Les amis, le croirez-vous ?? Après près d'un an depuis le dernier update, voici ENFIN le dernier chapitre de Un enfant sur le champ de bataille !! Et dire que j'ai commencé cette fic il y a trois ans... Aha, "trois ans plus tard" la fin d'un Enfant sur le champ de bataille (jeu de mots pourri, bref).

Ce chapitre est donc le dernier de cette fic. Triste hein ? (tu parles...) Je m'arrête plus tôt que prévu, je sacrifie des épisodes que j'aurais voulu traiter comme le moment où Kakashi reçoit Icha Icha Paradise ou la première fois qu'il assume la direction d'une équipe de Genins mais bon... Comme je l'ai écrit dans mon profil, j'ai envie de passer à autre chose. Je ne pense pas que j'écrirai à nouveau du Naruto... et même du manga à moins d'avoir une soudaine révélation. Si ça vous fend le coeur et que vraiment vous ne pouvez pas tenir, je poursuis quand même dans Harry Potter. Si vous en lisez pas HP eh bien... Ce sera ma dernière révérence (dans le genre mélo dramatique...).

Pour cette raison, je vous dis merci du fond du coeur pour le soutien que vous m'avez apporté depuis le début. ça m'a vraiment touchée et poussée à faire toujours mieux. Cette fic est celle qui me tenait le plus à coeur et c'est à travers elle que j'ai eu le plus l'occasion de progresser. Cette progression, je vous la dois en grande partie, alors vraiment, MERCI.

Merci à :

Bostaf37, Helleni, joliceur, Redblesskid, Mikky-chan, Ambroise Blue, Bandit12 (tu me fais de la pub ?? C'est très gentil, merci beaucoup !!), Misa Hatake, Tsunaade-sama, Wanda Black, Ykyria, Youhë, Kareha, Pikshii, kahyyami et Marie !!

Yuya : Arrêter cette fic ? Jamais ! Pas avant de l'avoir finie en tous cas et c'est le cas maintenant… Eh oui, la fac c'est dur en fait (quand on travaille du moins…). Merci beaucoup et j'espère que la suite te plaira !

Fried Chicken : Oro ? Dans mon esprit, il part très peu de temps après la mort du Yondi et la reprise par le Sandaime vu qu'il est dégoûté de toujours pas avoir la place. Après, ce n'est que mon interprétation. Merci à toi !

Erylis : J'adore vraiment tes reviews Toi aussi tu as aimé Gaï et Sachi, je suis tellement contente. Il fallait introduire un peu de légèreté dans la fic sinon, pour reprendre les mots de Kanji, il allait nous claquer entre les pattes le Kakashi. Mais comme je suis sadique, c'est pour encore plus l'enfoncer après. La force de Kakashi (et son grand malheur) c'est de s'être relevé malgré tout ce qu'il a pris dans la tête. Pour Okara, je ne dis rien, tu verras lol. Et enfin, je te remercie beaucoup sur ta remarque par rapport à mon rythme de parution (j'y ai plusieurs fois repensé pendant que j'écrivais). Ça m'a bcp touchée. Merci !!

Et spécial merci à Aya72 qui m'a débloquée alors que j'étais empêtrée dans l'écriture du combat contre Kyuubi. Kanji, si tu me lis, je n'ai pas osé te demander de relire ce chapitre. Il est vraiment très long et je ne voulais pas te déranger à ce moment de l'année qui doit être chargé pour toi.

Pour finir sur une note positive avant que les plus désespérés ne se jettent par la fenêtre (je me la joue, je sais), ce chapitre est vraiment très long parce qu'il met en place une nouvelle ère dans l'évolution de Kakashi. C'est du 30 pages en tout donc je pense que vous serez rassasié (d'ailleurs ça ne m'étonnerait pas que vous le lisiez en plusieurs fois,moi-même j'ai eu du mal quand je l'ai relu d'un coup tellement les changements de rythme sont brutaux). En plus, j'ai un fichier assez important de "scènes coupées". Si ça vous intéresse, je vous les mettrai. Et enfin, si vraiment ça me démange trop, je ferai des one shots sur les épisodes que je n'aurai au final pas traités mais sans doute dans une "story" à part de celle-ci.

Tite précision : on sait désormais le nom du Yondi mais dans un souci de cohérence avec le reste de la fic, je continuerai de l'appeler Arashi. En revanche, j'intègre Kushina.

Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une bonne lecture !


Adieux

La nuit où Kyuubi attaqua Konoha, cette fameuse nuit dont on devait se souvenir des générations plus tard comme celle qui avait mis fin à tant de vies et faillit sceller le destin du village – « et du monde ninja tout entier », ajoutèrent plus tard les conteurs les plus grandiloquents – dans le sang et l'horreur, la chaleur lourde et moite du mois de juin avait cédé la place à une brise légère et le ciel était dégagé, parsemé des étoiles d'été. Au milieu de ses compagnes étincelantes, le disque d'argent avait également pris place, serein, presque attentif au drame qui allait se dérouler sous ses yeux, et avait déposé sur le monde son voile nacré. Aucun bruit, à peine le chant des insectes nocturnes au milieu des herbes tièdes. Une magnifique nuit en somme, propice aux rêves, aux promenades romantiques, aux espoirs les plus fous. Une nuit pleine de promesses. Une fleur de cerisier éclaboussée de sang.

Il arriva plus tard à Kakashi de se demander si la vie avait fait exprès de donner la plus belle nuit de l'année comme décor à cet événement tragique, juste histoire d'en rendre le souvenir plus amer. Se poser une telle question des années après n'avait pas grand sens, il en était bien conscient, mais lorsque l'on y réfléchissait et que l'oubliait le nombre de morts, l'idée en devenait presque divertissante. Presque… Tout désinvolte qu'il voulut se montrer par la suite, Kakashi fut loin d'éprouver l'indifférence qu'il afficha. D'ailleurs, il ne dormit pas, ou très peu, les semaines, les mois qui suivirent. On peut dire ce qu'on veut, les somnifères, y compris ceux du service de psychiatrie de l'hôpital, ne servent strictement à rien contre les fantômes.

Ce fantôme là, ce ne furent pas les cris affolés des sentinelles côté ouest, ni même les quatre, cinq, six, sept, huit, neuf gigantesques queues d'un roux flamboyant presque infernal qui surgirent soudain hors de la nuit en ondulant avec une effroyable élégance qui l'annoncèrent. Debout à côté de Shobeï, à une vingtaine de mètres des murailles, Kakashi sentit l'air se charger tout à coup d'un chakra malsain, vicieux, brûlant et le vent se lever. Alors seulement, il se tourna vers l'ouest et vit.

A cet instant, malgré tout ce qu'il avait entendu, tout ce qu'on lui avait dit, tout ce qui avait été fait depuis trois jours en préparation de cette nuit, il éprouva une sensation absolument terrible, une sensation qu'il n'avait jamais éprouvée et qu'il n'éprouva jamais plus : un néant intérieur ; comme si en voyant onduler au loin cette gigantesque fleur de feu, toute pensée, tout sentiment l'avait déserté, ne laissant plus qu'un amas de chair et de sang inerte. Comme si frappée de terreur, son âme avait quitté son corps.

Peut-être entendit-il Shobeï lui dire qu'il fallait rejoindre la porte occidentale, où les renforts se masseraient certainement, et les cris d'alerte fuser au loin puis se répéter dans un écho interminable, pour être finalement remplacé par la sonnerie retentissante du tocsin, mais cela ne souleva pas le moindre sentiment en lui. C'était cette nuit… Demain, Konoha serait soit détruite soit ancrée pour toujours dans l'histoire. Kakashi replia et détendit ses doigts. Sans savoir d'où lui venait une pensée aussi futile, il regretta de n'avoir jamais goûté au saké.

« Kakashi ! Shobeï ! »

Les deux hommes pivotèrent. Sachi et Kaito venaient d'apparaître à leurs côtés. La jeune capitaine souleva son masque. Ses grands yeux étaient écarquillés par la stupeur et une sorte d'incrédulité qui ne lui allaient pas. A vrai dire, le simple fait qu'elle n'ait pas encore juré était, en lui-même, plutôt révélateur du choc qu'elle éprouvait.

« Aux portes ouest » finit-elle par articuler, les yeux hagards.

Une foule de ninjas y était déjà rassemblée quand ils arrivèrent : une majorité d'ANBU mais beaucoup d'équipes traditionnelles composées de Jounins et de Chunnins également. Tous s'agitaient, parlaient très fort, regardaient dans toutes les directions avec angoisse. Au loin, les pas de Kyuubi résonnaient dans la nuit comme les coups de tonnerre d'un orage sur le point d'éclater et le vent soufflait de plus en plus fort. Du coup de l'œil, Kakashi reconnut certains anciens camarades de l'académie – Asuma, Ibiki… Il remarqua même le fameux Maito Gaï un peu plus loin. Il n'avait pas revu la plupart de ces gens depuis plus d'un an, réalisa-t-il, et il y en avait certainement parmi eux qu'il ne reverrait plus après ce soir. La sensation était étrange.

En revanche et assez paradoxalement, l'idée de sa propre mort le laissa de marbre. A vrai dire, à présent que le choc premier était passé, il ignorait quelle attitude adopter. Objectivement – mais vraiment objectivement – ils avaient toutes les chances d'y rester. Il ne voyait vraiment pas comment il pourrait en être autrement. Bon, certains s'en sortiraient peut-être – toute guerre avait ses survivants, chanceux ou non – mais pour la majorité…

« Bordel mais on attend quoi ? grogna Kaito qui trépignait à ses côtés. Que ce monstre nous saute dans les bras ? »

Shobei hocha la tête et Sachi marqua son assentiment d'un juron imagé – preuve qu'elle commençait à se ressaisir. Ils n'étaient d'ailleurs manifestement pas les seuls à penser ainsi. Autour d'eux, des protestations commençaient à se lever, on s'agitait nerveusement, on regardait en l'air, en arrière dans l'espoir d'apercevoir l'Hokage, un Sannin ou au moins un messager mais rien. Kakashi réprima un geste d'impatience. Le temps pressait. En retardant ainsi le moment de l'offensive, non seulement ils diminuaient leurs – très maigres, pour ne pas dire inexistantes - chances de résister au Bijuu, mais ils prenaient également le risque de voir des hommes déserter. On pouvait à présent nettement percevoir le chakra dans le vent tourbillonnant, cette énergie si monstrueuse que même parsemée, elle provoquait une sensation de brûlure sur la peau et faisait ployer la cime des arbres sous sa pression. Il faisait nuit noire mais à peut-être sept cents, huit cents mètres, le monstre était là, les attendait, et l'aura qu'il dégageait était si écrasante, si intense qu'elle baignait l'obscurité d'un immense halot rougeâtre. L'air était tiède et poisseux. Kakashi regarda autour de lui. Tous ne seraient pas capables de résister à une telle pression très longtemps…

Quelqu'un le bouscula alors sans douceur et fendit le reste de la foule pour se placer devant eux.

« Ordre d'Hokage-sama !! cria-t-il en agitant les bras afin que ceux qui ne l'avaient pas remarqué l'écoutent. Ordre de Hokage-sama !! »

Le silence tomba aussitôt dans la foule qui se rapprocha pour mieux entendre. Enfin, on leur donnait des nouvelles, des ordres, de l'espoir. On allait savoir. Kakashi ne connaissait pas l'homme qui venait d'arriver et il réalisa avec un brusque pincement de cœur qu'Okara n'avait pas donné signe de vie. Il ressentit quelque chose d'amer au fond de sa gorge, un goût qui ressemblait désagréablement au sentiment de trahison…

« Ordre de Hokage-sama ! répéta l'homme un peu plus fort pour couvrir le bruit du vent. Nous devons gagner du temps !! »

Un nouveau murmure, plus indigné qu'incrédule, secoua les rangs. « C'est quoi ces conneries ? » marmonna Kaito sur la gauche de Kakashi. Le garçon, lui, fronça les sourcils sans parvenir à refouler un certain sentiment de perplexité et de colère. Gagner du temps ? Il avait espéré quelque chose de plus précis. Combien de temps exactement devaient-ils gagner ? Et du temps pour quoi ?

« Visez les parties sensibles ! reprit le Jounin. Les yeux, les oreilles, les pattes ! Enculez-le même si vous y arrivez mais mettez le paquet !! »

Recommandation inutile, s'il en était. On aurait difficilement pu imaginer situation plus propice à l'utilisation de jutsus en général évités à cause de leur potentiel destructif mais Kakashi sentit monter en lui un frisson d'excitation en même temps qu'une décharge d'adrénaline, et lorsqu'un mugissement sinistre suivi d'une violente rafale de vent s'abattit sur eux, il joignit sa voix à la clameur sauvage qui s'éleva comme une réponse au messager de la Mort. Ensuite, il se jeta dans l'arène du destin.

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« C'est un garçon, Hokage-sama »

La gorge nouée par l'émotion, il esquisse un sourire quand l'infirmière dépose le bébé sanglotant et sanglant au creux de ses bras et touche du bout du doigt la joue humide. La peau est collante à cause du sang et des larmes. Il a déjà quelques cheveux blonds…

Il lève les yeux.

« Et Kushina ? » demande-t-il tout bas.

Il connaît la réponse mais il doitsavoir, être sûr. Deux pas en arrière.

« Je… je suis vraiment navrée, Hokage-sama mais… la naissance était prématurée… il y a eu des complications… Nous n'avons pas pu… »

Il le savait. Quelque part, il a su dès l'instant où elle a disparu dans le bloc opératoire qu'il ne la reverrait pas. Ça n'empêche pas le monde de s'écrouler autour de lui.

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Devant lui, Kaito chargea, les poignets enroulés de fil auquel étaient accrochés des kunaïs explosifs. Lorsqu'il ne fut plus qu'à une centaine de mètres du Bijuu, il les déroula et les lança avec force en direction des pattes. Kakashi emplit alors ses poumons et augmenta la force de projection d'une violente bourrasque. De leur côté, Sachi et Shobeï exécutèrent une manœuvre similaire. Les fils d'acier jaillirent dans un sifflement aigu puis ricochèrent sur quelque chose et fouettèrent l'air avec violence. Kakashi et ses équipiers eurent à peine le temps de se jeter sur le côté. Les fils se cabrèrent comme des serpents et rejaillirent vers eux à une vitesse folle tandis que les kunaïs explosifs volaient en tous sens.

Kakashi forma des signes à toute vitesse.

« Attention !! »

Une barrière de terre se dressa in extremis pour les protéger, Kaito et lui mais le souffle des explosions les jeta malgré tout à terre. Quand ils se relevèrent, l'atmosphère était suffocante de fumée mais on pouvait cependant nettement percevoir le manteau de chakra rouge et noir qui enveloppait Kyuubi comme une seconde peau. Kakashi échangea un regard inquiet avec Kaito. Ça s'annonçait très mal.

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« Arashi, il faut que tu décides quelque chose. Nos hommes sont en train de se battre, il faut aller les aider ! »

Il ne répond pas. Il n'y arrive pas. Tout son être se tend dans cet ultime, cet unique effort pour trouver une solution mais son cerveau ne fonctionne plus.

« Arashi ! Ressaisis-toi ! Konoha va être détruite si tu ne fais rien !! »

Il le sait, bon Dieu, il le sait bien ! Mais il ne sait pas quoi faire. Il n'arrive pas à réfléchir. Ses yeux restent bloqués sur le petit garçon qu'il tient dans ses bras et il ne peut se résoudre à s'en détacher, ne serait-ce qu'en pensée. C'est tout ce qui lui reste. Tout ce qui lui reste…

Il n'entend pas les pas vifs se diriger vers lui – des pas qu'il aurait sans aucun doute reconnu s'il y avait porté attention « Commandant mais qu'est-ce que vous f…? » - mais il sent le poing dur comme l'acier entrer brutalement en contact avec sa joue, et ses dents, son cerveau vibrer dans sa boîte crânienne.

D'un bond, il se lève et ouvre la bouche, furieux, puis s'arrête. Deux grands yeux noirs le dévisagent, glacials.

« Bouge ton cul, Hokage-sama, sinon je te recogne et ça va vraiment faire mal. »

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Kakashi se propulsa dans les airs et leva son bras. Son poing illuminé de chakra bleu et d'éclairs blancs flamboya dans la nuit à la manière d'une comète et déchira l'obscurité tandis qu'il volait droit vers l'œil de Kyuubi. Il vit l'énorme pupille noire se tourner vers lui, le fixer puis grandir, grandir jusqu'à l'englober complètement. Il vit son reflet sur la surface luisante, visa soigneusement et frappa de toutes ses forces. L'énergie immaculée explosa accompagnée d'un puissant grésillement. Il y eut un terrible instant où Kakashi comprit qu'il n'avait pas atteint sa cible, puis toute la puissance de son coup se répercuta dans son bras.

Dans un craquement cacophonique, l'onde de choc traversa le poignet, le coude, l'épaule. La douleur lui coupa le souffle, il poussa un hurlement et se jeta en arrière, le bras convulsivement ramené contre son torse. Après une réception plus que maladroite, il posa un genou à terre, le souffle court, avant de bondir sur le côté pour éviter la charge d'un impressionnant dragon de terre accompagné d'une volée de kunaïs. Le plus dur n'était, en fait, même pas d'attaquer et d'échouer mais plutôt d'éviter d'être tué par le jutsu d'un camarade. Les assauts collectifs n'étaient pas faciles, voire impossibles, à organiser. Le bel ordre qui avait précédé la charge initiale avait volé en éclat au bout de quelques minutes. Il y avait longtemps que Kakashi avait perdu Sachi, Kaito et Shobei de vue, toutes les unités étaient dissoutes et il aurait été utopique que de chercher à les reconstituer au milieu de ce chaos. Les jutsus fusaient dans tous les sens. Paniqués, impuissants, la majorité des ninjas attaquaient sans coordination et s'efforçaient simplement de survivre.

Le jeune ANBU se traîna tant bien que mal à l'abri derrière un rocher, s'adossa à la pierre tiède et entreprit d'analyser l'étendue des dégâts. Les doigts étaient intacts mais les remuer était impossible, alors former des sceaux… Il remonta le long de l'épaule. Ah, éventuellement… Il toucha l'articulation avec précaution, les dents serrées. Bon… Si ce n'était qu'une luxation, c'était peut-être gérable. Pas tellement le choix de toutes façons. Il s'écarta du rocher, calcula soigneusement l'angle, inspira et se jeta avec force contre la pierre. L'épaule se remit en place dans un nouveau craquement. Kakashi ferma les yeux, les lèvres pincées, et resta immobile quelques instants, le temps que sa raison reprenne le dessus sur la douleur. Puis, les mâchoires toujours tétanisées, il joignit péniblement ses mains et plaqua ses paumes l'une contre l'autre. Une lumière verte palpita faiblement.

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Il a pris sa décision. Il lui en coûte et il le regrettera probablement jusqu'au bout mais il n'a pas le choix. Il sait que c'est la bonne, la seule chose à faire. Et ils n'ont plus le temps.

« Il n'y a qu'une seule solution… »

Il sent les regards du Sandaime, de Jiraya et d'Okara se tourner vers lui et se redresse.

« Le sceau du Shinigami »

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Une étoile tomba et disparut au milieu du ciel d'encre parsemé de miettes d'argent mais dans la forêt désormais dévastée de Konoha, nul ne s'en aperçut. Animés par l'énergie du désespoir, des dizaines de doigts engourdis et rougis par le sang se mirent en mouvement, se joignirent, se croisèrent, formèrent de multiples combinaisons de sceaux. Puis de toutes parts, des voix s'élevèrent.

La prison des cinq palais !

Le voile de pourpre !! Doton, le tombeau souterrain !

Le globe divin !

Ninpo, les mille cages !

L'air fourmilla de dizaines de chakras différents et soudain, dans les ténèbres de la plaine, des arcs de couleurs, des jets de lumières pâles jaillirent autour de l'immense silhouette écarlate. A distance, au milieu d'un petit groupe de rescapés, un genou à terre, le souffle court et du sang lui coulant dans l'oreille, Kakashi leva les yeux vers le ciel. Les diverses explosions de lumière des gigantesques kekkais en formation éclairèrent momentanément son visage blanc luisant de transpiration, creusé par l'épuisement et son œil droit vitreux, à moitié scellé par du sang séché. Il secoua imperceptiblement la tête et essuya sa tempe blessée d'un revers de main. La plaie brûla fugitivement mais il n'y fit pas attention. La douleur de son bras en revanche ne cessait pas… Il jeta un bref regard à son épaule droite. Une énorme ecchymose s'étendait sur toute l'articulation et une bonne partie de l'avant-bras, sans parler de son poignet qui devenait violet. Il l'effleura du bout des doigts en grimaçant. Encore quelques minutes et il ne pourrait même plus s'en servir. Il n'avait pas pu se faire soigner. Il n'avait pas les compétences pour et il y avait longtemps que les médic-nins avaient disparu, rappelés à l'arrière du front ou tout simplement morts. Il n'avait pas retrouvé Shobeï. Ni Sachi, ni Kaito. Il ignorait même s'ils étaient encore en vie.

Tous autant qu'ils étaient, Chunnins, Jounins, ANBU, ils étaient tous complètement dépassés. C'était le désordre le plus complet. Cela faisait deux heures qu'ils se battaient, deux heures que cela ne servait à rien et deux heures que le village restait muet. Aucun ordre ne leur était parvenu depuis le « gagnez du temps » et il y avait longtemps que cette instruction avait perdu son sens. Rien, rien ne s'était passé comme prévu. Kyuubi échappait à toutes les prévisions que l'on avait pu faire. Pour la première fois de sa vie, Kakashi éprouvait une sensation de démesure totale, une impuissance complète. Il n'avait plus l'énergie suffisante pour de grosses techniques – entre le chakra pompé par son Sharingan (sans lui, il serait probablement mort écrasé par l'énorme bloc de pierre projeté par Akimichi Chouza et par tous les jutsus qui fusaient inopinément à chaque instant), celui du Raïkiri et des divers jutsus de soin pour calmer sa douleur et ne pas s'évanouir, qu'il tînt encore debout relevait du miracle – et même s'il l'avait eue, cela n'aurait servi à rien. Ni Arashi ni Okara ne s'étaient montrés.

Il y eut un abominable grincement suivi d'un rugissement qui fit trembler les étoiles au point qu'elles parurent sur le point de s'éteindre, et à peine quelques secondes après avoir été créés, tous les kekkaïs volèrent en éclat comme du verre brisé, pulvérisés par un coup de queue couleur de l'Enfer.

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Les autres n'ont rien dit quand il a pris l'enfant dans ses bras et s'est éloigné avec lui en courant. Il leur en est reconnaissant car il n'est pas sûr d'avoir la force d'aller jusqu'au bout si le moindre obstacle se met en travers de son chemin. Il n'est même pas sûr de pouvoir accomplir son projet. C'est tellement risqué, tellement complexe… Il sert contre lui le bébé qui s'est endormi et l'embrasse sur le front, les larmes aux yeux. Ils ne se connaissent que depuis une heure et ils vont déjà devoir se dire adieu…

« Arashi… »

C'est Okara. Il se retourne. Le commandant ANBU marche avec détermination vers lui. Il ne dit rien mais Arashi sait pourquoi il l'a suivi et les mots sont insuffisants à exprimer la gratitude qu'il ressent alors pour son ancien ami.

« Merci… chuchote-t-il.

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Lorsqu'il se réveilla, la première chose dont il prit conscience fut le goût du sang dans sa bouche puis de la sensation de brûlure sur tout son corps, le moindre centimètre carré de peau. La chaleur était étouffante, ses lèvres complètement craquelées. Au prix d'un immense effort pour faire bouger sa nuque raidie, Kakashi put relever la tête. La douleur lui cisailla aussitôt le crâne, lui donnant l'impression qu'une kunaï venait de s'y enfoncer jusqu'à l'anneau. Retenant un gémissement, il roula sur le dos avec la sensation que son corps n'était qu'une plaie béante et ouvrit les yeux. Les couleurs éclatèrent de toutes parts et tout d'abord, il eut l'impression d'être plongé dans océan d'ocre, de vert, de rouge, de jaune, de noir… Puis sa vision s'affina et il distingua de multiples éclats argentés briller au milieu de l'immense ciel noir puis, une, deux, trois queues d'un rouge orange vif traversèrent son champs de vision. Il n'entendit rien mais le choc qu'il éprouva au travers de chaque fibre de son corps l'arracha à son apathie. Mobilisant toute son énergie, il força son corps perclus de crampes à réagir, à bouger. Seigneur, il fallait qu'il bouge ! Il prit appui sur son bras gauche, poussa de toutes ses forces, essaya de ramener sa jambe droite. Hurla.

Le garçon retomba lourdement au sol, une main crispée sur sa cuisse, le souffle haletant, presque hagard. Qu'est-ce que… Il ne voyait rien. Son œil gauche le brûlait. Sa vue était complètement brouillée. Merde… Luttant contre le début de panique qui commençait de l'envahir, Kakashi inspira et à tâtons, essaya d'examiner sa jambe. Vite, vite. Le tissu était poisseux, il devait certainement beaucoup saigner. Bordel, bordel, bor…Ses doigts se refermèrent sur une forme allongée à la surface rugueuse. Il eut un moment de non réaction puis un spasme d'horreur le secoua. Merde !! Une branche... Une branche de quatre bons centimètres de diamètre transperçait sa cuisse, juste au dessus du genou. Rien que l'effleurer lui donnait des vertiges tant la douleur était insupportable. Bon sang mais quand… De sa main valide mais agitée de tremblements, presque dans un état second tant la douleur engourdissait son esprit, il tâtonna dans sa pochette de cuisse, de plus en plus fébrilement à mesure qu'il ne trouvait pas ce qu'il cherchait. Putain… Il n'avait plus de pilule sur lui. Elles avaient dû tomber…

Ok, cette fois, on pouvait dire sans craindre d'exagérer que sa situation devenait délicate. Il frotta ses yeux brûlants, regarda autour de lui puis, non sans avoir l'impression que sa jambe gauche était emplie de plomb en fusion, il rampa jusqu'au corps le plus proche. Ça ne l'amusait pas spécialement – en général, bien qu'il s'agît d'une pratique courante chez les shinobis, il s'abstenait – mais là, c'était une question de vie ou de mort et puis le contexte s'y prêtait particulièrement bien (putain d'humour noir…). Le cadavre jusqu'auquel il se traîna était face contre terre et assez massif. Il fallut tout ce qui restait de force à Kakashi pour se hisser dessus, saisir l'épaule du mort du bras gauche et le faire basculer sur le dos. Le jeune ninja était si faible qu'il n'éprouva même pas de dégoût en voyant que le visage de l'homme grouillait d'insectes et, tremblant d'épuisement, il fouilla la sacoche. Rien. Il eut plus de mal avec les poches dont le tissu humide de sueur et de sang était tendu sur la peau du mort mais il finit par trouver, à son extrême soulagement, une pilule du soldat à moitié écrasée qu'il avala aussitôt.

Difficile de dire si l'efficacité allait être la même mais il n'avait pas d'autre option. En attendant que l'effet se fasse sentir, il se retourna péniblement et s'adossa au corps. La tâche de sang grandissait sur sa cuisse, c'était vraiment mauvais. Si les ligaments étaient touchés – et c'était sûrement le cas – inutile de se voiler la face, il n'allait plus pouvoir se battre. Son bras blessé ne lui permettait plus d'exécuter que des jutsus mineurs et que ce fût à cause de l'épuisement, de l'air surchargé de chakra ou de l'écoeurante odeur de sang et de pourriture mêlée à la poudre, toujours est-il qu'il respirait très mal et chaque inspiration était hachée, rocailleuse, sifflante. C'était comme respirer des miettes de verre et à présent, il ne pouvait même plus se déplacer. Son cœur se révulsa de rage à cette pensée, il réprima des larmes de colère et regarda autour de lui.

Des kekkais et des ninjas qui les avaient lancés, il n'y avait plus aucune trace. Le vent en fusion cinglait toujours tout ce qu'il touchait avec violence, se faufilait partout, tourbillonnait en remontant vers le ciel noir. L'herbe sèche, les feuilles volaient en tous sens. Le sol était complètement défoncé, brisé en une infinité de morceaux. Des blocs entiers de terre s'étaient soulevés ou au contraire profondément enfoncés. Il y avait des corps partout, amassés les uns sur les autres, certains affreusement mutilés. A deux mètres de lui, gisait un homme, peut-être la quarantaine, dont le cerveau s'écoulait au travers de son crâne fendu en deux. Des gens couraient sans s'arrêter, trébuchaient sur des cadavres, se relevaient et continuaient leur course sans regarder derrière eux. Les cris, les ordres hurlés fusaient dans tous les sens, se superposaient, étouffés dans le noir par le hurlement du vent et le vacarme des quelques jutsus qui fusaient encore. Les hommes couraient, tombaient, encore et encore. Kakashi ne reconnaissait personne.

Et, debout au milieu de la plaine rougie par le sang, baigné par la lueur pourpre de la lune comme si l'astre lui-même avait été éclaboussé, Kyuubi, Kyuubi le roi des Bijuus, immense et monstrueux, ses longues queues ondulant comme des flammes tout droit sorties des tréfonds de la terre, occupait tout l'espace au point que l'œil cherchait en vain à lui échapper. Ses yeux noirs sans fond ni nuance brûlaient d'une barbarie atroce et d'une intelligence vicieuse et la forme de sa gueule, la façon dont il découvrait ses énormes crocs formait un horrible sourire à faire frémir n'importe qui. Chaque pas qu'il faisait donnait l'impression que la terre allait s'ouvrir en deux sous son poids et tout engloutir. Il repoussait les attaques sans avoir l'air de fournir le moindre effort. Kakashi vit un petit groupe de shinobis charger le Bijuu à toute vitesse. Il crut un moment qu'ils allaient réussit à l'atteindre puis une des queues balaya l'espace et les ninjas furent projetés dans les airs comme de simples poupées. L'un d'eux s'écrasa tout près du garçon dans un craquement sinistre, les yeux écarquillés de stupéfaction. Il ne se releva pas.

Alors, comme conscient de son écrasante supériorité, Kyuubi se redressa de toute sa taille – les yeux de Kakashi s'emplirent de feu - renversa sa tête en arrière et ouvrit grand, grand la gueule. Son rugissement de triomphe déchira la nuit. Kakashi sentit son cœur heurter les parois de sa cage thoracique comme si la vibration était née de l'intérieur de sa poitrine et ses os trembler d'effroi et là, ses yeux dilatés par l'incrédulité posés sur le monstre, il sut qu'il allait mourir. Jamais il n'eut plus peur qu'à cet instant, ce terrible instant où il crut vraiment que tout était terminé sans que cette pensée soulevât en lui la moindre once de protestation. Ses jambes, ses mains… il tremblait, tremblait, trempé par une transpiration poisseuse et glacée que même le sang ne parvenait pas à sécher. C'était comme si cette présence démoniaque, cette monstrueuse aura représentait quelque chose d'étranger au point que chaque particule, chaque atome de son corps se révulsait d'horreur à sa vue. Comme si la seule chose possible était d'avoir peur ; ressentir ce flot continu de peur, de peur…

« Kakashi !! »

Une silhouette noire atterrit devant lui et s'accroupit.

« Dieu merci, t'es enti… Oh, nom de Dieu !! »

Le garçon détacha ses yeux douloureux de Kyuubi pour se poser sur la personne devant lui. Une explosion de flammes éclaira fugitivement son visage et il reconnut Sachi. Il éprouva alors un tel soulagement – soulagement de voir qu'au moins un membre de son unité avait survécu, soulagement de ne plus être seul au milieu du cauchemar – qu'il esquissa un début de sourire mais quelque chose dans l'expression de la jeune femme lui glaça le sang. Etait-ce du à son regard, habituellement si assuré, qui brillait de terreur ou aux traces de larmes sur ses joues, il n'aurait pu le dire mais il sut aussitôt que quelque chose de grave s'était passé. Pourtant, ce fut avec des gestes assurés et précis que Sachi dégaina un kunaï et entreprit de découper le tissu de son pantalon autour de la branche enfoncée dans sa cuisse. Elle aussi avait perdu son masque dans l'affrontement. Une forte odeur de transpiration, d'urine et de sang émanait de son corps. Elle forma quelques signes et appuya avec précaution ses mains autour de la plaie. La douleur, qui menaçait de faire perdre à Kakashi le peu de calme qui lui restait, s'apaisa un peu et il ferma les yeux, bénissant silencieusement son équipière.

L'instant d'après, elle abaissait son masque de tissu – n'aurait été sa faiblesse et le fait que c'était Sachi, il aurait riposté par un coup de poing bien senti mais comment aurait-il pu lui reprocher ce manque total de tact, elle à qui la notion de discrétion et de pudeur ne parlait visiblement pas – et lui fourrait sans ménagement un rouleau de parchemin entre les dents.

« Mors, ordonna-t-elle. Ça va faire mal ».

Kakashi n'eut même pas le temps de frémir à l'idée de ce qu'elle allait faire. Sachi empoigna fermement le morceau de bois, le regarda dans les yeux une seconde puis arracha la branche d'un geste brusque.

Le sang gicla de partout. Malgré toute sa volonté, Kakashi poussa un hurlement à peine étouffé par le parchemin coincé entre ses dents. Le monde tournoya autour de lui, une nausée lui monta à la bouche, il lui fallut toute sa volonté pour ne pas s'évanouir. Des gestes précipités, brouillés. Le parchemin quitta sa bouche, remplacé par des doigts contre ses lèvres, et quelque chose de rond s'introduisit dans sa bouche. « Avale ! ». Il obéit sans rien dire. Pas la force… de parler. … réfléchir. Dormir, juste dorm… CLAC !

« Reste éveillé ! T'endors pas, secoue-toi ! »

Kakashi eut vaguement conscience d'une lumière chaude devant lui puis quelque chose de brûlant se posa sur sa blessure. Il hurla de nouveau tandis qu'une écoeurante odeur de chair brûlée se répandait dans l'air. Ses gestes échappèrent à son contrôle, il se tordit brusquement sur le côté mais Sachi avait dû prévoir sa réaction car elle le plaqua fermement contre le cadavre auquel il était adossé.

« Tiens le coup. C'est presque fini. »

Presque fini… Ces mots lui parurent si incongrus qu'il faillit se mettre à rire mais c'était une telle torture… Il renversa sa tête en arrière et mordit dans sa main dans le vain espoir d'apaiser sa souffrance. Bon sang… Il avait déjà été soigné par cautérisation mais là… Il n'allait jamais pouvoir se lever, encore moins courir dans cet état. A ce stade, son sauvetage n'allait peut-être servir à rien. Tenir… Tenir encore un peu, bientôt fini. S'accrocher, encore un peu, juste encore un peu. Tiens le coup. Tiens le coup. Plusieurs fois, il crut perdre conscience, plongeant dans une réconfortante obscurité mais à chaque fois, cela ne semblait durer que quelques secondes et la douleur revenait, encore plus brûlante, encore plus insupportable. Combien de temps, combien de temps allait-il devoir endurer cela ?

Lorsque enfin, la sensation de brûlure diminua, il était trop épuisé pour se redresser. Il entendit Sachi déchirer un tissu et bander étroitement sa jambe avec, lui arrachant au passage un gémissement de douleur quand elle serra le nœud. Puis elle lui remit son masque et tapota la joue. Il la fixa de ses yeux un peu vitreux. Il avait du mal à y voir clair, les lignes n'étaient pas précises, mais l'idée de ne plus avoir quelque chose d'enfoncé dans la jambe était réconfortante. Enfin réconfortante… tout était relatif.

« Est-ce que ça va ? demanda Sachi, et à sa voix, il comprit qu'elle était réellement inquiète.

- Bouchère", se contenta-t-il de marmonner.

Sachi sourit et ouvrit la bouche pour répondre mais une violente tornade s'abattit sur eux, brûlante. D'un geste brusque, elle le fit se baisser et il se protégea la tête de ses bras alors que des feuilles, des branches, des pierres recommençaient à voler en tous sens, se transformant en projectiles mortels. Les pas de Kyuubi provoquaient de tels chocs qu'il semblait à Kakashi que son cœur tressautait à chaque nouvelle avancée.

« Tu as des ordres ? cria-t-il à Sachi, la voix à moitié mangée par le mugissement du vent.

- Rien ! répondit-elle sur le même ton. Pas eu… rdre du vill… puis deux h… !"

Kakashi repoussa à grand-peine des mèches de cheveux de devant ses yeux. Le vent lui découpait littéralement les joues. Et ce putain de Sharingan… Heureusement, l'énergie commençait à revenir dans son corps. Il allait peut-être pouvoir marcher un peu. Un choc très violent ébranla la terre, il jeta un bref coup d'œil par-dessus son épaule… et sentit Sachi le pousser précipitamment en avant. Un instant plus tard, une puissante explosion le soulevait de terre et le projetait dans les airs. Il fit bien malgré lui une roulade avant et se mit à tousser lorsqu'un nuage de poussière accompagné d'une pluie de mottes de terre lui tomba dessus.

Il resta un instant allongé sur le ventre, sonné, le temps de calmer les battements de son cœur. Du sang lui coula dans l'œil. Il avait dû s'ouvrir l'arcade sourcilière ou un truc du genre. Il battit des cils pour conserver une vision claire et se redressa péniblement, son bras blessé le lançant à nouveau violemment. Remuer les doigts était à présent un véritable calvaire. Le reste, par contre, avait l'air de fonctionner. Sa jambe droite lui faisait très mal mais il sentait et pouvait bouger ses orteils, signe que les nerfs n'avaient pas été endommagés.

C'est à ce moment là qu'il réalisa que Sachi n'était plus près de lui. Il se tourna dans un sens puis dans l'autre avec la soudaine sensation d'inspirer de la glace. Où était-elle ? Il se leva, tituba en direction d'un impressionnant bloc de terre qui, visiblement, avait été projeté par le souffle de l'explosion lui aussi, s'appuyant dessus de la main gauche et désormais totalement indifférent aux explosions et aux combats autour de lui. Il fallait qu'il la retrouve. A cet instant, il aurait donné n'importe quoi pour revoir son visage – et Dieu savait à quel point il avait maudit Sachi pour pouvoir juger du caractère exceptionnel de cette pensée.

Il avait presque perdu tout espoir de la retrouver lorsqu'un sanglot de douleur le fit se retourner. A moitié cachée par l'obscurité, Sachi tendait un bras vers lui, le visage déformé par la souffrance, et poussait d'horribles gémissements. Il se rua vers elle et sentit son cœur avoir le poids d'une pierre. Elle avait perdu le bas de sa jambe gauche à partir du genou et saignait également du crâne à en juger par la taille de la tâche rouge autour de sa tête. La capitaine agrippa convulsivement le poignet de Kakashi, du sang lui dégoulinant de la bouche.

« Pu… putain…articula-t-elle, haletante et pâlissant à une vitesse effrayante. Là, ça fait mal… »

Elle inspira profondément, les yeux fermés et luttant visiblement de toutes ses forces pour ne pas hurler. Le gargouillis que Kakashi entendit lorsqu'elle déglutit avec peine lui dit tout ce qu'il y avait à savoir.

Sa main gauche plongea dans sa sacoche et agrippa un kunaï. Il s'humecta les lèvres et prit une profonde inspiration mais en contemplant ce corps qui soudain lui paraissait si frêle, il ne put se résoudre à sortir l'arme. Sa main resta résolument collée au fond de sa sacoche. Seigneur… c'était tellement injuste !

Il l'entendit encore haleter son nom, à peine plus haut qu'un murmure, si bas qu'il aurait très bien pu ne pas entendre, puis sentit ses doigts froids desserrer leur prise et il comprit que le ciel allait lui épargner cet effort. Il baissa les yeux vers elle et vit sa main lentement lâcher son poignet tandis que sa tête roulait sur le côté, les yeux grands ouverts dans une forme d'incrédulité qui à elle seul résumait tout le personnage : comme si même au moment ultime, elle n'avait pas réussi à y croire et avait gardé ses yeux ouverts dans un dernier défi à la mort.

Le corps de Kakashi refusa de bouger mais ce fut exactement comme si tout, absolument tout en lui – son cœur, ses poumons, son estomac, son foie, tout - avait soudain voulu fuir de son organisme. Il plaqua ses bras contre son torse et se plia en deux. Chaque bouffée d'air était un véritable supplice et il sentait, il sentait un liquide en fusion monter et emplir son corps. Le brûler. C'était insupportable. Il se mordit les lèvres jusqu'au sang et enfonça les ongles de ses doigts dans ses vêtements, sa peau mais la vague de feu continuait de monter et son cœur cognait, cognait contre son thorax comme pour le briser et s'échapper. Il lutta désespérément pour la refouler, empêcher le hurlement de désespoir et d'horreur qui lui rongeait les dents et les lèvres de franchir sa bouche mais inexorablement, il le sentit se frayer un chemin et toute sa volonté n'y put rien. Un spasme le secoua, le goût désagréable du sang et de la bile inondèrent sa bouche. Il abaissa son masque et un liquide jaune strié de rouge visqueux jaillit hors de ses lèvres sur la terre humide. Il vomit tout ce qu'il put et quand il eut fini, il resta quelques secondes sans bouger, haletant, dégoulinant de sueur, puis il s'enfonça brutalement deux doigts au fond de la gorge. Ce n'était pas suffisant. Il fallait extirper, exorciser cette douleur. Arracher ses entrailles. La souffrance. Arrêter cette souffrance !

Le bruit d'une nouvelle explosion lui fit reprendre conscience de la situation mais il était si épuisé, si écoeuré par la vie que cette information lui fut égale. Plus rien n'avait d'importance maintenant. Qu'ils perdent ou qu'ils gagnent, lui s'en moquait. Il ne pouvait plus lutter. Son corps… son âme était détruite. Dans un état second, le garçon se releva sur ses genoux tremblants et, en boitant, il se dirigea vers Kyuubi. Ses yeux vitreux ne voyaient plus que lui, une immense tâche rouge dans l'obscurité. La mort. La chaleur alors qu'il avait si froid. Sans s'en rendre compte, il se mit à boiter plus vite, presque à courir. Plus que quelques mètres. Des silhouettes noires défilèrent devant lui sans s'arrêter ; il entendit des cris qui ne lui étaient pas destinés. Ça ne comptait pas, ça ne comptait plus. C'était fini. Fini.

Devant lui, une longue queue se cabra.

« REGARDEZ ! REGARDEZ, C'EST HOKAGE-SAMA !! IL EST LA, IL EST VENU !! »

Le garçon n'entendit pas l'avertissement. Il y avait trop de bruits et il était trop épuisé mais à l'intérieur de lui, quelque chose se déclancha. Il se retourna et dans l'épaisse obscurité, il lui sembla voir deux silhouettes courir côte à côte vers lui.

Mais il était trop tard. La queue fouetta l'air d'un large mouvement qui sembla durer une éternité – le temps de modifier la trajectoire, ralentir, se protéger, quelque chose ! – et une véritable tempête d'une violence inouïe s'abattit sur lui. Kakashi fut projeté en l'air à ce qu'il estima être une hauteur raisonnable puis il perdit toute notion de temps ou d'espace, ne sentant plus que son corps qui s'arquait, se pliait dans des angles impossibles, dans un sens puis dans l'autre, secoué brutalement et ses muscles hurlaient et ses os craquaient, ses entrailles bringuebalaient, sans dessus dessous, dans son corps et il ne pouvait pas respirer, pas sentir, pas voir. Il n'entendait même pas le son de sa propre voix qui hurlait de douleur. Il allait mourir !

Un choc terriblement brutal secoua finalement son corps meurtri et il lui sembla que son âme elle-même vacillait, expulsée pendant un instant de son réceptacle.

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Combien de temps resta-t-il allongé là, à vaciller entre l'ombre et une vague lumière grise, il n'aurait su le dire mais la douleur revint avec une violence si galopante se rappeler à lui qu'il lui sembla qu'une seule seconde à peine s'était écoulée.

Tu n'es qu'un bâtard, un fils de chien opportuniste, un meurtrier.

« Arashi, mais qu'est-ce que tu fais ? On a pas le temps !!

- Je prends le risque. »

Ne va pas braver la mort sous prétexte qu'elle a emporté Obito.

Sa tête était en feu, bourdonnait dans un vacarme assourdissant, ses pensées volaient en tous sens. Il eut un haut-le-cœur et sentit quelque chose de visqueux emplir sa bouche et dégouliner le long de son menton.

Je serai toujours là pour toi

Tu me déçois profondément…

La douleur l'aveuglait complètement. Son corps ne répondait plus. Il avait mal, il avait froid. Terriblement froid.

« Il est foutu, laisse-le ! On perd du temps, Arashi !! »

- Ferme-la. Je ne le laisserai pas mourir. »

Il ne sentait presque plus son corps à présent et les sons qui parvenaient péniblement jusqu'à ses oreilles avaient une résonance ouatée, comme étouffés par un mur de coton. Il était en train de mourir. Il mourait.

« Il y a des centaines de ninjas qui sont aussi en train de mourir ! Tu n'as pas le droit d'en privilégier un sous prétexte qu'il a été ton élève !! »

Fatigué. Tellement fatigué. Tout laisser… tout quitter. Tout retrouver. Enfin.

« Tu ne peux pas comprendre, Kôji. Il est… il est comme lui… pour moi »

Je t'aime

Et soudain, alors que l'ombre avait presque totalement refermé ses bras sur lui, l'enveloppant dans le froid et la douceur et qu'il s'abandonnait finalement à son étreinte glacée, le jeune ANBU reprit brutalement conscience. Il eut tout à coup la nette sensation du sol dur contre son dos, de son corps complètement brisé, du froid, du bruit… et d'une chaleur contre son torse. Une chaleur qui apaisait la douleur, écartait la nuit, le ramenait peu à peu vers la vie. Au prix d'un immense effort, Kakashi parvint à entrouvrir les yeux. La première chose qu'il vit fut un visage baigné de lumière verte penché sur lui. Une haute silhouette se tenait debout juste derrière. Il ne les reconnaissait pas mais leurs auras, leurs présences lui étaient familières. Il avala sa salive avec peine. Son corps n'était que douleur. Il sentait chaque membre et chaque membre n'était que souffrance, sang, inertie. Il ne pouvait pas bouger.

« Il tiendra pas, Arashi ! Regarde-le enfin ! Tu gaspilles du chakra pour…

- Kôji, FERME LA BORDEL ! »

Kakashi cligna des yeux. Ses pupilles fatiguées distinguèrent deux yeux bleus, des mèches blondes qui les cachaient à moitié et cette voix… Il connaissait cette voix. Ce nom. Ses yeux passèrent du visage à la silhouette derrière lui, de la silhouette au visage et enfin, il comprit de qui il s'agissait. Une nouvelle vague de chaleur qui n'avait cette fois rien à voir avec le jutsu de soin se répandit dans son ventre. Okara… Okara et Arashi étaient là, près de lui. Ils étaient venus. Il eut un début de sourire.

Arashi se pencha alors vers lui. Malgré son état, Kakashi put voir que ses traits étaient inhabituellement tendus, douloureux, presque effrayés.

« Est-ce que tu m'entends, Kakashi ? » murmura-t-il précipitamment.

Le garçon ferma brièvement les yeux, luttant contre la sensation d'engourdissement qui menaçait de le submerger.

« Ce que je vais te dire est très important, il faut absolument que tu m'écoutes…

- Magne-toi, Arashi !

- Je sais ! Kakashi, c'est mon fils, murmura le jeune Hokage très vite en montrant Okara.

Kakashi cligna des yeux sans comprendre. Okara le fils d'Arashi ? Qu'est-ce que c'était que ces conneries ? Il tourna laborieusement la tête vers son commandant, les sourcils froncés. Ce fut à ce moment là seulement qu'il réalisa que l'homme portait quelque chose d'enveloppé dans un linge blanc. Il fallut encore quelques secondes à son cerveau épuisé pour faire le lien…

« Il s'appelle Naruto, poursuivit Arashi qui parlait maintenant à toute vitesse. Je… je ne vais pas pouvoir m'occuper de lui alors je te demande de veiller sur lui. Pas de l'élever ni rien, juste… le protéger… »

Ces mots firent l'effet d'une bombe sur Kakashi. La fatigue s'envola d'un seul coup et ses yeux vitreux s'écarquillèrent, incrédules. Les années défilèrent en un éclair devant son visage. Lui, Arashi, la falaise, six ans auparavant. Et la promesse. Sa poitrine douloureuse se gonfla de rage. Il n'aurait pas eu l'impression qu'ouvrir la bouche allait lui déchirer le torse, il se serait mis à hurler. Comment osait-il ? Comment osait-il ? Après tout ce qu'il lui avait dit… Il faisait la même erreur, la même erreur ! Pareils, ils étaient tous pareils !

Arashi dut voir sa colère car ses lèvres tremblèrent. Le jeune homme ouvrit la bouche pour parler mais Okara posa avec brusquerie une main sur son épaule.

« Arashi, cette fois on a vraiment plus le temps ! Il faut y aller !! »

Le jeune Hokage se retourna, fixa un instant un point que Kakashi ne pouvait pas voir puis il se retourna vers lui. Son visage était bouleversé, ses lèvres pincées.

« Ok. »

Il se pencha vers Kakashi et appuya son front contre le sien.

« Je suis désolé, Kakashi, chuchota-t-il.

La colère et même la haine envahirent le cœur du garçon. Encore… encore ce putain de mot. Encore cette saloperie, saloperie d'excuse ! Il ne réfléchit pas et lorsque son ancien sensei se redressa, il lui cracha au visage. Qu'il parte, maintenant, tout de suite ! Qu'il aille au diable, il le maudissait !!

L'expression choquée et profondément blessée d'Arashi le laissa de marbre. Il ne remarqua même pas que le jeune homme blond tendait le bras pour arrêter Okara qui avait fait un geste vif dans sa direction. Il le détestait, il les détestait ! Ils le condamnaient une fois de plus à vivre alors que… alors que… Des sanglots lui montèrent à la gorge lorsque l'image de Sachi lui revint. Son âme hurlait de détresse et ces deux hommes, soit disant si intelligents, ne voyaient rien, ne comprenaient rien.

Il vit Arashi se redresser et échanger quelques mots avec Okara avant de disparaître dans l'obscurité sans vraiment le voir. De même, il ne vit pas vraiment Okara déposer le bébé dans l'herbe, s'agenouiller près de lui et tendre la main vers son épaule blessée mais il sentit ses doigts chauds se poser sur son articulation douloureuse et la souffrance progressivement disparaître. Il eut le temps de lever des yeux étonnés vers son commandant puis l'autre main d'Okara se posa sur son front et il sombra de nouveau dans l'inconscience.

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Deux jours plus tard…

Il y avait du bruit autour de lui, il l'entendait nettement. Un brouhaha de voix dont il percevait vaguement les nuances. Et des odeurs qu'il connaissait… Il les connaissait même très bien. Son nez se plissa de dégoût. Sans avoir complètement repris conscience, il sut où il se trouvait et l'amertume, le dégoût qu'il éprouvait pour cet endroit achevèrent de le réveiller. Son dos reposait sur quelque chose de très dur – pas un lit en tous cas (curieux pour un hôpital) – mais une couverture de laine recouvrait son corps et il avait la nette sensation d'un tissu sur le bas de son visage et sur son œil gauche.

Il ne put ouvrir immédiatement l'œil droit. Ses paupières étaient lourdes, tout comme son corps et sa bouche pâteuse. Son cerveau ne fonctionnait pas bien non plus ; les souvenirs, les images, tout était flou, flottait dans l'air sans lien, sans ordre, comme des lambeaux de rêve, effets secondaires désagréables et reconnaissables entre tous de l'anesthésie et des somnifères. L'idée d'avoir été maintenu endormi ne lui plaisait pas particulièrement. Il voulait bouger, voir. Toute cette agitation autour de lui, ces bruits de pas précipités… Il se passait quelque chose.

Il remua doucement les pieds, souleva légèrement les jambes, bougea les doigts. Tout répondait, même s'il ressentit une vive douleur – certes, tolérable – dans la cuisse gauche et au niveau des côtes. Son bras droit était engourdi. Paradoxalement, cela le mit mal à l'aise. Il avait la nette sensation que ce n'était pas normal – il n'aurait pas dû pouvoir bouger ainsi – mais il ne parvenait pas à se rappeler pourquoi. C'était une pensée assez angoissante et il sentit son cœur se mettre à battre plus vite.

Enfin, ses paupières se soulevèrent. Immédiatement, une lumière blanche et criarde l'éblouit, il dut refermer les yeux et battre des paupières plusieurs fois avant que sa vue ne se stabilise. A sa grande surprise, il ne fut pas accueilli par l'éternel plafond de carreaux blancs des chambres d'hôpital mais par une vaste surface grège, écaillée par endroits. Il fronça les sourcils. Il était pourtant bien à l'hôpital, impossible de confondre les odeurs, encore moins l'immonde chemise de nuit verte qu'on lui avait mise… Il tourna la tête sur le côté. Il était allongé à même le sol ; une épaisse couverture faisant office de matelas avait été installée à côté du sien et une femme au visage étroitement bandé y était allongée, une deuxième couverture, plus maigre, remontant avec peine jusqu'à sa poitrine. Qu'est-ce que c'est que ce bordel… Il ne voyait pas bien. Lentement, en prenant soin de s'appuyer sur son bras gauche, il se redressa en grimaçant et regarda autour de lui.

Quelque chose explosa dans sa poitrine. Il se trouvait dans le hall de l'hôpital de Konoha, un endroit qu'il avait probablement traversé davantage de fois que le seuil de sa propre maison, mais le sol de la vaste salle était à présent recouvert de matelas de fortune comme le sien. Des gens s'agitaient en tous sens, des infirmières, des médecins, les bras pleins de bandages, de perfusions, de bouteilles d'alcool, de boîtes de pilules, ciseaux, sparadrap etc. L'air était empli, suffoquait de gémissements, de râles, d'appels, de pleurs ; des pas précipités, quelqu'un qui sanglotait, du chakra. L'odeur de la morphine, du sang. Des ninjas, des civils allaient d'un lit à un autre, scrutant avec angoisse les blessés qui s'y trouvaient, puis s'éloignaient, cherchaient encore.

Un hurlement de douleur lui fit tourner la tête vers la droite. A quelques mètres de là, une femme de peut-être quarante ans criait en tendant les bras vers un lit, retenue avec peine par ce qui devait être sa fille et un infirmier.

« Mon fils ! C'EST MON FILS !! »

Kakashi sentit sa gorge s'assécher et détourna les yeux. Oui, oui maintenant il se souvenait. Kyuubi. Le combat, les massacres. Sachi. Son corps brisé. Arashi et Okara près de lui. Et puis plus rien. Que s'était-il passé ? Comment cela avait-il fini ? Il se redressa et arrêta presque au vol un infirmier qui passait en courant.

« Eh ! »

L'homme s'arrêta presque en catastrophe et manqua de perdre l'équilibre, faisant dangereusement vaciller les bouteilles sur le plateau qu'il tenait dans ses mains. D'un geste expert qui prouvait que ce n'était certainement pas la première fois que ce genre de choses lui arrivait, il reprit son équilibre avant d'adresser à Kakashi un regard de reproche que le garçon ignora.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il en faisant un geste large vers les autres blessés. Le combat… Hokage-sama… Il… il a gagné ? »

Un malaise évident ainsi qu'une certaine tristesse se peignit sur le visage de l'infirmier. Il regarda autour de lui et se dandina d'un pied sur l'autre, cherchant probablement ses mots. Kakashi sentit des milliers de picotements parcourir son corps. Son cœur s'emballa ; sans s'en rendre compte, il agrippa la couverture sur ses genoux. L'homme lui jeta un nouveau un coup d'œil nerveux et posa sa main sur son épaule.

« Euh… rallongez-vous, jeune homme. Je reviens tout de suite, un patient m'appelle. Votre cas était sérieux, vous ne devez p…

D'un geste sec, Kakashi saisit le poignet de l'infirmier et le tordit brutalement d'une clé de bras. L'homme poussa un hurlement de douleur et tomba à genoux. Le plateau chargé de flacons et d'instruments chirurgicaux tomba au sol dans un bruit métallique et l'une des petites bouteilles se brisa, laissant échapper un liquide mauve qui se répandit sur le sol. Des cris et des protestations retentirent derrière Kakashi mais il n'y prêta aucune attention. La colère déferlait à toute allure dans ses veines et il n'avait pas la moindre intention d'y faire obstacle.

« Au cas où tu ne serais pas au courant, gronda-t-il calmement mais d'un ton très froid, il est extrêmement déconseillé d'éluder les questions de ninjas et tu comprendras, je pense, qu'étant donné le contexte, mes nerfs soient quelque peu à vif. Qu'est-ce qui est arrivé à Hokage-sama ? Réponds ou je te casse le bras ! ajouta-t-il en forçant un peu plus sur l'articulation.

L'infirmier poussa un petit cri de douleur mais paradoxalement, il ne répondit pas tout de suite et ce qui troubla encore plus Kakashi, ce fut de constater que ce n'était pas par peur. Il y avait de la gêne dans son regard, de la réticence, comme s'il était d'avance désolé de ce qu'il allait dire. L'homme s'humecta les lèvres et malgré la souffrance que devait lui occasionner un tel mouvement, il leva lentement les yeux vers Kakashi.

« Ho… Hokage-sama est mort », murmura-t-il.

La foudre s'abattant sur lui ne lui aurait sans doute pas fait plus d'effet. Le jeune ANBU cligna des yeux, hébété, tandis qu'une sueur glacée dégoulinait le long de son dos. Il lui sembla tout à coup que les murs se mettaient à tourner. Pour conserver son équilibre, il serra le poignet de l'infirmier plus fort.

« Quoi ? » bredouilla-t-il.

Ce n'était pas possible. Il avait mal entendu. Il avait forcément mal entendu. Il ne pouvait qu'avoir mal entendu. L'infirmier laissa échapper un nouveau gémissement de douleur et se baissa pour diminuer la pression sur son articulation.

« Hokage-sama… est mort, articula-t-il péniblement. Le combat contre Kyuubi… ça l'a tué, il…

Alors Kakashi lui brisa le poignet. Le pauvre homme poussa un hurlement mais le garçon ne lâcha pas prise. Au contraire, il serra encore plus fort, totalement indifférent à la souffrance qu'il causait. Il entendit des cris, sentit vaguement que l'on essayait de lui faire lâcher prise mais désormais, ils ne pouvaient plus l'atteindre. Personne ne pouvait plus l'atteindre.

Hokage-sama est mort. Hokage-sama est mort. Hokage-sama est mort.

Les murs tournèrent plus vite. Il crut qu'il allait vomir. De plus en plus de gens étaient autour de lui, il le sentait. Mais il ne les voyait pas. Il ne les entendait pas. Hokage-sama est mort. Comment était-ce possible ? Hokage-sama est mort. Il était bien trop puissant, bien trop rapide, bien trop… Hokage-sama est mort. Il ne pouvait pas être mort, décida-t-il. Ce n'était pas vrai, ça ne pouvait être qu'un mensonge. Hokage-sama est mort. Un mensonge.

Mais il réalisa presque aussitôt que ce ne pouvait être cela : personne n'avait démenti. Personne ne l'avait contredit ou avancé une version différente. Il se prit la tête entre les mains et appuya son front contre ses genoux. Non. Non, non, non, NON !! Bordel non !! Pas lui, pas maintenant, pas après ça. Il sentit ses mains se mettre à trembler et serra les poings. Hokage-sama est mort. Hokage-sama est mort. Hokage-sama est mort. Bon sang ! Cette voix… qu'elle se taise, au nom de Dieu, qu'elle se taise !! C'était comme avec Sachi. Son cœur lui faisait si mal qu'il avait l'impression qu'il essayait de s'échapper de sa poitrine. Il saignait de l'intérieur. Il pissait le sang et personne ne le voyait.

Quelle fut la chose qui le reconnecta soudain et sans prévenir à la réalité, il l'ignorait mais sa main fusa à toute vitesse et immobilisa une seringue à quelques centimètres de son cou. Il resta un instant immobile, sans rien faire d'autre, puis, comme si la vue des gouttes perlant au bout de l'aiguille lui avait fait prendre conscience de la situation, il perdit brusquement tout contrôle. Sa frustration, sa détresse, son désespoir, sa douleur explosèrent.

Avec un cri de rage, il tordit le poignet du médecin qui lâcha la seringue avant de l'envoyer valser contre un mur. D'un geste vif, il ramassa la seringue et la planta sauvagement dans la jambe d'un autre homme qui s'avançait vers lui. Mais lorsqu'il poussa sur ses jambes pour bondir, une douleur aigue lui cisailla le torse et la jambe. Le temps qu'il change de stratégie et tâtonne en direction de sa pochette à kunaï qui n'était pas là, une nouvelle aiguille s'enfonçait dans son cou.

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L'été qui suivit la mort du Yondaime fut l'un des plus torrides de Konoha. Il faisait si chaud que la sueur perlait au bout des mèches de cheveux qui tombaient devant son visage, son souffle sous le masque était désagréablement lourd et chaud. Le vent ne soufflait plus, n'apportait plus sa brise rafraîchissante et chaque pas soulevait des nuages de poussière blanche et brûlante que même l'ombre n'apaisait plus. Les tavernes qui auraient dû être pleines ne l'étaient pas. Seuls les inconditionnels et quelques Jounins pouvaient y être aperçus, de temps en temps. Peu de gens traînaient dehors en général, les commerçants sortaient leurs étalages le matin, tôt, mais passé midi, les rues devenaient désertes. Tout se passait en fait comme si le village lui-même était tombé dans une sorte d'apathie, abasourdi par tout ce qui était arrivé. Un corps dont le cœur se serait arrêté de battre. Un corps en décomposition.

Car vraiment, l'odeur était pestilentielle, réalisa Kakashi tandis qu'il arpentait l'avenue principale déserte si l'on exceptait le chat blanc qui ronronnait au soleil sur un muret le long de la rue. Apparemment, son petit éclat avait fait forte impression à l'hôpital. Pour la première fois – et sans doute la dernière – on l'avait fait sortir avant même qu'il n'en ait fait la demande. En d'autres temps, il s'en serait réjoui mais il n'en éprouva au final qu'une satisfaction extrêmement limitée. Les médecins étaient débordés, ils n'avaient pas de temps à accorder à un ANBU un peu instable et qui, à l'évidence, avait assez d'énergie pour pouvoir céder son lit à un autre.

Qui eut cru que le combat avait fait tant de victimes ? Jamais le garçon n'avait vu autant de blessés, de cadavres d'un seul coup. Les demandes d'identification étaient innombrables, le bureau spécialement créé pour l'occasion complètement débordé. Quant à la morgue, elle avait été si submergée en l'espace d'une nuit que tous les corps n'avaient pu être stockés. Alors on les avait laissés dehors avec tous les inconvénients visuelles et olfactifs que cela entraînait. Dieu merci, on avait eu le bon sens de regrouper les corps vers les zones moins habitées et fréquentées mais ça n'en rendait pas le spectacle moins horrible. L'air était lourd de chagrin. Tous les volets étaient fermés, la majorité des magasins fermés en signe de deuil.

Kakashi n'avait jamais pu faire comme les autres, en particulier en matière de mort. Loin de s'enfermer à la caserne avec d'autres, d'essayer de dormir pour être sans cesse réveillé par des hurlements que personne hormis lui n'entendait, il s'était ainsi mis à marcher. Cela faisait plusieurs heures maintenant. Il boitait de plus en plus et le soleil lui brûlait la peau mais ça lui était égal. Il n'aurait pas supporté de rester immobile. Ses pensées l'auraient rendu fou, à supposé bien sûr qu'elles ne l'aient pas déjà fait.

Il se trouvait maintenant dans le quartier des bains publics. Il s'engagea sur le pont et s'arrêta au milieu pour contempler l'eau. Elle était trouble, verte et écumeuse et ne sentait pas très bon elle non plus. Kakashi s'appuya sur la rambarde et posa son menton sur ses mains. Tout était parfaitement irréel. Les images du combat continuaient de défiler devant ses yeux encore et encore et il commençait à croire que jamais elles ne cesseraient de le hanter. Il revoyait les immenses queues onduler, les hommes voltiger comme les gouttes d'une gerbe d'eau transpercée par une lame d'acier. Insignifiants. Immédiatement oubliés, rejetés dans l'ombre comme s'ils n'avaient jamais existé. Il n'y avait pas eu la moindre différence, il avait pu le constater en longeant la morgue. Jounins, enfants, Kyuubi n'avait pas fait de jaloux, il avait massacré tout le monde. Quant aux survivants, eh bien… Il eut un bref sourire. Il ne restait plus des survivants que des fantômes à la recherche d'une âme qu'ils ne retrouveraient jamais.

Il repensa à Sachi. Comme à chaque fois qu'il le faisait, il eut l'impression que sa température corporelle chutait de dix degrés et il fut lui-même surpris de l'intensité de ses sentiments. L'ombre avait dévoré une partie de son âme lorsqu'elle lui avait lâché le bras parce qu'il ne pouvait s'empêcher de penser que sans lui, elle aurait peut-être survécu. Cela faisait partie des questions dont il savait très bien qu'il ne devait pas se les poser et qui le hanteraient jusqu'à la fin de ses jours. Un fantôme de plus sur sa route déserte. Il ignorait si son corps avait été ramené, il ne l'avait pas vu – et il ne savait toujours pas s'il en était heureux ou non. En fait, il n'avait retrouvé aucun de ses équipiers. Il n'avait pas vraiment cherché. Au fond de son cœur, il savait que ce n'était pas la peine.

D'un bond, il sauta sur la rambarde et resta ainsi, accroupi malgré la douleur que lui procurait cette position. Il ne sentait plus la chaleur. La peine et le désespoir l'avaient quitté et laissaient derrière eux un gouffre qu'il ne pouvait combler : il n'avait plus de courage, plus d'honneur, même plus de colère ou de haine pour ce qu'Arashi avait fait, juste la terrifiante sensation d'être dans une immense pièce vide où le moindre battement de cœur provoquait un écho sans fin. Il se sentait seul, démuni et ce qui était encore pire, jeune.

Un corbeau passa en croassant au dessus de sa tête et il leva les yeux vers le ciel nu. Il aurait presque pu les voir, Obito, Isane, Kaito, Sachi, Shobei, Arashi… et lui, tout seul sur son pont à vaguement envisager le suicide par noyade avant d'écarter l'idée d'un pur point de vue pratique (pas assez d'eau et chanceux comme il était, quelqu'un allait forcément le voir et se ruer à son secours). Il rebaissa la tête et appuya son poing serré contre sa bouche. Il se sentait seul à en crever. Il ne lui restait plus rien que des souvenirs qui bientôt se terniraient parce qu'ils n'étaient que des souvenirs dans un temple friable.

Alors, tout doucement et bien qu'il sût que cela n'avait aucun intérêt, encore moins de sens, le garçon repassa dans son esprit tous les moments qu'il avait passés avec eux. Peut-être que s'il se concentrait assez, s'il y croyait assez, il parviendrait à créer un monde où le temps n'existerait pas et où il pourrait contempler leurs visages pour l'éternité. Où il n'aurait pas à leur dire adieu.

Les heures passèrent. Le soleil descendait lentement à présent mais il ne pouvait pas partir. Ne le voulait pas. Il ne pouvait pas les abandonner. Pas encore.

Il était si absorbé dans ses pensées qu'il ne se rendit compte de la présence de l'autre que lorsque ce dernier se décida à parler.

« Comment tu fais pour rester dehors sans bouger avec un soleil pareil ? Tu veux griller ou quoi ? »

Kakashi ne prit pas la peine de se tourner, ni même de répondre.

« Je déconne pas, Kakashi… Tu vas ressembler à une chips si tu restes l…

- Qu'est-ce que tu veux ? » l'interrompit Kakashi, ennuyé.

Plus tôt il aurait répondu aux attentes de l'autre et plus vite il partirait. En uniforme de Jounin comme lui, bandeau à l'envers et senbon à la bouche, Genma soupira et s'appuya à son tour sur la rambarde. Il arborait plusieurs entailles au niveau de la mâchoire et portait son bras droit en écharpe. Pendant un moment, il resta silencieux.

« Jouer au poker est toujours risqué. Même pour les pros, finit-il par dire. »

Kakashi fronça les sourcils en se demandant si Genma était vraiment venu ici dans le seul but de lui parler poker puis il comprit ce qu'il voulait dire et eut un sourire amer.

« Tu ne pourras pas faire mieux que moi. Brelan, ajouta-t-il en voyant Genma hausser légèrement les sourcils. Et toi ?

- Je m'en sors mieux en effet : juste une paire. »

Dieu merci, Genma était suffisamment cynique lui-même, malgré son âge et son parcours relativement « normal » – pour ce que Kakashi en savait du moins – pour ne pas être choqué par ce genre de dialogue.

« Tant mieux pour toi. »

Genma haussa de nouveau les épaules, n'ayant visiblement pas d'avis sur la question. Plusieurs minutes s'écoulèrent avant que le garçon au senbon ne reprenne la parole.

« En fait, je me disais que ça t'intéresserait peut-être d'avoir des nouvelles du commandant… »

Kakashi ouvrit la bouche pour lui demander sèchement en quoi l'état du commandant pouvait bien l'intéresser puis il prit véritablement conscience de ce que l'autre venait de lui dire et son cœur fit un bond. Tout à sa détresse autodestructrice, il avait complètement oublié Okara. Il se tourna vers Genma, désormais parfaitement attentif, un mélange soigneusement dosé d'ennui et d'interrogation sur le visage. L'autre ANBU eut un sourire amusé.

« Il est tiré d'affaire, dit-il en mâchonnant son aiguille. On l'a sorti des soins intensifs il y a une heure.

- Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Il a fait une diversion pour que Hokage-sama puisse attaquer Kyuubi. Mais voilà la diversion… A mon avis, c'était une technique interdite. Il a eu du pot de pas en crever. Il aurait voulu mourir, il s'y serait pas pris autrement. C'était efficace, tu me diras… J'avais jamais vu des dragons d'air aussi puissants… »

Un frisson descendit le long du dos de Kakashi mais Genma affichait toujours son air blasé, parlant du combat comme il l'aurait fait de sa dernière expérience sexuelle au bordel. Il n'avait aucune idée de l'espoir et de la panique que ces mots venaient de réveiller chez Kakashi. Celui-ci réfréna un rictus ironique. On pouvait bien lui reprocher d'être inexpressif ; de son point de vue, la nonchalance était bien plus effrayante.

« Où il est maintenant ? demanda-t-il alors que Genma poursuivait son récit.

Le ninja au sembon se tourna vers lui et pour la première fois depuis qu'ils discutaient, son visage exprima un début de perplexité. Pendant un instant, il le dévisagea sans rien dire. Visiblement, il était en train d'examiner les arguments pour et contre d'une hypothèse sans parvenir à trancher.

« Dans une chambre de l'aile sécurisée de l'hôpital, finit-il par dire.

Les officiers d'abord », marmonna Kakashi que cette information rendait un peu amer au souvenir de l'endroit où il s'était lui-même réveillé.

Genma se détendit.

« Toujours. »

Kakashi ne répondit pas et se remit à contempler l'eau. Etrange mais elle lui semblait plus claire que tout à l'heure et les rayons du soleil déclinant lui donnaient une belle teinte jaune orangée. Il leva les yeux de nouveau vers le ciel. Ils étaient toujours là et Kakashi savait qu'il les avait à jamais perdus mais il venait aussi de se réaliser qu'une de leurs places était encore vacante et cela suffisait à rendre le reste supportable.

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« Je viens changer les pansements du patient. »

Les trois ANBU qui gardaient la porte de la chambre dévisagèrent longuement la jeune infirmière brune aux grands yeux bleus qui se tenait devant eux, un plateau dans les mains et un sourire amical mais tendu sur le visage. Le shinobi posté à droite de la porte la scanna de la tête aux pieds – s'attardant en particulier dans le décolleté de la jeune fille -, testa son chakra puis finit par lui indiquer qu'elle pouvait passer d'un signe de tête.

« Si tu veux, tu pourras changer les miens aussi après », l'interpella un autre ANBU sur un ton évident de suggestion en lui tapant sur les fesses lorsqu'elle passa devant lui.

Ses collègues éclatèrent d'un rire gras, rire qui s'éteignit cependant brusquement lorsque l'infirmière fit volte face. Son regard était si glacial que l'espace d'un instant, on eût dit quelqu'un d'autre. Les ANBU reculèrent, interloqués, et l'un d'entre porta la main à sa pochette d'arme mais presque aussitôt, l'aura de violence qui avait pulsé hors du corps frêle de la jeune fille disparut comme si elle n'avait jamais existé. Le temps que les ANBU se remettent, elle s'était glissée dans l'entrebâillement et avait claqué la porte derrière elle.

Dos au battant et les joues encore rouges de colère, Kakashi bloqua la porte et reprit son apparence normale dans un « pouf ! » à peine audible. Sur son honneur, jamais plus il ne ferait une chose pareille. Non seulement se balader dans des couloirs d'hôpital en jupe et talons hauts le mettait fort mal à l'aise – et nuisait ainsi à sa crédibilité – mais il n'était pas certain d'apprécier le sens de l'humour de certains shinobis. Par le ciel, perdait-on tout sens des convenances lorsque l'on était ANBU ? Il faudrait également qu'il touche deux mots au directeur de l'hôpital en matière de sécurité. Il était parvenu à entrer dans la chambre de l'officier le plus gradé après le Sandaime un peu trop facilement à son goût.

Secouant mentalement la tête, il écarta de son esprit toutes ces pensées et s'approcha du lit où Okara était allongé, immobile et les yeux fermés. Son cœur se serra à la vue de l'homme brisé étendu sur le lit. Une perfusion était enfoncée dans son bras droit et l'autre replié contre son torse, plâtré. Deux tuyaux sortaient de ses narines et des électrodes collées sur son torse bandé le reliaient à un moniteur sur le côté du lit. Le signal lumineux et sonore était régulier, de même que le soulèvement de sa poitrine, signe qu'il était toujours sous l'effet de l'anesthésie. Son visage nu, détendu et maigre, était visible mais apparaissait aux yeux de Kakashi inhabituellement vulnérable. C'était comme s'il avait eu accès à quelque chose d'intime, de secret.

Le garçon prit une chaise, s'assit à côté du lit et releva son masque peint. Il ne savait pas très bien pourquoi il était venu : Okara n'était plus son capitaine, encore moins son « sensei ». Mais il n'avait plus que lui. La nouvelle de sa survie l'avait littéralement extirpé de la nuit. Arashi était mort. Isane, Kaito, Sachi, Shobeï étaient morts, Rin était sortie de sa vie. Il n'y avait plus qu'Okara. La dernière personne à ancrer sa vie dans le réel. Il ne voulait pas qu'il meure. Il avait besoin de lui. Maintenant plus que jamais. Vivre était devenu une torture et ce n'était pas comme s'il avait eu des amis sur qui compter. Okara n'était pas un ami mais lui et Kakashi se ressemblaient. Quelque chose les liait, quelque chose de profond, une sorte de compréhension mutuelle tacite. Et au-delà de cela, Kakashi le réalisait, il y avait l'amour. Il ne servait plus à rien de le nier. L'idée de son commandant mort le plongeait dans un abyme de détresse, accompagnée d'une terrifiante sensation de vide. Il aimait Okara, malgré lui, malgré tout. Il l'aimait.

Un changement de rythme dans la respiration du jeune homme lui fit relever la tête. Il scruta le visage pâle avec angoisse. Une ride s'était formée entre les sourcils froncés et les paupières frémissaient. Kakashi se tendit, le cœur battant, les mains jointes en une prière muette. Ouvre les yeux. Ouvre les yeux, je t'en supplie. Il les voyait bouger sous les paupières closes, son souffle devenir plus saccadé ; il n'était pas loin, il allait revenir. Et soudain, deux gemmes d'un noir profond mais terne, comme érodées par le temps, apparurent, vacillantes, embrumées par la somnolence et la douleur. Kakashi baissa la tête, remerciant silencieusement le ciel d'avoir exaucé sa prière. Dieu existait peut-être en fin de compte. Il ne lui avait pas tout pris.

« Commandant… » murmura-t-il, la voix enrouée par l'émotion.

Un tressaillement parcourut les traits tirés d'Okara au son de sa voix. L'homme ne réagit pas tout de suite, son cerveau analysant probablement avec peine les informations que lui renvoyaient ses sens meurtris. Très lentement, les pupilles se tournèrent vers lui, le fixèrent quelques secondes sans réaction. Et flamboyèrent soudain d'une émotion si brute que Kakashi eut un mouvement de recul. La surprise, la rage puis le désespoir traversèrent le regard d'Okara par vagues successives violentes, faisant brusquement voler en éclat l'habituel masque d'impassibilité et de contrôle. Un son étranglé, sans doute à cause des tubes, jaillit des lèvres pâles et Kakashi vit son corps être secoué d'un spasme sous les draps. Pris de cours, la respiration soudain un peu difficile, il ne sut quoi dire. Ce n'était pas ce à quoi il s'était attendu.

Okara referma les yeux, les muscles de la mâchoire saillants, comme si l'ANBU en lui luttait de toutes ses forces pour garder le contrôle de ses émotions. Au comble de la stupéfaction, Kakashi vit une larme rouler sur la joue gauche de son supérieur. Cela le jeta dans une confusion sans borne et le mit extrêmement mal à l'aise. Il souhaita n'être jamais entré dans cette chambre. En venant ici, il avait voulu trouver un support, un roc sur lequel s'appuyer, pas une branche sur le point de casser. Ce n'était pas à lui de soigner les blessures des autres. Il ignorait comment faire.

« Arashi est mort ? »

Le garçon sursauta. Okara ne le regardait pas mais il avait à présent les yeux bien ouverts et l'acuité d'acier qui leur était propre était revenue. Sa voix était rauque. La gorge sèche, Kakashi dut forcer ses cordes vocales à fonctionner.

« Oui »

Ce simple mot lui écorcha les lèvres et le cœur. Un vertige s'empara de lui et il lui sembla que l'on venait seulement de lui apprendre la mort de son sensei. Il serra les poings et agrippa les plis de son pantalon et se mordit la lèvre inférieure. Okara ne réagit pas. Il se contenta de déglutir, certes péniblement. Kakashi ressentit alors l'urgent besoin de saisir la main ou le bras d'Okara, sentir sa chaleur, sa vie, sa présence. Sentir qu'il était là, près de lui, qu'il n'était pas seul. Se savoir en sécurité.

Il fixa son commandant, laissant pour une fois tous ses préjugés, toute sa rancœur, sa colère de côté ; il n'y avait plus de place pour cela. Ils n'étaient plus que tous les deux, il fallait… Ils avaient besoin l'un de l'autre, n'est-ce pas ? N'étaient-ils pas semblables ? Ne ressentaient-ils pas les mêmes choses ? Leurs vies… enfin, ils se comprenaient, non ? Kakashi ignorait tout de son commandant, absolument tout mais… il y avait… ce sentiment de proximité, cet écho, cette sensation de miroir un peu fêlé qu'il ressentait près de gens comme Shobeï. Et Okara était même plus que cela. L'homme était un modèle, une image rassurante, solide, il l'avait été dès le premier jour. Ce n'était pas comme avec Arashi : Okara appartenait à l'ombre, à la nuit, à ce qui était sale, noir et dont on ne parlait pas. Comme lui.

« Kakashi »

Il leva de nouveau les yeux vers Okara. Le commandant s'était tourné vers lui. Et à cet instant, en contemplant ce regard épuisé, émoussé par la vie, il sut ce que l'homme allait lui dire. Parce qu'ils se ressemblaient. Parce qu'ils se comprenaient. Parce que même si Okara ne lui avait jamais rien dit, il savait qu'ils partageaient les mêmes blessures, les mêmes craintes et qu'avec Arashi, ils avaient perdu la même chose. Pour toutes les raisons qui l'avaient conduit à aimer Okara, il ne pouvait que comprendre et peut-être était-ce le pire.

Le tremblement de ses mains échappa à son contrôle, il dut faire un terrible effort pour conserver un visage calme. Okara le regardait toujours, directement. Sans colère, sans artifice, sans hauteur ni froideur et Kakashi fut transpercé. Son cœur se serra à l'étouffer, il crut un instant qu'il allait s'écrouler. Il crut qu'il allait se lever, frapper Okara et lui dire d'aller au diable. Il crut qu'il allait lui hurler qu'il n'était qu'un égoïste, un faible, un lâche ; que lui ne l'aurait jamais fait, ne l'aurait jamais abandonné, qu'il l'aurait suivi jusqu'en Enfer s'il l'avait fallu et que bordel de merde ! ils étaient pareils !! Ils avaient besoin l'un de l'autre ! Un chef n'abandonnait pas ses hommes ! Il crut sincèrement qu'il allait l'implorer, le supplier de ne pas le laisser, quitte à envoyer sa fierté au diable.

Mais il ne le fit pas. Il ne fit rien de tout cela. A la place, il hocha la tête, se leva et avec douceur mais sans le regarder, il retira la perfusion, les électrodes et les tubes. Je vous aimais. Puis, d'un geste lent, il dégaina son katana (à croire qu'il avait su qu'il aurait à s'en servir lorsqu'il l'avait accroché dans son dos une heure auparavant). Sur la surface d'acier, l'ampoule de la chambre se refléta un instant comme un lac d'une parfaite immobilité l'aurait fait du soleil sanglant, lisse, sans fêlure, sans défaut. Il déglutit et assura sa prise sur le manche. Eleva la lame mais au tout dernier moment, il s'arrêta et mû par une soudaine intuition, il retira son masque et le tendit à Okara. Ne me laissez pas. Il n'aurait su expliquer pourquoi mais il savait que c'était le geste à faire, le geste que son supérieur avait attendu. Sans un mot, Okara le prit et son visage disparut derrière. Kakashi recula d'un pas. J'ai besoin de vous !!

Son cœur battait de plus en plus vite. Il adressa un ultime salut à son supérieur et éleva la lame. Dans sa poitrine, quelque chose hurla de rage et il l'entendit lui crier qu'il n'était pas trop tard, qu'il pouvait encore l'arrêter. Mais il l'ignora. Il ne pouvait pas le forcer à vivre alors qu'il n'en avait plus envie. Lui-même ne se souvenait que trop du désespoir insoutenable qu'il avait éprouvé lorsqu'il s'était éveillé dans un lit d'hôpital, preuve flagrante de son échec à mourir. Mais à l'intérieur de lui, la voix lui martelait que s'il laissait Okara partir maintenant, il allait se tuer lui-même parce qu'il n'allait jamais s'en remettre, encore moins se le pardonner. Pouvait-il prendre le risque ? Pouvait-il prendre le risque de tout perdre encore une fois sous prétexte qu'il avait fait son devoir ?

Okara perçut-il son hésitation, c'est probable. Toujours fut-il que Kakashi vit sa main droite se crisper sur le drap et immédiatement, le garçon prit sa décision. Il inspira profondément, visa…

« Merci Kakashi »

Frappa.

Curieusement, il n'éprouva rien lorsque le sang jaillit de la gorge tranchée et l'éclaboussa. Il ne ressentit rien non plus en voyant le corps tressauter quelques secondes avant de s'immobiliser, le bras droit pendant dans le vide. Le masque commença de glisser sur le côté mais Kakashi fit un pas en avant et le maintint en place. Pour rien au monde, il n'aurait voulu voir le visage, le regard de son supérieur. Ses yeux se baissèrent sur son arme. Lentement, il passa son index sur la lame pleine de sang, traçant un long chemin gris, perlé de rouge, le fixa quelques secondes et le fourra dans sa bouche. Il suça son doigt avec avidité, savourant le goût métallique sur sa langue et jusqu'au font de sa gorge, jusqu'à ce qu'il devienne ridé. Et puis tout se passa très vite. Quelque chose monta en lui, une vague amère destructrice si grande qu'elle aurait pu l'avaler de l'intérieur et il se sentit tomber, tomber dans le vide et il était le seul, l'unique responsable. Ses doigts bougèrent d'eux-mêmes. Le crissement des étincelles brisa le silence ambiant. Affolé, Kakashi saisit le katana, celui de son père, celui avec lequel il venait de tuer son dernier espoir de salut et d'une pression des doigts, il brisa la lame en morceaux. Ensuite seulement, il hurla.

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On l'arrêta bien sûr. Il n'opposa aucune résistance lorsque les ANBU débarquèrent et le maîtrisèrent – peut-être un peu plus brutalement que ne l'auraient dicté la procédure et sa passivité – et le conduisirent aux prisons. Il ne frémit pas en passant devant les portes des cellules de prisonniers, celles où autrefois Okara lui avait appris à arracher des ongles – pour ne parler que des châtiments les plus doux – sans sourciller. Tout ceci appartenait désormais au passé. Okara n'était pas là, à lui crier dessus et à l'humilier, il n'était pas là. Ne le serait jamais plus. Et comme si c'était par lui que les prisons avaient pris cette dimension à la fois terrifiante et fascinante, Kakashi s'aperçut que lui mort, il n'éprouvait plus le moindre intérêt pour cet endroit. Rien n'avait changé pourtant mais il ne voyait plus à travers les mêmes yeux. En fait, il ne voyait plus rien. Tout lui était égal. Dans une certaine mesure, il était presque satisfait d'être là. C'était le seul, le meilleur endroit pour quelqu'un comme lui.

On le jeta dans une des innombrables cellules, humide, sombre et infestée de rats, les mains liées dans le dos. Une odeur écoeurante de sang, d'urine et de pourriture régnait. La seule source de lumière était les torches qui passaient de temps à autre devant sa porte et jetaient sur les murs et le sol de pierre des ombres dansantes dans lesquelles Kakashi croyait parfois reconnaître les queues de Kyuubi lui-même. Ces moments le jetaient dans un mélange de terreur absolue et de fascination morbide. Parfois, il était aussi saisi d'hilarité, une hilarité pleine d'autodérision qu'il ne cherchait plus à retenir et il se mettait à rire en se balançant d'avant en arrière sans reconnaître sa propre voix, à contempler ce qu'il était devenu. Un ninja, le fils de Crocs Blancs, l'élève du Yondaime, l'ANBU au Sharingan, en prison comme un vulgaire criminel ! Mais oui, il était un criminel. Ne venait-il pas de tuer une équipière et d'assassiner son commandant ? Oui, oui, oui. Lui, le gamin prodigue dont on avait tant fait l'éloge. Un assassin ! Un assassin que Konoha avait formé, admiré, tari d'éloges. C'était à mourir de rire !!

Mais la plupart du temps, il restait allongé sur le côté, la joue contre la pierre humide, à écouter les rats courir, les sentir le frôler, parfois le mordre. Et ça lui était égal. Il ne se demanda pas pourquoi on le laissait là, pourquoi on ne lui posait aucune question. Ça ne l'intéressait pas. Il ne mangea pas ce qu'on lui apporta. Il n'avait pas faim et il avait un souvenir des cuisines des prisons encore assez précis pour ne, de toutes façons, pas avoir envie d'y toucher. Bercé par la fièvre, la peine et la fatigue, il flottait dans un entre-deux monde, gris, sans couleur ni son qui parfois tendait vers un noir profond puis à d'autres vers un blanc plus pur. Le temps n'existait plus, il ignorait depuis combien de temps il était là. Tout avait cessé d'exister à la seconde où il l'avait tué. Il l'avait su, il avait su que ça le détruirait mais il l'avait fait quand même. Pourtant, il ne le regrettait pas. Lentement, sûrement, sa vie s'effilochait et il attendait avec patience le jour où le fil serait suffisamment mince pour être rompu d'une simple pression de la main.

Et puis un jour, de la même façon qu'on l'avait fait entrer, on l'en fit sortir. Fiévreux et à moitié conscient, il se sentit soulevé par les épaules et traîné dans les couloirs. Il crut qu'on s'était enfin décidé à l'interroger, à le punir jusqu'au moment où il reconnut le grincement de la porte principale et que la lumière du jour l'éblouit. La chaleur, à laquelle il n'était plus habituée, lui tomba dessus comme une chape de plomb.

De nouveau, il dut endurer les médecins, les tests, les potions mais désormais, ça ne lui apportait plus cette exaspération mêlée de haine. Il obéissait mécaniquement, sans écouter, sans comprendre ce qu'on pouvait bien lui dire. Il ne réfléchissait plus, n'en avait plus envie. Il se sentait mort.

Le Sandaime vint le voir le jour de sa sortie. Kakashi était assis sur son lit en tailleur et fixait depuis près d'une heure le verre d'eau qu'une infirmière lui avait donné sans le porter à ses lèvres. Il ne leva pas la tête en entendant la porte s'ouvrir mais il sut instinctivement qui venait d'entrer et qu'il était accompagné d'un ANBU.

« Bonjour Kakashi »

Kakashi ne réagit pas. Il ignorait ce que le Sandaime voulait, il s'en moquait et n'avait pour sa part rien à lui dire.

« Tu devrais boire, tu sais… »

Va chier, connard…

Le vieil homme poussa un soupir, se retourna et fit signe à l'ANBU de sortir. Il s'avança ensuite vers lui et se tint debout. Ses épaules étaient plus voûtées que d'habitude.

« Kakashi, mon garçon… Pardonne-moi mais il faut que nous parlions de quelque chose d'important tous les deux »

Le garçon renifla, ironique. Plus rien n'était important pour lui, ne l'avait-il pas compris, lui et toute sa soit disant sagesse ?

« Arashi t'a demandé quelque chose n'est-ce pas ? »

Kakashi leva les yeux et le regarda sans comprendre.

« Son fils », ajouta le Sandaime.

Ah, oui, bien sûr. Le gamin. Il eut envie de rire.

« Est-ce que j'ai une tête à vouloir, et à pouvoir, m'occuper d'un gosse ? demanda-t-il sèchement.

Sa voix était éraillée, sèche à cause de son silence prolongé.

« La question n'est pas là, Kakashi. Arashi est mort…

- Vous croyez m'apprendre quelque chose ?

- … et il t'a demandé de veiller sur Naruto. Ne trouves-tu pas qu'il mérite que tu y réfléchisses ? »

Kakashi soupira. Tout cela l'ennuyait. Il n'avait pas envie d'y réfléchir. Il n'avait pas envie de s'occuper de Naruto, il n'avait plus envie de vivre. Il n'avait plus envie de rien. Pourquoi aurait-il eu envie de vivre ? Il n'avait plus rien, plus rien !! On lui avait tout pris ! Pourquoi ? Pourquoi le ciel ne le laissait-il pas en paix ? Pourquoi ne le laissait-il pas partir ?

« S'il était aussi soucieux que cela de l'avenir de son fils, il n'avait qu'à s'arranger pour s'en occuper lui-même, cracha-t-il, farouche. »

Une certaine tristesse se peignit sur le visage ridé.

« Tu ne connais pas les détails, Kakashi…

- Et j'en ai rien à foutre. »

Il fut lui-même surpris du calme avec lequel il prononça cette phrase mais en réalité, il n'avait plus la force de se mettre en colère. Ou plutôt, il n'avait plus la force d'exprimer sa colère. Le sentiment de frustration et d'amertume terrible était toujours bel et bien là.

« Tout ce que je veux, reprit-il d'un ton à la fois terriblement las et implorant, c'est qu'on me foute la paix. Qu'on me foute la paix, putain. C'est trop demandé ? »

Il était parfaitement conscient que s'adresser ainsi à l'Hokage, même sans élever le ton, était passible de sanction mais ça n'avait plus la moindre espèce d'importance et il savait qu'on ne le punirait pas. Il était furieux. Furieux de voir que les adultes continuaient de se reposer sur lui et de le mêler à leurs problèmes alors qu'il n'appartenait pas à leur monde. Furieux de devoir subir les conséquences de leur incompétence.

Le Sandaime le dévisagea longuement sans rien dire puis il soupira.

« Très bien. Nous allons exposer le corps d'Arashi pour que les gens puissent lui rendre hommage, ajouta-t-il après hésitation. Mais les proches pourront le voir avant, en privé. Je pense que ça te concerne »

Et il sortit. Kakashi le suivit des yeux et quand il fut sorti, il fracassa son verre contre le mur le plus proche.

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Fut-ce par sens du devoir, par amitié ou à cause de l'illusoire pensée que voir son corps et lui dire adieu en bonne et due forme allait apaiser son chagrin, toujours fut-il que Kakashi vint.

Le corps d'Arashi avait été déposé dans la grande salle du conseil, réaménagée pour l'occasion. Lorsqu'il se présenta, la porte était fermée mais un banc avait été installé tout près de l'entrée contre le mur. Une kunoichi y était assise. Un peu perplexe, Kakashi s'approcha et alla s'asseoir à côté d'elle mais il ne la regarda pas et ne lui adressa pas la parole. Elle fit de même de son côté. Il se demanda brièvement qui cela pouvait bien être – peut-être une parente d'Arashi, une représentante du clan Uzumaki – puis il décida qu'il s'en fichait et ferma les yeux. C'était absurde, il n'aurait jamais dû venir. Il ferait ce que la décence et le respect du aux morts ordonnaient et il partirait. Contempler un corps ne l'excitait pas vraiment, fût-il celui de son ancien sensei et Hokage.

Il commençait à s'impatienter quand enfin, la porte s'ouvrit et Koharu leur fit silencieusement signe d'entrer. Kakashi se leva, laissa passer la fille puis s'engagea à son tour mais en franchissant le seuil, il frissonna. La première fois qu'il était venu, il avait certes été impressionné mais à cause des participants. Aujourd'hui, c'était la pièce elle-même qui le faisait se sentir ridiculement petit. Elle n'était pas plus grande mais il y avait quelque chose dans l'atmosphère qui la rendait plus froide et plus pure. Tous les meubles avaient été enlevés mais un petit autel se trouvait à présent contre le mur en face de l'entrée. Un cadre contenant une large photo d'Arashi ainsi qu'un bol de riz y avaient été déposées. Des tentures noires ornaient les fenêtres traditionnellement nues et des fleurs avaient été accrochées aux murs. Il faisait frais malgré la saison. Et devant l'autel se trouvait un cercueil de bois clair dans lequel le corps d'Arashi reposait, recouvert d'un linceul blanc brodé d'or. Seul son visage blanc était visible, paisible dans la mort qui l'avait fauché à l'apogée de sa vie. Sur l'autel, des bâtons d'encens attendaient d'être brûlés. Kakashi jeta un bref coup d'œil autour de lui, de plus en plus mal à l'aise. Cet endroit… cet air, cette absence... C'était à peine supportable. Trop de choses se rassemblaient dans cette pièce, palpable ou non, des choses auxquelles il n'était pas préparé.

La jeune fille alla se placer à droite du cercueil, mains croisées devant elle. Son allure disait quelque chose à Kakashi mais ses cheveux longs tombaient devant son visage baissé et le dissimulaient aux personnes présentes. Le Sandaime, Jiraya, Orochimaru et Homura firent alors leur entrée. En voyant le Sannin brun, Kakashi éprouva une brusque bouffée de fureur. Que faisait cet homme ici ? Pourquoi était-il là, lui qui avait toujours fait preuve de mépris et de haine envers Arashi et qui aujourd'hui devait éprouver une jubilation intense ? Sa présence était une insulte ! Il croisa le regard de Jiraya et ce dernier dut voir sa colère car il haussa brièvement les épaules. Puis il alla s'installer à droite à côté de la jeune fille tandis qu'Orochimaru, Koharu et Homura allaient à gauche. Le Sannin aux longs cheveux blancs fit discrètement signe à Kakashi de venir se placer à côté de lui et le garçon obéit aussitôt sachant que de toutes façons, il ne pouvait rien à la présence du serpent.

Enfin, Danzou arriva et ferma la porte derrière lui avant d'aller se placer à côté d'Orochimaru. Kakashi réprima un nouveau frisson alors que son cœur se serrait. La présence de tous ces membres illustres du conseil ne rendait que plus flagrante l'absence de ceux pour qui il avait éprouvé de l'affection. Arashi avait droit à une cérémonie parce qu'il était Hokage et voir son corps était déjà très difficile à supporter. Mais Okara, lui, n'aurait droit à rien et cette pensée révulsait Kakashi jusqu'au plus profond de son être. Il n'avait rien à faire ici. Toutes ces personnes… Il les haïssait.

Le Sandaime s'avança, se plaça face au cercueil et entama une prière funèbre. Kakashi n'écouta pas ce qu'il disait mais chaque mot était comme un coup de poignard supplémentaire dans son cœur détruit. Une attaque de plus contre sa garde affaiblie et il sentait qu'il perdait le contrôle. Très bientôt, il ne supporterait plus de rester là. Les paroles pleines de douceur de l'Hokage le ramenaient malgré lui en arrière, à l'époque où ils étaient encore quatre, avec Obito et Rin qui souriait. Une époque où il n'avait été qu'un égoïste et un monstre mais avec une équipe entière. Il ne restait plus rien de cette équipe désormais. Plus rien. Les sourires, les rires, les moments de complicité, les confidences, cet incroyable sentiment d'appartenance, l'amitié étaient des choses qu'on lui avait volées une fois de plus, qui ne lui appartenaient plus et plus le temps passait, plus il mesurait l'importance de ce qu'il venait de perdre. C'était comme un trou ne cessant de s'agrandir à l'intérieur de sa poitrine.

Les mots cessèrent et un par un, les personnes présentes s'avancèrent vers le corps du Yondaime, s'inclinèrent et allumèrent un bâton d'encens qu'ils tinrent entre leurs mains dans une prière silencieuse. Le Sandaime, Homura, Koharu, Orochimaru et Jiraya s'exécutèrent premier, puis ce fut leur tout. La jeune fille passa d'abord. Elle s'inclina et resta penchée un long moment puis elle se détourna et alluma un bâton d'encens mais Kakashi vit ses mains trembler violemment tandis qu'elle priait et dès qu'elle eut fini, elle quitta la pièce presque en courant. Un peu troublé car ces manières lui rappelaient de plus en plus quelqu'un auquel il préférait ne pas penser, Kakashi choisit de ne pas faire attention et s'avança à son tour mais il comprit immédiatement le comportement de la jeune kunoichi. Car en contemplant vraiment de près le corps d'Arashi, malgré lui, malgré les résolutions qu'il avait prises, son cœur se serra plus que jamais et il sentit les larmes lui monter aux yeux.

L'instant, les quelques fractions de secondes au cours desquelles il prit véritablement conscience que son sensei était parti et que jamais il ne reviendrait furent parmi les plus douloureuses de sa vie. Il se pinça les lèvres et en même temps, à travers la peine, la souffrance, il ressentit autre chose. La conscience qu'il s'agissait d'un moment particulier. C'est maintenant, pensa-t-il. Maintenant, je dois prendre une décision. Parce qu'il n'y avait désormais plus de barrière entre lui et ce monde adulte qu'il haïssait et redoutait tant, parce que la seule personne qui lui avait vraiment témoigné de l'intérêt et de l'amour et servi d'écran avait disparu. Parce qu'à présent, il était seul et n'avait pas d'autre choix que d'accepter ce nouvel univers s'il voulait continuer à vivre.

Mais le voulait-il ? se demanda-t-il tandis qu'il joignait ses mains en signe de prière et se penchait sur le corps, les bâtons d'encens fumant entre ses doigts. Continuer à vivre pour quoi ? Pour qui ? Il ne voulait pas veiller sur le bébé, il n'en était pas capable et comment aurait-il pu vivre avec un souvenir vivant de son sensei près de lui ? Il n'avait rien promis, rien du tout. Il devait beaucoup à Arashi mais il ne pouvait pas faire ce qu'il lui avait demandé et quoi qu'on dise, Kakashi ne lui pardonnerait jamais ce qu'il avait fait. C'était quelque chose de bien trop intime, de douloureux en lui.

Il rouvrit les yeux et contempla une dernière fois ce beau visage si fin, si pâle, si serein, ces yeux bleus qu'il ne verrait jamais plus, cette voix qui ne s'élèverait plus, cette énergie, cette bienveillance, cette puissance et tout ce qui avait caractérisé le jeune Hokage. Il rappela à lui tous les souvenirs des moments passés avec lui pour ne pas en laisser un seul derrière, tout ce que son maître avait pu lui dire, les sermons, les disputes, tout. Il garda tout. Le garçon refoula ensuite avec peine les larmes qui lui piquaient de plus en plus les yeux et, tout bas, posant presque son front contre celui d'Arashi, il prononça les mots :

« Je suis désolé. »

Une fois dehors, il s'appuya contre la porte et respira à fond. Il se sentait à bout de forces, comme si le passage dans cette pièce lui avait ôté toute énergie, le laissant sans défense face au tourbillon de sentiments à l'intérieur de lui. De toutes ses forces il essaya de ne pas craquer, de refouler cette effroyable sensation de solitude et de perdition mais il n'en avait plus la force. Il ne pouvait plus. Son corps se mit à trembler et il plaqua son poing contre sa bouche pour étouffer le hurlement de détresse venu de ses entrailles, à deux doigts de la rupture. Jamais, jamais il ne s'était senti aussi mal. Et le monstre blessé à mort à l'intérieur de lui ruait furieusement pour s'exprimer, cognait encore et encore, si fort que Kakashi avait l'impression qu'un liquide brûlant allait s'échapper de chaque pore de sa peau si jamais il cédait. Il n'allait pas tenir, il ne tiendrait pas ! Il se recroquevilla sur lui-même, le souffle de plus en plus court, les bras pressés contre lui dans une tentative futile pour contenir cette tempête. Il allait tomber et personne n'était là pour l'aider à rester debout. Tout le monde était mort, il n'avait plus personne. Plus personne !

Ce fut à ce moment là qu'il entendit sa voix. Ce n'étaient pas des mots, plutôt des sanglots entrecoupés de tentatives désespérées pour s'exprimer mais il aurait reconnu le timbre de sa voix douce n'importe où. Il leva les yeux. La kunoichi était là, assis sur le banc, comme quelques minutes auparavant, mais elle avait relevé la tête. Elle le regardait droit dans les yeux et il la reconnut enfin. C'était Rin.

Kakashi la fixa, halluciné, osant à peine respirer. Rin… Elle était là, elle avait survécu. Si près de lui après tout ce temps, tous ces morts… Ses yeux si doux, ses mains croisées devant elle – comment avait-il pu ne pas remarquer ? -, ses cheveux qui avaient encore poussé. Et les larmes qu'elle ne retenait pas. Si jolie, réalisa-t-il avec un frisson bien qu'il ne put cette fois en expliquer l'origine. Sa vue provoqua un tonnerre d'émotions contradictoires et intenses qui lui ôtèrent jusqu'à la force de se tenir debout.

Mais alors qu'il sentait ses genoux céder sous son corps, comme si elle avait entendu son appel à l'aide désespéré, elle se leva et, le regard brillant de larmes mais flamboyant, elle courut le prendre dans ses bras. Ils s'effondrèrent ensemble. En l'entendant désormais pleurer à chaudes larmes contre sa joue humide, Kakashi sentit ses dernières forces l'abandonner. Il fourra son visage dans le cou de Rin et là, entouré de ses bras tendres et chauds, la douceur, la sécurité, la vie alors qu'il avait cru avoir tout perdu, confirmation qu'elle lui pardonnait, le jeune homme abandonna tout faux-semblant et s'autorisa enfin à pleurer.

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Il ne resta que très peu de temps à la cérémonie d'hommage officielle. Il avait déjà pu lui dire adieu, ne voyait pas l'intérêt de le faire une deuxième fois et il n'avait aucune envie de se mêler à la foule.

Debout au sommet d'une maison toute proche du temple où la population s'amassait pour dire un dernier au revoir à son sauveur, Kakashi ferma les yeux et baissa la tête. C'était fait. Au fond de son cœur, il savait qu'il s'était engagé sur une voie. Laquelle, il n'en était pas encore sûr mais il savait ce qu'il devait faire pour acquérir la certitude et pouvoir dire adieu à toute une partie de sa vie.

Un très léger frottement sur les tuiles derrière lui l'informa que Rin venait de le rejoindre. Très doucement, elle posa sa main sur son épaule et murmura :

« On y va ? »

Il se retourna et hocha la tête.

« Oui. »

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« Est-ce que tu veux que je m'en aille ? lui demanda-t-elle quelques minutes plus tard.

- Oui, répondit-il après un instant de réflexion en regardant la stèle de marbre bleu. Oui, s'il te plait.

- D'accord. Je ne serai pas loin. »

Et elle s'éloigna. Kakashi fut un instant tenté de la rappeler puis il se résolut. Non. Elle l'avait accompagné jusqu'ici, maintenant c'était à lui de jouer.

Très nerveux, les jambes flageolantes, il fourra ses mains dans ses poches pour en dissimuler le tremblement et fit un pas en avant. Il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il étai censé faire : il n'avait pas eu pour coutume d'aller parler à son père après sa mort, ne l'avait pas fait non plus pour Isane. Bien trop risqué à son goût mais aujourd'hui, il n'avait plus le choix.

Respire. Tout va bien se passer, tu peux le faire. Seigneur, pourquoi était-ce si dur, même maintenant ? Pourquoi était-ce si douloureux ? Il agrippa sa chemise à l'emplacement du cœur. Il saignait encore tellement… Et il avait si honte… Sa présence était insultante, indigne. Il faillit faire demi-tour mais l'image de Rin le regardant de loin en souriant l'en empêcha. C'était aussi pour elle qu'il se devait de le faire. Ça faisait partie du deal. S'il continuait, il savait que ça ne pourrait se faire qu'avec elle, quelque fût la place qu'il lui accordait et pour cela, il devait être capable de le faire. De lui parler, de se faire pardonner…

Il prit une profonde inspiration.

« Salut Obito… murmura-t-il enfin.

Et puis peut-être parce que c'étaient les seuls, les bons mots à dire, il baissa la tête, se laissa tomber à genoux et ses lèvres bougèrent d'elles-mêmes.

« Pardonne-moi, balbutia-t-il. Je suis désolé, désolé, désolé… »

A une cinquantaine de mètres, Rin le vit se plier en deux et tomber et elle eut un sourire triste. A présent, elle en était sûre. Il vivrait.

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Quelques jours plus tard, Kakashi se rendit à l'hôpital. Il traversa les différents services jusqu'à la nursery et une fois là-bas, il se présenta et demanda à voir Uzumaki Naruto. L'infirmière de service, qui avait jusque là arboré un sourire radieux, commença par lui jeter un regard interloqué – visiblement, on n'avait pas coutume de voir des ninjas de quatorze ans rendre visite à des orphelins – puis, quand elle comprit qu'il était sérieux, son incrédulité disparut, remplacée par une grimace qui, à ne pas s'y tromper, exprimait le dégoût.

« Très bien, dit-elle du bout des lèvres comme si le seul fait d'accéder à sa requête était source de honte absolue pour elle. Suivez-moi. »

Un peu perplexe, Kakashi lui emboîta le pas. Au bout de quelques minutes cependant, il fut bien forcé de constater qu'ils ne se dirigeaient pas vers la salle vitrée qu'il avait vu en arrivant et qui selon toute vraisemblance était l'endroit où l'on gardait les nouveaux nés. Notant toutefois le pas assuré et le visage fermé de l'infirmière, il s'abstint de poser des questions et se contenta de suivre. La femme le conduisit finalement dans une petite chambre à l'écart de cette aile de l'hôpital à la porte gardée par un Chunnin. De plus en plus interloqué, Kakashi se tourna vers l'infirmière tandis que cette dernière faisait signe au ninja de reculer.

« Je ne comprends pas… Pourquoi sommes-nous ici ?

- Je croyais que vous vouliez voir le… Sa bouche se tordit. Le gosse Uzumaki…

- Certes mais…

- Eh bien, vous y êtes. »

Des hurlements perçants retentirent alors à leurs oreilles. Kakashi eut tout d'abord un mouvement de recul avant de comprendre qu'il s'agissait des pleurs d'un enfant. Une mine exaspérée était apparue sur le visage du Chunnin.

« Il n'arrête pas depuis hier ! Je deviens dingue, vous ne pouvez pas faire quelque chose ?

- Il a sans doute faim. Laissez-le, il finira par arrêter. »

Kakashi la contempla, bouche bée. Il n'y connaissait pas grand-chose en matière d'enfant mais il en savait assez pour savoir que refuser de nourrir un bébé était loin d'être normal.

Il ouvrit la bouche pour faire part de son avis à l'infirmière mais elle le coupa en poussant la porte et en lui faisant signe d'entrer.

« Après vous », fit-elle, acide.

Renonçant provisoirement à comprendre, Kakashi jeta un coup d'œil au shinobi de garde, qui l'ignora, et se décida à entrer. La pièce était vraiment petite et peu éclairée. On n'y respirait pas très bien et Kakashi pouvait nettement voir la fine couche de poussière au sol, preuve que le ménage n'y avait pas été fait depuis un moment. Une bouffé l'indignation lui gonfla la poitrine, sentiment accentué par l'évidente détresse dans les hurlements du bébé. Là encore, pas besoin d'être infirmier pour savoir qu'une telle atmosphère était nuisible au nouveau né.

« Qu'est-ce que tout cela signifie ? demanda-t-il en se retournant vers l'infirmière. Pourquoi est-il ici ?

- Vous ne pensiez tout de même pas que nous allions le mettre avec les autres enfants ? » répliqua l'autre, visiblement choquée.

Kakashi se demanda brièvement s'il allait passer pour un imbécile ou un fou s'il répondait « Ben… si » puis il décida qu'il était inutile de discuter et se retourna vers le berceau. Un bruit de pas décroissant suivi du grincement de la porte lui apprit que l'infirmière était partie et qu'elle avait refermé la porte. Il s'approcha à pas lents du berceau. Les cris, les pleurs commençaient à envahir son esprit de façon désagréable et l'empêchaient de réfléchir correctement. Qu'était-il censé faire à présent ? Le prendre dans ses bras (pour ce qu'il en avait vu, c'était ce que faisaient toutes les mères) ? Le nourrir – et là se posaient inévitablement les questions du quoi et du comment - ? Chanter une berceuse ? Pffff… Pour cela, il aurait fallu qu'il sût chanter…

A défaut de trouver un début de réponse, il posa ses mains sur le bord du berceau mais garda volontairement les yeux fixés sur le mur d'en face. Il ne voulait pas le regarder, pas tout de suite. Ce n'était guère courageux de sa part mais il craignait de partir en courant s'il croisait le regard bleu de l'enfant – parce qu'il aurait les yeux bleus –, incapable d'assumer ce souvenir vivant, et ce n'était sans doute pas la chose la plus intelligente à faire. Alors, pendant quelques instants, il entreprit d'essayer de se détendre et de se vider l'esprit - Dieu, qui eut cru qu'une si petite chose pouvait hurler si fort ? – et enfin, il baissa les yeux.

Le petit garçon avait déjà des petites touffes de cheveux blonds comme les blés – comme son père – sur le crâne et des marques sur les joues. On lui avait mis un body de lin et il était recouvert d'un léger drap blanc. Il hurlait toujours et ce de plus en plus fort (si toutefois c'était possible) tout en remuant ses petits poings et ses pieds nus. De temps en temps, il toussait, manquait de s'étrangler dans ses sanglots puis repartait de plus belle. Une odeur nauséabonde commençait de plus à se répandre et Kakashi réprima un frisson d'horreur à l'idée de ce que cela devait être.

Il avait affronté beaucoup de choses au cours de sa vie mais à cet instant, il se sentait particulièrement démuni. Il regretta de ne pas avoir amené Rin. A coup sûr, elle aurait su quoi faire : n'était-elle pas une fille ? C'étaient les filles qui s'occupaient des bébés et non les hommes. Et au-delà de cela, il commençait vraiment à perdre le fil de ses pensées avec ce bruit infernal. Or, il devait faire quelque chose. Mais quoi ? Il se pencha vers le bébé. Peut-être que s'il lui parlait, il se calmerait…

« Euh… salut, commença-t-il avec le sentiment d'être totalement ridicule.

- Laisse Kakashi, intervint alors la voix amusée du Sandaime.

Le jeune homme se retourna, rouge de honte. L'Hokage venait d'entrer, accompagné de Rin qui portait un sac sur son épaule.

« Je… je ne savais pas comment faire pour… commença Kakashi, complètement mortifié à l'idée que son ancienne équipière ait pu le voir dans une telle situation.

- Je me doute bien. Ce n'est pas grave. Rin va s'en occuper. Viens avec moi, je voudrais te dire quelques mots.

Les joues en feu, Kakashi s'écarta du berceau pour laisser officier son amie. Rin lui adressa au passage un petit sourire complice, déballa quelques affaires de son sac (une large serviette et divers flacons) puis elle se pencha et prit le bébé toujours sanglotant dans ses bras. Kakashi lui jeta un dernier coup d'œil par-dessus son épaule puis il suivit l'Hokage dehors. Là, le vieil homme fit signe au Chunnin de partir.

« Hokage-sama… commença Kakashi une fois le shinobi éloigné. Je ne comprends pas. Pourquoi Naruto est-il ici et pas avec les autres enfants ? Qu'est-il arrivé à sa mère ?

- Kushina est morte en couche peu de temps après que la bataille ait commencé, répondit gravement l'Hokage en hochant la tête.

- Oh…

Le visage tourmenté de douleur de son sensei lui revint en mémoire et il sentit sa gorge se nouer.

« Arashi a dû prendre une terrible décision l'autre soir, Kakashi, poursuivit l'Hokage. Le sceau du Shinigami était la seule solution pour arrêter Kyuubi et il a choisi son propre fils pour en être le réceptacle.

Kakashi ferma les yeux. Bien sûr… Tout devenait clair à présent. La présence de l'enfant sur le champ de bataille, la demande d'Arashi… L'attitude de l'infirmière. Il avait beau avoir conscience du courage que cela avait dû demander à Arashi, il ne put s'empêcher d'en vouloir à son ancien sensei. Il imposait à son fils un fardeau qui allait bouleverser – pour utiliser un terme relativement neutre – à jamais la vie du petit garçon. Arashi en avait-il seulement mesuré les conséquences ?

« Que va-t-il se passer maintenant ? demanda-t-il après un long silence.

- Naruto ne doit pas savoir ce qu'il porte en lui, cela me paraît évident. Il ne supporterait pas le regard des autres et ne se supporterait pas lui-même.

- Et comment comptez-vous faire cela ? Les gens seront bientôt tous au courant !

- Il est clair que nous ne pourrons agir que sur la nouvelle génération. Les villageois devront jurer de ne pas parler de ce qui s'est passé cette nuit là à leurs enfants. »

Kakashi eut une moue sceptique.

« Ce ne sera pas assez. Les enfants imitent leurs parents, vous ne vous rappelez pas ? »

Si le Sandaime fut déstabilisé par l'allusion, il ne le montra pas.

« Je ne suis pas naïf, Kakashi. Nous ferons tout pour qu'il ait une vie normale mais toi et moi savons que ce ne sera jamais le cas. D'où la nécessité de garder un œil sur lui. Il aura besoin de soutien. Vous avez beaucoup en commun…

- Comme c'est pragmatique comme raisonnement », répliqua Kakashi, glacial.

Le Sandaime eut l'air surpris.

« N'est-ce pas pour honorer la demande d'Arashi que tu es venu voir Naruto aujourd'hui ?

- Venir le voir ne m'engage à rien que je sache. »

L'argument était vraiment faible mais il avait le mérite d'être honnête. Kakashi avait longuement discuté avec Rin de la requête d'Arashi. C'était elle qui l'avait poussé à aller voir le bébé mais en venant ici, il n'avait toujours pas pris de décision. Il était venu parce qu'il avait senti que c'était en continuité avec la voie qu'il empruntait. Au fond, tout cela lui faisait peur et les enjeux étaient trop importants pour qu'il se précipite.

Pour détourner le sujet, il posa une question :

« Que dira-t-on à Naruto à propos de ses parents ?

- Il ne devra pas savoir qui ils sont en réalité. Je pense que tu comprends pourquoi… »

Kakashi hocha la tête.

« Et quelle version allons-nous lui donner du massacre ?

- Ses parents ont été tués dans l'attaque. Cela me paraît être la version la plus simple et la plus crédible. Et au fond, n'est-ce pas la vérité ? »

Kakashi ouvrit la bouche pour répliquer mais il se sentit soudain envahi d'une grande lassitude et resta finalement silencieux.

« Kakashi, ce sont des temps difficiles pour toi, j'en suis pleinement conscient… - Kakashi faillit répliquer quelque chose de cinglant mais il s'abstint – et je ne te forcerai à rien mais cet enfant est seul au monde…

- Et que voulez-vous que j'y fasse ? Je suis ANBU. Je ne pourrai pas garder un œil sur lui constamment.

- Je ne pense pas que c'était ce qu'Arashi avait en tête lorsqu'il t'a demandé cela. Il était évident que tu n'abandonnerais pas ta carrière pour Naruto. Non, je pense qu'il voulait dire… Prendre de ses nouvelles lorsque tu as le temps. Veiller à ce qu'il soit en sécurité, régler un éventuel problème…

- Je… je ne sais pas… Kakashi se passa la main dans les cheveux. Je… »

A cet instant, la porte de la petite chambre se rouvrit et Rin passa sa tête dans l'entrebâillement.

« Il s'est endormi, annonça-t-elle, le visage rayonnant. Le pauvre mourrait simplement de faim…

- Merci, Rin, répondit l'Hokage. Tu peux t'en aller maintenant ».

La jeune fille hocha la tête, disparut de nouveau à l'intérieur de la chambre puis ressortit, son sac sur l'épaule.

« Hokage-sama… dit-elle en s'inclinant. A plus tard, Kakashi, ajouta-t-elle en passant sa main sur l'épaule du jeune homme.

- Salut, Rin. »

Kakashi attendit qu'elle ait tourné à l'angle du couloir puis il adressa un regard interrogatif au Sandaime.

« Rin est déjà au courant de tout ce que je viens de te dire, répondit le vieil homme. C'est elle qui va s'occuper de Naruto le temps qu'on lui trouve une place à l'orphelinat. C'est elle qui a pris cette initiative, ajouta-t-il en voyant Kakashi hausser les sourcils.

- Je vois… »

Sale vieillard rusé… Il avait tout planifié dès le départ. A présent, il était obligé de s'engager auprès de Naruto. Kakashi fut un instant tenté de refuser. Il détestait se faire manipuler de la sorte, fusse pour un bébé, fusse pour le fils du Yondaime. Il pouvait tolérer l'idée d'un destin supérieur impénétrable – c'était inévitable lorsque l'on devenait ninja, encore plus pour un ANBU – mais n'être qu'une marionnette entre les mains des dirigeants pour un domaine autre que la guerre et les missions lui répugnait.

Sans réfléchir, il tourna le dos au Sandaime et retourna dans la chambre. Il y régnait à présent un silence presque total si l'on exceptait le lointain cri des oiseaux et le brouhaha des commerces qui leur parvenaient à travers la lucarne. Kakashi s'approcha à pas lents du berceau. Naruto dormait, recroquevillé sous son drap, ses petites mains ramenées contre sa bouche. La tendresse était un sentiment qui était à peu près étranger à Kakashi mais en contemplant ce minuscule bout de chair qui semblait déjà faire preuve d'un solide appétit et de capacités vocales au dessus de la norme, il ne put s'empêcher d'éprouver de l'affection pour lui. Etait-ce toujours ainsi ? Ressentait-on toujours cette volonté de protection devant un enfant ? Il tendit la main vers le bébé en soupirant.

J'espère que t'as la foi petit, parce que tu vas vraiment en chier.

Du bout des doigts, il effleura les quelques mèches blondes.

Derrière lui, le Sandaime sourit et referma silencieusement la porte avant de s'éloigner. Kakashi n'allait rien promettre – il était encore trop jeune et portait encore trop profondément en lui la blessure des trahisons qu'il avait subies – mais il garderait un œil sur Naruto. Il en était certain. Parce que ce n'était qu'à travers cet enfant, le vieil Hokage le sentait, que Kakashi parviendrait à donner un sens nouveau à sa vie et peut-être, un jour, à se pardonner lui-même.

FIN