Chapitre 10 : Un trèfle d'or

Kuro aimait le matin.

D'ailleurs, le début de matinée était le moment préféré de maître Kuro . En effet, les entraînements de l'armée cadette commençant juste après le déjeuner, les occupations n'affluaient pas vraiment pour le sensei avant que le soleil n'atteigne son zénith. Cela lui laissait ainsi tout le loisir de paresser au lit, se laissant bercer par les bruits des domestiques accourant pour préparer le premier repas de la journée et de profiter de la douce lumière matinale.

Ce matin ci ne faisait pas défaut .

Lorsque le maître d'armes ouvrit les yeux, le soleil commençait peu à peu à prendre ses droits, recouvrant les contours de sa large chambre d'or fin . Il sourit et resserra son étreinte sur la femme endormie tout contre lui. Aujourd'hui était un réveil parfait ; le soleil le saluait dès sa sortie du monde des rêves et Otsume dormait dans ses bras . C'était tout ce dont il avait besoin .

Dans son sommeil Otsume grogna et se tourna lentement sur le dos, faisant grincer les ressorts du matelas. Le sourire de Kuro s'élargit, et il se pencha précautionneusement sur le visage paisible de sa meilleure amie, effleurant ses lèvres entrouvertes des siennes. Elle ne réagit pas, visiblement encore profondément endormie, mais le maître d 'armes n'en pris pas ombrage ; elle lui avait été d'un si grand secours la nuit passée qu'il voulait bien lui accorder une semaine, voire même une année de sommeil si elle le désirait !

La nouvelle avait été rude à encaisser. Lorsqu'il avait reçu cette lettre frappée du cachet royal, Otsume se trouvait avec lui en train de boire une tasse de thé dans sa chambre ; sans se douter de l'importance de la missive, croyant sans doute à une invitation de la part d'une quelconque duchesse à dîner comme il en recevait assez régulièrement, Kuro avait décacheté négligemment le papier, et l'avait parcouru en vitesse . Il dû s'y reprendre à plusieurs fois avant de comprendre le véritable sens des mots qui y étaient soigneusement inscrits à l'encre de Kiyubo ; il avait alors brusquement lâché sa tasse qui s'était fracassée au sol ; Otsume avait sursauté.

L'armée cadette devait se rendre au front .

On lui demandait d'envoyer ses protégés se battre contre les Crogs.

Des gamins à peine formés propulsés en première ligne du combat.

Il ne parvenait pas à y croire . Des enfants ! Ils n'étaient encore que des enfants ! Kuro s'était senti tellement horrifié qu'il n'avait pas pu faire preuve de son habituelle impassibilité qui le caractérisait ; il avait vaguement senti Otsume lui demandait de quoi il en retournait, qu'elle lisait à son tour la lettre, et qu'elle jurait.

« - Oh les enfoirés ... »

Enfoirés, c'était bien le mot que Kuro aurait eu envie de balancer à la tête de ceux qui avaient décidé une telle bêtise. Des philosophes ? Des guerriers ? Des ministres ? L'honorable maître d'armes ne pouvait croire que c'était du roi qu'émanait cet ordre. Ne se rendaient ils pas compte que c'était à l'abattoir qu'ils menaient la toute jeune armée cadette en les confrontant à la guerre si tôt ? Avaient ils déjà oublié combien la cruauté des Crogs était grande ? Pourquoi jeter ces presque gosses dans la gueule du loup alors que le royaume de Nourasie comptait nombre de guerriers bien plus expérimentés et prêt au combat ?

Kuro fronça les sourcils et ferma les yeux, tentant un instant de faire abstraction du tumulte de sentiments concernant l'affreuse nouvelle pour mieux se concentrer sur la félicité qu'il avait ressenti quelques instants plus tôt en sentant simplement le corps endormi d'Otsume contre le sien . La lecture de la lettre royale l'avait tant choqué qu'après avoir exprimé toute sa fureur contre le mobilier aux alentours il s'en était trouvé faible ;elle s'était alors montré d'une extrême et étonnante douceur envers lui, restant même à ses côtés pour s'endormir . C'était très rare, mis à part après leurs ébats, qu'Otsume partage le même lit que son ami . La nuit était pour elle un domaine sacré grâce auquel elle pouvait retrouver son mari défunt et l'époque bénie ou elle avait encore une famille unie et heureuse ; Kuro avait toujours respecté cela, aussi était il ce matin émue de sa présence matinale à ses côtés sous les draps.

Le voile d'or matinal progressait dans la chambre du maître d 'armes jusqu'à effleurer les draps froissés, du côté d'Otsume. A la vision de son amie endormie et faiblement éclairé par la lumière du jour, le sourire revint sur les lèvres de Kuro qui s'allongea plus confortablement ; de sa main il s'amusait à présent à retracer les lignes du corps de la jeune femme assoupie ; sa rancœur se diluait progressivement dans la douce joie que provoquait la paisible contemplation du maître d'armes.

Otsume n'était pas une belle femme ; sa poitrine était trop plate, son menton trop carré, son regard trop dur, ses jambes trop maigres pour prétendre à ce titre . Pourtant, jamais Kuro n'en avait désiré une autre. Il aimait sa brusquerie qui cachait en réalité une grande faiblesse, et ses seins plats à fleur de peau desquels émanait une délicate odeur de fruits séchés ; il se serait volontiers noyé dans ses yeux si bleus et si énigmatiques pour en percer tous les secrets, quitte à en périr par la suite.

Personne n'était au courant de leur relation si particulière, pas même leurs amis communs avec qui ils avaient fait l'armée cadette . Otsume s'y refusait ; après tout, si ils ne s'aimaient pas à quoi cela rimerait d'éventer de leur histoire ? Kuro respectait ce choix, n'osant lui avouer qu'en réalité il aurait tout fait pour remplacer Daniel dans le cœur aride de son amie . Il l'aimait, certes, mais il ne se serait jamais permis de lui imposer cet amour . Sa confiance lui avait déjà été si dure à acquérir … Aussi se taisait-il, passant outre ses propres sentiments . Il avait depuis longtemps passé l'âge des grandes histoires d'amour contrariées !

Kuro soupira et enserra plus fort Otsume contre sa poitrine ; son nez chatouilla son front chaud . La plaque militaire de Daniel Guizard brillait à son cou, lui envoyant des reflets d'or aux yeux. Il songea un instant à Zaïe qui elle aussi allait devoir partir au front : quels pouvaient être les sentiments de son amie à ce sujet ? Il se promit de lui en parler. De toute évidence, cela devait gravement l'affecter de voir sa fille partir ainsi à la boucherie.

Malgré tous ses efforts pour les repousser, , les souvenirs de ses précédentes batailles lui revenaient en mémoire ; un mélange diffus, une bouillie immonde de sentiments, d'images, de sons. La douleur, la peur …

La mort.

La maître d'armes déglutit ; Otsume grogna dans son sommeil en réaction à la soudaine pression qu'il avait exercé sur son corps. Il se redressa légèrement et après un dernier regard pour sa compagne endormie il sortit avec précaution de son lit et se dirigea jusqu'à la salle de bain . Ce matin, il ferait en sorte de convoquer tous ses élèves pour leur annoncer la nouvelle et les y préparer mentalement comme physiquement, comme on le lui avait ordonné de faire. Peu importe son opinion et ses doutes, il n'était que l'instrument de la volonté royale et il le savait.

En s'inspectant ce matin là dans le miroir, jamais l'honorable nourasien ne s'était trouvé l'air aussi vieux et fatigué.


Lorsque Zaïe et Eva pénétrèrent dans le vaste hall du château, un silence froid et lourd les accueillit . La jeune terro-nourasienne fronça les sourcils, intriguée et inquiète de la raison d'un telle silence alors que le matin était généralement heure de grande activité chez les domestiques ; Eva en revanche haussa simplement les épaules et bailla, pressée de pouvoir rattraper les heures de sommeil perdues cette nuit.

- Outch, quel est le crétin qui a osé dire que dormir à la belle étoile était la plus belle et douce expérience possible sur Terre ? Il a jamais entendu parler des courbatures ?

- Ca c'est clair que dormir à côté d'une aussi grosse ronfleuse que toi c'est pas vraiment reposant …

Eva eut une exclamation faussement indignée et fit mine de frapper Zaïe du plat de sa main ; néanmoins elle ne put que sourire à l'expression apaisée de celle ci. Ainsi allait – elle peut être mieux grâce à elle ? Elle l'espérait de tout cœur. La jeune pilote resta longuement à regarder ainsi la terro-nourasienne d'un regard si doux qu'il ne tarda pas à la faire rougir. Eva pouffa et accéléra le pas.

- Dis Zaïe, je peux te poser une question ?

Zaïe hocha la tête, soulagée d'écourter ainsi un moment d'émotion qui la gênait en réalité encore plus qu'elle ne le laissait paraître ; ce genre de moment qui la rendait instantanément gauche. Néanmoins Eva se perdit un instant dans la contemplation d'une vieille tapisserie accrochée au mur avant de se décider finalement à poser sa question ; cette fameuse question qui lui brûlait les lèvres depuis son arrivée sur Nourasie et qu'elle avait déjà posé indirectement à Aikka sans que la réponse ne la satisfasse.

- En fait je me demandais euh … si … si Aikka et toi étiez…enfin…

- Amoureux ?

Eva se raidit et s'interrompit net, à son tour rougissante et n'osant plus regarder Zaïe. Celle ci sourit et plissa les yeux.

- Je me demandais quand est ce que tu allais me poser cette question ! Ca te taraude ça hein…

Eva ne répondit rien, un peu honteuse et ne tentant même pas de contredire son amie . Elle ne pouvait se mentir à elle même : en effet, cela la taraudait bien au delà du raisonnable . Néanmoins, loin de se moquer comme elle aurait pu le faire, Zaïe se contenta de prendre une expression songeuse . Toutes deux reprirent leur marche en silence.

La terro nourasienne ne prit la parole que quelques minutes plus tard.

- A vrai dire, on est pas amoureux non. D'abord parce que ça serait suicidaire au vu de nos positions sociales, et puis aussi parce que … eh bien, parce que je ne l'aime pas de cette façon et lui non plus. Entre nous c'est différent, on peut appeler ça de l'amitié je suppose, mais si forte que… que je ne pourrais pas m'en passer.

Eva regardait avec fascination le visage de Zaïe s'animer au fil de ses paroles . Son sourire s'élargit alors que son amie rougissait de plus belle, se rendant certainement compte de l'ardeur avec laquelle elle parlait du Prince. Elle reprit néanmoins :

- Il a fait énormément pour moi et je crois lui avoir apporté beaucoup, c'est vrai . Mais il me viendrait jamais à l'idée de sortir avec lui, l'embrasser ou … enfin, tu vois.

Elle s'était tournée vers Eva et avait esquissé un sourire de connivence qui la toucha au plus de son être, jusque dans ses replis les plus intimes . Assurément, elle devait se douter de quelque chose. Ou peut être même savait elle . Etait-elle aussi douée pour lire en les pensées que Hana ? A ce moment précis, Eva en était persuadée.

- Même pas un petit fricotage alors ? Ni avec tes potes de l'armée ? s'enquit elle d'un ton qu'elle espérait dégagé, tentant par la même occasion de changer de sujet

Zaïe éclata de rire , un fou rire dont les éclats se réverbérèrent sur les murs du long couloir qui menait aux appartements des femmes ; un rire peut être un peu forcé . Eva haussa les sourcils et s'apprêta à taquiner son amie à propos de cette nouvelle gène mal masquée, quand soudain une exclamation ne venant ni d'elle ni de la terro-nourasienne hilare lui fit tourner la tête.

- Oneesan !

Quelques infimes secondes plus tard Zaïe se retrouvait à terre, une chose orange se jetant littéralement sur elle . En réalité, la chose orange était une Ellie tout sourire, encore en pyjama et qui avait visiblement attendu sa grande sœur de pied ferme . Le rire de Zaïe reprit de plus belle et les deux sœurs commencèrent à chahuter.

- Hier j'suis allée à l'écurie royale avec l'école oneesan ! J'ai même pu caresser G'dar !

- Aha, j'espère que tu as fait attention, il aurait pu te croquer .

- Même pas vrai, les insectes ça mange pas les humains !

- Et moi j'te dis que si, les insectes c'est des sales bêtes !

Eva plissa les yeux. Puis sourit .

Ainsi Zaïe n'était pas amoureuse ?

Pourtant elle semblait être bien loin de manquer d'amour .


- Messieurs, l'heure est grave. Comme sa majesté nous l'a annoncé, les Crogs sont bel et bien de retour sur Nourasie. Des traces de leur occupation nous sont parvenues ; des vaisseaux appartenant à leur flotte ont été repéré au sud de la région du château.

Otsume inspecta d'un vaste regard circulaire les visages de ses coéquipiers de l'armée de l'Est ; elle fronça le nez, percevant une large aura d'anxiété voire de peur tout autour d'eux. Haussant les épaules, elle se cala plus confortablement dans l'encadrement de la fenêtre où elle avait pris place, peu désireuse d'être debout et au pas devant ce crétin de Duc qui se prétendait chef de guerre alors qu'il n'était qu'un trouillard bien poudré. Elle le savait et le sentait, de tous c'était lui qui avait le plus peur .

- De fait, étant la seule armée prête à agir sur place, vous avez le devoir d'aller vous battre et repousser les envahisseurs le plus vite possible. Sachez et prenez bien conscience que c'est là un grand honneur que se battre pour votre patrie, quitte à y laisser la vie. La seule mort acceptable pour le guerrier, c'est au combat.

Otsume leva les yeux au ciel, se retenant violemment de répliquer ou, mieux, se jeter sur ce foutu Duc qui commençait sérieusement à l'importuner. Préférant tacitement l'ignorer, elle se tourna vers la fenêtre grande ouverte, faisant ainsi dos au noblaillon qui s'évertuait à motiver ses troupes un peu mornes en cette heure matinale.

Ce matin encore, le ciel était d'un bleu azur.

Doucement, ses pensées s'envolèrent. Elle repensa à son enfance et aux magnifiques insectes de l'écurie du duché. Des scarabées cendrés, des sauterelles rousses : très tôt elle avait appris à les connaître et les reconnaître, au nez et à la barbe de son père qui aurait certainement préféré la voir étudier l'histoire de leur famille ou pratiquer la couture, comme sa grande sœur . Cette dernière tenait en horreur les insectes qui lui avaient enlevé son fiancé peu avant son mariage ; du moins selon la version officielle . Mais les Crogs n'étaient jamais très loin des malheurs des nourasiens…

Ce souvenir rappela soudainement à Otsume ce que lui avait dit Kuro ce matin , ou plutôt ce qu'elle avait réussi à lui extirper ; que Zaïe avait elle aussi la hantise des insectes. ..

Le visage de l'écuyère se crispa brusquement . Ne pas penser à Zaïe, surtout pas . Depuis son arrivée au château royal, le bel aplomb d'Otsume semblait fondre comme neige au soleil ; bien qu'elle le cachait avec habileté et que de fait son comportement était toujours aussi glacial aux yeux de tous, revoir ses filles lui avait été extrêmement douloureux. Un supplice tel qu'il lui coûtait la majorité de ses forces : peu lui en fallait pour ne pas céder à la tentation de fuir de nouveau vers l'est, fuir ses responsabilités et sa vie passée.

Mais c'était impossible, elle le savait bien : l'expérience lui donnait raison . Il n'y avait pas une seul nuit depuis celle où elle avait laissé sa famille partir sans elle où elle n'étais pas hantée par les fantômes de son ancienne vie.

C'était toujours le même rêve, toujours aussi intense et traumatisant : elle était dans les bras de Daniel, dans leur petit salon familial, elle enceinte et lui discutant avec une toute jeune Zaïe qui avait préféré le tapis au canapé. Puis, soudainement, alors que Otsume se détendait dans ce doux et rassurant cocon familial, tout s'écroulait, d'une façon différente à chaque, mais toujours de manière dévastatrice. Parfois Otsume faisait une fausse couche ; ou alors Daniel se mettait à la frapper ; un jour elle avait même rêvé qu'elle les tuait, lui et leur fille .

Immanquablement elle se réveillait de ce rêve en sueur et en pleurs . Brisée et seule . Et de côtoyer de nouveau ses filles lui rappelait cruellement leur absence.

Son absence dans leur vie.

- Eh, elle semble bien calme Otsume aujourd'hui !

Le soldat se retourna vers son compère avant de jeter un discret coup d'œil à l'écuyère qui leur faisait dos. Bien qu'ayant fait sa connaissance il y avait maintenant 5 printemps, on ne pouvait pas dire qu'il connaissait réellement cette femme. Solitaire, parfois agressive, il ne lui connaissait pas dans l'écurie de l'est des amis ou même des connaissances. Entre collègues, ils imaginaient ce qu'avait pu être sa vie avant d'arriver au duché ; sans doute était elle une reprise de justice ou une ex-alliée des Crogs. A dire vrai, à défaut de mieux la connaître ils avaient pris le parti de l'ignorer. Il soupira et haussa les épaules.

- Mouaip. Ca doit cacher quelque chose .

- Avec un peu de chance elle est en train de reflechir à un attentat contre le duc !

- Arrête, ça serait trop de bonheur …

Ils pouffèrent . Otsume tourna de nouveau la tête et jeta un coup d'œil impassible au Duc qui avait enfin fini son interminable discours ; lui même la fixait, la mettant certainement au défi de répliquer au tissus de bêtises aberrantes qu'il venait de débiter. Ce n'était pas l'envie qui leur manquait, lui comme elle : le duc n'appréciait rien de tel que pouvoir prouver combien cette fichue écuyère était insolente et qu'elle méritait la porte, malgré ses prouesses en ce qui concernait les insectes. Mais Otsume se tut, et claqua simplement sa langue contre ses dents ; le duc se renfrogna.

- Une dernière chose, toutefois . Si vous partirez tous au front, en compagnie de l'armée cadette, certains parmi vous seront réquisitionnés afin d'assurer la sécurité de la famille royale . Le volontariat ne sera point accepté ; j'ai d'ores et déjà le nom des réquisitionnés en tête.

Nouveau coup d'œil assassin du duc vers Otsume qui ne put rester en apparence impassible que grâce à tout son sang froid légendaire. A l'intérieur d'elle, en revanche, tout n'était à présent que tumulte. Alors qu'elle avait consacré la quasi-totalité de sa matinée à oublier le fait que sa fille devait bientôt partir au front, voilà que son supérieur s'employait à le lui rappeler : pire, il allait jusqu'à l'empêcher de l'accompagner dans cet enfer et de l'en protéger... Elle blanchit et dû se forcer à tourner de nouveau la tête du côté opposé, profondément nauséeuse.

Le duc sourit ; il avait appris à déchiffrer les expressions neutres de son écuyère. Il comprit que cette fois ci, il avait gagné la bataille .

La guerre approchait à grand pas .


- Oniisan ! Oniisan !

Aikka eut tout juste le temps de faire volte face pour voir arriver en trombe sa petite sœur avant que celle ci ne se jette à corps perdu dans ses bras. Surpris, il se laissa tomber de façon fort peu gracieuse sur le tas de vêtements qu'il s'était précédemment employé à plier soigneusement. Un soupir de lassitude lui échappa à l'idée de tout son travail à refaire, sans que Yume ne s'en rende compte. Elle offrit à son grand frère renversé un grand sourire joyeux, si communicatif que celui ci se contenta de lever un instant les yeux au ciel avant de répondre à son sourire.

- Oniisan ! J'ai une surprise pour toi ! annonca la petite fille d'un air ravi

- Vraiment ?

Yume consentit à se relever afin de permettre à son grand frère de reprendre une certaine constance. Celui ci se redressa et posa ses genoux à terre, comme il en avait l'habitude ; sa jeune sœur préféra s'asseoir en tailleur à même le sol . Aikka remarqua alors qu'elle ne portait pas comme elle aurait dû à cette heure une robe : sa tenue se composait au contraire d'un simple pantalon de toile et d'une légère chemise blanche à bordure orange, tenue qu'il reconnut être une de ses tenues de nuit. Cette dernière était parsemée ici ou là de boue et quelques brins d'herbes semblaient s'être battus en duel dans l'épaisse chevelure ébouriffée de Yume . Le jeune homme fronça les sourcils :

- Yume, qu'est ce…

- C'est un secret Oniisan ! Interrompit d'un air autoritaire celle ci – et Aikka eut soudainement la vague impression de se retrouver face à sa mère en colère – avant de reprendre d'un air plus timide, et les secrets sont fait pour être gardés n'est ce pas ?

Aikka hocha la tête d'un air suspicieux .

- Seulement si ceux ci ne sont pas d'une trop grande gravité Yume-chan .

- J'ai donné ma parole . acheva elle d'un air grave, et cela clôt la discussion car rien n'était plus terrible pour des gens de la haute noblesse telle des princes ou des princesses que de trahir une parole donnée .

Le prince de Nourasie haussa finalement les épaules. Après tout, il savait ce que c'était de passer une enfance princière ; si Yume avait trouvé un moyen d'y échapper de temps en temps et ce sans conséquences, comme cela semblait être le cas, cela était une bonne chose…

Cependant, alors que Aikka était plongé dans ses pensées, Yume remarqua enfin les vêtements éparpillés au sol . Intriguée, elle se pencha en avant en pouffant :

- Oniisan, tu ne sais même pas plier du linge correctement !

- J'ai fait ce que j'ai pu , s'excusa celui ci un peu gené

- Mais enfin, tu aurais pu demander à une domestique de le faire …

Yume s'approcha de derrière son grand frère et entreprit de fouiller parmi le tas de vêtements, ne prêtant nullement l'oreille aux discours ennuyeux de celui ci, ceux qu'il avait l'habitude de lui sortir lorsqu'elle lui rappelait qu'après tout, leur famille était la plus importante de tout Nourasie et qu'il était donc normal qu'ils reçoivent des égards particuliers en cet honneur . Mais alors que Yume avait toujours cru ses parents lorsqu'ils lui parlaient de tout le prestige qu'il y avait d'avoir ce sang qui était le leur, son grand frère semblait depuis maintenant quelques années ne plus partager leur enthousiasme . Pis encore, il semblait même être en désaccord avec ses illustres parents, au point d'en rendre fâché son père qui l'avait, un jour qu'ils se croyaient seuls (et ignoraient donc que Yume s'était cachée dans la grande armoire du bureau de son père pour les écouter) sermonné : elle se rappelait même des paroles que son royal père avait employé, bien que n'en comprenant pas tout à fait le sens . « Je désire tout comme toi le bien de notre peuple Aikka , avait il dit de son air – celui qu'il indiquait qu'il était fâché - que Yume craignait plus que tout au monde , mais je n'accepterais jamais que tu jettes nos traditions aux orties comme tu sembles tenter de le faire ! Et si tu t'obstines dans ton vain mépris, sache que ma colère aura bien des conséquences, notamment sur tes fréquentations avec cette jeune…, il s'était alors interrompu pour chercher son mot, anarchiste dont les idées bien que partant d'un bon sentiment mais bien que manquant cruellement de pragmatisme – et tu sais jeune homme que c'est une qualité indispensable à tout bon roi – te montent visiblement à la tête ! ». Yume avait alors compris que son père était terriblement fâché contre son frère et que celui ci était bien décidé à lui tenir tête, chose à ne jamais faire sous peine de devoir subit la fureur royale. Aussi avait elle décidé d'ignorer ces affaires de grands qui ne la concernait guère, car il lui importait surtout de ne pas blesser ni son grand frère adoré ni son respectable père .

Tandis que son frère lui contait donc toute l'importance qu'il y avait de ne plus se considérer comme supérieur aux domestiques mais plutôt comme leurs égaux – ce qui était décidément une bien drôle d'idée au sens de la petite princesse – Yume entreprit d'inspecter les vêtements que son grand frère avait vainement tenter de ranger. Pèle mêle au sol s'étalaient son uniforme de l'armée cadette, des vêtements d'entraînements ; le sourire de la petite fille s'éteignit progressivement. Aikka, qui s'était tut, s'en rendit compte et lui tendit ses bras pour qu'elle vienne se blottir contre sa poitrine, ce qu'elle ne tarda pas à faire en poussant un petit soupir.

- Oniisan, je n'ai pas envie que tu ailles combattre les Crogs…

- Aikka fronça les sourcils et passa une main distraite dans la chevelure rousse de sa petite sœur.

- Il en va de mon devoir de nourasien Yume, tu le sais bien .

- Mais … mais enfin il y a des soldats plus vieux que toi Niisan ! Tu…

Yume baissa les yeux et se mordit les lèvres, se concentrant de toutes ses forces pour ne pas pleurer et ainsi mettre encore plus mal à l'aise son grand frère . Celui ci se contenta de pousser un nouveau soupir, profond, et berça sa petite sœur qui semblait faire de gros efforts pour ne pas laisser transparaître sa tristesse et sa peur. Certes, lui aussi, elle aussi, tous deux ressentaient la même inquiétude face à cette nouvelle épreuve que leur donnait leurs Dieux, tout comme chaque nourasien . Mais ils étaient princesse et prince ; la dignité primait avant tout , y compris sur leurs sentiments.

- Alors, Yume, dit finalement Aikka pour tenter de conjurer la lourde ambiance qui s'était installée, ne m'avais tu pas promis une surprise ?

- Oh, oui !

La petite fille fouilla quelques instants dans une de ses larges poches, et en sortit d'un air victorieux un petit paquet de toile. Elle le tendit à son frère qui entreprit de l'ouvrir ; au creux de sa paume, il découvrit un pliage de papier peint de vert. Un peu déconcerté sur ce qu'était ce présent, Yume le renseigna bien vite sur sa nature :

- C'est un trèfle à quatre feuilles Niisan ! Ellie-chan m'a dit que cela portait chance sur Terre …

Yume rougit soudainement, mais Aikka fit mine de ne pas avoir compris que, de toute évidence, Yume s'était liée d'amitié avec la petite sœur de Zaïe, relation qui ne lui était en aucun cas permise. Il lui sourit avec reconnaissance et resserra son étreinte sur elle.

- Je suis sûr que cela va m'être utile. Merci beaucoup Yume-chan.

Un moment passa. Le silence qui s'était installé entre le frère et la sœur les renseignait tous deux bien plus que n'importe quel discours .

Ils s'aimaient.

- Imoto, lorsque je serais de retour au château je t'apprendrais les arts martiaux . Veux tu ?

Yume eut un hoquet de surprise. Elle croisa ses prunelles troubles avec celles de son grand frère qui cligna des yeux. Son sourire réapparut alors, et elle se jeta de nouveau dans ses bras en riant.

Alors, comme par magie, la bonne humeur leur revint.

- Arigatou Niisan .

Le souffle de Yume réchauffa le cœur de son grand frère. Il hocha la tête et tourna lentement la tête vers sa grande fenêtre.

Le soleil, à présent, se couchait.

Le voile d'or s'effaça progressivement au profit de l'ombre noire de la nuit …