Ben, je…

Sakura rougit en repensant à sa déclaration.

- Ah, mon dieu, j'ai honte rien qu'en y repensant ! dit Sakura, les joues en feu.

- Tu me racontes ? demanda Eikichi, toujours aussi calme, chose qui surprenait la jeune fille.

- Woé… Eh bien… Disons que inconsciemment, il m'y a poussée. Tsukiko lui avait dit quelque chose à mon propos, et Shaolan a toujours besoin d'un interprète pour ce genre de langage, sourit-elle tendrement. Alors c'est un peu comme s'il m'avait poussée dans mes derniers retranchements. J'étais vraiment gênée, à ce moment-là, j'envisageais mille réactions possibles de sa part après que je lui ai dit ça. Est-ce qu'il serait en colère ? Est-ce qu'il serait heureux ? Et toutes les émotions possibles. J'avais de la chance d'être de l'autre côté de son cheval, comme ça il ne pouvait pas me voir. Tout ce que je voulais, c'était fuir, pour ne pas voir comment il réagirait.

- Et finalement, il t'a dit oui, conclut Eikichi.

- Un mois après.

- Hein ?

- Oui, une fois que je lui ai avoué, je ne l'ai pas supporté, et je me suis enfuie. Comme une lâche. Tomoyo m'a dit que c'était normal d'avoir cette réaction, mais moi, j'étais morte de honte.

- Et il a mis un mois pour te répondre ?

- Shaolan n'est pas très vif pour ce genre de choses, sourit Sakura.

- Eh ben, dit Eikichi d'une voix pensive tout en remettant son regard sur l'horizon.

- Pourquoi tu m'as demandé ça ? interrogea Sakura.

- Parce que je crois que toi et moi, on est pareils, répondit doucement Eikichi.

- Woé ? Comment ça ?

- Tsukiko…

- Quoi, Tsukiko ?

Woé, mais qu'est-ce qu'il voulait dire ? Quel rapport entre la déclaration qu'elle avait faite à Shaolan et Tsukiko ? Parce que Tsukiko était déjà venue au domaine un peu avant ? Mais quel rapport ? Et pourquoi lui et elle étaient-ils semblables ? Oh !

- Tu… tu veux dire que… tu es amoureux de Tsukiko ? risqua-t-elle.

Eikichi confirma doucement de la tête, sans rougir pour une fois, ce qui était quand même assez rare chez le garçon trop honnête qu'il était.

- Woé… alors tu as raison, nous sommes pareils… Mais… tu comptes le dire à Tsukiko ?

- Je n'en sais rien. D'un côté, à quoi ça servirait ? Elle va se marier, alors qu'elle le sache ou non, ça ne changera pas grand-chose… et si ça n'est pas partagé, elle risque de ne plus m'adresser la parole pendant un moment…

- Tu la verrais faire ça ?

- Je n'en sais rien, mais rien qu'à voir comme elle se comporte avec ce Kumon (elle ne fait que l'ignorer), je me dis que si jamais elle devait réagir dans le même sens, je suis cuit. Et puis, je ne sais pas du tout ce qu'elle pense, je ne suis pas à sa place. Qui plus est, je ne suis qu'un petit campagnard, simple aubergiste à Edo. Une noble n'épouse pas un commerçant…

Sakura ne savait pas quoi dire. Elle avait la chance que Shaolan pût épouser les personnes qui lui plaisaient. Il était le seul maître du clan Li et personne n'avait à lui dicter sa conduite. Pour Tsukiko, c'était différent. Il n'y avait rien à dire, en fait.

Eikichi finit par prendre congés, et repartit à Edo. Sakura avait de beaucoup de peine pour lui. Lui, qui ne demandait jamais rien à personne.

Shaolan était rentré. Il ne semblait pas dans sa meilleure forme. Sakura se dit que soit il était au courant qu'elle était enceinte – car apparemment tous les hommes avaient une réaction bizarre lorsqu'ils apprenaient leur future paternité – soit il s'était passé un événement qui la dissuadait d'en rajouter une couche en parlant de sa grossesse.

Elle lui demanda tout de suite ce qui n'allait pas, et l'accompagna sur le trajet de l'écurie. Shaolan, tandis qu'il dessellait son cheval, et le brossait, lui annonça :

- Tu te souviens du domaine où nous sommes allés, là où s'était déroulé le bal avec nos compagnons occidentaux ? Le domaine Kokunji ?

- Oui, ces gens étaient vraiment très accueillants ! Comment vont-ils ? Dame Kokunji était vraiment gentille !

- Le domaine a pris feu. Il paraît qu'il y a eu une vingtaine de morts. On ne sait pas encore qui.

- … Quoi ? fit Sakura d'une voix à peine audible.

- Demain, j'irai à Edo pour avoir plus de renseignements, mais ce qui m'inquiète le plus, c'est qu'il paraît que le feu ne s'est pas déclenché accidentellement.

- Mais… fit Sakura, choquée. Comment… Que… Qui ? Qui pourrait leur en vouloir ? Ils n'ont jamais rien fait de calomnieux ! Il n'y a pas plus honnêtes qu'eux !

- C'est justement ce qui me fait peur, murmura Shaolan en posant sa brosse. Si eux n'ont rien fait et se sont fait brûler leur domaine, imagine ceux qui ont trempé au moins une fois dans leur vie dans une affaire pas très nette…

- Tu… tu penses que d'autres domaines se feront brûler ? s'exclama Sakura.

- Je n'en sais rien, c'est possible, dit Shaolan en tenant le cheval par la crinière pour l'emmener dans un pré, suivi de Sakura. Il faudrait trouver la logique. Si c'est vraiment un acte criminel, serait-ce serait un acte de vengeance envers les Kokunji uniquement ? S'agirait-il de quelqu'un qui déteste les nobles ? Je n'en ai aucune idée… C'est pour ça que demain, j'irai aux nouvelles à Edo.

- Oui, d'accord, dit doucement Sakura tandis que le cheval s'éloigna vers le centre du pré en trottant.

Or, deux semaines plus tard, Sakura, Tomoyo, et Shaolan, un soir alors qu'ils étaient à Edo à l'auberge des Suzuhime où s'étaient réfugiés les Kokunji qui n'avaient plus d'abri, entendirent une nouvelle qui manqua de les faire défaillir :

- LE DOMAINE KAIBAIJI EST EN FEU ?

Toutes les personnes présentes dans l'auberge se regardèrent, stupéfaites. Non, ça n'était pas possible ? Pas eux, pas les Kaibaiji ? Eux non plus n'avaient rien fait, le Seigneur Kaibaiji était même quelqu'un de très humain qui fréquentait plus que la moyenne la classe populaire ! Il s'entendait bien avec la plupart des commerçants de la ville !

Les trois adolescents, accompagnés d'Eikichi prirent vite leur cheval en direction du domaine Kaibaiji. En temps normal, il fallait environ une heure pour y aller, et ce en une allure soutenue. Mais quatre amis paniqués au triple galop, ça allait certainement arriver en bien mois de temps.

Justement lorsqu'ils arrivèrent, ils virent dans le noir de la nuit une colonne de fumée noire qui venait d'un énorme brasier rouge, éclairant les gens autour de lui. Le domaine était pratiquement consumé.

- Ce… C'est pas possible… ? murmura Sakura qui une fois descendue de cheval, sentait que ses jambes n'allaient pas la supporter bien longtemps. Ils… ils sont sortis, au moins, hein ?

- TSUKIKO ! appelait déjà Eikichi. TSUKIKOOOOO !

Il ne fut pas le seul à l'appeler, et cela glaça le sang de Sakura et des autres : les parents Kaibaiji étaient sortis et appelaient leur fille. Cette dernière ne semblait pas présente. Immédiatement, leurs regards se tournèrent vers l'immense brasier devant eux.

- N… non ! Non ! NON ! TSUKIKO, NOOOOOOOOON ! hurla Eikichi. TSUKIKO !

Les dernières poutres, les derniers pans de mur qui tenaient encore debout s'inclinèrent face aux flammes qui les dévoraient depuis un moment, et s'effondrèrent sur le reste des débris dans un craquement sourd et sous les regards impuissants. L'effondrement des derniers remparts se ponctua par les cris impuissants et désespérés des parents Kaibaiji, tandis que les autres personnes étaient trop choquées pour prononcer un mot.

Sakura tomba à genoux. Non… Ça n'était pas… possible… Non… C'était tout bonnement impossible… Pas Tsukiko… pas elle ! Elle ne pouvait pas mourir… et encore moins dans ces conditions… Sakura se rendit à peine compte que Tomoyo avait posé ses mains sur ses épaules. Elle voyait, comme si tout n'était qu'un rêve, les gens crier, d'autres qui essayaient depuis le début d'éteindre le feu, sans succès. Dame Kaibaiji, d'habitude si discrète, devint celle que l'on entendait le plus, à force de crier le nom de sa fille, ainsi que cette phrase qui ne laissait plus place à l'espoir :

- Elle était dans sa chambre ! Non, ma fille ! Tsukikoooooo ! Elle… elle était allongée sur son lit… ma fille ! Ma fille ! Nooooooooooon… Noooooooon, ma fille… elle était dans sa chambre… Pourquoi ? Pourquoi ?

C'était la question que tout le monde se posait. Pourquoi ? Pourquoi les Kaibaiji ? Pourquoi eût-il fallu que Tsukiko se trouvât dans sa chambre à cet instant ? Personne ne l'avait vue sortir. Alors il n'y avait pas d'autre solution possible… elle était donc… ?

Eikichi était dans les bras de Shaolan qui depuis un moment le tenait pour l'empêcher d'aller dans les flammes. Il se serait fait brûler vif avant d'avoir trouvé la jeune fille s'il était entré. Il était dans le même état que les Kaibaiji, totalement effondré. Le Seigneur Kaibaiji était à genoux, tenant sa femme contre lui. Il ne disait rien, mais sa posture semblait demander qu'on l'achevât. L'impuissance se lisait au fond de chaque regard qui fixait les flammes rouges montant d'où se dégageait une grande colonne de fumée noire, qui semblait les narguer.

La nuit fut à la fois longue et à la fois courte. Entre les pertes de connaissance répétées, les demi-sommeils, les venues de nouvelles personnes sur les lieux, tout s'était transformé en une cohue monstre. La police était arrivée au domaine, et s'était montrée bien impuissante. L'un des officiers tentait d'empêcher un petit garçon qui voulait se jeter dans le brasier pour chercher sa mère, qui ne comprenait pas le danger ni pourquoi sa mère ne revenait pas. Un autre tentait de s'entretenir avec les parents Kaibaiji, et avait manqué de se faire tuer par l'épouse tant celle-ci était bouleversée, ce qui était plutôt légitime.

Oui, la nuit semblait avoir été longue, mais lorsque le vint le soleil, Sakura se dit qu'elle avait été courte. Le brasier avait fini par être éteint. La police alla sur le lieu de l'incendie qui n'était plus que débris, tandis que quelques autres allèrent voir où s'était déclenché l'incendie. Ils avaient trouvé le cadavre d'une jeune fille.

Sakura mit sa main devant sa bouche. Elle ne pouvait supporter de voir ça. Pourtant, ce qu'elle entendit la fit sursauter. Une jeune fille se précipita sur le corps en criant :

- Nooooooooooooon, petite sœur ! Non !

Il ne s'agissait donc pas de Tsukiko. Mais pourtant, celle-ci… avait péri… Sakura regarda Eikichi qui était sur le sol, la tête rentrée dans les épaules. Il ne cessait de répéter : « Non… Elle n'est pas morte… Non… Tsukiko… Tu n'es pas morte… ». Sakura sentit les larmes rejaillir. Eikichi… il devait subir une douleur inimaginable. Lui qui était toujours auprès de la jeune riche. Soudain, il hurla à l'attention des policiers qui n'avaient pas réussi à trouver son corps :

- Elle n'est pas morte ! Elle est vivante ! Et je la retrouverai !

- Eikichi, murmura Tomoyo. Il veut garder espoir… Si le corps de Tsukiko est introuvable, c'est sans doute qu'effectivement, elle a pu échapper à l'incident…

Sakura releva la tête vers sa meilleure amie.

- Tu crois ?

- Je crois, confirma Tomoyo. Faisons confiance à Eikichi.

- Oui… Moi aussi, je vais y croire. Mais… c'est pourtant tellement incroyable. Si elle était dans sa chambre, comme sa mère l'a dit, comment aurait-elle pu s'en sortir ?

- Je n'en sais rien…

Les Kaibaji logeaient donc à l'auberge des Suzuhime, le temps que leur domaine fût reconstruit, ce qui voulait dire qu'ils allaient rester un moment. C'était le cas des Kokunji qui avaient été très bien accueillis par les anciens paysans. Autour d'une table, les trois couples étaient présents, ainsi que Shaolan et Eikichi. Tomoyo et Sakura s'étaient mises en retrait, elles savaient qu'elles n'avaient rien à faire dans cette conversation, bien qu'amies de Tsukiko. Dame Kaibaiji pleurait toujours sa fille.

Elle était dans sa chambre, sanglota-t-elle. Je venais juste de lui parler. Evidemment, elle était devenue très maussade depuis qu'elle avait appris qu'elle devait se marier, alors au lieu d'aller dehors comme elle avait tant l'habitude. Je… J'ai encore la sensation lorsque je lui ai touché les cheveux pour lui donner mon peigne… Oh mes aïeux, pourquoi ? Pourquoi ?

- Elle n'est pas morte, dit Eikichi d'un ton véhément. Si elle avait été brûlée, on aurait retrouvé son corps ! Elle est quelque part, en vie !

Le Seigneur Kaibaiji leva ses yeux rouges vers le jeune homme avec un sourire doux et triste.

- Eikichi-kun… murmura-t-il. Tsukiko parlait très souvent de toi, c'était ton nom qui revenait le plus souvent. Eikichi, Eikichi a dit que, Eikichi m'a appris ça… Mais je ne croyais pas que dans le domaine de l'entêtement, quelqu'un pût rivaliser avec ma fille… Tu sais que beaucoup de rumeurs commencent à se faire à ce sujet de corps introuvable ? Certains disent que le corps d'une noble s'est tout simplement évaporé dans les cieux car les nobles ne subissent pas un tel châtiment. D'autres ont osé dire qu'elle se serait suicidée en mettant le feu au domaine pour échapper à son mariage… De beaucoup d'hypothèses farfelues que j'ai ouï, je dois avouer que la tienne me semble être la plus réaliste. Mais si elle est vivante, où est-elle ? Pourquoi ne nous a-t-elle pas rejoints, au domaine, ou ici, à Edo ?

- Je… je n'en sais rien, murmura Eikichi. Mais je suis persuadé que…

- Je sais très bien combien ma fille et toi vous entendiez bien, et combien tout ça peut nous affecter, reprit-il.

- Je suis sûr qu'elle est vivante, dit Eikichi, qui ne démordait pas de son idée. Je la chercherai ! Et je suis sûr que je la retrouverai !

- Que le ciel t'entende, murmura le Seigneur Kaibaiji en baissant les yeux, lui aussi voulant y croire.

Shaolan avait eu beaucoup de mal à faire rentrer Sakura au domaine. Celle-ci était pourtant celle qui avait le plus besoin de se reposer. Après une nuit pareille, mieux valait rentrer se reposer, bien que ce fût une épreuve douloureuse et que trouver le sommeil pourrait sembler infaisable. Mais Tomoyo aussi avait grandement insisté. Lorsqu'ils étaient arrivés au domaine, Shaolan ne pensait qu'à dormir après toutes ces épreuves – il était déjà passé par la perte d'êtres chers, il commençait à prendre l'habitude – et Tomoyo l'avait laissé faire. En revanche, il ne comprenait pas que sa sœur forçât Sakura à manger. A lui, elle n'avait rien dit sur le fait qu'il allât se coucher sans grignoter quelque chose. Mais Tomoyo avait fermement dit à Sakura que cette dernière devait manger. « Sinon ça sera mauvais pour ton ventre » avait-elle dit à la jeune Japonaise en la regardant droit dans les yeux. Shaolan se demandait pourquoi faire toute une histoire pour un bol de riz. Décidément, les femmes !

Mais il n'eut pas le temps d'aller se coucher qu'un grand cri se fit entendre. Il se précipita dehors pour voir de quoi il s'agissait et découvrit comme tout le monde Chiharu qui était en train de pleurer abondamment, un Takashi la soutenant, tandis qu'elle criait qu'elle avait mal. De toute évidence, on venait de lui apprendre l'incident survenu au domaine Kaibaiji ainsi que la perte probable de leur amie.

- J'ai… J'ai mal ! Mon ventre ! J'ai mal !

Nul doute que le travail commençait, et la nouvelle de l'incendie en était le déclencheur.

Chiharu était allongée sur son futon et haletait. Takashi, à ses côtés, lui tenait la main en disant continuellement « Respire ! Respire ! ». Elle avait manqué, malgré son énorme ventre, de se lever et de l'étrangler, en criant qu'elle savait pertinemment ce qu'elle devait faire. Sakura était restée étonnée : elle savait que les femmes enceintes pouvaient parfois se montrer de mauvaises humeur, mais le jour de l'accouchement était sans doute le point culminant de leur nervosité.

- Ça va aller, Chiharu-chan, respire, ça va bien se passer, murmurait Tomoyo.

La jeune fille était en pleurs. Cela lui faisait beaucoup trop mal. Elle sentait qu'elle n'allait pas y arriver, c'était bien trop douloureux. Takashi lui épongea le front.

- Mais si, tu vas y arriver, ne t'en fais pas. Je me mettrai volontiers à ta place, si je pouvais, mais je n'ai pas ton… enfin, ton organisme ! Allez, courage, ce n'est qu'un mauvais moment à passer ! N'oublie pas qu'il s'agit de l'enfant que tu as toujours désiré…

- Tu as fini de me dire des mots gentils pour me réconforter ? fit Chiharu en lui claquant légèrement la joue. Je vais finir par te frapper…

- Allez, courage ma puce, nous sommes tous avec toi. AÏÏÏEuuuuuuuh !

Chiharu venait de lui serrer le bras avec force en sentant une contraction. Qui venait d'avoir le plus mal, c'était difficile à dire, mais du coup, Takashi était solidaire dans la douleur. Chiharu respirait très vite, en sueur, tandis que Kaede l'assistait, et lui disait qu'elle s'en tirait bien.

- Je… je n'en peux plus, pleura-t-elle. Je ne vais pas y arriver ! Takashi, sois gentil, fais-le à ma place…

- Allez, du courage, ma grande, lui souffla ce dernier dans l'oreille.

A première vue, entre les contractions, les halètements, et surtout le sang froid et le calme de Kaede, on pouvait juger que ça se passait relativement bien, bien que quatre heures plus tard, l'enfant n'était toujours pas né, et que Chiharu s'était mise à tourner de l'œil.

- Il ne faut pas abandonner, Chiharu-chan, disait Kaede. Accroche-toi !

A la septième heure, l'enfant pointa le bout de son crâne. Mais Chiharu manqua de défaillir à nouveau. Elle était blanche comme les cachets vendus par les apothicaires et avait perdu beaucoup de sang. Sakura tint fermement la main de Tomoyo dans la sienne, presque à lui faire mal, mais Tomoyo resserra elle aussi sa poigne. Elle avait fort compris la réaction de Sakura.

- C'est presque fini, Chiharu, disait Takashi qui ne lui avait pas lâche lé main de puis la début. Courage…

- Je… n'en… peux plus… dit Chiharu dont la tête tomba vers l'arrière.

- Non, Chiharu ! Encore un effort, tu y es presque ! Ne lâche pas maintenant !

- Pousse encore une fois, et ce sera bon, lui dit Kaede. Tu es prête ? Vas-y !

Les dents serrées, Chiharu tenta de s'exécuter. Mais elle était tellement épuisée, et avait perdu tellement de sang qu'elle ne semblait pas en mesure de répondre à cette attente. Elle fit tout ce qui était en son pouvoir pour pousser le plus possible, mais sa tête retomba en arrière, et elle sembla perdre connaissance.

Un drôle de bruit se fit entendre dans le dos de Takashi qui s'était immédiatement tourné vers sa compagne. Un dôle de bruit que pourtant tout le monde connaissait. Il fut suivit de ce hurlement que tout le monde connaissait tout aussi bien. Takashi se retourna aussitôt pour voir Kaede porter un morceau de linge gigotant. Elle s'était occupée de couper le cordon. Elle allait le laver, et leur signala avant que c'était un petit garçon.

- Tu entends, Chiharu ? dit Takashi à sa compagne qui venait juste de rouvrir les yeux. Un petit garçon ! Ça y est ! Tu as réussi, tu vois, tu as réussi ! C'est merveilleux !

- Un… petit… garçon… répéta faiblement Chiharu. Ça… y est…

Kaede revint mettre l'enfant dans les bras du père, qui le prit tout doucement en le regardant, tandis que Sakura avait les larmes aux yeux et aurait très bien pu broyer la main de son amie.

- Regarde, Chiharu, il est là… murmurait Takashi. C'est notre fils… notre fils… Regarde-le…

- Oui… Il est… magnifique… dit Chiharu avant de fermer les yeux une nouvelle fois, et de se laisser complètement aller.

Sakura aurait pu croire qu'elle était simplement fatiguée et qu'elle voulait juste se reposer, mais en la voyant avec du sang sur les jambes et un visage aussi pâle que la lune, elle ne put s'empêcher de s'effrayer… et n'avait pas eu tort. Takashi la secoua en lui disant de ne pas les laisser. Mais Chiharu ne répondit pas. Sakura se tourna vers Tomoyo, se demandant si elle savait ce qui était réellement en train de se passer. Tomoyo, avec une expression apeurée, les regardait. C'était mauvais signe.

- Chiharu, réveille-toi ! cria Takashi tandis que le nouveau-né se mettait à pleurer. Chiharu, ça suffit ! Tu n'as pas le droit d'abandonner maintenant ! Pas après tout ces efforts ! Je t'en supplie, reprends-toi ! Chiharu ! N'abandonne pas, bon sang !

Mais Chiharu ne donna aucune réponse. Tout le monde savait que sa grossesse à elle serait plus douloureuse que celle des autres, car son squelette était moins solide que la moyenne, mais de là à ce qu'elle ne s'en sortît pas…

A court d'idées, Takashi lui asséna une gifle. La joue de la jeune fille rougit, preuve qu'elle était encore en vie. Takashi la secoua de sa main libre, tandis que Kaede revenait, ayant appris que l'état de Chiharu avait empiré. Elle était allée faire une infusion à base de plantes qu'elle avait apprise de sa mère, et alla la faire boire à Chiharu, une fois que celle-ci ouvrit enfin les yeux après moult gifles de son compagnon.

- Tu nous a fait une sacrée peur, lui dit doucement Kaede. Mais tout va bien, maintenant. Ton fils est né, regarde.

Takashi déposa doucement l'enfant dans les bras de Chiharu. Celle-ci le regardait avec des yeux vagues mais pleins d'amour pour cette nouvelle petite vie.

- Bonjour, toi. Je te remercie d'être enfin sorti. Tu ressembles déjà beaucoup à Papa, tu sais… oui, le même don pour m'en faire voir de toutes les couleurs…

Rassurés, les autres s'en allèrent pour les laisser dans l'intimité. Ils eurent juste le temps d'entendre « bienvenu au monde, Eiji Yamazaki ».

Bien au chaud sous leurs couvertures, Sakura et Shaolan tentaient chacun de trouver le sommeil. Sakura, après avoir vu Chiharu manquer de mourir lors de son accouchement, était devenue anxieuse pour le sien. Lui arriverait-il la même chose ? Aurait-elle encore moins de chances que Chiharu ? Mourrait-elle ? Est-ce que pour elle, cela se passerait-il bien ? Elle n'avait cessé de toucher son ventre toute la journée, et s'était rendu compte qu'au bout de ces deux derniers jours, elle s'était négligée : elle n'avait pas dormi, elle n'avait que peu de mangé… Elle devait se ressaisir, sinon cela pouvait être mauvais pour son bébé… Et d'ailleurs, il fallait qu'elle l'annonçât à Shaolan !

Ce dernier se retournait sans cesse dans son lit, mais de toute évidence, ça ne le menait pas à grand-chose. Sakura lui demanda ce qui lui arrivait, et finalement, en se mettant sur le dos, il soupira :

- Pfff, je n'en sais rien, mais j'ai l'impression que tout m'échappe en ce moment ! Je veux offrir à Tomoyo de l'argent pour son mariage, et là elle m'apprend qu'elle s'est disputée avec Eriol et qu'elle n'en veut pas. Ensuite, tout ce truc d'incendie des domaines, Tsukiko qui est soit morte, soit disparue, mon ami qui manque de perdre sa femme en couche, et moi qui n'arrive toujours pas à prendre une foutue décision au sujet d'assassins qui sont installés dans mon écurie depuis six mois ! Je ne contrôle rien, je n'arrive à rien, je…

- Mais non, Shaolan, moi je suis très fière de toi, tu es formidable, et je suis sûre que mon bébé te ressemblera, dit Sakura.

- … je suis incapable de réussir à réunir trois informations qui se tiennent à propos de ce criminel pyromane, je… Attends, qu'est-ce que tu as dit ?

- Mon bébé, répéta Sakura avec un sourire.

- Tu… Tu veux dire que… ?

- Hen-hen, dit Sakura en approuvant de la tête. Surpris ?

- Ben… plutôt, oui, dit Shaolan qui semblait ne plus se rendre compte où il était. Tu le sais depuis… longtemps ?

- Deux semaines, environ. C'est Tomoyo qui me l'a fait remarquer. Ça va, tu tiens le coup ? demanda-t-elle doucement.

- Oh… euh… oui ! Oui, bien sûr ! Un… bébé ! C'est… super !

- Tu penses à ce qui est arrivé à Chiharu-chan, devina Sakura. Moi aussi, j'y pense. Mais, il paraîtrait que je suis d'une consistance bien solide. Alors ne t'en fais pas, ça se passera bien…

- D'… D'accord, murmura Shaolan. Alors maintenant, après avoir encaissé la « presque-perte » de deux amies – car rien n'est encore sûr pour Tsukiko – et le gain d'un enfant, on va se reposer, hein !

Sakura se mit à sourire en le voyant se rallonger dans le lit en essayant de faire naturel. Elle ne comprendrait jamais pourquoi les hommes agissaient aussi bizarrement lorsqu'ils apprenaient qu'ils allaient être père ! En se laissant elle aussi aller vers le sommeil, elle entendit Shaolan murmurer un « pas possible ». Elle sourit davantage et se laissa tomber dans les bras de Morphée en pensant très fort à Chiharu qui devait dormir comme jamais et à Tsukiko, qui, elle le sentait, était toujours en vie quelque part.

Fin de la neuvième partie

Merci à toutes d'avoir patienté aussi longtemps, je vous remercie de votre fidélité ! Voici donc une suite de 28 pages, j'ai fait un petit effort pour vous ! Gros bisous à toutes et rendez-vous indéterminé pour la dixième et dernière partie !

Clairette