Chapitre 5 : fraternité

- Ca fait un an aujourd'hui.

Naoki se tourna vers Haru, un air réprobateur au visage : si leur sensei les surprenaient à parler entre eux au lieu de méditer, ils allaient encore une fois se faire séverement réprimander.

- Ne me regarde pas comme ça Naoki, de toute façon sensei est bien trop occupé à entrainer Zaïe et Aikka pour nous porter un quelconque intérêt .

Le jeune homme pivota légèrement la tête ; son maître d'armes était en effet en pleine contemplation d'un combat entre ses deux élèves, ignorant totalement l'indiscipline des huit autres, plus occupés à rêvasser qu'à méditer sur leur condition de simple mortel comme il leur avait demandé une heure plus tôt.

Ils se trouvaient dans la salle d'entraînement du château, énorme enceinte tapissée de tatamis blanchâtre ; les jeunes hommes étaient consignés tout à fait au fond, dans une alcôve baignée de soleil, tandis que Aikka et Zaïe s'affrontaient plus loin, à l'ombre des pilonnes de pierre.

- Il a l'air à plat notre sensei, murmura Haru

- Bah, en même temps avec toutes ces réunions pour le traité auxquelles il doit participer, ça se comprend !

Sakura s'était joint aux deux élèves inattentifs, comme l'étaient le reste du groupe, renonçant carrément à la position inconfortable que lui imposait habituellement ce fastidieux exercice de reflexion silencieuse et préférant pousser vigoureusement Naoki pour se joindre à leur conversation .

- Moi je serais depuis longtemps rentré chez moi en quatrième vitesse ! remarqua il en evitant le coup de pied de son ami

- Ca ne m'étonne pas de toi, cingla Naoki, en plus d'avoir un prénom féminin tu en as l'esprit peureux !

- Si Zaïe t'entendait...

A l'évocation de Zaïe, ils tournèrent simultanément leur regard vers la jeune fille qui combattait avec acharnement , son corps tendu et en sueur : elle portait un court tee shirt noir dévoilant son ventre blanc, et un pantacourt tout aussi sombre laissant entrevoir ses chevilles nues qui pivotaient sans cesse afin d'éviter les attaques redoutables de son adversaire princier.

- Bon sang, un an, ça nous rajeunit pas tout ça... soupira Yuki qui lui aussi avait décidé de outrepasser les ordres de son maître.

Les quatre jeunes hommes acquiescèrent ; le doux rêveur Haru, le -malgrès son prénom équivoque- masculin Sakura , l'appliqué Naoki , le blagueur Yuki, l'insoumise Zaïe, le prince Aikka mais aussi Kizuke, Riku, Hiroshi et Teruo, tous s'étaient rencontrés il y a un an, berçé par le même rêve et la même ambition : intégrer la prestigieuse armée royale de Nourasie . Il y a un an, jour pour jour, ils avaient appris leur admission dans l'armée cadette nourasienne ; après un examen long et éprouvant, ces dix chanceux avaient la possibilité d'accomplir le début de leur rêve. Ils avaient du combattre, montrer leur aptitude à la magie, au maniement des armes et à la réflexion ; la concurrence avait été plus que rude, et la plupart des élus provenaient d'un milieu noble ou bougeois, préalablement éduqués à ces disciplines . Ainsi seuls Naoki et Zaïe provenaient de famille modeste ; mais tous gaganaient le droit à trois années de formation dispensée par un maître d'arme renommé, Maître Kuro, accompagnées d'une année d'apprentissage dans leur milieu de prédilection, et tout cela à la poche de Sa Majesté le roi. L'examen avait lieu tous les quatre ans, ils avaient su saisir l'occasion avec brio.

Ces neuf jeunes hommes ( Aikka était le plus jeune) étaient brave, forts, sérieux et fiers de leur chance qui leur permettrait peut être un jour de devenir de véritable guerrier au service de leur nation.

Mais aussi entrainés étaient ils, aucun ne surpassait Zaïe.

Une seule et unique femme avait été intégrée à l'armée de Nourasie, en tant que pilote d'insecte, il y a bien longtemps : aussi tous avait été estomaqués du culot avec lequel la jeune terro-nourasienne s'était présentée à l'examen d'admissibilité, tout sourire, le regard confiant. A l'époque elle était domestique au château ; comment ? s'étaient indignés les anciens de l'armée qui constituaient le jury, une fillette de basse condition prétendant intégrer leur armée reluisante ?

Et pourtant elle les avait convaincu. En battant tous les jeunes hommes présents dans la salle à ce moment là, faisant voltiger des objets dans tous les sens par sa maîtrise impressionnante de la magie et tenant tête au prince même venu limiter les dégâts : c'est ainsi qu'une domestique de sexe féminin passa avec succès l'examen, carrément propulsée première ex-aequo avec Aikka de leur promotion.

De mémoire de vieux nourasien, on n'avait jamais vu ça .

- Il nous délaisse carrément Kuro-sensei là, bougonna Yuki, je sais bien qu'on est moins bon que ces deux là mais quand même !

- Normal, ils sont si peu à l'entraînement ces temps ci que dès qu'ils ont un temps libre il les fait bosser le plus possible !

Sakura haussa les épaules ; il était de notoriété public que Zaïe et Aikka avaient un niveau bien supérieur à la norme, du moins en combat, malgré leur jeune âge . Ceci était tout à fait compréhensible pour le prince, mais bien plus étrange concernant Zaïe, qui n'avait jamais eu un quelconque maître d'armes . Jamais elle n'avait dit aux garçons la raison de son habileté, et cela était un des grand mystère à élucider pour les jeunes hommes ( ils cherchaient également depuis un bon bout de temps à connaître le passé sentimental de la terro nourasienne, ne récoltant pour l'instant que de fabuleux coups de pieds en réponse)

- Il sont mignons tous les deux non ? Je veux dire, ils feraient un beau couple ! remarqua Haru

- Tu parles ! répondit Sakura en fronçant les sourcils

- Le prince avec une roturière qui tient en horreur la noblesse ... remarqua Naoki

- Je me demande à quoi ressembleraient leurs enfants ...

- Je suis sûre que notre Zaïe accoucherait de nobles complètement déjantés qui créeraient l'anarchie au château et renverserait Aikka de son trône !

Yuki avait pratiquement crié cette dernière phrase ; Aikka se retourna soudainement, dérapa sur le tapis une fraction de seconde plus tard et se vautra lamentablement, entraînant dans sa chute une Zaïe exténuée qui atterit lourdement aux pieds de son sensei . L'homme se releva lentement, digne dans sa fatigue :

- Jeunes hommes, ne vous avais je pas demandé de méditer ? gronda il

Sakura tourna son regard vers Zaïe qui lui tira fort gracieusement la langue, lui faisant comprendre que c'était à son tour de trimer ; il soupira et sourit, remplit d'un sentiment de félicité propre à ses entraînements qu'il appréciait grandement.

Lorsqu'il était entré dans l'armée il n'aurait jamais pensé trouver plus que des camarades, des collègues : et pourtant le fait était là, et Yuki comme Naoki, Haru et tous les autres, ils n'étaient pas amis .

Non, c'était beaucoup plus fort, et ce sentiment habitait chacun d'entre eux.

Ils étaient frères d'armes.


Eva soupira pour la trentième fois en dix minutes ; c'était tellement frustrant d'être inactive dans ce magnifique château, alors que tous étaient en effervescence, concoctant moult projets classés top secret défense, débattant sur l'avenir de la galaxie et découvrant les joies du pilotage d'insectes (comme Rick y avait été invité, contrairement à elle qui avait été « gentiment » écartée par son père inquiet pour sa sécurité). Non, vraiment c 'était rageant, et lorsque la jeune terrienne était en rage généralement elle faisait ce qu'on appelait communément des « bêtises ». Mais même ce (petit) lui était interdit ; allait elle risquer la paix de son peuple et de celui d'Aikka pour son propre plaisir personnel ?

Zaïe l'avait lâchement abandonné une heure plus tôt, mentant mollement sur un prétendu rendez vous avec les suivantes de la reine (connaissant Zaïe et son amour de la noblesse, cela aurait risqué fort de se finir en pugilat, nota Eva qui se rappelait de l'échange de regards hostiles entre la vieille servante royale et son amie) ; la terrienne avait passé la nuit dans sa chambre en compagnie de Ellie, Hana qui s'étaient bien vite endormies, et la discrète Ichirin, discutant du sort de la jeune aveugle et des différents potins du château (elle avait ainsi appris que Zaïe avait soutiré d'un certain Keitaro qu'il avait abusé de saké et s'était retrouvé dans le lit d'une duchesse très en vue) en compagnie de thé nourasien, bien meilleur que celui insipide que lui préparait habituellement son père .

Mais à présent Eva traînait son ennui dans les dédales du château royal de Nourasie, ignorant volontairement les regards curieux des domestiques en activité afin de préparer le déjeuner des grands de la cour : elle avait encore du mal à s'habituer au vif intérêt qu'elle provoquait, et n'osait même pas leur demander son chemin (d'ailleurs elle était perdue depuis plus d'un quart d'heure) . Son père lui avait interdit de sortir de l'enceinte du château, et également de se balader dans le beau jardin qui faisait comme un tapis verdoyant et odorant à l'édifice en suspens . Cela avait évidemment encore une fois provoqué la colère de la jeune fille et le replis stratégique de Koji et Stan, effrayés de longue date des crises de furie de la fille de leur manager et des réactions imprévisibles de ce dernier à leur encontre depuis qu'il avait appris leurs cours de pilotage non déclarés dispensés à sa progéniture.

- Sumimaseeeeenn Evaaaaa-chaaaaaan ! Ohayooooooo !

- Baka Neko-chan ! Elle ne parle pas le nourasien ! »

Mune attrapa la main de sa soeur et accourut vers la terrienne, lui faisant de grands signes ; celle ci sourit timidement et leur adressa un vague bonjour avant d'observer d 'un air interrogateur les serviettes de bains qu'elle portait contre sa poitrine :

- Eva-chan, nous avons ordre par Zaïe de t'amener aux rotemburo ! s'exclama Neko en lui tapotant affectueusement la joue

- Mais ou est elle ? Vous l'avez vu ?

- Tu nous suis ? interrompirent en cœur les deux nourasiennes

- Euh... où ça ? demanda la jeune fille de plus en plus perplexe, se laissant néanmoins entraînée par les jumelles surexcitées qui paillaient dans leur dialecte, tenant fermement chacune de ses mains.

La réponse lui fut partiellement donnée quelques minutes plus tard, lorsque le trio arriva dans une sorte de vestiaire tout en bois, où Neko et Mune s'empressèrent de se déshabiller ;

- Je suis pas sûre de comprendre...

- Les rotemburo ce sont des sources d'eau chaude ! expliqua Mune en envoyant une serviette sur la tête d'Eva, on s'y baigne nue ! Donc il vaudrait mieux que tu retires tous ces bouts de tissus si tu veux vraiment profiter !

- Ne t'inquiètes pas, ceux là ne sont pas mixtes ! ajouta Neko en adressant un clin d'oeil à la terrienne dont les joues commençaient à prendre une sympathique couleur coquelicot.

Si celui là ne l'était pas, c'est qu'il en existait des mixtes songea Eva en retirant son soutient gorge et se cachant pudiquement avec la serviette blanche douce et chaude ; elle entendit vaguement Mune la taquiner en la disant aussi prude que Zaïe et que ce n'était pas ainsi qu'elles trouveraient un mari.

- A croire que vous êtes complexées par vos grosses poitrines, s'exclama sa soeur

- C'est presque ça, marmonna Eva-la-tomate, mais j'en ai moins que Zaïe.

- Personne ne bat Zaïe-chan niveau belle poitrine ...

- Zaïechounette a la plus belle poitrine de tout le château ! Mais elle étrangement elle n'aime pas qu'on lui rapelle...

Elles éclatèrent de rire ; Neko poussa la lourde porte qui les séparaient de l'extérieur, découvrant à Eva un rotemburo vaste constitué d'un grand bassin en bois bordé d'une mosaïque de carreau dans différent tons de bleu, rempli d'une eau chaude trouble ou se prélassait déjà deux femmes d'un âge mur qui sourirent amicalement à Eva et adressèrent un signe de main aux deux domestiques rousses . Bien vite les deux jeunes nourasiennes prirent place, laissant leur serviettes sur des pierres lisses disposées tout autour, contre les cloisons boisés les séparant de la partie réservée aux hommes : Eva hésita, peu disposée à se montrer nue en public .

- Allez Eva-chan, viens avec nous ! l'apostropha Neko qui s'était retournée tout sourire, Promis on ne te fera aucune remarque sur ta peau trop pâle !

- Elle n'est pas trop pâle ! s'indigna la terrienne, avant de finalement retirer sa serviette et entrer dans l'eau délicieusement chaude, c'est vous qui êtes bronzées, nuance !

- Bof, de toute façon tu auras du succès grâce à ça, remarqua Mune, le plus grand fantasme Nourasien sont les femmes à peau blanche

- Ah bon ?

Finalement, le fait d'être nue en compagnie de Mune et Neko ne gênait pas tant que ça Eva, qui prenait beaucoup de plaisir à discuter avec les amies de Zaïe en paressant dans ces volutes de vapeurs odorantes. Mune lui avait appris à faire un chignon juste à l'aide de deux baguettes chinoises, et Neko lui faisait à présent la description de leur soirée d'hier qu'elles avaient visiblement passé à espionner Rick qui leur avait finalement accordé la faveur d'une tasse de thé .

- Il est trop trop beauuu ce Rick ! répéta une nouvelle fois Neko, des étoiles dans les yeux

- Bof, je suis habituée à son charme ravageur, alors j'y fait plus attention...

- Nous t'envions beaucoup Eva tu sais... murmura Mune, occupée à frotter le dos de sa soeur à l'aide d'une savonette

- Sinon, qu'as tu fait de ta soirée hier ?

Eva ferma les yeux en souriant :

- J'ai dormi chez Zaïe avec Ellie, Hana et Ichirin !

- Ah bon ? Hana c'est la petite aveugle qui a été abandonné chez la reine c'est ça ?

- Oui oui, répondit la terrienne, Zaïe a été chargé de lui trouver une situation stable durant ce mois ci, comme sa tutrice ne veut plus d'elle... Ichirin a accepté tout de suite, elle avait l'air assez contente !

- Ichi-chan va s'occuper de la gamine ? s'étonna soudainement Neko

Celle ci se releva un peu trop rapidement, faisant basculer sa soeur jumelle dans l'eau qui disparut un instant dans le brouillard ambiant, avant d'émerger près de Molly, échangeant un regard intrigué à la jeune Nourasienne aux joues zébrées de trois fausses moustaches félines :

- Eh bien oui ! s'exclama la jeune fille en haussant les épaules, il y a un soucis à cela ?

- Euh... non, commença Mune d'un air embarrassé, mais disons que de la part de Ichirin c'est assez...euh...

- Surprenant. Acheva sa soeur

- Et si vous me racontiez tout cela ?

Les jumelles échangèrent un nouveau regard, et soupirèrent en coeur ; finalement elle s'assirent de part et d'autre de leur amie. A présent les trois jeunes filles étaient seules dans le rotemburo, et il y regnait le plus grand silence, à peine troublé par le bruit du clapotis de l'eau. Au bout d'un moment, Mune prit la parole, d'un ton sérieux que Eva ne lui connaissait pas :

- Ichirin signifique solitaire en nourasien... En fait Ichi-chan porte ce nom car elle a été abandonné par ses parents dans un orphelinat tout bébé ; ils avaient eu peur de ses yeux noirs.

- Ils ont cru que c'était une fille du démon, précisa dans un souffle Neko

- La vie d'Ichirin avant qu'elle ne rencontre Zaïe correspondait à son prénom : elle travaillait dans la basse ville avec des hommes pas très fréquentables... C'est de elle qu'on tient que les femmes blanches sont appréciées par la gente masculine, elle se mettait fréquemment du fond de teint pour exercer sa ...profession.

- Quel genre de travail ? S'enquit Eva qui se doutait de la réponse

- Prostituée. Ca arrive souvent aux orphelines sans le sous.

Le silence se fit pesant ; Eva était estomaquée, son cerveau avait du mal à assimiler la cruelle information .Jamais elle n'aurait pensé que la douce, polie et timide Ichirin pouvait être une fille de joie, au service d'hommes malhonnêtes et non fréquentables !

- Nous aussi on a eu du mal à le croire quand on l'a apprit tu sais, lui chuchota Mune

- Mais au château ça s'est vite su , à cause d'un jeune gars de l'armée un peu trop bavard et habitué des quartiers chauds... Quand Zaïe a apprit que tout le monde était au courant, elle était folle de rage, le garçon en a prit pour son grade !

- Une moitié de lune à l'infirmerie !

Eva sourit ; Zaïe était vraiment hors du commun . Néanmoins une question la taraudait à propos de son amie, hormis sa mystérieuse occupation au château (cette question ci lui était un peu sortie de la tête à ce moment précis) :

- Mais quel est le rapport entre Zaïe et Ichirin ? Comment en est elle arrivée à bosser au château ? Zaïe n'a tout de même pas été...

- Non, évidemment que non ! la coupa Neko

- Zaïe a rencontré Ichirin lorsqu'elle est arrivée ici, commença à expliquer Mune, lorsqu'elle avait 11 printemps je crois... Ichi-chan l'a hébergé avec Ellie la première nuit dans son taudis, et pour la remercier Zaïe lui a proposé de venir avec elle postuler pour un poste de domestique au château !

- Et elle a accepté ?

- Elle l'a convaincue à l'usure... Ichirin était morte de peur à l'idée de devoir subir des représailles de ses patrons. Finalement elle est arrivée ici avec Ellie et Zaïe, et on s'est rencontrées 12 lunes plus tard, quand on a été engagée à notre tour !

- Donc tout est bien qui finit bien ? se risqua Eva

- Non, trancha Neko, car le passé d'Ichi-chan la poursuit toujours . Déjà elle a une peur panique de se retrouver seule dans une pièce en compagnie d'un homme, mais c'est pas encore trop grave car Zaïe ne peut pas blairer les garçons en général non plus.

- J'avais remarqué...

Neko fit voltiger des gouttes de sa main gauche d'un geste élégant vers la figure d'Eva qui plissa les yeux en tirant la langue.

- Si nous avons été étonnée à propos de la garde d'Hana chez Ichirin, c'est que Ichirin n'a jamais eu de colocataires dans sa chambre depuis qu'elle travaille au château.

- C'est une faveur qui lui a été accordée par le roi, indiqua Mune, sa hantise est de dormir à côté d'un mouchard de ses anciens patrons et qu'elle soit assassinée ou forçée à revenir dans le milieu : c'est plutôt courant dans les quartiers sensibles.

- Et de toute façon personne n'aurait voulu coucher près d'Ichirin ; mis à part nous trois et Ellie, personne ne l'approche, à cause de ce fameux garçon qui a tout balançé.

Soudainement Eva compris la fureur de Zaïe et ressentit elle même cette colère en elle ; tout ceci était tellement injuste ! Ichirin avait tout fait pour échapper à sa vie misérable, et voilà qu'un crétinavait tout gâché et l'avait privé de se faire des relations amicales stables et durables ...

- Il y a vraiment des cons sur terre, persifla la jeune fille

- Je ne sais pas ce que signifie con, mais à ton ton je suis bien d'accord avec toi . grommela Neko

- Donc Ichirin va s'occuper d'Hana pendant une lune ? Je me demande ce que ça va donner... Elle a pas l'habitude des enfants mis à part Ellie, et encore cette ptiote elle est parfaite et adorable, c'est pas une enfant normale.

- Hana n'est pas normale non plus tu sais, remarqua Eva, elle a passée la soirée à regarder Ichirin et à lui glisser des mots à l'oreille... Je crois qu'elle en sait plus qu'elle ne veut le laisser paraître, et ça a du plaire à Ichirin.

- Ou l'effrayer, peut être qu'elle est sous chantage !

- Attends Neko, ce n'est qu'une enfant... répliqua la terrienne, je suis sûre que ça va être bénéfique à Ichirin d'avoir quelqu'un prêt d'elle, la solitude c'est jamais bon.

Et Eva en savait quelque chose ; être seule ne lui avait jamais épargnée la dureté de la vie, et l'avait certainement rendue plus amère encore. Elle repensa à Hana, cette drôle de petite fille au bandage masquant ses yeux meurtris, et à ses paroles, ces mots qui avaient tant marquée la terrienne ; elle n'avait pas osé parler de Jordan à la fillette, et n'avait même pas envisagé de parler de ses drôles de propos à Zaïe, convaincue que celle ci se moquerait d'elle...

Cette gamine était décidément spéciale ; et c'était peut être cela qu'il fallait à Ichirin afin de lui redonner le goût de l'être humain...

- Oui, répéta Eva, j'en suis sûre...


- Hana-chan, qu'est ce que tu fais ?

Hana tressaillit et releva la tête, cherchant à sentir la présence de son interlocutrice : la petite était assise, ou plutôt recroquevillée, sur un gros rocher à la sortie de l'école communale de la ville, préférant s'éloigner un moment de la foule d'enfants riants et chahutants qui sortaient de l'établissement. Hana n'aimait pas quand il y avait trop de monde ; cela lui faisait peur et l'inquiétait de se savoir au milieu d'inconnus ; elle aimait toucher le visage de chacune des personnes autour d'elle afin de mieux les connaître, cela la rassurait. Ses mains étaient devenus comme ses yeux depuis son terrible accident...

- E...Ellie-chan ? C'est toi ?

- Oui oui ! s'exclama la petite en riant, laissant son amie lui toucher le nez timidement, pourquoi tu attends ici ?

- Je... je ne sais pas commen rentrer au château, murmura honteusement l'aveugle, je sais bien que Ichirin-san me l'a montré ce matin, mais je ne m'en souviens plus et...

- Mais tu ne vas pas rentrer toute seule enfin ! On va faire le chemin ensemble, ça sera plus drôle !

Au contact de la main d'Ellie qui prenait la sienne, elle tressaillit de nouveau ; elle arriva à peine à se mettre sur ses jambes, sa tête trop pleine d'émotions nouvelles et violentes, qu'elle croyait ne jamais plus connaître. Cela faisait bien longtemps qu'une fille de son âge, ou plutôt que quelqu'un de son entourage en général, ne lui avait plus montré un quelconque signe d'amitié. Elle était tant habituée à la peur, l'hostilité, la violence, les brimades... Sa différence avait toujours été mal acceptée ; une petite fille aveugle, ayant un lien supposé étroit avec les Crogs et voyant des choses qu'un humain n'était pas censé voir , c'était plutôt rare, et pas vraiment ardemment désiré par un village tranquille et perdu dans la campagne nourasienne.

- On y va ? s'enquit Ellie, inquiète de l'état végétatif de sa compagne

- Ou...Oui ! balbutia celle ci

- Alors, tu l'as trouvé comment notre école ? Elle est bien non ? Je suis si heureuse que Nee-san t'ai inscrite dans la même école que moi !

Hana acquiesça vigoureusement ; c'était la première fois qu'elle fréquentait un établissement scolaire , on le lui avait toujours interdit dans son village, de peur qu'elle ne « contamine » les autres enfants, et sa première impression avait été plus que bonne. Aucune des filles (l'école n'était pas mixte) ne l'avaient insulté ; la maîtresse avait même passé plus de temps avec elle qu'avec ses camarades, pour lui présenter la classe et les locaux , et Ellie ne l'avait pas lâchée de la journée, l'aidant dans tous ses travaux qu'elle effectuait parfois avec plus de difficultés que les autres dû à ses yeux .

- Oh la la, il y a beaucoup de monde dans les rue aujourd'hui ! râla Ellie, se faufilant entre les passants en tenant fermement son ami d'une main et son cartable de l'autre, on va passer par le raccourci du château !

- Q...Quel raccourci ?

- On pas trop le droit de le prendre, lui confia sa nouvelle amie en baissant d'un ton, c'est réservé aux gens de la garde et aux nobles, mais Zaïe-nee-san m'a dit que c'était plus sûr de passer ici !

Bientôt les deux fillettes s'engagèrent sur un chemin de terre et de cailloux bordé de grands arbres verts, ou pépiaient quelques oiseaux revenant à tire d'ailes du ruisseau qui coulaient à gauche ; ça sentait le pin, les animaux, les fruits, le bonheur. Un tout petit sourire naquit sur les lèvres habituellement tremblantes d'Hana ; Ellie commença à lui décrire d'un ton enjoué le jeu des oiseaux, la danse des arbres au grès du vent, tout ce que la petite ne pouvait voir ...

Néanmoins, mis à part les animaux s'ébrouant dans l'eau et les joyeux volatiles, quelqu'un d'autre observait les deux petites filles, avec un intérêt tout particulier ; perchée en haut d'un arbre feuillu, ses grands yeux bleus et ses longues oreilles ou pendaient des boucles d'oreilles raffinées et discrètes ne rataient pas une miette de leur conversation . Son visage était rond, son front orné d'une petite touche de peinture bleu pâle (un des signes de noblesse nourasienne) à l'instant plissé ; sa petite bouche formait une moue boudeuse, mâchonnant par la même occasion le collier de perles bleues qu'elle avait autour du cou, et sa tenue initialement blanche était à présent zébrée de vert et de marron. Ses longs cheveux roux étaient noués en deux énormes tresses volumineuses qui se balançaient dans le vent tiède de la fin de journée.

- Ce soir tu dors chez Ichirin Hana-chan non ?

- Ou...oui !

- Tu n'auras pas peur toute seule ?

- N...non, je pense pas, Ichirin-san est très gentille.

- Elle pourrait devenir ta nouvelle maman alors !

- Tu...tu crois ? s'étonna Hana

C'était vraiment injuste.

Cela faisait une bonne heure que la princesse Yume avait trouvée refuge dans cet arbre, à l'abris des remontrances de sa préceptrice et de son professeur de danse traditionnelle , appelé en renfort pour retrouver la gamine turbulente ; elle aimait ce chemin, très peu fréquenté en cette heure de l'après midi , pour sa tranquillité et son aspect mi-sauvage, avec sa faune et sa flore poussant librement au grès des saisons...

Elle aurait tant aimée avoir leur liberté !

Beaucoup de filles de son âge enviaient Yume ; elles enviaient ses belles robes, sa grande chambre, son imposante maison, ses prestigieux parents, son luxuriant jardin (les plus vieilles lui enviaient aussi son beau grand frère, mais c'était une autre histoire)... Effectivement, la petite possédait tout ce qu'une nourasienne moyenne rêvait de posséder ; mais Yume elle jalousait ces dernières. Elle aurait tant voulu que son père, comme le leur, l'amène à l'école publique en compagnie de son grand frère, et manger au goûter de simples tartines de confiture maison faites par sa mère ! Mais ses parents étaient plutôt occupés (logique lorsque l'on exerce la proffession de souverain et souveraine de Nourasie), son goûter bien plus raffiné était apporté par des domestiques et le seul professeur qu'elle n'ait jamais connu était sa vieille préceptrice acariâtre qui passait son temps à râler après son élève. Par ailleurs, ses cours étaient longs et barbants ; on lui apprenait les bonnes manières, les différentes révérences, les danses du salon, le nourasien ancien, l'élocution, le bon goût, l'histoire intégrale de la famille royale... Et jamais on ne lui proposait en compensation d'apprendre le maniement des armes, de l'arc ou de la magie et la conduite des insectes comme l'espérait tant la jeune princesse ; même de sang royal, une fille restait une fille, et ces activités lui étaient proscrites. Elle devait donc se contenter d'assister à l'occasion à l'entraînement de son frère, les yeux tristes et envieux.

Oh, bien sûr, une fois ses cours terminés Yume avait à sa disposition de nombreux jouets afin de s'occuper ; mais un jeux n'est jamais drôle lorsqu'il est solitaire, or les seules possibles camarades de jeux de la fillette étaient de jeunes nobles prétentieuses et egoïstes, des pestes en somme, qui ne comprenait pas en quoi leur princesse désirait tant sortir de son beau château.

Le problème avec Yume, sa préceptrice ne se lassait pas de le répéter, c'est qu'elle était trop active, enjouée, trop pleine de joie de vivre ; on attendait d'elle qu'elle soit posée et calme comme sa mère la Reine, mais elle était hyperactive et constamment excitée par toutes les choses qu'elle découvrait chaque jour lors de ses escapades. Elle fatiguait le personnel qui se demandait bien comment une petite préférant fabriquer des château en terre glaise prise sur le bord du ruisseau (en salissant au passage ses habits princiers) qu'à apprendre à servir le thé pouvait devenir un jour une haute dame de la cour de Nourasie...

Mais aujourd'hui, devant ces amie discutant joyeusement en rentrant de l'école, main dans la main, les grands yeux bleus de Yume n'étaient pas rempli d'innocence et de curiosité comme l'on en avait l'habitude ; c'était une grande rancœur qui l'habitait . N'était-elle donc qu'un oiseau rare enfermé dans une cage dorée ? Si c'était cela, Yume aurait tout de même préféré en être un quelconque et voler libre dans l'immensité du ciel bleu !

- Princesse Yume ? C'est vous ?

L'oiseau rare sembla soudainement oublier qu'il avait des ailes, et Yume bascula en arrière de sa branche, la bouche grande ouverte de surprise. Sa rencontre avec le sol la fit grimacer de douleur.

- Attention ! s'écria Ellie en se précipitant vers elle, tu t'es fait mal ?

Yume ne répondit rien, et se contenta d'ouvrir ses yeux plein de larmes en détournant son regard de la petite soeur de Zaïe, honteuse d'avoir été ainsi découverte. Hana s'approcha de son amie et s'agenouilla, lui demandant ce qui s'était passé.

- Yume-hime était dans un arbre, elle a eu peur de moi et elle est tombé ! expliqua elle sommairement

- Peur ? Répéta Hana, mais tu ne fais pas peur Ellie-chan !

Il y eut un silence pendant lequel Ellie aida Yume qui ne prenait toujours pas parole à se redresser, époussetant sa tunique déjà bien sale:

- Vous êtes toute sale Yume-hime !

- Yume ! s'exclama cette dernière en se retournant vivement

- Hein ?

- Apelle moi Yume s'il te plaît, demanda la princesse plus calmement , j'aime pas qu'on me vouvoie ...

- D'accord, pas de problèmes Yume ! Je me présente, je m'apelle Ellie ! Et elle c'est mon amie Hana, elle est nouvelle au château...

- Je la connais déjà ... murmura Yume, tournant cette fois ci son regard vers ses interlocutrices, comment vas tu Hana ?

Celle ci ne répondit pas et se contenta de passer sa main contre la joue humide et sale de Yume, ses lèvres formant un nouveau timide sourire ; puis elle se tourna vers Ellie et se releva avec son aide.

- Et si tu venais avec nous Yume ? Nous retournons au château... expliqua Hana

- Je...je peux ? se risqua la princesse

- Bien sûr ! s'enthousiasma Ellie, comme ça on va pouvoir discuter ! J'ai toujours voulu te connaître Yume-chan, je suis contente qu'on soit amie maintenant !

Elle se releva enfin, muette de stupeur, le cœur battant à tout rompre, n'osant y croire :

- A...amie ?

- Mais oui ! Tu n'en as pas envie ?

Le magnifique sourire que lui offrit Yume convainc Ellie sur le champ, qui prit son bras et la main de Hana, et les entraîna de nouveau sur le chemin, bien décidée à arriver au château avant l'heure du goûter. La princesse leva la tête, bien indifférente à la perspective des remontrances qu'elle allait recevoir à cause du piteux état de sa tenue et de son absence au cours de danse ; le chant des oiseaux lui parut plus mélodieux, le gazon plus vert, les fleurs plus odorantes. .. Que valaient les somptueuses robes et les fastueux bals contre cela ?

Et là, de sa prison dorée qui peu à peu s'ouvrait, Yume-hime songea que la clé qui lui ouvrirait la porte, serait sans doute cette nouvelle et précieuse amitié...


Lorsqu'ils arrivèrent devant la porte du bureau royal, Aikka et Zaïe échangèrent un regard inquiet :

- Pourquoi diable ton père nous a il convoqué ? ronchonna la jeune terro nourasienne

- Je n'en ai aucune idée, répondit le prince en haussant les épaules, mais si il a interrompu notre entraînement pour nous voir, cela doit être très important.

- C'est bien ça qui m'inquiète...

Aikka ouvrit la bouche afin de répliquer mais fut interrompu par un domestique qui ouvrait la porte, les yeux rivés vers le sol, les intimant à entrer, ce qu'ils s'empressèrent de faire.

Le roi était là, agenouillé au sol occupé à lire de vieux parchemins ; à sa vue Zaïe se courba brusquement, suivi de près par Aikka qui salua son père respectueusement. Autour d'eux étaient assis Koji, Stan, Don Wei et Rick ainsi que de hauts dignitaires nourasiens qui les observaient d'un air sérieux ; l'ambiance dans la pièce était lourde, pesante. Il y avait un problème ; le roi posa ses papiers et les observa de son regard perçant que craignait tant Zaïe .

- Relevez vous mes enfants, je suis navré d'avoir eu à interrompre votre entraînement, mais ceci est d'une importance capitale.

- Nous vous écoutons pè...

- Bonjour Prince Aikka.

Aikka sursauta en sentant une main puissante se poser sur son épaule ; il se retourna brusquement , et son expression passa de la perplexité à l'intense surprise. Les yeux de Zaïe avaient à présent atteint la taille de soucoupes à thé.

Derrière eux se tenait...

- Mademoiselle, Prince, je suppose que vous avez déjà entendu parlé de l'avatar ...

nee-san grande soeur
Hime princesse
San monsieur/madame
sensei maître

Yoouhouuuu j'ai réussi à finir ce chapitre malgrès l'acharnement qu'a eu windaube à me faire buguer le logiciel Word ! XD

Pas grand chose à dire sur ce chapitre... Il est plus long que la moyenne, et il ne se passe pas énormément de choses, c'est surtout pour rendre quelques persos plus consistants. A présent vous en savez plus sur le passé de Zaïe, de Ichirin, et sur la vie d'Hana et de Yume

Mais j'ai réussi à mettre une fin avec du suspens à la Madji ! Yes c'est la fête, sortez le champomy !!!

En espérant que cette suite vous a plus... àdans un mois pour le prochain chapitre ! N'hésitez pas à commenter mon travail, que vous ayez apprécié ou non, les critiques m'aident à améliorer mon écriture et à réfléchir sur moi même

Illustration http://img402.imageshack.us/img402/1928/fleurbleue2wr8.jpg