La journée suivante se passa nettement plus calmement. La peur de la veille passée, Hyde s'attarda dans l'immense salle de séjour. En y regardant de plus près, ce qu'il n'avait pas vraiment fait depuis son arrivée, dans un coin reculé dans la salle à manger, sur la droite, se trouvait un piano droit noir. Il avait autant de poussière que dans la chambre sans fenêtres. Y avait-il des musiciens dans cette famille ? Hyde s'amusa à écrire son nom avec le bout du doigt sur l'instrument, comme un enfant, avant de l'effacer avec la paume pour y écrire celui de son fils, puis les noms de ses amis, noms qu'il faisait disparaître à chaque fois. Encore un peu et le piano aurait été presque propre ! Puis vint s'ajouter le fait qu'il était difficile pour un musicien de ne pas céder à l'envie de jouer quelques notes... Il n'échappa pourtant pas à la musique. Cependant, le bruit ne venait pas du piano... mais d'une guitare. Juste quelques accords joués puis de nouveau le silence. Hyde s'était figé, l'oreille tendue, ne sachant pas pour autant si ces notes venaient de son cerveau ou d'ailleurs. Non, impossible. Ça venait de lui. Jouer lui manquait trop, il était dans un endroit inconnu et isolé, seul, du coup son imagination lui jouait des tours. Dans le doute, il prit la peine de faire le tour de l'immense pièce, mais aucun autre instrument à cordes en vue. Hyde se souvint alors que Kateline lui avait fait part une pièce qui faisait office de salle de musique. Soit, mais c'était quand même curieux. Surtout que les notes ne lui avaient pas été étrangères.

Forcément, si ça vient de mon esprit... Ah !... C'est moins facile de s'habituer que ce que je croyais...

Hyde avait dîné dès son retour dans la maison (les émotions ça creuse, avait-il pensé) et, se sentant fatigué, avait décidé de monter. Mais quand il passa devant la deuxième chambre, il s'y sentit attiré comme un aimant et céda à l'envie d'y entrer de nouveau. La première fois qu'il l'avait vue, c'était la lumière du couloir qui l'avait aidé à y voir clair ainsi que celle du jour qui avait commencé à baisser. Cette fois, il fut bien forcé d'allumer celle du plafond qui n'était qu'une ampoule à faible wattage - juste assez pour y voir correctement. Mais malgré ça, l'atmosphère qui régnait dans cette pièce restait quelque peu oppressante. Hyde s'assit au pied du lit pour finalement se laisser tomber en arrière et s'endormir, sans s'en rendre compte. Si seulement ce sommeil avait pu lui être réparateur...


Le lieu où se trouvait le chanteur ressemblait fort à un établissement scolaire avec tout ces jeunes gens et les casiers qui se trouvaient dans les couloirs, un peu plus bas. Les élèves devaient avoir l'âge d'être au lycée, tout au plus. Ils ne portaient pas d'uniformes et donc chacun avait son propre look, ce qui formait des bandes bien précises. Les professeurs, eux, étaient habillés, évidemment, bien plus strict. Hyde ne connaissait pas l'endroit, mais il savait où il devait aller, comme s'il était guidé, ainsi descendit-il les quelques marches en marbre qui le séparaient du rendez-de-chaussée, puis prit le couloir qui se trouvait face à lui pour tourner, une fois au bout de celui-ci, à droite. Plus il avait avancé et moins il y avait eu de monde. Rien d'étonnant : le couloir, qui était en perpendiculaire, semblait être en travaux, avec ses bâches et ses échafaudages, sans parler des divers outils des ouvriers. Hyde s'arrêta une seconde, puis reprit sa marche sur sa gauche. Quelques mètres plus loin, une personne était assise, les genoux pliés sous son menton, un sac à dos noir près d'elle. Il s'agissait d'une adolescente. Elle se trouvait dans le coin le plus sombre. Hyde se plaça devant elle à distance raisonnable car, en voulant s'approcher, il avait eu malgré lui un mouvement de recul (si bien qu'il s'était retrouvé les fesses par terre) en voyant son visage : il était marqué de profondes cicatrices qui faisaient mal à voir. Son cou aussi était atteint, ainsi que ses mains. Ses yeux étaient marqués de cernes foncés. Passé l'effet du choc de voir une personne ainsi, Hyde éprouva de la peine pour elle, toute seule, dans son coin. À n'en pas douter, elle devait être la tête de Turc de pas mal d'élèves. La jeune étudiante avait l'air triste, nostalgique, lointain... ce qui était compréhensible. Il ne fallait pas s'arrêter à l'apparence des gens et ces derniers devaient s'accepter tels qu'ils étaient, mais là... comment était-ce possible de s'aimer ainsi ?

- Hé, NicCormick !

L'adolescente pivota son visage scarifié sur sa gauche et eut un sourire qui faisait chaud au coeur.

- Ça te prend souvent de m'appeler comme ça, Logan ?

- J'aime bien t'embêter, répondit le garçon brun et mal rasé en s'abaissant à la hauteur de son amie, un regard plein de tendresse. On ne va pas tarder à retourner en cours. Tu penses y arriver ?

Un « Hé ? » d'incompréhension sortit malgré lui de la gorge de Hyde. Forcément, étant dans un rêve - ou un cauchemar - pas l'un des deux ne l'entendit. À quoi devait-elle arriver à faire au juste ?

- Tu crois que j'ai le choix ? Je ne vais pas encore sécher... Rester dans mon coin n'est pas une solution.

Logan se releva et aida son amie à faire de même. Hyde les imita. Il ne comprenait vraiment rien à ce qui se disait entre eux. Et ce n'était pas un problème de langue puisque, comme souvent dans les rêves, la compréhension était totale. Les deux jeunes gens partirent donc en sens inverse du chemin qu'avait pris Hyde qui les suivait de près. Maintenant, il n'y avait presque plus personne dans les couloirs. Logan arrêta son amie pour lui dire quelque chose qui la fit changer d'expression en un dixième de seconde : elle était passée de la tristesse à la haine.

- Ah, Gowan, Fillan et Einri sont revenus.

- Tu plaisantes, j'espère ? Ça fait seulement deux semaines ! Ils n'ont pas de couilles dans cet établissement ?

- Je sais, je sais.

Logan entoura son amie de son bras avec une extrême douceur.

- C'est dégueulasse après ce qu'ils t'ont fait.

Fait quoi ? C'était vraiment insensé ! Ce n'était quand même pas des élèves qui lui avaient infligés ces blessures ? Ça aurait été inhumain ! Quoi qu'avec tout ce qu'on voyait depuis quelques années, plus rien n'était étonnant... Mais de si jeunes personnes infliger de telles horreurs ?

- Je suis en train de dormir ! marmonna Hyde tandis que les deux élèves reprenaient leur chemin. Je suis seulement en train de dormir !

Le garçon passa devant la fille qui, elle, se tourna vers Hyde avec le visage de quelqu'un d'avenant malgré sa peau franchement abîmée. Le chanteur vacilla légèrement.

- Mais... Vous me voyez ?

Sa question passa inaperçue.

- Vous en avez assez vu pour le moment.

- Que voulez-vous dire ?

Il ne sut pas s'il aurait obtenu de réponse du fait qu'il se réveilla en sueur, les cheveux collés sur le visage qu'il dégagea de la main, et le dos trempé. Être dans cette chambre et faire un tel cauchemar n'était certainement pas dû au hasard. Hyde le savait. Surtout que la fille s'était directement adressée à lui ! Mais il ne voyait pas ce que ça pouvait bien signifier. « Vous en avez assez vu pour le moment. » Vu quoi ? Une adolescente qui s'était fait martyrisée par d'autres personnes à l'école ?

Ce n'était quand même pas la fille qui vivait ici... ? Aucun parent sensé n'aurait laissé son enfant seule dans une telle situation !

Hyde se leva, les jambes en coton, et parvenir jusqu'au bureau qui se trouvait à seulement deux mètres nécessita un gros effort. Il ne savait pas quoi chercher parmi les feuilles et les cahiers qui s'y trouvaient, et il doutait que ce soit une réponse à son cauchemar. En vrac ne se trouvait que des cours : maths, littérature, Histoire... Visiblement la personne à qui appartenait tout ça n'avait guère été intéressée par certaines matières : un dessin occupait chaque espace libre, si bien que l'on avait un peu de mal à croire que les leçons avaient été notées en classe s'il n'y avait pas aussi eu, en rapport, des contrôles - dont certains complètement ratés. Hyde poussa un peu plus loin et dégota, sous un classeur, un carnet de correspondance ouvert aux pages des absentéismes où il ne restait que deux billets. Les dix-huit autres avaient été utilisés à des périodes irrégulières. Il n'y avait que le motif « malade ». Vague. Pas de quoi l'aider davantage. D'un autre côté, ça lui avait fait trop d'émotions d'un coup, et partant du fait que lui-même n'était pas au mieux de sa forme, il décida d'en rester là et quitta au plus vite cette chambre pour une bonne douche qui ne parvint pas à le délasser. Il était trop secoué. Cela lui faisait trop de choses en peu de temps. Et cette nuit-là, malgré la lumière du chevet allumée dans sa chambre pour se rassurer, il ne parvint pas à fermer l'œil.