Hyde n'eut plus d'apparitions de Tallula le restant de la journée et passa une nuit plutôt calme, en dehors de la pluie qui tambourinait sur les volets et le toit. Ça n'avait, en théorie, rien de rassurant dans une si grande demeure isolée non loin d'un lac légendaire, mais cette douce musique avait calmé le chanteur qui était parvenu à trouver le sommeil assez rapidement.


Au petit matin, il sortit prendre l'air. La pluie avait cessé environ une heure plus tôt. Hyde sortit une chaise en pin qui se trouvait dans la cuisine et alla s'installer sur la terrasse. Le temps était toujours couvert, l'humidité était toujours présente, ce qui fit que la température avait considérablement baissée, si bien que Hyde dut remonter dans sa chambre chercher une écharpe.

Quand il redescendit dans l'entrée, au bout de quelques minutes durant lesquelles il n'avait pas réussi à se souvenir où il avait rangé son vêtement, il y trouva un jeune homme qui se tenait au bas des marches du perron. Brun, avec une barbe d'au moins trois jours, il était aussi couvert que le chanteur qui soupira le plus discrètement possible en se rendant compte que cette personne était bien vivante - encore que son esprit émettait un léger doute ; doute qui s'en fut quand le jeune homme s'approcha, ses baskets s'enfonçant bruyamment dans la pelouse encore trempée. Hyde sortit le saluer.

- Bonjour, monsieur. Je m'appelle Logan MacKenzie, C'est moi qui m'occupe du manoir en temps normal.

En temps normal..., pensa Hyde.

- Takarai Hideto. Ou Haido, c'est plus rapide.

Tous deux se serrèrent la main et Hyde proposa un siège ainsi qu'une boisson chaude au nouveau venu qui accepta volontiers.

Quand ils furent tous les deux installés, chacun avec une tasse de café presque brûlant qu'avait préparé le chanteur, Logan entama la conversation.

- Alors, vous êtes ici pour longtemps ?

- À vrai dire, je n'en sais rien. Je ne suis pas pressé de rentrer chez moi. Ni au Japon, en fait. Pourtant, beaucoup de gens me manquent, là-bas.

- Je comprends, répondit Logan, le regard dans le vide, avant de se ressaisir. Comment trouvez-vous le manoir ?

- Il est superbe ! Malheureusement, je ne connais pas grand chose sur lui.

Comment dire à ce jeune garçon qu'il savait d'où venait la famille MacCormick et qui était Tallula ? À coup sûr il l'aurait pris pour un fou !

- Mais au fait, saisit enfin Hyde qui, sur le moment, ne s'était pas posé la question, comment savez-vous qu'il y avait quelqu'un ici ?

Logan lui sourit puis dit :

- C'est un village, les bruits courent vite...

Avant d'ajouter, plus pour lui-même que pour Hyde :

- Un peu trop vite.

- Que voulez-vous dire ?

Logan secoua doucement la tête, faisant comprendre à son interlocuteur qu'il ne préférait pas répondre. Hyde tenta sa chance autrement :

- Vous connaissiez bien les gens qui vivaient ici ?

- Je connaissais surtout leur fille, Tallula. Nous allions à l'école ensemble. Au collège, plus exactement.

Le chanteur fit le rapprochement entre le rêve qu'il avait fait et le jeune garçon à côté de lui : c'était l'adolescent qui était venu chercher Tallula dans le couloir et qui l'avait aidée à retourner en classe. Heureusement, Hyde savait très bien prendre l'air étonné, abasourdi... bref, l'air de quelqu'un qui tombait souvent de haut. Voilà l'occasion de mettre cette « particularité » en pratique.

- Comment se fait-il que plus personne ne vive dans le manoir ? Certes la demeure est plutôt isolée mais...

Logan but une gorgée de chocolat mais tint le silence. Même après toutes ses années, ce qui s'était passé restait douloureux à raconter. Son voisin insista :

- Que s'est-il passé ?


Depuis la porte d'entrée close, Tallula observait la scène qui se déroulait à quelques mètres d'elle seulement. Logan était venu. Il venait aussi régulièrement que possible depuis sa mort, surtout pour se recueillir sur sa tombe, dans la chapelle familiale. (Les parents de son amie lui avait permis de garder un double de la clé.) Après tout ce temps, il n'était pas encore totalement remis. C'était quand même lui qui avait trouvé une de ses meilleures amies sans vie, de quoi être traumatisé - ou marqué - pour un moment.

Logan vivait dans un manoir, lui aussi, moins imposant qu'Ailin mais qui avait également son charme et Tallula s'y était toujours bien sentie les fois où elle était allée rendre visite à son ami, parfois en compagnie d'Aigneas - qui vivait plus près du village qu'eux.

Le jeune Irlandais parlait souvent à Tallula, ponctuant ses phrases de « Tu m'entends ? » ; de moins en moins fréquents, ceci dit. C'était une bonne chose pour lui : faire ainsi lui permettait d'avancer sans douter, de se faire une raison, aussi difficile fut-elle. Cependant, bien souvent, Tallula aurait donné n'importe quoi pour que Logan puisse l'entendre, ou même l'apercevoir une seconde.

Même si elle avait la capacité de les voir, ses amis (ou du moins le peu d'amis qu'elle avait eus) lui manquaient atrocement. Et voir leur souffrance lui avait été longtemps insupportable.

Ni Hyde ni Logan ne pouvaient la voir à ce moment-là, et la jeune fille priait intérieurement pour que son grand ami dise ce qu'il avait sur le coeur, ce qu'il s'était passé le jour de sa mort... Mais il se contenta de survoler le sujet. Seule Aigneas connaissait tout. Tallula avait d'ailleurs remarqué que, tout en restant meilleurs amis, l'épreuve du deuil les avait rapprochés. Ils s'étaient soutenus à l'hôpital, rendus aux funérailles ensemble, et s'étaient posé un nombre incalculable de fois la même question : pourquoi ? Et dans ces moments-là, Tallula les avait détestés. S'ils avaient été à sa place... Non, ça avait été trop dur. Elle n'avait souhaité ça qu'aux élèves qui lui avaient fait du mal. Et n'était toujours pas revenue dessus.

Comprenant que Logan ne dirait rien à ce sujet, Tallula décida d'aller au grenier. Cet endroit, elle le connaissait bien. Ç'avait été son refuge, l'endroit où elle avait pu rester des heures durant sans avoir peur. Elle y avait même fait installer un lit ! Lit sur lequel elle s'allongea pour observer le ciel couvert. Ça aussi, elle avait bien connu. Le temps, parfois, avait été un ami précieux.


- Qui était Logan pour vous ?

Hyde était monté au grenier d'où il avait entendu, de nouveau, une guitare jouer quelques accords. Logan s'était retiré, ayant du travail en retard qui l'attendait chez lui, puis le chanteur avait tout rangé - chaises et tasses - avant d'être interrompu par la musique. Prenant son courage à deux mains, et se doutant de la provenance de cette mélodie, il s'était rendu sous les combles. Il avait trouvé Tallula allongée sur le lit situé sous le vasistas. Le chanteur s'en était prudemment approché.

- Un ami. Un très bon ami, même. En fait, ça a été le meilleur ami que j'ai eu en dix-sept ans d'existence terrestre. Et je vois que ça continue...

- Pourquoi ne veut-il pas parler de vous ? questionna Hyde, s'approchant un peu plus.

- Il m'en veut, je crois. Pas beaucoup, mais... parler de moi et de ce qui s'est passé est encore douloureux. Je peux le comprendre.

- Vous vous êtes suicidée ?

Hyde s'en doutait depuis qu'il l'avait vue sur la rive, seulement... le dire à voix haute...

- Je suis démasquée, ria Tallula avant de reprendre, sérieusement cette fois : Oui, je me suis suicidée.

- Comment se fait-il que vous n'avez pas pu être sauvée ?

- C'était trop tard.

Cette simple phrase fit s'installer une gêne palpable sur tout l'étage. Tallula ne quittait pas la fenêtre des yeux, et Hyde ne savait plus où se mettre. Il se sentait... con.

- Désolé, parvint-il à articuler. Je peux vous demander encore autre chose ?

- « Pourquoi en êtes-vous arrivée à cette extrémité ? », c'est ça ? Ne le prenez pas mal mais je n'ai pas encore envie d'en parler.

- Décidément personne ne parle de rien ici ?

Hyde avait parlé entre les dents, les mâchoires lui faisant mal tant il les serrait. Il avait quitté son pays d'origine pour être seul et c'était l'inverse qui était en train de se produire. Il estimait qu'en contrepartie il avait quand même le droit de savoir ce qui se tramait dans ce village, et plus précisément à Ailin. Tallula ne prêta pas attention à ce qui venait d'être dit. Il fallait pousser Hyde dans ses retranchements au maximum pour lui montrer ce qu'elle avait subit. Ça allait être très dur, même pour elle, mais il le fallait.

Se doutant qu'il n'obtiendrait pas un mot de plus, Hyde sortit presque au pas de course hors de la maison, en colère, triste, blasé... En passant dans le hall il avait entendu le téléphone sonner mais l'avait laissé. C'était complètement contradictoire : d'un côté il voulait que Tallula et Logan lui parle, mais à côté de ça il refusait des nouvelles de ses amis. Ou peut-être était-ce pour son fils ? Sur le pas de la porte Hyde se colla une violente tape au front, se maudissant de ne pas avoir décroché à temps.

- Ils vont rappeler, dit Tallula dans son dos.

Hyde, qui commençait à s'habituer à cette situation d'être « surpris », demanda à la jeune fille comment elle pouvait savoir ça. Cette dernière haussa les épaules et à la stupéfaction de Hyde, la sonnerie du téléphone retentit de nouveau.

- Répondez, c'est celui qui s'appelle Tetsu. Il s'inquiète pour vous.

- Comment savez-vous ça... ?

- J'ai eu le temps d'aller à Tôkyô et de revenir, répondit Tallula avec un clin d'oeil. Je n'ai pas de corps et je me déplace à la vitesse de la pensée. C'est très pratique.

Hyde recula d'un pas avant de se précipiter sur le téléphone.

- Vous me faites flipper, se sentit-il obligé d'ajouter avant de décrocher le combiné. Allô ?

- Croyez-le ou non, ce n'est pas mon intention, de vous faire peur. Mais si vraiment vous avez la trouille, je ne vous apparaîtrai plus. Ou du moins j'essaierai. Ce n'est pas facile avec vous.

- T'es là ? s'inquiéta la voix de Tetsu à l'autre bout du fil.

- Oui oui, s'empressa de répondre son ami qui était, malgré lui, au four et au moulin. J'étais ailleurs, Tet-chan, excuse-moi.

Ne voulant pas paraître grossière, Tallula s'éclipsa pour aller s'installer, comme à son habitude, au bord du lac. Elle savait de quoi les deux amis allaient parler mais qu'importe, ça ne la regardait pas. Si Hyde voulait en discuter avec elle - dans l'hypothèse où continuer de la voir ne le gênait pas - à lui de voir. Elle était prête à attendre.