Chapitre 7 : Mise à nu

Kuro s'éveilla difficilement, les embrumes du sommeil solidement amarrées à son esprit, la bouche pâteuse et les gestes lourds ; devant ses yeux semblait comme voler des volutes de fumée grise. Le maître d'armes cligna plusieurs fois des paupières : ce n'était pas une illusion dû à son réveil difficile, c'était réellement de la fumée âpre qui dansait devant ses yeux, dégageant une odeur nauséabonde. Il se redressa sur son lit et inspecta d'un œil critique le désordre qui régnait dans son appartement, annexe au château ; ses poignards, sabres, katanas étaient jetés un peu partout dans la pièce, hors de leur fourreau, sa vaisselle était brisée, le reste de son dîner gisait dans un coin et les rideaux étaient lacérés de longues déchirures d'ou filtrait un peu de soleil qui éclairait paresseusement le corps étendu sur le lit et loin d'être endormi de la responsable de tout ce carnage...

- Bonjour Otsume, bailla Kuro en s'étirant, loin de s'affoler de l'état calamiteux de ce qui était hier encore son petit nid douillet, comment vas tu ?

La Nourasienne ne répondit pas et tira une nouvelle bouffée de sa cigarette qu'elle souffla sur le visage de son ami qui plissa vivement les yeux.

- Je me demande comment tu arrives à fumer ces horreurs terriennes, ça sent terriblement mauvais et ça te ruine la santé !

- Ca me détend. Répondit elle simplement en lui adressant un rictus.

Kuro secoua la tête en soupira mais se stoppa net en grimaçant ; il était à présent en proie à une vive migraine, vestige de la bataille qui avait eu lieu ici quelques heures plutôt. Ostume se tourna vers lui et lui tendit de la main droite un cachet de fabrication terrienne, visiblement dans l'intention de soigner son mal de tête (à moins que cela ne soit pour l'empoisonner, rien n'était jamais sûr avec elle).

- Merci. Fit il en avalant le médicament

- T'as pas à me remercier, le temps que tu sois remis d'aplomb et je t'envoie en enfer.

Le maître d'armes sourit doucement ; malgré tout le bazar qu'elle avait provoquée, il était heureux de revoir son amie, et il savait qu'au fond d'elle même elle ressentait la même chose. Il avait appris au fil des années, depuis l'armée cadette jusqu'à leurs âges actuels, à la connaître, et il ne s'était donc pas étonné outre mesure lorsqu'elle avait débarquée à l'improviste, défonçant sa porte de son coup de pied dévastateur et le menaçant de ses dagues sans qu'il n'en connaisse l'exact raison. S'en était suivi une bagarre farouche entre les deux camarades, habitués à ce genre de confrontation sans raison, et une mise à K.O du maître par Otsume, particulièrement en rogne.

Leurs retrouvailles et leurs séparations avaient toujours été insolites, imprévues tout au long de leur relation : pèle mêle les souvenirs lui revenaient en mémoire, comme ce jour ou elle avait sauté brusquement dans cette navette terrienne sous l'oeil désapprobateur du vieux roi Kyo, bien décidée à devenir la première Nourasienne à explorer cette planète inconnue ; celui ci ou elle était revenue sans crier gare sur Nourasie enceinte, accompagnée d'un terrien aux longs cheveux noirs de jais et d'une petite fille de l'âge du prince, leur demandant de les cacher aux yeux des Crogs (afin qu'elle puisse accoucher dans la tradition Nourasienne ) cette même famille qu'elle aimait mais qu'elle ne suivit pas à son retour sur Terre, privilégiant son devoir de guerrière afin de protéger sa planète contre les Crogs ; cet autre jour ou elle l'avait suppliée à genoux de l'emmener sur Terre afin d'assister à l'enterrement du précédent terrien, Daniel ; puis sa fuite vers les contrées de l'est, son refus de revenir au château royal...

Et enfin hier soir.

- J'ai croisé Ellie hier.

Kuro se tourna de nouveau vers Otsume ; ce qui l'avait tout de suite fasciné et attiré chez elle c'était ses yeux, si expressifs et constamment emplis de mélancolie ; son amie n'était pas spécialement belle, elle ressemblait plus à une enfant qui avait trop vite grandie qu'à une femme: sa poitrine était plate, ses jambes longues et maigres, son visage fin et dur . Mais en elle résidait une grâce, une fierté héritée de son éducation prestigieuse et de son passée de Duchesse auquel elle avait tourné le dos sans un regret dès son adolescence, en commençant par couper ses longs cheveux roux, arborant depuis aux yeux de tous une coupe garçonne et profondément blasphématoire . Il était en effet connu qu'un bon nourasien devait garder ses cheveux longs, qui étaient selon la légende les cheveux de Kami leur Créateur, afin de garder un lien éternel avec Lui. Mais peu lui avait importé, et les ciseaux avaient emportés ses dernières traces de dévouement religieux : elle avait cessé de croire en une force supérieur dès son plus jeune âge.

- Tu lui as parlé ?

- Evidemment que non. Elle ne m'a pas vu je crois, de toute façon elle ne me connaît pas.

Son ton n'était pas triste, simplement neutre : jamais elle ne serait autorisé à s'apitoyer sur son sort, à regretter ses choix, aussi durs étaient ils. La décision de laisser Daniel repartir sur Terre avec leurs filles sans elle avait été prise en commun accord ; Otsume avait été effarée à son retour dans sa planète natale de l'emprise des Crogs de plus en plus sévère, et du délabrement de la vie autrefois si douce des nourasiens. Son cœur était déchiré entre sa patrie à qui elle avait juré fidélité et sa famille qu'elle refusait de voir résider ici dans ces temps de malheur et de désolation : elle avait choisie la Nourasie.

Bien sûr Daniel lui avait promis que tous s'installeraient près du château lorsque l'alliance forcée prendrait fin, et qu'ils pourraient mener la vie qu'ils désiraient, heureuse. Il se serait trouvé un travail, n'importe lequel, peut être même pourrait il importer les star racers ici ! Otsume avait acquiescée en silence et ils étaient partis : Kuro avait encore dans les oreilles les cris déchirants de la petite Zaïe qui avait deviné qu'elle ne reverrait plus jamais sa mère, malgré l'optimisme de son père. Le temps lui donna raison ; quatre années plus tard Daniel Guizard mourrait d'une maladie inconnue des médecins terriens, sans que personne ne le sache, tous au château ignorant le passé sentimental de Otsume mis à part la proche famille royale et l'ancienne armée cadette qui les avaient cachés lors de son retour sur Nourasie (les crogs n'auraient certainement pas apprécié de voir un Terrien débarquer ici alors qu'ils les détestaient cordialement) . C'était Kuro qui avait emmené Otsume sur Terre afin qu'elle assiste à l'enterrement,.

C'était la première fois qu'il l'avait vu pleurer.

- Si elle n'avait pas eu la couleur de peau de Dan, je ne l'aurais certainement pas reconnue. Elle a tant changé...

- Zaïe s'occupe très bien d'elle tu sais.

A la crispation du poing de son amie sur le drap, Kuro comprit qu'il avait touché la corde sensible, et certainement avait il pointé du doigt la raison de l'emportement si violent de la guerrière la nuit dernière. Il ne dit rien, se contentant de bailler une nouvelle fois ; la matinée risquait d'être bien longue...

- Kuro, tu te rappelle que je t'avais engagé afin de veiller discrètement au bien être de filles n'est ce pas ? commença elle d'un ton menaçant

- Je ne me rappelle pas avoir été payé mais oui oui, c'est effectivement mon rôle que je remplis avec...

- Quand Zaïe est arrivée sur Nourasie j'étais déjà contre non ? Mais non, tu as insisté pour que je la laisse vivre sa vie, tu te souviens ?

- Oui et je lui ai toujours transmis ton argent en renflouant son salaire sans qu'elle ne le sache, argumenta il, mais...

- Que tu t'arranges pour qu'elle se trouve un boulot de domestique malgré son trop jeune âge, passe encore, bien que je trouve cette activité tout à fait déshonorante pour ma fille. Le coupa elle

- Peut être mais elle y a rencontré pas mal d'amies et...

- Et figure toi qu'hier ce crétin de Duc des contrées de l'est est venu se plaindre à moi qu'une jeune fille du nom de Zaïe à la peau étrangement pâle et appartenant à l'armée cadette lui avait manqué de respect..., elle se tut un instant avant de reprendre d'une voix tremblante de colère, Bordel de merde Kuro... Je t'ai fait confiance, j'ai tout accepté jusqu'ici ... MAIS QUE TU LA LAISSES ENTRER DANS L'ARMEE CADETTE CA JE M'Y SERAIS OPPOSE SI TU AVAIS EU LE BON SENS DE ME DEMANDER MON AVIS !

Kuro sursauta à la voix soudainement grondante de Otsume qui avait visiblement retrouvé sa hargne de hier soir (et perdu par la même occasion son mégot de cigarette qui échoua dans les draps) ; elle s'était levée sur le matelas branlant juste au dessus de son, lui dévoilant sans pudeur le dessous du ample tee shirt appartenant au maître d'armes lui faisant office de pyjama, ses yeux lançant des éclairs.

- Otsu, c 'est bien pour ça que je ne t'ai pas demandé ton accord, soupira Kuro en gardant le regard fixé sur les jambes de sa camarade, décidant qu'il ne plierait pas à son jeu absurde, Zaïe est un de nos meilleurs éléments, elle est bien plus douée que toi à son âge et elle me semble épanouie dans ses entraînements, je ne vois pas pourquoi je l'aurais empêché de se présenter !

- Tu sais très bien ce qui arrive à une femme qui entre dans l'armée royale !

- Tu ne t'en es pas si mal sorti, grommela il, toi l'unique femme à avoir déja été dans l'armée royale !

- TU VEUX PLAISANTER ! hurla elle , DOIS JE TE RAPPELLER CE QUE J'AI DU SACRIFIER POUR MA FIDELITE AU ROI ! DOIS JE TE RAPPELLER CE QUE M'ONT FAIT SUBIR NOS AMIS LES CROGS !

Otsume tomba brusquement sur le maître d'armes, encerclant son bassin avec ses jambes musclées, la main prête à lui broyer le cou . Kuro plissa les yeux, déjà honteux des propos qu'il avait tenu ; évidemment qu'elle en avait bavé, et bien plus que tous ses camarades mâles réunis. Mais c'était bien sa dernière intention que de rappeler à son amie son douloureux passé et de la faire souffrir plus qu'elle ne souffrait déjà : mère comme fille, elles étaient si courageuse !

- Pardonne moi Otsu. Je ne suis qu'un crétin, tu le sais bien.

Il posa sa main sur la sienne et l'enleva lentement de son cou, prenant une grande goulée d'air : l 'agressivité se diluait peu à peu dans son regard, elle semblait comme perdue, on aurait dit une gamine découvrant la cruauté et l'absurdité du monde des adultes . Kuro se releva légèrement et laissa son autre main se glisser sous son tee shirt, caressant avec d'infinies précautions le dos de son amie qui ferma doucement les yeux afin de cacher leur éclat trop vifs pour ne pas être des larmes.

- Je te promet que jamais Zaïe n'a risqué quoi que se soit jusqu'ici dans son initiation, murmura il à son oreille, et jamais un crog ne l'aurait approché sans me passer préalablement sur le corps...

C'était un odieux mensonge, il le savait très bien, mais il ne pouvait se permettre de lui révéler les événements passés maintenant : c'était trop tôt et soudain. Otsume avait beau se protéger dans une carapace pleine de piquants en dehors, tel une coque de marron, parfois devant lui , et seulement devant lui, elle apparaissait telle qu'elle était, fragile et instable, triste et perdue dans ce monde qui ne lui avait jamais fait de faveurs...

- Tu me le promets Kuro-kun ?

Il ne répondit pas et se contenta d'enfouir son nez dans son cou agité de hoquets irréguliers, mordillant sa chair sucrée ; bien vite son tee-shirt atterrit au sol, s'ajoutant au désordre ambiant. Ce fut le noir dans l'appartement.

Bientôt, dans les bras de son meilleur ami , elle murmurerait le nom de Daniel, et lui se laisserait emporter par le déluge de sensations, se coupant du monde extérieur, comme ils le faisait à chaque fois. Ils ne s'aimaient pas, le cœur d'Otsume appartiendrait sans doute jusqu'à sa mort au terrien défunt, mais leur corps eux s'attiraient à chaque fois avec une force qui les étonnait , et cette attirance immuable et dérangeante était sans doute le seul élément routinier de leur relation.

Il n'y avait qu'avec Daniel et Kuro qu'Otsume se mettait à nu .

Au propre, comme au figuré.


Zaïe était maussade, c'était évident, Eva l'avait d'ailleurs tout de suite remarqué. Lorsqu'elle était venue la chercher dans sa chambre c'était sans sourire qu'elle l'avait accueillie et de tout le trajet qui les séparait de la salle de réception elle n'avait prononcé un mot. Même quand la terrienne l'avait taquiné sur le fait qu'elle lui avait caché son appartenance à l'armée royale, la jeune fille n'avait eu qu'un simple haussement d'épaules : cela ennuyait fortement la jeune pilote qui avait espéré pouvoir faire chanter son amie grâce à cette information qu'elle désirait visiblement garder secret, et éventuellement négocier une sortie en douce dans la ville, au nez et à la barbe de son père...

- Hey Zaïe, tu comptes faire la tronche toute la journée ?

Zaïe releva soudainement ses yeux, regardant Eva d'un air perplexe, avant de secouer vivement la tête ; un bâillement s'échappa de ses lèvres, qu'elle réprima vaguement de sa main tout en secouant l'autre pour faire signe à son amie qu'elle allait lui répondre dans l'instant :

- Excuse moi, je suis un peu dans mes pensées là...

- J'avais remarqué !

- Enfin c'est bon, soupira la terro-nourasienne en s'étirant, je vais faire un effort sinon je vais effrayer les militaires ...

- Tu leur feras peur de toute façon va !

Si Zaïe avait encore une fois été dispensée d'entraînements aujourd'hui c'était dans le but d'accueillir l'armée terrienne en compagnie d'Eva ; cela ne la réjouissait que moyennement, prévoyant à l'avance une stupidité sans fond de la part de ses collègues terriens. Néanmoins Eva avait eu l'air ravie de sortir et d'enfin entrer, même par la petite porte, dans l'action ; Aikka avait rapporté à Zaïe que leur amie avait appris par mégarde les événements à venir, et c'était visiblement le cas de tout Nourasie qui s'était très vite agglutiné aux portes du château dans l'espoir de voir de nouveaux terriens, censés les aider lors de la bataille contre les Crogs.

Pour l'information confidentielle c'était plutôt raté !

- Aaaah mais qu'est ce qu'ils font ? râla la terro-nourasienne, même pas arrivé et ils me font déjà ch...

- C'est le quart d'heure terrien que veux tu ! s'exclama Eva

Assises toutes deux sur la grande table du dîner dans la salle quasi-déserte, les deux jeunes filles patientaient en silence, Zaïe retombant peu à peu de nouveau dans les méandres de son esprit . Eva ignorait la raison du mutisme de la terro-nourasienne habituellement si communicative et expansive, et cela l'intriguait au plus haut point ; mais lorsqu'elle se décida enfin à aborder le sujet, après quelques minutes de silence profond à peine troublé par les bruits des domestiques vacants à leurs occupation, la porte s'ouvrit en un grand fracas.

- OHAYOOOOOOOOOOOOOOU NOURASIIIIIIIIIE !

Eva fit un bond aussi haut que le sourcil droit de Zaïe se haussa ; devant elles se tenaient l'armée terrienne, clinquante et verdoyante, composée visiblement exclusivement de mâles virils (et à l'air assez éberlué de leur découverte de la planète nourasienne) , mais devant eux se tenait également la seule femme du troupeau, et sa tenue était bien loin du treillis militaire que tous arboraient plus ou moins fièrement.

- Eh biiiien ! Je m'attendais à un splendide accueil moi ! s'écria la femme en s'approchant des deux amies en sautillant, de la joie ! des trompettes ! des tambours ! Des jolies filles !

Elle rit bruyamment, creusant des fossettes sur son visage ; ses yeux étaient bridés et noirs, à gauche de sa bouche était dessiné au crayon foncé une petite étoile. Elle était assez petite et mince, avait la démarche souple et féminine. Ses longs cheveux bleus criards étaient noués en deux couettes retenues par deux énormes barrettes et rubans orange, rouge et jaunes, de longues mèches coincées derrières ses oreilles rondes d'ou pendait de l'une une boucle d'oreille étoile et de l'autre un énorme anneau doré. Autour de son cou était attachée une longue chaîne qui se terminait par une tête de chat orange souriante et stylisée, des billes multicolores se balançaient à sa ceinture au grès de ses mouvements de hanches . De son short blanc dépassait les ficelles d'un string orange, sur son buste menu reposait un débardeur vert arborant un smiley jaune expressif, en dessous duquel se trouvait un haut ample, rose et transparent, dévoilant ses frêles épaules derrière une frange de dentelle blanche. Ses pieds étaient chaussés de tongs à semelles compensées orange, rouge et jaune, ainsi que de chaussettes bleus, surmontées par de longues guêtres blanches qui lui montait aux mollets, eux même couvert d'un bas en résille et d'un bas à motif écossais ; ses cuisses portaient deux pattes de caleçons longs, dépassant du short, à motif d'étoiles et de cœurs ...

Eva n'avait jamais vu pareil tenue, mis à part dans les mangas, et visiblement Zaïe était dans le même cas tant elle semblait estomaquée.

- Enfin ceci dit, niveau jolie fille j'en ai une devant moi qui me semble tout à fait convenir... susurra elle en s'approchant dangereusement de Zaïe qui eut un net mouvement de recul

- Euh... Excusez moi de vous demander ça mais qui êtes vous ? l'interrompit Eva en s'interposant entre l'étrange asiatique et son amie, Vous faites parti de l'armée ?

- Certainement pas ! Jamais on ne verra pareille tarée dans notre armée ! s'écria un militaire au loin

Ses camarades et lui, loin de se formaliser de l'accueil pour ainsi dire inexistant qu'on leur réservait, s'étaient tous avachis au sol, discutant pour la plupart ou même tapant le carton pour certains. Zaïe soupira ; c'était visiblement pire qu'elle ne le craignait...

- Je me présente je m'appelle Chiyo ! s'écria la dites Chiyo en secouant énergiquement la main inerte de Eva, je suis journaliste, mon journal a eu l'exclusivité de la découverte de Nourasie, j'ai donc été promue envoyé spéciiiiiale ! Je te raaaaconte pas le bazar que ça a fait sur Terre la découverte de la grande course d'Oban, de Nourasie tout ça... Enfin un secret d'état révélé au grand public, je ne pouvais pas manquer çaaaa !

- Ca c'est sa version, mais la non-censurée c'est qu'elle a piqué violemment la place au journaliste politique qui était censé, LUI, venir sur Nourasie ! beugla au loin un autre militaire

- Foutaises ! En tout cas ma chère Eva Wei, tu vas me devoir un interview exclusive... ajouta la japonaise en pinçant la joue d'une Eva grimaçante, Une gamine inconnue au bataillon au commande d'un vaisseau surpuissant, sauvant la Terre ! Du suspens ! De l'action ! Si avec ça je suis pas promue rédactrice en chef !

Zaïe jura en nourasien avant de soupirer un grand coup ; comme si elle n'avait pas assez de problèmes ces temps ci, voilà que s'ajoutait à la liste une japonaise hystéro et qui tentait assez peu discrètement de se rinçer l'œil en louchant sur sa poitrine fournie. Elle décida de s'épargner ce calvaire en grimpant brusquement sur la table, prenant appui sur Eva, afin de faire cette fichue déclaration aux terriens et pouvoir enfin fuir cette salle maudite. La terrienne frappa dans ses mains pour essayer d'obtenir un semblant de silence parmi les militaires :

- Je vais faire court, je suis pas vraiment douée pour les déclarations d'état...commença Zaïe

- Je suis sûre qu'elle est très douée ! s'écria Chiyo en sautillant

- Euh ...merci, soupira la terro-nourasienne, mais bon, voilà, je m'appelle Zaïe, je fais partie de l'armée Nourasienne et manque de bol c'est sur moi qu'est tombé le fantastique honneur de vous accueillir donc me voici.

- Et nous en sommes ravis ! s'écria une nouvelle fois la japonaise avant de se faire bâillonner de force par la main d'Eva

- Breeeeeef, le vrai discours vous sera dispensé ce soir lors de la cérémonie officielle avec sa majesté et la crème de la noblesse... Vous devez avoir l'habitude quoi.

Au parfait silence qui suivit, Eva et Zaïe comprirent que non, ils n'en avaient pas vraiment l'habitude.

- Des questions ? lança Zaïe de plus en plus mal à l'aise

- Vous parlez quelle langue sur cette planète mis à part le français ?

- Ca existe les star racers ici ?

- Vous utilisez quel type d'armes dans votre armée ?

- OUAILLE !

- L'homosexualité est autorisée sur Nourasiiiiiie ?

Plus loin Eva tentait de stopper le saignement de sa main droite, sérieusement mordue par les quenottes pointues de Chiyo qui avait sagement pris place sur la table en souriant d'un air angélique ;. Zaïe tenta tant bien que mal de se composer un visage impassible, mais cela devenait de plus en plus ardu.

- Alors, les nourasiens sont bilingues, nous parlons le français et le japonais qui est notre principale langue, non les star racers n'existent pas , les pilotes montent des insectes géants, nous utilisons des armes blanches, comme les katanas, les dagues, les étoiles chinoises, et également la magie... Et l'homosexualité est plutôt prohibée par la noblesse bien pensante, donc je te prierais d'être discrète. Conclut la terro-nourasienne en décochant un regard critique à Chiyo qui rougit en minaudant comme une adolescente, provoquant une tempête de soupirs exaspérés de la part des militaires

Mais après le tumulte se fut le calme ; le silence qui s'installa était lourd, et l'expression de la troupe verte était plutôt sceptique envers les propos de Zaïe. Eva comprit instantanément que ces messieurs ne croyaient pas un traître mot que venait de prononcer la jeune fille ; en même temps, il fallait avouer qu'aux yeux de terriens l'existence de la magie et des insectes géants étaient plutôt incongrue. La jeune pilote jeta un regard à son amie qui semblait complètement exténuée, visiblement peu enthousiaste à convaincre l'armée terrienne tout entière du bien fondé des traditions ancestrales nourasiennes ; ses traits étaient tirés, son expression fatiguée, et il semblait à la terrienne que les militaires et l'incroyable Chiyo y étaient finalement pour assez peu.

Cette dernière avait profité de cet instant de flottements pour se redresser et prendre place en quelques mouvements sur la table de plus en plus branlante, et entourer par la même occasion les épaules de Zaïe qui la regarda suspicieusement, craignant une nouvelle tentative douteuse de la part de la journaliste.

- Allons allons messieurs, un peu d'enthousiasme que diable ! déclama elle en tapant du pied, gagnant ainsi de nouveau leur attention, j'ai conscience de votre scepticisme concernant l'existence de ces insectes géants et de...euh...cette magie, mais j'ai un argument, ne serait ce qu'un qui va vous faire pencher du coté de la Nourasie...

Elle rapprocha soudainement Zaïe du bord de la table afin qu'elle soit vue de tous, au grand dam de celle ci.

- Franchement croyez vous qu'une planète produisant d'aussi belles donzelles ne puisse être magique ?

- Ah... fit Eva

- Euh... fit Zaïe

Le silence qui suivit fut bientôt ponctué de quelques applaudissements polis qui rebondirent contre les parois de pierre, finalement gagnant en force, pour finir en un tonnerre de cris tornituants : l'argument avait fait mouche, et tous étaient à présent debout, saluant de leurs exclamations leur planète d'accueil et leurs si charmantes hôtesses.

Eva regarda Zaïe, qui regardait la foule, qui regardait Zaïe qui regarda Chiyo qui lui adressa un clin d'oeil, d'un air visiblement très fier.

- Ne me remercie surtout pas ma chère, si il y a bien quelque chose qui me rapproche de ces rustres...

Elle se rapprocha de l'oreille de Zaïe pour pouvoir se faire entendre dans le brouhaha ambiant , et finit sa phrase d'un ton câlin sous les rires d'Eva, d'avance charmée par cette hurluberlue nippone qui avait visiblement dans le projet de draguer et plus si affinités une certaine terro-nourasienne.

- ... C'est qu'on a le même point faible chérie ; les jolies chouquettes comme toi !


Il faisait toujours beau sur Nourasie.

Le ciel était une nouvelle fois dégagé aujourd'hui ; son bleu pur irradiait les environs de sa douceur, et seuls quelques petits moutons de coton blanc se baladaient joyeusement dans sa couleur chaude.

Une brise fraîche soufflait sur les corps et les cœurs moites, le chant de la nature emplissait l'air et l'esprit . Quiconque levait son regard était immédiatement frappé par la beauté des cieux de Nourasie, royaume de la plupart de leurs légendes, empires de tous leurs Dieux, et notamment de Kami.

C'était généralement devant ce genre de spectacles magnifiques que la déprime de Rick atteignait son plus haut niveau, et aujourd'hui ne dérogeait pas à la règle ; assis sur le toit de tuiles rouges au plus haut sommet du château, il admirait à ses pieds l'étendue bleu et blanche , une bouteille d'alcool à moitié pleine à la main .

Il avait tant envie de sauter.

Cette idée le torturait, tournait et retournait dans sa tête tel un moulin vicieux, et plus le temps avançait, moins elle lui paraissait hideuse, inadéquate.

Sauter pour de bon dans le vide et en finir.

Personne dans l'entourage de l'ex-pilote ne se doutait de l'ampleur de la langueur qui l'avait pris ; on disait que cela lui passerait, qu'il se trouverait une nouvelle passion, et surtout qu'il fallait le ménager, lui et son cœur malade...

Mais voilà ,à force de le ménager, ils en finissaient tous par passer à côté de l'essentiel ; Rick était bel et bien malheureux.

Sa vie n'avait toujours été qu'ivresse et aventure, et il supportait très mal son arrêt brusque et définitif ; qu'avait il à présent pour le retenir de tout lâcher ? La course n'était plus, Eva avait retrouvé son père et n'avait plus besoin d'un entraîneur handicapé de surcroît, les femmes qui défilaient dans sa chambre étaient toutes des aventures sans lendemain...

Plus rien ne le retenait. Il était seul. Il avait fait son temps, il en était convaincu.

Il s'était levé, les bras écartés, ses yeux se fermant peu à peu, laissant le vent l'envelopper totalement, lui créant une coque fraîche et salutaire et le tissus de son tee shirt se battait furieusement contre les bourrasques de haute altitude .

Il lui sembla qu'il avait cessé de penser.

Il avança d'un pas.

Un sourire apparut sur ses lèvres.

Il allait voler une toute dernière fois...

- Dites, vous comptez sauter ?

- J'étais censé oui... soupira le brun en tournant le regard vers le propriétaire de la voix qui l'avait stoppé net dans son élan suicidaire

Il restait debout, les pieds toujours aussi instables sur les toutes dernières tuiles, regardant derrière ses lunettes noires la – belle - intruse ; c'était une terrienne à la peau noire, d'une trentaine d'année, militaire à en juger par son baggy camouflage et sa plaque qui pendait à son cou; ses cheveux crépus étaient retenus en une tresse serrée, même ses yeux foncés exprimaient une droiture d'esprit inébranlable . Son visage était pointu, ses lèvres charnues, et ses ongles qu'elle ne cessait de triturer étaient rongés jusqu'au sang.

- On peut savoir ce qui vous pousse à vouloir faire ça ? demanda elle tranquillement, sans la moindre nuance de panique dans la voix, les Nourasiens sont si durs que ça avec vous ?

- Vous êtes pas censé être avec vos collègues les militaires dans la salle des banquets vous ?

Rick se reprocha intérieurement son ton brutal envers la femme qui ne sembla pourtant pas s'en offusquer outre mesure et qui profita du silence afin de s'asseoir juste à côté de lui, tout au bord, les jambes se balançant dans le vide.

- J'ai toujours détesté ce genre de cérémonie protocolaire. Enfin, vous avez raison de vouloir outrepasser par ici, le panorama est charmant .

- N'est ce pas.

Elle le fixa sans ciller, plongeant son regard dans le sien tant et si bien que cela finit par mettre mal à l'aise le pilote, néanmoins l'esprit à présent à mille lieux de passer dans l'autre monde.

- Enchanté, je m'appelle Rick Thunderbot, dit il en lui tendant la main

La militaire eut comme un moment d'hésitation, et finalement la lui serra tout en faisant le salut militaire de son autre menotte.

- Lieutenant Malika Saïd.

- Je peux vous appeler Malika ?

- Vous pouvez.

Et comme pour sceller leur rencontre, Malika saisit la bouteille à moitié vide, et la vida d'un coup sec, tandis que Rick secouait la tête en souriant, amusé par cette femme aux attributs féminins non contestable et à la dégaine de camionneur.

- J'aurais dû trinquer à votre mort prochaine ?

- Trinquons plutôt à votre prochaine guerre !

Et ils trinquèrent avec des flûtes de champagne inexistants sous le soleil déclinant de Nourasie, le pépiement des oiseaux remplaçant le tintement des verres s'entrechoquant.

Il faisait toujours beau sur Nourasie...


Dans la petite chambre de Ichirin, il faisait sombre. Le silence prenait peu à peu ses droits, et même la respiration profonde de la domestique était quasi inaudible, perdue dans les draps ou son visage était enfoui. Elle était lovée contre le petit corps de Hana, dont la poitrine se soulevait et se baissait irrégulièrement, comme en proie à un cauchemar qui la rendait moite de sueur.

Sur le bureau de bois tout près du lit étaient éparpillés des craies grasses, précédemment utilisées sur un dessin qui reposait plus loin, représentant une jeune terrienne aux cheveux rouges et noirs assis dans un champ de fleurs bleues. Les traits étaient gros, indécis voire flous, mais le dessin était d'une qualité exceptionnelle pour la petite fille, aveugle qui plus est, qui en était l'autrice. Il y avait comme une sorte de douceur qui s'en dégageait, ce qui frappa tout de suite Jordan lorsqu'il posa la main dessus ; l'avatar sourit en se tournant vers Hana qui semblait toujours dormir dans les bras de Ichirin.

- C'est très joli ce dessin Hana.

- Merci monsieur Jordan. Je l'ai vu en rêve tu sais !

- Tu ne veux pas te lever pour que je puisse te parler tranquillement ?

- Non, répondit Hana, les lèvres quasi closes tant elle parlait bas, je risquerais de réveiller Ichirin-okasan !

Le jeune homme secoua la tête, son sempiternel sourire toujours scotché à ses lèvres ; il s'assit en tailleur sur le sol, les pans de sa robe pourpre s'étalant autour de son corps massif.

- J'en déduis que cela se passe bien avec mademoiselle Ichirin ?

La petite hocha la tête plusieurs fois précautionneusement : derrière elle dormait toujours d'un sommeil paisible la jeune femme, inconsciente de la scène qui se passait à quelques centimètres d'elle.

- Je m'en doutais, je te l'avais dit qu'elle serait parfaite pour toi...

- Tu sais toujours tout Monsieur Jordan.

- Ah, pas vraiment hélas... soupira il

Le jeune avatar contempla un instant sa jeune protégée allongée, semi cachée par les draps blancs qui ressortaient dans la pénombre par le clair de lune : peu à peu son sourire disparut et son visage parut grave.

- Hana, tu vas devoir être forte tu le sais ça hein ?

- Oui Monsieur Jordan, tu me l'as déjà dit...

- Navré, visiblement je radote. Mais je me dois d'insister Hana, tu es une petite fille très spéciale, tu le sais très bien...

- Je voudrais être normale Monsieur Jordan !

Il posa sa main sur la joue de la petite fille et ferma les yeux, se concentrant sur le flux magique qu'elle dégageait.

- Tu sens ça Hana ? Tu es quelqu'un d'exceptionnel, jamais personne n'a eut autant de magie en soit mis à part l'Avatar ! Tu es très puissante, et tu dois apprendre à maîtriser ce pouvoir. La grande bataille qui se prépare ne saura se dérouler sans toi petite fleur...

- Pourquoi moi ? demanda elle en frissonnant un peu, je suis toute seule, tout le monde a peur de moi...

- Est ce que Ichirin a peur de toi ? Est ce que Zaïe s'est détourné de toi ? Et Ellie ? Yume ? Je pourrais t'en citer d'autres...

Hana releva son menton tremblant ; de longues coulées d'eau rougeâtres roulaient sur ses joues.

- Ne pleure pas Hana-chan, je t'en prie.. .Je sais que c'est dur d'être l'élue, mais je te promet que bientôt tout cela sera finit...

Elle ne cessait de pleurer, serrant plus fort contre elle le bras protecteur de Ichirin.

- J'ai... je n'ai pas envie d'être un monstre magique ! je... je veux juste ...

- Tu n'es pas un monstre Hana, tu es humaine ! Tu as des amies, des protectrices, et même une mère à présent... Tu ne dois jamais oublier tes sentiments, c'est cela qui fera ta force.

- Je... Les autres filles n'ont pas... ne voient pas... ce que je vois ! Je suis une sorte de... de... créature !

- Ne redis jamais ça Hana !

Le ton de Jordan était soudainement furieux : la petite fille prit peur et son front se plissa vivement. Elle cacha son visage sous les couvertures.

- Excuse moi Hana, soupira l'Avatar, je suis simplement en colère de te voir malheureuse...

Elle ne dit rien et se laissa faire lorsqu'il repoussa le drap, dévoilant son visage baigné de larmes rougeoyantes provenant des plaies qui avaient été jadis ses yeux. Le jeune homme se releva légèrement et posa ses lèvres contre le front de la petite qui fut un instant éclairé d'un léger reflet bleu.

- Tu es une humaine, tes larmes en sont la preuves irréfutables ... Je reviendrais te voir bientôt, bonne nuit petite fleur.

Il se recula, ferma de nouveau les yeux, laissant la magie le pénétrer tout à fait et peu à peu son corps devint translucide ; lorsque celui fut presque réduit à néant, Hana se releva soudainement, faisant grogner dans son sommeil Ichirin, et murmura juste assez fort pour que Jordan saisir son souffle de voix vacillant, comme une flamme d'espoir dans une nuit de désespoir :

- Mais tu sais Monsieur Jordan, je suis heureuse...