(Veuillez m'excuser : la partie est tellement longue que j'ai dû la couper en deux sous-parties)

Pour toi seulement

Dixième partie

Première sous-partie

Six mois s'étaient écoulés. Le petit Eiji Yamazaki était devenu une grande source de joie au domaine Li, ce qui était vraiment réconfortant étant donné que Edo continuait de vivre des jours sombres : durant ces six mois, quatre domaines avaient brûlé. Encore des incendies criminels. L'inquiétude augmentait chez ceux qui avaient été jusque là épargnés. Quand leur tour allait-il arriver ?

Toya et sa bande commençaient enfin à avoir un sujet d'inquiétude : si le domaine était à son tour victime de ce pyromane, ils ne seraient pas les premiers à pouvoir s'enfuir, en particulier entourés de paille et de bois. De toute façon, ils périssaient dans ce box. Au bout de tout ce temps, l'ennui était devenu omniprésent : ils s'étaient faits oublier. Plus personne ne faisait attention que des assassins fussent dans le domaine Li. A force d'ignorer les remarques sarcastiques, ces dernières s'étaient tues d'elles-mêmes. Il était même arrivé que les vagabonds n'eussent rien eu à manger de la journée, tout simplement parce qu'on les avait oubliés. Ils croupissaient et sombraient dans l'ennui.

A présent, il y avait quelque chose de plus dangereux qu'eux : un fou qui jouait avec le feu. Il était certes plus légitime de s'inquiéter pour un fol anonyme en liberté qui manipulait les flammes qu'à une troupe d'assassins qui n'avait plus d'échappatoire, mais cela blessait l'ego de Toya de se retrouver si vite rayé des problèmes à résoudre. Si, au début, il ricanait d'être enfermé au domaine parce que même inactif, il hantait l'esprit du jeune Chinois, à présent il voyait bien que son cas ne prenait plus qu'un infime morceau des pensées du diplomate. Finalement, quel était le pire ? Mourir sur la place publique, un katana dans le ventre ou le cou tranché par les autorités, ou bien mourir d'ennui jusqu'à la fin de ses jours ?

Shaolan n'avait pas eu le temps de s'occuper de leur cas, et s'était focalisé sur les affaires de domaines brûlés. Il était d'ailleurs très dépassé par tout ce qui arrivait en même temps, et même par ce qui n'arrivait pas : sa belle-famille assassine de la sienne qui était en train de se la couler douce dans un de ses boxes, son amie Tsukiko introuvable, les parents de cette dernière en dépression avec un Eikichi qui était dans le même état de nervosité que celui de la femme qui portait son enfant et dont la grossesse était parfois dure à supporter, ajoutant à cela une affaire de pyromane et d'une petite sœur en éternel conflit avec son fiancé. Tout cela, c'était un peu beaucoup pour le jeune Chinois. Même si le problème de Toya semblait être éloigné de son esprit, il lui suffisait de passer devant le boxe pour se dire « Ah oui, il faut aussi que je m'occupe d'eux ! »

L'affaire de Tsukiko était plus amère que celle des assassins. Tsukiko demeurait introuvable. L'espoir avait quitté les parents Kaibaiji qui étaient à présent en pleine anorexie doublée d'une insomnie incomparable. Même les paroles de Eikichi avaient fini par les faire abandonner. En effet, celui-ci semblait de moins en moins sûr de ses propos. Cela faisait six mois que Tsukiko avait disparu. Six mois qu'ils ne l'avaient revue. Où aurait-elle pu passer ? Si elle était vivante, n'aurait-elle pas cherché à les rejoindre ?

Bien que ces six mois eussent pris une nette apparence de cauchemar, voir le ventre de sa compagne s'arrondir et sentir les petits coups du petit bout de chou était devenu un moment d'échappatoire et de paix pour le Seigneur Li. Cela l'avait rassuré. Shaolan se rappellerait sans doute pendant un moment cette fois-là, où il avait failli tout abandonner, renoncer, et retourner dans la déprime comme à la mort de sa famille. Comme à son habitude, il mettait sa tête sur le ventre de Sakura – habitude qu'il avait prise depuis un moment, enceinte ou pas – comme pour se reposer un moment. Cette fois-ci, il l'avait posée dans l'intention de ne plus la relever. Il s'apprêtait à lâcher un soupir qui contiendrait toute sa lassitude et son désespoir, qui mèneraient à son intention d'abandon. C'est à ce moment-là qu'il sentit un coup au niveau de l'oreille. Puis sur la joue. Et encore sur la joue. Soit Sakura avait de sérieuses flatulences, soit…

La voix surexcitée de sa compagne l'amena à croire en la seconde hypothèse :

- Tu as senti ? Tu as senti ? Il a bougé ! Il bougé, tu as senti ? Oh ! Encore ! Tu sens, tu sens ?

- Oui, oui, ne t'inquiète pas, je suis aux premières loges, répondit-il tandis qu'il sentait que cette fois, le coup était au niveau de ses lèvres.

- C'est un signe, n'est-ce pas ? demanda la jeune fille.

- Un signe ? répéta Shaolan. Ta grossesse te fait encore délirer ?

- Mais non, enfin, idiot ! Le petit te dit ne pas abandonner !

- Parce que tu crois que de « là-dedans », dit Shaolan en désignant le ventre de sa compagne d'un signe de tête, il est au courant de tous mes problèmes personnels ? J'avoue que je suis sceptique !

Décidemment, Shaolan avait le don pour casser tout ce qui était abstrait. Quel rabat-joie !

- Ce que je dis, c'est que dès le moment où tu allais baisser les bras, tu reçois plusieurs coups ! Je suis sûre que s'il était déjà sorti, il te les aurait donnés en mieux, ces coups ! se défendit Sakura.

- En fait, c'est toi qui lui as dit de me frapper, n'est-ce pas ? Avoue !

- Oui, tout à fait, se mit à rire la jeune fille. Parce que je n'arrive pas à me bouger, je suis devenue trop empotée !

- Bien sûr, sourit Shaolan. Je ne me souviens pas de comment c'était, là-dedans, mais je ne crois pas que j'obéissais à des ordres, et encore moins ceux de ma mère. Soit tous les bébés pas encore nés sont comme ça, soit j'étais très précoce puisque j'ai suivi ce raisonnement pendant un moment.

- Tu n'obéissais pas à ta mère ? sourit Sakura. Le contraire m'aurait étonnée.

- Ah, ça va, hein !

Sakura eut un sourire.

- L'essentiel, c'est que tu ne vas pas baisser les bras. Je sais que c'est dur, et que parfois même moi je suis difficile à supporter, à me plaindre de tout, à ne pas pouvoir bouger, mais… Tiens bon, nous sommes tous là, on aimerait tous t'épauler, si on pouvait partager un peu tout ton fardeau…

Effectivement, ces paroles avaient un peu aidé Shaolan à se sentir mieux. Il savait qu'il était entouré, et c'était justement ironique d'être tant entouré et de ne pouvoir partager tous les ennuis qui lui tombaient dessus.

Les événements stagnaient. Un mois après la disparition de Tsukiko, Ryû Kumon était parti, persuadé de la mort de la jeune fille. Une semaine après, il annonçait ses fiançailles avec une jeune fille de bonne famille. Eikichi avait dit tout haut ce que tout le monde pensait tout bas : ce n'était pas Tsukiko qui était morte, c'était l'occasion de saisir la fortune des Kaibaiji. Les quelques mots ajoutés à l'intention de Kumon relevaient en revanche de l'imagination et du vocabulaire propres à Eikichi, vocabulaire incroyablement riche et varié pour un garçon aussi sympathique que l'était le jeune tavernier.

Sakura avait beaucoup discuté avec le jeune homme pour s'assurer qu'il allait bien. Lui qui voulait porter l'espoir de revoir leur amie, il s'enfonçait dans un état de déprime et de folie. Concrètement, il pouvait avoir raison, si le corps de Tsukiko n'avait pas été retrouvé, c'était bien qu'elle n'était pas dans l'incendie : les plus fous parlaient de pureté, que Tsukiko, en jeune fille vierge de bonne famille était montée au ciel entière, sans rien laisser sur la Terre souillée. Sakura aurait voulu noyer ces individus dans leur saké pour raconter pareilles sornettes ! Si c'était cela, alors la famille Li toute entière n'aurait jamais dû être massacrée de la sorte, mais monter directement au paradis de Bouddha sans laisser la moindre trace : il n'y avait pas plus douces que ces femmes !

- Tu sais, avait dit Eikichi alors que Sakura était venue lui rendre visite, j'ai quelque part un comportement égoïste, dans tout ça.

- Un comportement égoïste ? Toi ? fit Sakura, désabusée. Comment peux-tu dire ça ? Alors que tu aim…

- Justement, à propos de ça, dit le jeune homme. J'avais dit à Tsukiko que je l'aimais.

Sakura posa sa tasse de thé et regarda son ami avec des yeux ronds :

- Woé ? Qu'est-ce que tu dis encore ? Tsukiko nous en aurait parlé, à Tomoyo et moi !

- Ça s'est passé peu de temps avant l'incendie de son domaine. Je… J'arrivais pas à me faire à l'idée qu'elle se marierait, et que comme un imbécile, je la regarderais s'éloigner. Mais j'ai été encore plus idiot de le lui dire…

Il se pinça les lèvres. Sakura, silencieuse, attendait la suite. De toute évidence, Eikichi avait un sérieux poids sur la conscience, et Sakura n'arrivait pas à comprendre pourquoi : il avait tout simplement dit à une jeune fille qu'il l'aimait ; quel mal pouvait-il y avoir ?

- Elle ne m'avait pas donné de réponse, reprit Eikichi après avoir repris son souffle. – De toute façon, comment aurait-elle pu me dire oui alors qu'elle était fiancée ? – Mais je devinais que je l'avais gênée plus qu'autre chose. J'ai agi comme un désespéré, c'était normal. Mais, fit-il, sa voix se brisant, quand… quand sa mère… nous a dit qu'à ce moment, Tsukiko était dans sa chambre, au lieu d'être habituellement dehors, je… j'ai… J'étais sûr que ça n'était pas parce qu'elle était déprimée à cause du mariage, mais qu'elle était gênée de me voir ! D'habitude, bien que déprimée, elle venait nous voir à Edo, et nous restions ensemble, nous essayions de la dérider !

Eikichi avait baissé la tête, et ses épaules se haussaient au rythme de ses sanglots, tandis qu'il mettait sa main devant ses yeux. Sakura comprenait où il voulait en venir.

- Si… Si je n'avais rien dit… reprit péniblement Eikichi, si… je n'avais pas agi comme un imbécile… Lors de cet incendie, elle… elle aurait été avec nous, et… et pas dans sa chambre !

Sakura entoura les épaules du jeune homme de son bras. Elle comprenait ce qu'il ressentait. Cette culpabilité, elle l'avait ressentie au moment où Shaolan avait été si anéanti par la mort de son clan, bien que ça n'était pas le même contexte. Mais Eikichi n'y était pour rien. Qui aurait pu prédire qu'un tel drame arriverait ? Tout ce qu'il avait fait, c'était avouer son amour à une jeune fille qui ne l'avait pas démérité. Peut-être en effet avait-elle été gênée et sans doute était-ce pour cela qu'elle était restée à l'intérieur de sa demeure. Mais ça n'était en rien la faute d'Eikichi si un fou avait mis le feu au domaine.

Elle prit le jeune aubergiste dans ses bras comme elle put vu son ventre rebondi, et celui-ci poussa un faible gémissement à travers ses larmes.

- Moi qui… lui ai dit que je la protégerai… Que je serai tou… toujours là pour la protéger, on peut voir toute… toute mon inefficacité !

- Chhhhhhhhhhut, fit Sakura en le berçant. Comment aurais-tu pu prévoir cela ? Et si je me souviens bien, il y a quelqu'un que je connais qui a essayé d'aller la chercher dans les flammes dès que nous sommes arrivés. Tu es déjà gentil et généreux de nature, alors je peux aisément deviner que pour la femme que tu aimes, tu renverserais ciel et terre.

Elle se tut, ne voyant pas quoi ajouter. Elle connaissait ce sentiment, celui de ne pouvoir venir en aide à la personne aimée alors qu'on serait prêt à s'arracher les bras et les jambes pour que celle-ci allât mieux. Combien de fois avait-elle pensé être un poids pour Shaolan ?

- Je donnerais n'importe quoi pour la retrouver, pleurait Eikichi. Même si je sais pertinemment qu'on ne se mariera jamais et qu'elle ne portera pas mes enfants, qu'elle soit sauve, c'est tout ce qui compte !

Sans un mot, Sakura resserra son étreinte. Ce n'était pas juste qu'un garçon aussi gentil qu'Eikichi souffrît autant.

Shaolan était assis en tailleur à sa table basse, lisant les rapports qu'on lui avait encore ramenés. Lui qui disait ne pas vouloir être diplomate et juste finir ce que sa mère avait entrepris, voilà qu'il se retrouvait à tenter de tout régler. Pourquoi recourait-on à un diplomate pour une affaire de dangereux pyromane ? La logique de certains seigneurs lui échappait. Il serait plus honnête qu'ils avouassent avoir des soupçons sur lui, qui avait côtoyé récemment tous ceux dont les domaines avaient été brûlés. Il était vrai que son domaine à lui était encore intact. Mais pour combien de temps encore ? Quel était le lien entre tous ces domaines incendiés ? C'était des personnes tout à fait respectables qui n'avaient jamais rien fait de suspect. A la limite, si le domaine de Tokubei n'avait déjà été brûlé, Shaolan aurait compris qu'on s'en prît à lui, il était le roi de la magouille et des affaires frauduleuses, paix à son âme. Mais le domaine Kaibaiji ; le domaine Kokunji ; le domaine Nogami ; le domaine Nishikujo ; le domaine Kisugi. Cinq domaines en huit mois. Jamais le marché du bâtiment n'avait aussi bien marché, ceci dit.

Shaolan s'inquiétait quand même pour son domaine, notamment ses écuries, avec toute cette paille, ce bois, et surtout la sécheresse de ce dernier puisque l'été venait d'arriver. Il devait se préparer à un plan d'évacuation du domaine, chose qui n'allait pas être aisée : il avait deux fois plus de chevaux que de domestiques, mais ceux-ci avaient des enfants, - lui-même allait bientôt goûter à cette expérience -, sans oublier tout le matériel qui périrait parmi les flammes.

Shaolan interrompit un instant le cours de ses pensées en réalisant sur quoi elles étaient focalisées : au lieu d'essayer d'arrêter ce fou, il prévoyait déjà de se faire incendier son domaine et se préoccupait de ses futures pertes matérielles ! Il était vraiment pathétique ! Si Yelan Li était encore de ce monde, elle l'aurait rabroué en lui tirant les oreilles depuis longtemps :

« Et c'est comme ça que vous dirigez votre domaine ? Il ne me semble pas vous avoir appris à baisser les bras devant la difficulté ! Mon fils – si j'ose encore vous appeler comme ça – vous avez grand intérêt à vous ressaisir si vous ne voulez pas que je vous mette à la porte et vous retrouver à mendier dans les rues de la capitale ! ». Shaolan se mit à rire de cette tirade sortie tout droit de son imagination qui était ô combien réaliste. Oui, Yelan Li aurait certainement réagi comme cela. Elle qui était si calme en tant que diplomate était un vrai volcan en tant que mère de famille. Depuis qu'elle n'était plus, le domaine était devenu si calme que c'en était effrayant.

Shaolan tourna la tête vers l'extérieur et regarda les enfants jouer avec le loup devenu très docile. Si l'enfant que Sakura mettrait au monde tenait de lui, il sentait que des cris de mère énervée fuseraient à nouveau au domaine.

Il resta songeur un moment, puis avec un sourire, s'étira la nuque, remonta ses manches et se remit à plancher sur les rapports. Il estima préférable de toutefois garder ce plan de secours, on n'était jamais trop prudents. Il soupira. C'était comme ça qu'il se perdait et se laissait submerger. Il y avait tellement de possibilités à évaluer qu'il perdait pieds. Si au moins le fiancé de Tomoyo pouvait être là. D'après elle, c'était un vrai génie. Dans ce cas, pourquoi être devenu domestique dans un domaine, – pas encore touché par le feu – Shaolan n'avait pas compris. Il soupira en se passant les mains sur le visage.

Voilà un autre problème mais qui cette fois n'était pas le sien : la nébuleuse liaison entre Tomoyo et cet Eriol. Ils semblaient stagner sur le problème du mariage ; effectivement, si aucun ne voulait quitter son domaine respectif, ils n'étaient pas prêts de se marier. Mais c'était compréhensible, ils avaient toute leur histoire, tous leurs souvenirs, toute leur vie dans leur domaine, et tout quitter du jour au lendemain n'était pas chose aisée. Shaolan soupira. Bien qu'il sût que ça ne le regardait pas, il ne pouvait s'empêcher de demander à Tomoyo où Eriol et elle en étaient. Peut-être imaginait-elle qu'il faisait le grand frère protecteur et qu'il s'en prendrait à ce Hiiragizawa. Mais il ne ferait pas ça, parce que justement ce n'était pas son problème.

Il avait changé depuis l'époque où il protégeait ses sœurs. Depuis qu'il avait compris qu'une relation demandait des compromis, il se montrait plus indulgent avec ceux qui connaissaient ça. Il ne demanderait pas de comptes à Eriol Hiiragizawa, mais voulait quand même être tenu au courant, Tomoyo était comme sa sœur, et il voulait l'épauler. C'était paradoxal, car il savait que s'il épaulait Tomoyo, il serait en train de se dire qu'il avait un problème de plus sur les bras et qu'il n'avait pas que ça à faire.

Mais il semblerait que Tomoyo n'en eût pas plus dit à Sakura.

Shaolan cligna des yeux une énième fois et reporta une fois de plus son attention sur les rapports. Décidément, son esprit vagabondait beaucoup. Il se devait de lire ces rapports, c'était ses obligations ! Plus question de se demander si son cheval avait bien sauté la barrière ou si son nouveau yukata brûlerait dans l'éventuel incendie de son domaine ! Shaolan inspira un grand coup et prit le rapport.

Pourquoi le seigneur Motosuwa écrivait aussi mal ? Il disait que c'était viril et que seules les femmes pouvaient perdre du temps à écrire bien. Certes, le style cursif pouvait être signe d'une jolie écriture, mais dans le cas du seigneur Motosuwa, Shaolan aurait pu croire que son pinceau avait dérapé fortement. Ça, c'était un point allant avec le pictogramme, ou bien était-ce une tâche ?

Un grand cri lui fit faire un mouvement brusque qui renversa la tasse de thé… presque sur le torchon du seigneur Motosuwa. Il n'eut pas le temps de se lever que Takashi arrivait :

- Un… un message d'Edo ! fit-il tout essoufflé. Une missive de la plus haute importance !

- Comment ? Qu'est-ce que…

- Le messager vient d'Edo, c'est au sujet des Kaibaiji !

Sakura, qui n'arrivant pas à s'endormir s'était mise à tisser un peu, fut surprise comme tout le monde du grand cri qui venait de se faire entendre. Elle sortit de la chambre aussi vite que son état le permettait. Au moment où elle arrivait, Takashi dit :

- Le messager vient d'Edo, c'est au sujet des Kaibaiji !

Sakura devint aussi pâle que l'était devenu Shaolan. Tous avaient craint un suicide de la part de l'un ou l'autre, voire des deux parents Kaibaiji. Et si c'était cela ?

Les pires éventualités prirent forme dans l'esprit de Sakura dont l'imagination avait toujours été débordante : elle s'imaginait déjà Dame Kaibaiji s'ouvrir les veines avec un éclat de verre brisé, ou le seigneur Kaibaiji se couper la respiration en colmatant sa bouche et son nez à l'aide d'un tissu. Et si Eikichi se joignait à ce suicide collectif ? Grands dieux ! Et ensuite, les parents d'Eikichi-kun se suicideraient d'avoir perdu leur fils bien-aimé, elle en dépérissant petit à petit et lui en se noyant dans le saké de son établissement !

- Sakura ?

Celle-ci sortant de sa bulle ô combien sombre. Elle s'était laissée aller à la panique intérieure.

- Je vais à Edo, voir ce qui se passe, annonça Shaolan. Dans ton état, tu ne peux pas me suivre, j'irai vite, et il ne vaut mieux pas qu'il sorte en pleine forêt et notamment dans un moment pareil.

Il ? De quoi parlait-il ? Le « il » se manifesta d'un coup de pied. Ah oui, elle était enceinte, c'était ça, son état. Après un petit temps de réflexion, Sakura conclut qu'elle devenait folle entre les pires catastrophes imaginées dans son subconscient et le fait d'oublier qu'elle portait un être humain. Elle savait très bien que c'était inutile, stupide et qu'il n'y avait pas d'alternative, mais lança :

- Mais je veux venir, je veux savoir ce qui se passe !

Tomoyo, qui comme tout le monde avait accouru, lança :

- J'irai avec elle, et nous irons au pas, à notre rythme. Ainsi, il n'y aura aucun danger inutile ; Shaolan tu peux y aller avec le messager. Sakura-chan et moi nous rendrons aussi à Edo ; nous ne pourrions rester ici à attendre dans l'angoisse une nouvelle de vous.

- Bien, dit Shaolan qui n'avait trop le temps de réfléchir. Je pars maintenant.

- Mais qu'a dit le messager ? demanda Sakura. Seulement dire qu'il s'agit des Kaibaji est plutôt faible, comme information.

- Il aurait été envoyé par les Suzuhime, répondit Takashi. Ils auraient dit qu'il fallait que les Li vinssent à Edo le plus vite possible.

Les Suzuhime ? Le message ne venait donc pas des Kaibaiji eux-mêmes ? Ils avaient vraiment fait un double suicide ? Sakura ferma un instant les yeux pour sa calmer : elle était repartie dans ses délires.

- Très bien, je pars sur l'heure, annonça le Seigneur Li.

- Est-ce que je vous accompagne ? demanda Takashi.

- Non, ça ira, tu peux rester ici. Je te ferai quérir si j'ai besoin de ton aide. Sakura, quant à toi, pas d'imprudence, d'accord ?

- Oui, souffla-t-elle après un instant de silence.

Elle avait l'impression d'être un gamin qu'il fallait surveiller, sinon il ferait des bêtises. Mais Shaolan avait raison, après son désir de venir alors qu'elle ne pouvait chevaucher, c'était vraiment imprudent. Elle ne savait plus comment se comporter : elle voulait faire quelque chose, et ne pas rester inactive, malheureusement son état lui recommandait justement de ne pas bouger.

Le temps de sortir de ses pensées, Shaolan avait déjà disparu dans les écuries. Sakura baissa les yeux et sentit deux mains familières se poser sur ses épaules. Que ferait-elle sans Tomoyo ? Bon nombre de bêtises, c'était certain !

- Quoi paaaaaaasse ?

Toutes deux baissèrent les yeux sur le petit dernier de Kaede, Shunichi. Qu'est-ce qu'il avait grandi. Il se tenait debout, un mouchoir sali dans une main, l'autre sur son menton, ses grands yeux levés vers les deux femmes.

- C'est un petit problème de grandes personnes, dit Tomoyo d'un ton doux en s'agenouillant vers l'enfant. Rien de grave, ne t'inquiète pas.

- G'andes pe'sonnes ? répéta-t-il. Pou'quoi les g'ands ont tout le temps des p'ob'èmes ?

- C'est une bonne question, sourit Tomoyo en lui caressant les cheveux. Je ne sais pas moi-même.

Un bruit de galop se fit entendre derrière elles. Sakura ferma les yeux un instant. Tomoyo se releva alors et annonça à son amie qu'elles prendraient un petit chariot, celui avec lequel elles avaient été au domaine Tokubei. Tomoyo proposa de prendre des couvertures pour le voyage bien qu'ils fussent en été, mais cela améliorerait le confort, ainsi que quelques provisions parce qu'une femme enceinte devait être en mesure de nourrir son petit.

Sakura regarda Tomoyo faire son inventaire en comptant sur ses doigts. Son amie était vraiment extraordinaire. Comment pouvait-elle avoir l'esprit aussi pratique ? Sakura se dit qu'à part paniquer et s'imaginer le pire, elle ne savait pas faire grand-chose.

Tomoyo se tourna vers son amie :

- Eh bien dis donc, tu es souvent dans la lune, toi ! Cette missive t'a tant ébranlée ? Ressaisis-toi donc !

- Tomoyo… Comment fais-tu pour rester aussi calme ? demanda Sakura. Donne-moi ton secret !

- Je n'ai aucun secret, Sakura-chan, répondit Tomoyo avec un sourire. Il se trouve que comme je ne sais pas ce qui se passe, je ne peux pas avoir de conclusion.

- Mais il s'est peut-être passé quelque chose de grave !

- Peut-être, répéta Tomoyo, en effet. Tout comme il s'est peut-être passé quelque chose de bon. Qu'en savons-nous ? La missive ne dit pas que quelque chose de grave s'est produit, elle dit juste que les Kaibaiji demandent à voir Shaolan. Peut-être doivent-ils régler une histoire avec la police pour leur déposition et qu'ils ont besoin de Shaolan, peut-être qu'ils ont un indice pour retrouver la trace de leur fille, peut-être que l'un ou l'autre a fait un malaise ? Je n'en sais rien du tout.

En son for intérieur, Sakura constata que ses hypothèses tendaient beaucoup plus vers le catastrophique que celles de Tomoyo. Et celles de Tomoyo semblaient bien plus logiques.

- Rien dans la missive ne dit qu'il s'agit de quelque chose de grave, mais rien n'indique une bonne nouvelle non plus. Je veux éviter de me faire des fausses joies, mais il ne faut pas non plus s'angoisser.

- Je sais que tu as raison, Tomoyo-chan, mais… Dès que j'ai entendu qu'il s'agissait des Kaibaiji, mon sang n'a fait qu'un tour ! Ils ont déjà tellement d'ennuis, que je me suis tout de suite affolée qu'il leur en arrive d'autres.

Tomoyo et Sakura se dirigèrent vers l'écurie, et tandis que la brune attrapa une bride, elle enjoignit avec un sourire son amie à continuer :

- Vas-y, raconte-moi ce qui leur est arrivé dans ton esprit !

Sakura fronça le nez en tortillant sa bouche, prétextant que Tomoyo se moquerait d'elle à coup sûr. Elle avoua finalement ses pensées morbides. Le grand éclat de rire qui retentit dans l'écurie démontra qu'en effet, Tomoyo se moquait d'elle. Avec un sourire qu'elle ne put réfréner, Sakura dut admettre qu'il y avait de quoi.

Tomoyo se pencha et caressa le ventre de Sakura comme elle le ferait pour un chien, et continua en riant :

- Tu te rends compte de ce que tu vas être ? Une tête brûlée remplie d'imagination ! Tu vas donner du fil à retordre, toi ! Tu me sembles déjà être un mélange explosif !

Elle sentit alors un coup de pied sous sa main.

- Et le caractère de cochon du père, soupira-t-elle. Ça promet !

Le rire de Sakura montra qu'elle était détendue, à présent. Elles prirent un cheval qu'elles attelèrent au petit chariot. Chiharu les aida à tout installer plus vite. Elle fit un bisou sur la joue de Sakura pour rassurer celle-ci ; elle était devenue très affective depuis son accouchement. On entendit alors la voix de Takashi qui s'occupait de leur fils appeler Chiharu :

- Maman ! A la bouffe !

Cette phrase fut suivie d'un rire de bébé. Chiharu soupira. Sakura devinait aisément que la jeune mère était dépitée de l'attitude de son compagnon, et que son rejeton semblait avoir décidé de ressembler à son père.

- Il ne peut pas s'en occuper, lui ? grogna Chiharu en tournant les talons pour aller les rejoindre.

- Ah, on peut dire que tu es liée à lui pour le meilleur et pour le pire ! rit Tomoyo.

- Alors pourquoi me fait-il voir toujours le pire ? demanda Chiharu avec un sourire.

- Parce que c'est un homme ! répondit Tomoyo avec un grand sourire. C'est un art inné chez eux !

Cette phrase fut approuvée mentalement par les trois filles. Il fallait avouer que c'était un grand sujet de conversation entre elles.

- Maaaamaaaaaaaaan ! rappela Takashi.

- Oui, j'arrive, fit Chiharu. Un jour, je vais te le…

Sakura sourit et regardait Chiharu qui s'éloignait en grommelant. Elle avait beau dire, mais jamais elle ne pourrait se séparer de son Takashi. Elle était certes partie pour en voir de toutes les couleurs ; mais ce serait de merveilleuses couleurs.

Les deux jeunes femmes se mirent en route. Pour dépayser Sakura, Tomoyo chantonnait pendant le voyage. C'était amusant de voir la jeune brune, avec pas mal de paille dans les cheveux, diriger une carriole tout en chantant une mélodie avec une voix qui était digne des plus grandes chanteuses. Sakura reconnut l'air, un de ses préférés. Elle se demandait si son enfant entendait les sons de là où il était. S'il bougeait, peut-être entendait-il ? Elle se rendit compte que cette question n'avait aucune espèce d'importance puisqu'une fois sorti, il aurait tout à loisirs de sentir la douce voix de Tomoyo parvenir à ses oreilles.

Mais se poser des questions futiles l'aidait à évacuer son angoisse. Bien qu'au fond d'elle, un nœud à l'estomac l'incommodât – et elle savait que ce n'était en rien sa grossesse – elle avait essayé de rejeter toutes les hypothèses suicidaires concernant les Kaibaiji et les Suzuhime. Et s'il s'agissait de quelque chose de simplement administratif ? Elle aurait l'air fin à se précipiter, toute inquiète, pour de la paperasse ! Tant pis, au moins verrait-elle Eikichi et prendrait-elle de ses nouvelles.

La nuit avait fini par tomber. C'était normal, en allant au pas sur la distance qui séparait le domaine Li d'Edo, elle ne risquait pas d'arriver pour l'heure du thé.

C'est en arrivant enfin à Edo que l'angoisse la reprit. Elles n'avaient pas croisé Shaolan qui rentrait au domaine. Pour rester aussi longtemps à Edo, ça ne pouvait être un problème administratif. Elle avala difficilement sa salive et agrippa la main de Tomoyo. Elles entrèrent à l'auberge. C'était désert. Les deux femmes se regardèrent un instant, et essayèrent de comprendre. Où pouvaient-ils être ? Et laisser l'auberge sans la fermer, c'était imprudent.

- Tu entends ? murmura soudain Tomoyo.

Sakura tendit l'oreille. En effet, il y avait des voix à l'étage. Toutes deux se précipitèrent alors audit étage, dans les chambres. Peut-être était-ce seulement des clients mais au moins pourraient-elles demander où ils étaient tous passés. La plupart des clients étaient les seigneurs qui s'étaient faits incendier leur domaine, ainsi les auberges étaient pleines, car il fallait aussi recueillir les domestiques, mais pour remédier à ce problème, certains seigneurs dont le domaine était encore intact avaient eu la gentillesse d'héberger le personnel. Ainsi, les domestiques au rang élevés, les bras droits, les hommes de confiance, logeaient dans la même auberge que leur maître.

Un shôji était ouvert, et la pièce était éclairée à la bougie. Bon nombre de personnes étaient présentes et Sakura reconnut le dos de Shaolan. Elle se précipita sur lui, qui eut à peine le temps de se retourner. En le voyant avec un doux sourire, elle sut qu'elle pouvait laisser ses angoisses sur le seuil.

- Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle.

- Rien de grave, tout va bien, sourit-il en lui caressant les cheveux.

Il paraissait fatigué. Sakura regarda autour d'elle, action qu'elle n'avait pas pris le temps de faire en se précipitant sur son amant. Toutes les personnes – qu'elle connaissait d'ailleurs – étaient plus ou moins rassemblées autour d'un lit. Elle pouvait aisément deviner que quelqu'un y était. Cette personne avait-elle fait un malaise et avait finalement pu être sauvée, ce qui expliquait toutes ces mines fatiguées mais soulagées ? Etait-ce Dame Kaibaiji, elle qui avait semblé si fragile ces derniers mois ?

Sakura tourna la tête mais l'aperçut. Elle était entourée des Dames Nogami et Nishikujo. Elle pleurait et tremblait intensément. Etait-ce le Seigneur Kaibaiji qui avait fait le malaise ? Sakura, en scrutant à nouveau l'assistance, aperçut le médecin de la capitale. C'était lui qui semblait le plus serein de toute l'assistance – en même temps, c'était son travail. Lui aussi aperçut Sakura et s'approcha d'elle avec un sourire.

- Ah, Dame Li, dit-il en s'agenouillant instantanément devant la jeune femme. Alors, comment ça se passe ? Vous n'avez plus de nausées, n'est-ce pas ? ajouta-t-il, une main posée sur le ventre tout en le caressant. Ah, les premiers coups, un vrai moment de bonheur, n'est-ce pas ? Vous avez l'air de vous porter à merveille !

Sakura ne put s'empêcher de sourire. Cet homme était vraiment un médecin formidable, très gentil, et il ne semblait pouvoir avoir une conversation normale sans faire abstraction de sa profession.

Le docteur prit finalement congés, pour le grand bonheur de Sakura qui put enfin s'approcher du lit.

- Tsukiko ! s'exclama-t-elle en mettant ses mains sur sa bouche. Mais… c'est… mais… Woé ! Comment… que…

Elle n'arrivait plus à formuler de phrase, il semblerait que son intelligence eût suivi le docteur à l'extérieur.

La jeune fille était pourtant bien là, allongée et surtout endormie sur le lit. Sa peau blanche ne semblait pas porter de marque, à part une petite cicatrice sous l'œil droit. Son visage endormi semblait serein, comme s'il ignorait l'inquiétude qu'il avait causée à toute cette assistance.

Sakura n'arrivait pas à y croire. Comment avait-on retrouvé Tsukiko ? Comme cela, d'un simple claquement de doigts ? Que s'était-il passé ? Elle tourna la tête et vit Shaolan qui lui sourit. Un regard empli de colère fut envoyé comme réponse. Cet imbécile ! Au lieu de dire que rien de grave ne s'était passé, il n'aurait pas pu être plus clair et dire que Tsukiko avait été retrouvée et dans quelles circonstances ?

Le sourire accentué de Shaolan montra que non et qu'il était même satisfait de son coup. Alors qu'elle se levait pour demander des comptes et des explications à Shaolan, elle rentra dans quelqu'un. Eikichi.

- Oh tiens, Sakura-chan ! Si je m'attendais !

Il venait juste de poser un plateau rempli de tasses de thé sur le lit voisin. Les cernes sous les yeux du jeune aubergiste n'entachaient en rien sa joie et son soulagement qui se lisaient très clairement sur chacun de ses traits. Sakura lui sourit, et le laissa aller au chevet de la jeune fille qui dormait au milieu de toute cette réunion.

Lorsque Sakura rejoignit Shaolan, celui-ci était avec le seigneur Kaibaiji qui était en train de s'excuser sous le sourire amusé du jeune homme.

- Oh mon dieu, j'ai complètement oublié de vous avertir, c'est vrai ! Quand je pense que Suzuhime-san vous a envoyé un messager alors que c'était à moi de… Ahlala, je perds complètement la tête ! Ma petite… toute petite fille… elle va bien, maintenant, elle est là… Ah, cette brave dame, je ne la remercierai jamais assez !

Sakura se demanda de quoi il parlait. Quelle dame ? La mère d'Eikichi ?

A cet instant, cette dernière prit la parole à l'attention de toute cette assemblée :

- Le médecin a dit qu'elle devait se reposer, et je me demande comment elle peut dormir entourée de tous nos jacassements ! Nous ferions mieux d'aller en bas pour ne pas la réveiller et lui permettre de sommeiller en paix !

Tout le monde jugea cela préférable, ainsi seuls les proches restèrent au chevet de Tsukiko, à savoir ses parents. Eikichi et ses parents descendirent eux aussi s'occuper de leurs clients. Shaolan, suivant tout le groupe, commença à donner des explications à Sakura qui nageait en pleine confusion.

- Il semblerait qu'une vieille dame l'eût trouvée inconsciente dans la forêt, expliqua Shaolan. Elle l'a recueillie chez elle, et Tsukiko semblait avoir perdu la mémoire. C'est comme cela que le temps s'est écoulé. Je n'ai pas tout entendu pour le dénouement, mais il semblerait que Tsukiko se soit quand même souvenue de nous !

- C'était de cette dame dont parlait le seigneur Kaibaiji ?

Shaolan acquiesça, et proposa d'aller la voir pour connaître les détails. Ils réussirent à la trouver, ainsi qu'une table libre où ils s'assirent avec du thé.

- Oh, c'est-y mignon ce qui s'prépare, s'amusa-t-elle en tapotant le ventre de Sakura, qui intérieurement commençait à en avoir assez de se faire tripoter le nombril par tout le monde.

- Excusez-moi d'être si directe, sourit Sakura, mais comment avez-vous trouvé notre amie ?

- Très gentille, répondit la petite vieille. Enfin des jeunes filles de bonne famille polies !

Shaolan dut détourner la tête et se pincer les lèvres pour ne pas ricaner trop fort tandis que Sakura essaya de garder contenance.

- Je voulais dire, reprit-elle, comment avez-vous découvert son corps, de quelle manière l'avez-vous rencontrée ?

- Oooooooooh, « trouvée » dans ce sens-là ! se mit à rire la vielle dame. Quelle idiote je suis, ah mes aïeux ! Eh bien j'étais allée dans la forêt voir si après la pluie y avait des champignons, même si en hiver on en trouve pas des masses, mais je me suis dit « on ne sait jamais, tente le coup ! ». Et c'est là que j'ai vu des trucs noirs, c'est-y des cheveux ! Et pis des beaux cheveux, en plus ! C'est là que j'ai vu dans le dénivelé la petiote. J'ai vu qu'elle était bien habillée, de la jolie couture, ma parole !

Elle s'interrompit pour boire une gorgée de thé, tandis que Sakura essayait de déplier ses jambes sous son gros ventre. Shaolan n'avait pas bougé, et écoutait, attentif.

- Mais même si elle était fagotée comme une princesse, reprit la vieille, elle était toute sale, dites donc, elle sentait même le roussis. Alors v'la-t-y pas que je me dis que je devrais la réveiller, c'est que c'est un coup à crever de froid de rester là ! Et quand j'me suis approchée, j'ai vu que la p'tite était couverte de blessures, comme si elle avait eu des bricoles !

Sakura et Shaolan se regardèrent un instant. Effectivement, pensa Sakura.

- Alors j'essaie de la réveiller, mais pas moyen. Alors j'l'ai prise avec moi, j'allais pas la laisser sur place, c'était une chance qu'elle se soit pas fait dévorer par les loups, dites voir !

- Et après, elle s'est réveillée chez vous ? demanda Shaolan.

- Voui. Mais elle était pas vraiment en forme. J'lui ai préparé une bonne soupe, pis j'lui ai demandé c'qui s'était passé. Mais elle a pô été capable de me le dire. Ses vêtements semblaient avoir été brûlés par quelque chose, je m'disais qu'il y avait quelque chose de pas net. Mais elle semblait en tout cas effrayée. Elle ne savait pas par quoi elle-même, mais elle avait eu peur. Et pis non seulement elle se souvenait de rien mais en plus elle se retrouvait toute seule. Alors j'la gardais déjà le temps qu'elle aille mieux.

- Mais dites-moi, dit Shaolan en fronçant les sourcils, vous n'avez pas entendu parler de tous ces domaines qui avaient été victimes d'incendies criminels ? Et en découvrant une riche jeune fille dont les vêtements sont brûlés, vous ne faites pas le rapprochement ?

- Oh, le rapprochement, je l'ai fait il y a une semaine ! Me croirez-vous ou pas, mais j'habite pas ici, mon p'tit bonhomme !

Mon p'tit bonhomme ? Effectivement, cette petite bonne femme ne semblait pas d'ici pour appeler Shaolan « petit bonhomme ».

- Edo est très loin d'chez moi, poursuivit la vieille sans s'occuper du regard noir de Shaolan. Y a toute la forêt qui nous sépare !

Sakura et Shaolan manquèrent de s'étouffer dans leur thé. Effectivement, les nouvelles ne circulaient pas vite, et il n'y avait pratiquement aucune habitation dans cette contrée-là, mis à part quelques personnes qu'on croyait vivre en ermite. Et ces personnes-là devaient être les dernières au courant de l'actualité.

- Et comment avez-vous su que Tsukiko avait sa famille à Edo ? reprit Sakura en avalant difficilement sa gorgée qui était partie de travers.

- Oh, ben c'était amusant, ça ! Après plusieurs cycles de lune chez moi, où elle m'aidait aux champs, elle a entendu mon voisin parler d'Edo. A ce moment-là, la p'tite est tombée dans les pommes !

- Vous voulez dire que pendant six mois, vous n'avez pas prononcé une seule fois le nom de la capitale ? fit Shaolan, abasourdi. Vous n'aviez pas songé qu'elle pouvait provenir de là ou d'un domaine à proximité ?

- Bah… non !

Sakura était elle aussi abasourdie. Quand elle était vagabonde, elle n'était pas aussi coupée du monde que cette petite vieille ! Enfin, c'était tout de même grâce à elle que Tsukiko avait pu revenir.

- J'ai compris qu'elle avait un lien avec Edo au moment où elle était tombée dans les vapes, fit la petite vieille avec un sourire, mais comme je connaissais pas le chemin, on a mis du temps à venir ! C'est en arrivant à vot'e ville qu'elle s'est mise à marcher comme si elle connaissait déjà l'endroit. Elle est v'nue directement ici, à c't' auberge, puis encore une fois, v'la-t-y pas qu'elle s'évanouit ! C'est fragile, dites voir, les filles des villes !

Sakura sourit à la plaisanterie, ayant pertinemment compris que la vieille femme n'était pas si dupe et avait compris les forts chamboulements intérieurs de Tsukiko.

- Et pendant tout ce temps, reprit Shaolan, elle a vécu en amnésique ? Et seul le nom d'Edo lui a fait un choc ? Alors que vous avez essayé de lui faire revenir la mémoire ?

- Voui, c'tait étrange, elle semblait avoir peur de se souvenir, en fait. Bah, après un incendie, vous pensez bien, c'était normal. Elle devait avoir peur d'avoir une vie pas bien belle, sans doute. On dit toujours que les riches sont pas forcément heureux avec tout leur argent…

Sakura croisa le regard de Shaolan. Se pourrait-il qu'elle eût eu des souvenirs de ses fiançailles ? C'était possible, qui pouvait savoir ?

- De toute façon, Tsukiko est à présent saine et sauve, et c'est grâce à vous, annonça Sakura. Merci infiniment de nous avoir ramené notre amie.

Sakura, à genoux, s'inclina comme elle put, et cette position fut grandement contestée par sa progéniture – il ne dormait donc jamais ?

- Haha, relève-toi ma p'tite chouette, s'amusa la vieille, t'as pas l'air à l'aise comme ça ! Eh pis la vieille que je suis s'ennuyait un peu chez elle, alors ça m'a fait prendre l'air ! Et pis j'suis rassurée quelque part de savoir qu'elle s'est échappée d'un incendie. Au début quand je l'ai vue comme ça, j'ai cru qu'elle s'était fait agressée, détroussée, quelque chose comme ça. C'est qu'il y a des brigands dans c'te forêt ! Parait-y pas qu'ils auraient agressé une famille, là-d'dans ! Toutes tuées et détroussées, c'est-y pas gros, ça ?

Sakura détourna les yeux tandis que Shaolan, avant de porter son verre à ses lèvres, lança d'un ton acide et ironique :

- Comme quoi, les nouvelles arrivent quand même à votre patelin !

- Mais vous imaginez, si c'te p'tite était tombée sur eux ? poursuivit la vieille paysanne.

- Ne vous inquiétez pas pour ça, fit Shaolan après sa gorgée tout en lançant un regard à sa compagne qui tentait de le fuir.

Sakura s'humecta les lèvres. Elle qui était venue en croyant découvrir des cadavres de suicidés, la voilà qui se retrouvait avec le problème de son frère sur le dos. Mais qu'avait-elle fait pour mériter ça ? Elle tourna enfin les yeux vers Shaolan. Son visage indiquait clairement qu'il n'avait pas envie d'en parler ce soir. De toute façon, ça faisait un sacré moment que Toya créchait au domaine, alors encore attendre ne changerait pas beaucoup les choses…

- Bah, vous m'excuserez les p'tits jeunes, mais j'vais m'coucher ! C'est fatiguant d'arpenter vot'e ville !

La vieille dame se leva et se rendit à l'étage. Tomoyo vint prendre sa place.

- J'ai tout écouté ! C'était un fabuleux et pittoresque récit !

- Tu trouves ? fit Shaolan. Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer !

- Ah, c'est sûr, fit Tomoyo, elle n'avait pas l'air très au courant, et si elle connaissait un peu les nouvelles, on aurait pu retrouver Tsukiko des mois avant, mais gardons à l'esprit qu'elle nous est revenue malgré tout ! Eikichi avait bel et bien raison, elle était vivante !

- Il doit vraiment être soulagé, à présent, sourit Sakura.

- Maintenant, un énorme poids s'est envolé de nos épaules communes, sourit la jeune chanteuse. Nous passerons enfin une bonne nuit après tant de temps d'angoisse !

- Oh, c'est vrai qu'il est très tard ! réalisa Sakura. Ca va prendre la nuit de rentrer au domaine ! Déjà qu'on en a passé une partie à venir…

- Avec le nombre d'auberges qu'il y a sur Edo, tu ne vas pas me dire que tu vas faire le trajet de nuit ! ricana Tomoyo. Il doit bien rester des chambres de libre !

- Moi, je vais rentrer, je dois finir de lire les rapports, renifla Shaolan.

- Tu vas réussir à t'endormir, sans moi ? dit Sakura avec une moue enfantine.

- Eh bien, compte tenu du fait que je ne recevrai pas de coups de pieds, et que j'aurai enfin un espace vital digne de ce nom sans être chassé, je peux émettre l'hypothèse qu'effectivement, il se peut que je m'endorme bien !

Les yeux et la bouche sur le côté, Sakura ne répondit rien : elle savait qu'il avait raison.

Finalement, Shaolan repartit tandis que Tomoyo et Sakura restèrent. Tomoyo partit directement se coucher – elle avait prévu de passer la nuit à Edo et avait donc emporté dans le chariot les effets nécessaires. Sakura passa un instant dans le couloir, où elle vit Eikichi devant le shôji entrouvert de la chambre des Kaibaiji. Elle s'approcha de lui et lui fit une tape sur l'épaule. Remarquant sa présence, il se retourna, fit un sourire, et reporta son attention sur ce qui se passait. Curieuse, Sakura tendit le cou.

Tsukiko Kaibaiji était réveillée. Elle sanglotait, tremblante, dans les bras de sa mère. Cette dernière lui chuchotait des choses réconfortantes et lui caressait les cheveux, tandis que la jeune fille tentait de se calmer. Elle avait dû faire un cauchemar, peut-être un rêve qui lui remémorait l'incendie, comme Shaolan avec la mort de sa famille.

- Maintenant, c'est terminé, murmura Eikichi. Enfin…

- Ça va aller, à présent, approuva Sakura. Demain, on sera les premiers dans sa chambre à lui apporter à manger !

- Ça, c'est certain ! sourit Eikichi à son tour.

Sakura avait passé une bonne nuit de sommeil et sa constante habitude de se lever après les autres lui joua des tours. Seul Eikichi fut debout à la première heure. Il entra dans la chambre de la jeune Kaibaiji dont les parents étaient déjà partis régler tous les détails administratifs bien qu'ils préférassent rester avec leur progéniture.

Tsukiko ouvrit les yeux faiblement. Elle reconnut alors son ami qui posait le plateau à côté de son futon.

- Ça faisait longtemps, n'est-ce pas ? sourit-il doucement. Tu te sens mieux ?

- Je ne sais pas, j'ai la tête qui tourne.

- Ça, c'est probablement ce que t'as fait boire le médecin… dit Eikichi en lui posant une main sur le front.

- Quel médecin ?

- Tu t'es évanouie devant l'auberge, expliqua le jeune homme. C'est comme ça qu'on t'a retrouvée. Tu étais accompagnée d'une vieille dame. Et comme ça faisait un moment qu'on n'avait pas eu de tes nouvelles, on s'est permis de faire venir quelqu'un qui sait panser les plaies…

Tsukiko eut un sourire fatigué. Le silence s'installa, et la jeune riche le rompit :

- Tu sais, ce que tu m'as dit, avant tout ça…

- Ah, n'y pense plus ! dit Eikichi. C'était stupide, inconscient, et ça t'a amenée à rester cloîtrée ! Vaut mieux laisser tout ça dernière nous !

- C'était la plus belle chose qu'on m'ait dite…

Eikichi, le dos tourné, resta silencieux, mais Tsukiko devinait ses joues déjà rouges.

- C'est toi qui vois, marmonna-t-il.

Tsukiko enfonça à nouveau sa tête dans les oreillers, et regarda par la fenêtre. Le soleil était déjà levé, et les oiseaux n'avaient pas perdu de temps pour gazouiller. Elle inspira profondément.

- Tout cela m'a tant manqué…

- Tout ça, quoi ? fit Eikichi qui se retourna.

- Tout ce cadre… L'odeur des chambres, leur fraîcheur. L'odeur du saké dans la réserve. La sensation de bien-être lorsque ta mère nous a préparé un bon thé avec son sourire. Traverser la rue pour dire un simple bonjour au marchand de tofu et lui en acheter un peu. Se retrouver au bain public entre filles et discuter à cœur ouvert. Faire des promenades à cheval pour faire le trajet entre Edo et les domaines. Les plaisanteries de mon père qui ne sont pas drôles. Le calme incroyable de ma mère. Toi qui es le témoin de mes pathétiques crises de nerfs quand je n'arrive pas à aussi bien plier les draps. Toute une vie que je vais retrouver…

- Que de petits détails, remarqua Eikichi.

- Moui… des détails futiles qui pourtant me semblent plus précieux que des bijoux coûteux. A ce propos, où se trouve mon cher fiancé ? railla-t-elle.

- Euh… il t'a fait pousser des cornes, dit le jeune homme en mettant ses doigts aux côtés de ses tempes pour symboliser les cornes de cocu. Un mois après ta disparition, il a épousé quelqu'un.

- Ah bon ? dit Tsukiko avec un petit sourire. Voilà une disparition qui finalement a été profitable pour tous !

Eikichi se demanda s'il était inclus dans le « tous ». Effectivement, il n'avait plus de rival. Mais le mot profitable ne semblait pas si adapté que ça… Une disparition de six mois, c'était cher payé pour faire disparaître un parvenu.

- Tu as beaucoup de travail ? demanda Tsukiko.

- Non, c'est l'aurore, et tout le monde semble être en hibernation, bien que nous soyons en été !

- Alors tu veux bien rester avec moi ?

Eikichi prit la main qu'elle lui tendait avec un sourire. Il s'assit sur le lit.

- Bien sûr, tu peux dormir tranquille, ne t'inquiète pas.

Il n'en fallut pas plus à la jeune fille pour fermer les yeux. Elle ne s'endormit pas de suite pour autant.

Sakura se leva et put constater que Tomoyo avait déjà déserté la chambre. Elle qui avait dit qu'aux premières heures elle serait en train d'aider Eikichi à préparer à manger pour Tsukiko, elle montrait sa fiabilité dans toute sa splendeur.

Elle se dirigea vers la chambre de Tsukiko où elle était sûre de trouver quelqu'un. En effet, Tomoyo était en train de couper un fruit et discutait avec la jeune fille alitée. Sakura alla s'agenouiller à côté du futon occupé par la convalescente qui tourna la tête dès qu'elle l'aperçut.

- Oh, ma petite Sakura ! sourit-elle. Tu as bonne mine ! Oh, mais ils s'en sont passées, des choses, pendant mon absence, ajouta-t-elle avec une main qui touchait le ventre de la vagabonde. Ça prouve vraiment qu'il s'est passé du temps…

- Oui, on était vraiment tous très inquiets.

- Alors ainsi, Chiharu a eu son enfant et je ne l'ai toujours pas vu, dit Tsukiko. Il doit être très mignon ! Et dire qu'il a déjà six mois…

- Oui, ils sont très mignons à voir, tous les trois, sourit Tomoyo en aidant Tsukiko à se redresser pour qu'elle pût manger aisément. Chiharu a eu quelques problèmes pendant son accouchement, mais elle va nettement mieux. Elle a les pieds sur terre et heureusement, parce qu'entre son compagnon et son rejeton, elle a intérêt à se préparer !

- Tout comme quelqu'un d'autre, dit Tsukiko en tournant un regard espiègle vers Sakura.

- Attendez un peu que ça vous arrive, à vous, gronda faussement Sakura. Surtout toi Tsukiko-chan, à rire comme ça, ça va se retourner contre toi, et je serai là lorsque ça t'arrivera !

- Moi ? Mais tu oublies que je suis morte, et qui plus est, je suis une morte avec des belles cornes ! dit-elle en reproduisant le geste d'Eikichi.

Elles discutèrent un moment, puis Tomoyo dériva sur le sujet qui fâchait :

- Tsukiko, comment tu as fait pour ne pas être prise par l'incendie ? Ta mère nous a dit que tu étais dans ta chambre, au moment où ça s'est produit…

- Ah, il fallait bien que je le racontasse, je suppose que la police voudra ma déposition, autant démarrer avec vous, ça sera plus doux… dit Tsukiko. Oui, j'étais dans ma chambre, à ce moment-là. Ma mère m'avait offert un peigne, je suppose que c'était histoire de me dérider… Je suis restée encore dans ma chambre quand j'ai senti l'odeur de brûlé. Je me suis dit qu'il s'agissait peut-être de la nourriture qui cramait – parfois Père veut cuisiner pour montrer qu'il sait tout faire et ça sent en général comme du rat mort – et je suis sortie dans le couloir. Mais là, une effervescence a commencé, je n'ai pas compris. Tout le monde criait et s'est mis à courir dans tous les sens. Bien sûr entre l'odeur de brûlé et la panique, j'ai fait le rapprochement, ainsi qu'avec les domaines incendiés.

Sakura ne put s'empêcher de penser à la petite vieille dame et son esprit déductif moins développé.

- Mais j'étais complètement prise dans cette mêlée, je… je crois que j'ai perdu mes repères visuels car tout ce qui a suivi était hors de mon contrôle. Une de nos domestiques m'a entraînée dans les cuisines et nous sommes sorties par des portes accédant sur la forêt, puisque notre domaine est juxtaposé à celle-ci… Elle… m'a dit de courir, alors je n'ai pas réfléchi, j'ai couru, je suis entrée dans la forêt, et j'ai couru, couru, comme si j'attendais qu'elle me dît de m'arrêter alors qu'elle n'était plus derrière moi depuis un moment. Je m'éraflai, je me griffai aux branches des arbres. Nous étions en hiver, et j'étais peu vêtue, je dérapai sur les pierres, mes manches s'accrochèrent aux ronces. Je ne sais plus comment c'est arrivé, mais je me suis ensuite retrouvée dans un futon, sans me souvenir de rien. Je me disais que j'avais fait un mauvais rêve, et en même temps, plus j'essayais de me souvenir, moins ça me revenait…

- Tu peux t'arrêter là, dit Tomoyo qui s'était assise à ses côtés depuis un moment et lui frictionnait les épaules, voyant à quel point elle s'était mise à trembler. Nous connaissons la suite, la vieille dame qui t'a recueillie nous a tout raconté. Il nous manquait à savoir comment tu avais pu te retrouver si loin de chez toi… Nous étions si inquiets. Bon nombre de gens te croyaient morte… Sais-tu que c'est Eikichi qui nous a à tous donné l'espoir ? Ton corps introuvable incombait ta survie !

- Eikichi, répéta Tsukiko avec un sourire. Ça ne m'étonne qu'à moitié ; il est mon porteur d'espoir, à moi aussi…

Tsukiko se remettait de sa mésaventure. Mais ce qui posait problème, c'est qu'elle était considérée comme morte depuis l'incendie, et le Seigneur Kaibaiji manquait de faire une crise de nerfs lorsqu'il recevait des missives administratives qui le contredisait : qui savait si Tsukiko était morte ou non ? Eux ou lui ? Shaolan était là pour calmer le jeu, bien qu'en l'occurrence, ça ne le concernait que peu : son rôle de diplomate était d'assurer de bons rapports entre la Chine et le Japon, et non entre un Seigneur et la préfecture.

Mais la concernée était celle qui était le plus amusée de cette situation. Lorsqu'on lui avait annoncé qu'elle jouissait du statut de morte et que son père allait demander réclamation tous les jours, elle avait éclaté d'un grand rire. Effectivement, après ce qu'elle avait traversé, elle pouvait bien se ficher d'un kanji apposé dans des archives.

Sakura restait au domaine, ayant du mal à se déplacer. Elle avait l'impression d'être une vieille qui ne pouvait plus faire fonctionner ses vieux os. Encore un mois et demi, et elle pourrait à nouveau marcher. Dans un peu plus d'un mois, son gros ventre serait dégonflé, elle pourrait enfin apercevoir ses pieds, et pourrait dormir dans la position qu'elle voulait, à commencer par dormir sur le ventre.

Elle passait le plus clair de son temps avec Tomoyo et Chiharu, l'une brodait et chantait, l'autre s'occupait de son fils. Sakura aurait voulu aller voir Tsukiko, mais elle savait qu'elle ne pouvait prendre la route dans son état, et surtout elle savait que son amie se portait bien et était déjà bien entourée. Elle attendrait. Lorsqu'elle s'ennuyait, l'idée d'aller voir son frère la prenait, mais elle hésitait : pour que démarrent des disputes et railleries en tout genre, mieux valait éviter, même si ça occupait !

- Ah, tu es là, constata Shaolan qui entrait dans la pièce couvert de poussière. Je dois te parler.

- Comme tu vois, je suis là, dit-elle en fermant son éventail.

- Je vais devoir partir quelques temps, fit Shaolan en enlevant sa chemise.

- Je suis devenue si insupportable ?

- Mais non, sinon c'est toi qui aurais dégagé depuis longtemps ! rit-il. Je dois me rendre à la frontière de Shikoku pour une affaire vraiment diplomatique, cette fois-ci.

- La frontière de Shikoku ? répéta Sakura. La frontière entre Honshu et Shikoku ? Mais… c'est terriblement loin ! Tu ne seras pas là pendant des lustres !

- Je sais bien, soupira Shaolan en s'asseyant sur le lit, mais là, je dois vraiment y aller ! Si je pouvais éviter de m'y rendre, ça serait avec joie, je préfèrerais cent fois rester ici où j'ai déjà assez de problèmes, plutôt que de me rendre à des lieues et des lieues du domaine qui n'est pas à l'abri des incendies ! Et vu ton état, c'est évident que je voudrais rester ! Tiens ! Je parie qu'avec la chance que j'ai, tu vas enfanter au milieu des flammes !

Sakura le regarda avec des yeux ronds : elle n'était pas la seule à imaginer des hypothèses étranges, en fin de compte. Elle reprit contenance.

- Et quand comptes-tu m'abandonner ?

- Dans quelques jours, dit-il. Le temps de préparer mes effets.

- Si tôt ? s'exclama-t-elle.

- Plus vite je suis parti, plus vite je suis rentré, sourit-il en se tournant vers elle.

- Mouais, renifla-t-elle peu convaincue. Mais j'en ai assez, tu es toujours en train de courir à droite et à gauche !

- Moi aussi, ça m'énerve, mais que veux-tu… Je me laisse dépasser par les événements. Bien qu'on ait retrouvé Tsukiko, ce qui m'enlève une partie de mon angoisse, on n'a pas trouvé ce fou, et le domaine pourrait toujours se faire cramer ! Et si on ajoute à ça que par contre, laisser rôtir ton frangin serait une solution, ça va coûter cher matériellem…

Il se tut, sentant un regard meurtrier dans son dos.

- Je plaisantais, ne fais pas cette tête ! Tu crois que je me farcis ton taré de frère dans mon domaine depuis presque un an pour finalement le faire griller comme une pièce de viande ? Si ç'avait été le cas, ça ferait longtemps qu'on l'aurait servi à table ! Accompagné d'une bonne sauce aux compagnons, qu'en dis-tu ?

- Champignons, tu veux dire ?

- Non, compagnons ! Un bon steak de Toya sur sauce aux compagnons, je suis sûr que ça aurait été exquis !

- Ta blague est de mauvais goût, fit Sakura avec une moue écoeurée.

- Le goût de ton frère serait sans doute atroce, ça je te l'accorde, concéda Shaolan, mais…

- Ah, fiche le camp, le coupa-t-elle. Hors de ma chambre avec tes horreurs !

Shaolan rit de bon cœur et prit une nouvelle chemise qu'il enfila. Après l'avoir vu se vêtir, Sakura se radoucit. Son corps à lui n'avait pas tellement changé…

- Dis-moi, susurra-t-elle en le prenant par la chemise avec des gestes très suggestifs et le faisant asseoir sur le lit. Il ne te faut pas autant de temps pour te préparer, n'est-ce pas ? Ça te dirait de… ?

- Maintenant ? fit Shaolan.

- Bien sûr, maintenant, rit-elle.

- Je ne sais pas trop, dit-il avec une légère grimace. Il y a un détail gênant, là-dedans.

- Quel détail ?

- Là-dedans, répéta Shaolan en appuyant sur le ventre de sa compagne. Là, il est devenu trop gros pour en faire abstraction.

- Shaolan, commença-t-elle, vexée. Tu préfères faire l'amour à une femme enceinte, ou bien à une mère qui aura son enfant de l'autre côté de la cloison, prêt à demander son lait ?

- Va pour la cloison, dit-il en se levant, c'est toujours plus intime qu'avoir un loupiot entre nous deux.

- Tu sais que c'est romantique, ce que tu dis là, ironisa-t-elle d'une fausse voix mielleuse.

- Ah, c'est romantique d'avoir un gros bidon qui nous rappelle qu'on n'est pas seuls ? Surtout si tu penses qu'il entend tout, de là-dedans, ça va lui donner un bel exemple de ses parents !

Sakura ouvrit grand les yeux et la bouche, atterrée. Shaolan en profita pour filer. C'était déloyal de sa part d'avoir sorti cet argument, mais faire l'amour à une femme au terme de sa grossesse, ce n'était définitivement pas son truc.

Shaolan partit comme il l'avait dit. Sakura passait à présent le plus clair de son temps à dormir pour tromper l'ennui. De toute façon, la moindre tâche l'épuisait. C'était donc devenu un quotidien : elle faisait un effort, dormait, se levait, mangeait, aidait aux tâches domestiques, se recouchait, et recommençait ainsi son cycle. Que pouvait-elle faire d'autre ? Elle était parfois au bord de la crise de nerfs de ne rien faire et de s'ennuyer tant. Et elle savait qu'aller voir Toya ne ferait que l'énerver davantage. Déjà lorsqu'elle n'était pas enceinte, ses railleries l'énervaient, là ça risquait carrément de provoquer l'accouchement.

Ledit Toya était songeur. Tandis que ses comparses faisaient des constructions avec des brins de paille, – dernière distraction qu'ils avaient trouvée pour tuer le temps – il regardait une jeune fille de l'âge de sa sœur tenir un enfant d'une demi année dans les bras. Dire que bientôt sa petite sœur serait mère. La voir avec son gros ventre lui paraissait irréaliste, et pourtant cela faisait un moment qu'il la voyait dans cet état. Bien sûr, lui aussi avait peut-être des enfants, il avait été voir quelques filles de joie du temps où il était dans la forêt, et il n'était pas impossible qu'il laissât échapper sa joie d'être un homme. Mais même s'il avait des enfants, qu'est-ce que cela changerait ? Il n'en saurait rien. Sakura, elle, allait mettre au monde et élever l'enfant d'un Chinois. D'un étranger.

Lorsqu'il l'avait raillée au sujet de pondre un métis, il n'avait pas pensé qu'elle le prendrait au sérieux. Lorsqu'il avait dit cela, les autres se regardèrent, et pour ne pas le vexer, ne dirent pas à Toya que si Sakura était tombée enceinte, ça n'était pas par provocation.

Toya avait aussi le pressentiment que leur sort se règlerait bientôt, tout du moins avant l'âge de raison de l'enfant : il était sûr que le diplomate ne voudrait pas que le petit s'habituât à leur présence au domaine. Ils changeraient d'air. Mais pour où ?

- Shaolan en met un temps, à revenir, soupira Sakura.

- J'ai cru entendre dire que là où il se rendait, il y avait un élevage de chevaux sauvages, risqua Tomoyo qui se concentrait plus que d'habitude sur sa broderie – les colères des femmes enceintes étaient terribles.

- Quoi ? S'il se met à dresser tout l'élevage, je le tue ! Je te jure que je le tue !

- Paix à son âme, murmura Tomoyo qui ne doutait pas un instant du comportement du jeune homme.

- Tomoyo ! Ce n'est pas drôle ! Non mais tu te rends compte ? Je suis prête à mettre bas, pour utiliser les termes si élogieux de ton frère, et lui, il prend son temps pour dresser des canassons !

Tomoyo eut envie de rajouter de l'huile sur le feu :

- Vu ce qui l'attend quand il va rentrer, je comprends qu'il prenne son temps… C'est vrai que les volcans sont nombreux, au Japon !

- Ha, ha, ha, très amusant, ironisa Sakura. Ton frère et toi avez le même sens de l'humour si particulier !

- C'est ce qui nous distingue de la masse du peuple, sourit Tomoyo. Dresser des chevaux et faire des blagues ! Voilà notre quotidien !

- Dresser des chevaux, marmonna Sakura, on va voir qui dresse qui ! Non mais attends qu'il rentre, je te jure que ça va être sa fête !

- Mmmh… fit Tomoyo en faisant mine de réfléchir. Sentirait-il ton aura d'hostilité depuis la plage sud de Honshu ? Ce serait une piste sur son retard ?

- Il dresse des chevaux pendant que je me réveille la nuit parce qu'un enfant s'amuse à me cogner l'intérieur du ventre ! Où est la justice ? Lui, il s'amuse, et moi, je…

- Ce n'est pas ton rêve, d'être maman ? rappela Tomoyo.

Sakura soupira. En effet, c'était tout ce qu'elle désirait. Elle aussi était en train de vivre son rêve, de quoi se plaignait-elle ? Elle savait qu'une femme enceinte pouvait être pénible à supporter – elle avait fait l'expérience avec Chiharu. Elle se demanda si elle serait alors aussi épanouie que son amie après la venue au monde de son bébé.

Devant le silence de Sakura, Tomoyo reprit :

- Bah, toutes les femmes prêtes à accoucher sont irritables, Chiharu l'a été, et moi je le serai sûrement quand ça sera mon tour !

- Ton tour ? Tu es… ? fit Sakura avec des grands yeux en se tournant vers elle.

- Absolument pas, répondit Tomoyo d'un ton un peu trop neutre.

Sakura comprit à cette réplique simple qu'elles ne parleraient pas des problèmes de Tomoyo avec Eriol.

Tomoyo mit sa main sur son ventre pour prendre du souffle. Ce n'était pas toujours facile de trouver sa position idéale pour chanter. Elle faisait toujours des exercices de respiration, et Sakura commençait à l'accompagner. Après tout, chanter était aussi un loisir, et Sakura ne se fatiguait pas trop.

- Au fait, dit Tomoyo, il parait que Shaolan est sur le chemin du retour. Il ne tardera pas à rentrer.

- C'est formidable, fit Sakura. Enfin ! Je commençais à trouver le temps long !

- Il a envoyé un messager peu de temps avant son départ, lui apprit Tomoyo qui elle pouvait se rendre à Edo au galop. Il fait savoir qu'il va bien et qu'il va rentrer dans quelques jours. Il a aussi ajouté qu'il a mangé du steak de soja avec de la sauce aux champignons. Je n'ai pas compris pourquoi il a demandé au messager de nous transmettre ça, ajouta-t-elle les yeux ronds.

Sakura soupira. C'était parfois un vrai gamin.

- Allez, on va se chauffer un peu la voix, dit Tomoyo. Fais attention, hein !

Sakura sourit : il était vrai que parfois, elle n'arrivait pas à produire de son à cause des mouvements de son bébé. Ça lui était déjà arrivé de bloquer en plein milieu d'une chanson.

Se tenant le ventre, Tomoyo prit une grande inspiration, souffla, prit une nouvelle inspiration, et commença à sortir des notes. C'était toujours aussi mélodieux, ne put s'empêcher de constater la future mère. Tomoyo avait vraiment une voix hors du commun, capable de voler le cœur de n'importe qui. Elle était persuadée que même Toya et ses comparses devaient écouter attentivement la mélodie.

Lorsque Tomoyo eut fini, Sakura fit elle aussi une grande inspiration, et se lança. Aucun son ne sortit. Tomoyo partit à rire en voyant qu'une fois encore, le son ne pouvait sortir. Parfois, chanter avec le ventre pouvait s'avérer difficile… en particulier lorsqu'il y avait un enfant dedans.

- Ce… ce n'est pas drôle, Tomoyo-chan, haleta Sakura. Ça… ha !

- Euh… Sakura… Je crois que nous sommes confrontées à un problème, constata Tomoyo en regardant les pieds de son amie : ils étaient mouillés.

- Ah… je… Je n'arrive plus… à bouger ! To… Tomoyo !

- Ne t'affole pas Sakura, tout va bien, on a tout prévu ! On a des serviettes chaudes, un futon tout prêt, des mères de famille qui savent comment ça fonctionne, et tu n'as pas encore de contractions !

- Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah !

- Bon, tu as des contractions, rectifia Tomoyo. Essaie de marcher jusqu'au futon.

- Non, ça fait trop mal, je peux pas bouger ! commençait à pleurer Sakura.

- Mais si, ça va aller, ne t'inquiète pas. Nous allons t'aider à t'installer. CHIHARU-CHAN ! se mit-elle à crier.

L'organisation féminine répartit vite les tâches : Tomoyo restait aux côtés de Sakura, Chiharu faisait chauffer de l'eau pour les serviettes, et Kaede supervisait le déroulement des choses.

- Woé, je n'en reviens pas, et Shaolan qui n'est pas là !

- Oh, ce n'est pas pour tout de suite, dit calmement Kaede. Pour que ton enfant sorte, il faut que ça soit dilaté ; je dois pouvoir passer mes deux mains, et là, c'est loin d'être le cas.

- Quoi ? fit Sakura. Mais ça fait horriblement mal !

- Je suis désolée, mais c'est ainsi. Respire profondément, comme tu le faisais avant que l'arrivée de tes eaux ne t'interrompe.

Bon sang ! Comment Chiharu, plus fragile qu'elle, avait pu tenir le coup ?

Toya et toutes les autres personnes dans le domaine avaient tourné la tête en entendant le cri féminin. Le moment était arrivé. Toya, nerveux, s'assit dans la paille. C'était comme s'il sortait d'une bulle. Sa sœur allait avoir un bébé. Un petit bébé. Une de ces choses toutes roses, fripées, et bruyantes. Il avait l'impression d'avoir vu le gros ventre de sa sœur comme un artifice durant tous ces mois. Mais c'était bien vrai. Elle allait avoir un bébé. Comme cette jeune fille il y a un peu plus de six mois, pour qui ça avait failli mal se passer. Et si c'était pareil pour Sakura ?

Sa nervosité augmentée, Toya commença à écraser les brins de paille dans sa main. Il renifla. Il se passa une main dans les cheveux. Il se gratta la joue. Il renifla. Il se massa la nuque. Il se gratta la joue. Il renifla. Il se massa la nuque. Il se passa la main dans les cheveux. Il souffla pour sa calmer, et cela discrètement pour ne pas montrer son état à ses hommes, bien qu'à ce moment précis, il ne se souciait pas plus d'eux que de son dernier repas.

Takashi ne put qu'encourager Sakura. Il avait déjà vécu cette expérience avec Chiharu, et mauvais souvenir ou pas, il se tint de garder ses distances avec Sakura au cas où les mains de celle-ci eussent souhaité agripper quelque chose et le serrer très fort pour se calmer.

Il y eut des accalmies. Parfois Sakura bouillait de rage de devoir attendre alors que ça lui faisait mal, parfois elle respirait sans avoir l'air de souffrir, parfois elle tapotait le futon avec ses doigts comme pour passer le temps. Elle allait sûrement accoucher avant l'arrivée de Shaolan. Ce n'était pas vrai, pourquoi n'était-il pas là pour un tel moment ? Ce n'était pas tous les jours qu'elle allait mettre son premier enfant au monde, et lui pendant ce temps devait sûrement s'amuser avec des canassons ! Il n'y avait aucune justice en ce bas monde !

Une dizaine d'heures plus tard sa souffrance avait grandement augmenté. La nuit allait tomber. Les contractions, bien qu'espacées, lui faisait tellement mal qu'elle en avait parfois le souffle coupé. Et de voir son ventre si gros par rapport à l'endroit si petit par lequel devait sortir l'enfant lui ôtait tout espoir que ça se passât bien. Kaede était venue la voir : elle n'avait pu mettre qu'une main. Sakura n'était donc pas au bout de ses peines. Chiharu s'abstint de parler de son propre accouchement, pour ne pas faire peur à Sakura et pour ne pas l'énerver.

Ce ne fut qu'au petit matin que Sakura connut la vraie souffrance de l'accouchement. Après toute une nuit à s'épuiser, à sentir des contractions, à désespérer que Shaolan arrivât alors que ce ne serait pas le cas, ses langes étaient plus moites que jamais, elle-même était trempée de sueur de la tête aux pieds. Tomoyo avait passé un bras sous sa tête et l'encourageait comme elle pouvait ; elle lui épongeait le front, mais en fin de compte, Sakura avait toujours aussi mal. Elle criait, et pour une fois, sa voix sortait très clairement malgré l'enfant dans son ventre, enfant qui était d'ailleurs la cause de ces cris.

- Tu t'en sors bien, Sakura-chan, sourit Kaede. Je sais que ça fait mal, mais tu as tenu bon jusqu'ici. Maintenant, ce sont les derniers efforts, courage ! Il arrive.

A ces mots, Tomoyo s'excusa et quitta la tête de Sakura pour aller voir. On ne voyait en fait que le sommet du crâne.

- On dirait un gros bouchon tout lisse… avec des cheveux, s'amusa la jeune Daidoji. C'est marrant !

Une nouvelle contraction, un nouveau cri. Et cela durait depuis une bonne heure. Sakura était éreintée. Elle n'y arriverait pas, c'était impossible. Ça faisait si mal.

Son visage luisait, mouillé par sa sueur et ses larmes. Elle était à bout. Cela faisait près d'un jour entier qu'elle était allongée sur ce futon. Et toujours pas d'enfant. Il hésitait finalement à sortir, ou quoi ? Pourquoi n'était-il pas déjà dehors ? Pourquoi la faisait-il souffrir ainsi ?

- Sakura, dit Kaede. Maintenant, tu vas pousser très fort, d'accord ?

- Non, pleura Sakura. Je n'en peux plus, ça fait si mal !

- Du courage, Sakura-chan, dit Tomoyo qui s'était remise à lui caresser le front. Ça fera sûrement bien plus mal si tu ne suis pas le conseil de Kaede. Il est bientôt arrivé. Tu as envie de voir ton enfant, n'est-ce pas ? Et nous aussi. Alors fais-le sortir le plus vite possible. D'accord ?

- Mmh, renifla Sakura en hochant la tête pour montrer son approbation.

Chiharu s'était mise de l'autre côté et fit une bise sur la tempe de la jeune fille en détresse.

- Tiens, voilà du courage ! sourit-elle.

- Maintenant ! dit Kaede.

Les dents serrées, Sakura tenta de s'exécuter. Elle essaya de penser à autre chose en même temps, mais tout ce qui lui vint à l'esprit fut « comment Yelan Li avait-elle fait pour en mettre cinq au monde ? »

Se sentant au bout, elle lâcha son effort, et sa tête retomba pour la énième fois sur les serviettes chaudes trempées.

- Tu t'en sors très bien, Sakura, fit doucement Kaede. Tu es prête ? La prochaine fois sera la bonne. Tu vas voir ton enfant.

- Je vais… le voir ? répéta faiblement la jeune femme avec un sourire fatigué.

- Non, moi d'abord, moi d'abord ! fit Tomoyo en se précipitant aux côtés de Kaede. Waw, il est chevelu, son crâne ! Plus que celui d'Eiji !

- Eiji a l'implant capillaire de son père, railla Chiharu, ça sera la calvitie assurée dans pas longtemps !

- Et pourtant là, elle n'est plus enceinte, fit remarquer Takashi qui désignait Chiharu du doigt.

Sakura ne saurait dire si d'entendre toutes ces conversations futiles pendant son accouchement la faisait rire ou la mettait en colère. Elle comprit que ça la rassurait de voir que la situation était sous contrôle… Elle sentit alors la dernière contraction – du moins espérait-elle que ça serait la dernière.

Ce fut à ce moment-là que deux grands cris se mêlèrent. Le premier vint de Sakura qui venait de faire sortir son enfant de son utérus. Le second vint de l'enfant qui était sorti de l'utérus de Sakura.

Toya, accroché à ses barreaux constitués de planches de bois, respirait comme il pouvait. Cela faisait un jour entier que ça durait. Toute la journée, puis toute la nuit, il avait entendu sa sœur crier. Et ce matin, ça continuait. C'était de la gestation longue durée. Deux cris simultanés. Puis un seul persista : des pleurs saccadés très aigus. Toya cligna des yeux plusieurs fois. Il était devenu oncle.

- Tiens, la voilà, fraîche comme une rose, dit doucement Kaede en lui tenant un paquet de langes d'où sortait une petite main qui ne savait quoi attraper.

Sakura ne savait plus trop où elle était ni qui elle était, mais son corps agit comme par réflexe, et tendit ses bras pour récupérer le paquet gazouillant. Précautionneusement, elle se redressa et mit l'enfant sur son avant-bras, appuyé contre sa poitrine. Elle déplia doucement le haut du linge pour découvrir le visage de cette si petite chose qui l'avait tant fait crier. Une jolie petite masse de cheveux noirs de jais, avec des petites prunelles en amande qui la fixaient curieusement, sur une tête rouge d'avoir tant pleuré.

- Bonjour, toi, souffla-t-elle en effleurant sa joue si douce.

A ces paroles, la petite fille émit un son qui ne se distinguait pas beaucoup de ses précédents gazouillements.

- Tu connais cette voix, hein ? Tu sais que tu l'as déjà entendue… Quelle jolie petite demoiselle tu es…

Tomoyo entra alors, et annonça avec un simple sourire :

- Shaolan est rentré.

Shaolan arriva. Celui qu'elle devait à présent appeler Papa. Il sourit et alla s'asseoir à côté de Sakura, passant un bras autour de ses épaules pour mieux se pencher et voir le centre de tous les intérêts. Elle s'était endormie.

- Alors, c'est la nôtre ? souffla-t-il.

- Moui, dit Sakura. C'est la nôtre. Notre petite demoiselle Li. Notre première fleur de jardin.

- Tu ne vas pas l'appeler comme ça ? sourit Shaolan. Ça irait pour la fille d'un jardinier, mais là…

- Oh, je ne sais pas, je trouve qu'aucun des noms auxquels j'ai réfléchi ne va. Et pourtant j'ai eu le temps de méditer… Comme si aucun n'était assez bien.

- C'est toujours dur de trouver ce qui convient aux princesses, sourit Shaolan en se rapprochant de sa fille que Sakura lui donna finalement. On a tout notre temps pour y réfléchir. Repose-toi.

Après un petit moment à la contempler, il posa l'enfant sur le ventre de Sakura qui s'était rallongée et ne demandait qu'à dormir. La petite bougea et resta à dormir les bras en croix sur sa mère qui avait paisiblement fermé les yeux. L'événement avait autant fatigué la mère que la fille, semblait-il. C'était normal. Shaolan alla s'allonger dans sa chambre, la route de nuit l'avait lui aussi éreinté.

Le surlendemain débarquait au domaine Li une Tsukiko surexcitée. Sakura sourit en la voyant aussi vive. La jeune fille était dorénavant parfaitement remise de sa grande mésaventure et son sourire d'habitude permanent avait vite recouvré son territoire. Elle était venue accompagnée d'Eikichi.

- Si on avait amené nos parents, ça aurait fait trop de monde d'un coup, avait-elle expliqué. Alors on a pris un peu d'avance !

Le clin d'œil qui accompagna cette remarque fit sourire Sakura. Nul doute qu'Eikichi était là pour surveiller Tsukiko pour qu'elle ne fît pas de bêtises.

- Alors, où est-elle, cette mignonne petite puce ? Oh, je suis sûre qu'elle doit être adorable !

- Elle dort pour l'instant, mais elle ne va pas tarder à se réveiller.

- Tu as une mine fatiguée, remarqua Tsukiko. Tu es souffrante ?

- Non, mais elle se réveille pendant la nuit, sourit Sakura. Et quand je dis elle, ça veut dire nous ! Shaolan est devenu aussi grognon qu'un ours des cavernes !

Sakura les mena à sa chambre qui était la plus ombragée, puisque dirigée vers l'ouest. Elle entendait déjà le son des draps qui bougeaient et les gazouillements qui mèneraient à des pleurs indiquant sa faim. Elle prit sa fille dans ses bras puis ils allèrent dans une autre pièce de la maison où Tomoyo les rejoignit avec du thé.

- Alors voilà le tout petit bout de chou qui te donnait l'air d'un ballon de fête, sourit Tsukiko. Elle est si petite et tu avais un ventre si gros, qu'est-ce qu'il y a d'autre qui est sorti avec elle ?

- Eh oui, c'est incroyable à quel point c'est petit, sourit Sakura en leur tournant le dos pour donner le sein à sa fille qui mordillait le col de son yukata en quête d'avoir quelque chose à manger.

- Et comment s'appelle-t-elle ? demanda Eikichi.

- Si un jour Sakura arrive à rester décidée sur un nom, peut-être la petite en portera-t-elle un, railla Tomoyo. Je crois que tout le répertoire de prénoms est passé, mais rien n'y fait.

- Très amusant, fit Sakura. Mais c'est vrai, je ne trouve pas grand-chose.

- Et Shaolan a des idées ? fit Tsukiko. Il faut quand même être deux pour avoir un bébé.

- Mais j'étais toute seule à le faire sortir, fit remarquer Sakura, donc j'ai plus de pouvoir !

- Voilà une maîtresse de maison dans toute sa splendeur, sourit Tomoyo. On croirait entendre Yelan Li !

- C'est ce que je me disais, s'amusa Tsukiko. Si ta petite a le même caractère que Shaolan, tu n'es pas prête de céder le pouvoir à qui que ce soit !

Après un long moment, Sakura referma son yukata tout en hissant l'enfant contre son épaule. Le petit rot sortit, et les trois femmes poussèrent un gémissement attendri sous l'œil perplexe d'Eikichi qui se demandait comment on pouvait rester en extase devant un rot. Et après les femmes osaient parler de bonnes manières !

- Des nouvelles d'Edo ? demanda Tomoyo en buvant son thé.

- A part que la fille des marchands de soba va finir par s'installer à l'auberge à force d'y venir, rien, dit Tsukiko, qui se vit envoyer par Eikichi un sourire ironique mais néanmoins satisfait, sous le regard amusé de Tomoyo.

- Je crois que tu n'es pas très bien placée pour dire ça, ma grande…

Sakura était tranquillement assise sur le couloir de bois extérieur, et contemplait la vue, rêveusement. Elle sortit de sa bulle lorsque Wei, un vieux domestique, s'assit à côté d'elle. Elle aimait beaucoup Wei, cet homme s'était toujours personnellement occupé de Shaolan jusqu'à ce que celui-ci fût en âge de s'assumer. C'était un vieil homme très sympathique qui lui racontait souvent des anecdotes sur son compagnon. Elle ne l'avait pas revu depuis qu'il avait fait un petit voyage vers un autre domaine, à savoir plus d'un mois. Il revenait à peine et Sakura avait hâte de lui présenter sa fille.

- Quelle mignonne petite fille nous avons là, répondit Wei en la prenant dans ses bras sous son regard curieux. Tu es une Li, ça il n'y a aucun doute possible. Tes yeux en amande et tes cheveux touffus ne peuvent me tromper, aussi vieux sois-je !

Sakura détailla sa fille pour la énième fois. Son visage ressemblait à celui de tous les bébés avec son petit nez en trompette et ses grands yeux. Ces derniers étaient d'un marron bien plus foncé que ceux de Shaolan, ses cheveux noirs d'ébène étaient touffus, et son sourire montrait qu'elle aimait déjà le vieil homme.

- C'est incroyable, souffla celui-ci. Incroyable comme tu lui ressembles. Eh oui, fit-il comme s'il répondait à une question de la petite, oui, tu es comme ta grand-mère ! Les mêmes yeux, le même sourire, les mêmes cheveux… Tu ressembles énormément à Yelan Li ! Serais-tu sa résurrection ? Ah, ça te fait rire, tout ce que je raconte, n'est-ce pas ? C'est amusant, les paroles d'un vieux monsieur !

La réflexion frappa Sakura. Elle n'avait jamais fait attention, mais à présent que Wei en parlait, oui, elle voyait clairement la ressemblance, l'air de famille de Yelan Li sur le visage de sa fille. Une résurrection ? Même si Sakura était naïve, elle ne croyait pas à ce genre de choses. Mais qui savait ? Peut-être sa fille était-elle un reflet de la doyenne Li pour un dernier acte sur Terre que celle-ci n'avait eu le temps d'accomplir. Sakura se ressaisit. C'était n'importe quoi !

Au début, en voyant les cheveux noirs de sa fille, elle avait pensé que c'était les mêmes que ceux de Toya, donc sa mère Nadeshiko, mais en y repensant, cela pouvait aussi venir de Dame Li.

Allongée sur son lit et son enfant dans la même position à côté d'elle, elle réfléchissait. Le bébé était endormi depuis longtemps. Shaolan entra dans la chambre en se massant une épaule.

- Alors Maman, comment vas-tu ? dit-il. Wei a pu voir l'enfant prodige ?

- Cet homme connaît ta famille sur le bout des doigts, sourit Sakura. Il m'a dit de qui provenaient vos oreilles, votre nez, vos cheveux… Et il m'a fait remarquer que la petite ressemblait beaucoup à ta mère.

- C'est vrai ? fit Shaolan. Je n'y avais jamais prêté attention. Fais voir ?

Il regarda attentivement sa fille. Sakura le regarda scruter avec attention, attendant le verdict, bien que se fier au jugement de Wei était signe de détenir la vérité.

- C'est vrai, dit alors le jeune père. Elle a un air… que dis-je un air, elle tient beaucoup de choses de ma mère !

Shaolan semblait comme plongé dans des souvenirs, à repenser à sa mère. Sakura préféra ne pas l'interrompre. Elle attendit qu'il sortît de sa bulle. Chose qu'il fit quelques minutes plus tard.

- Dis-moi, ça veut dire quoi, « Yelan » ?

- Orchidée Sauvage, sourit Shaolan qui s'allongeait à son tour sur le lit, de l'autre côté de sa fillette.

- Woé ? Pourtant dans « Shaolan », il n'y a rien qui signifie Orchidée, ou Sauvage !

- Ahlala, petite Japonaise qui n'a qu'une faible gamme de sons ! se moqua le jeune homme. Tu confonds les sons « lan » et « lang » ! Lan signifie Orchidée, et Lang signifie Loup : ça n'est pas vraiment pareil ! Mais les Japonais ne font pas la distinction et les prononcent « lan » tous les deux.

- Pff, ce sont les sons chinois qui sont trop nombreux, dit-elle. Orchidée Sauvage, reprit-elle alors. C'est vraiment joli.

- Oh, tu commences enfin à trouver un prénom qui te plait ?

- Pour tant ressembler à ta mère, elle se doit d'avoir un morceau de son nom, dit Sakura. Ma fille fait partie des orchidées Li.

- Une orchidée ? répéta Shaolan. Et de quelle couleur ?

- Blanche, évidemment ! sourit Sakura. Notre fille n'est que pureté.

- Mmmh, réfléchit Shaolan. « Bailan » ? C'était le nom de ma grand-mère, c'est drôle, ça !

- Bailan ? fit Sakura. Bailan, répéta-t-elle d'un ton doux en posant les yeux sur sa fille. Bailan…

- Ça te plait ?

- Oh oui, c'est très joli, mais si tu en veux un autre…

- Non, non, la coupa le jeune homme. Tu t'es enfin fixée sur un nom, on ne va pas changer maintenant ! Cela dit, on ne pourra qu'affirmer que c'est une Li, après ça ! Le visage de ma mère, et le nom de ma grand-mère paternelle !

- J'aurais aimé qu'elle me ressemble plus, dit Sakura avec une petite moue.

- Même si elle a l'air de ma mère, c'est notre fille, sourit Shaolan. Il paraît qu'en grandissant, une fille devient le portrait de sa mère !

- Elle a intérêt ! sourit la jeune fille. Elle contente tout le monde, comme ça. Tu peux revoir le visage de ta mère, d'une certaine manière…

Il n'y eut pas de réponse, mais seulement du silence. Shaolan prit la nouvelle nommée Bailan dans ses bras qui était en train de se réveiller et la contempla un instant. Sakura lui annonça qu'elle allait boire quelque chose et sortit de la pièce. Elle savait qu'à cet instant précis, Shaolan voulait être seul : les souvenirs de sa mère lui revenaient.

Shaolan regarda la petite fille qui l'observait avec des grands yeux. Elle semblait dubitative, comme si elle cherchait à comprendre à quoi il pensait. Elle était vraiment toute petite ; le seul bout du doigt du jeune homme tenait dans la main de l'enfant. Si petite, et si fragile. Shaolan la serra alors dans ses bras et ne put s'empêcher de verser quelques larmes.

- Papa te protègera toujours, souffla-t-il. Il ne t'arrivera jamais rien, papa te le jure, cette fois, je serai là, je donnerai ma vie même s'il le faut… Cette fois, je serai assez fort pour vous défendre… Pa… Papa te le promet…

Il ne pouvait empêcher ses sanglots d'affluer et s'efforçait de les faire le plus silencieux possible. Pourquoi se mettait-il à pleurer, il n'en savait rien, mais il était sûr que n'importe qui en aurait fait autant – ou tout du moins se disait-il cela pour se réconforter. Est-ce que le Seigneur Kaibaiji avait aussi prononcé ces paroles, des années plus tôt, à la naissance de sa petite Tsukiko ? Lui avait-il juré qu'il ne lui arriverait rien, qu'il serait toujours là, qu'il prendrait tout à sa place ? Qu'avait-il ressenti lors de cet incendie, où tout le monde l'eut crue morte ? Est-ce qu'une douleur lancinante lui avait transpercé le cœur, comme celle qui faisait de même à Shaolan qui s'imaginait qu'il arrivât la même chose à sa fille ?

- Cette fois-ci, reprit Shaolan qui s'était un peu apaisé, cette fois-ci, je ne serai pas un fardeau… Je serai là, c'est juré, c'est juré, tu entends, hein ? Papa veillera sur toi…

Il desserra alors son étreinte, quelque part surpris que la petite n'eût pas bronché pendant tout ce temps où il la comprimait contre lui. En l'observant, il vit les grandes prunelles de ses yeux en amandes – héritées de Yelan Li – qui le fixaient, comme si elles attendaient quelque chose.

- Eh bien ? demanda-t-il la voix encore chevrotante. Tu ne pleures pas ? J'aurais juré que tu avais faim, tu ne réclames rien ? Ou bien Papa te donne-t-il l'impression d'être un vieux désespéré ?

Bailan sourit alors. Shaolan se demanda si c'était pour approuver les dernières paroles. En tout cas, elle souriait au lieu de pleurer. Mieux, elle agitait ses pieds comme si ce qu'il venait de dire avait quelque chose de désopilant.

Il la prit finalement dans ses bras et descendit du lit. Un bon repas leur ferait à tous le plus grand bien. Il sortit, non sans s'être essuyé les yeux avant : ces larmes seraient leur secret, bien qu'il savait que Sakura se doutât fort qu'il en eût versées.

Fin de la première sous partie.