Voici le second et dernier chapitre de cette fanfiction. J'espère qu'il vous plaira autant que le premier.

Bonne lecture !


Retrouvailles

Une bonne cinquantaine de portraits de Heiji étaient accrochés dans tous les recoins de la pièce. Un poster grandeur nature s'étalait sur le mur à droite de la porte alors que d'autres images en noir et blanc et en couleur du lycéen étaient soigneusement encadrées dans de splendides sous-verres. Le détective à la peau basanée avait été photographié sous tous les angles : souriant, riant, boudant, faisant la tête, l'air concentré ou grognon, aucune des photos n'était tout à fait identique. Abasourdie, Kazuha posa son chandelier sur un meuble et contempla, incrédule, les différents portraits. Cette vision lui paraissait à la fois surréaliste et grotesque. Même si elle adorait Heiji, elle ne se verrait jamais tapisser sa chambre de photos le représentant sous toutes les coutures. Cela aurait paru franchement bizarre, pour ne pas dire obsessionnel. Alors qu'elle observait le grand poster de son meilleur ami qui arborait sur cette reproduction un air concentré, une voix derrière elle la fit sursauter.

« Idiote, qu'est-ce que tu fiches ici ? »

Kazuha se retourna vers l'origine du bruit, son cœur battant à tout rompre. C'était une voix qu'elle reconnaissait entre mille.

- Heiji ! s'écria-t-elle.

Malheureusement, elle ne provenait pas du jeune lycéen mais d'un haut-parleur situé en hauteur, à côté de divers cadres. Dépitée, elle fusilla du regard l'engin. Son espoir s'était envolé aussi sec. Ignorant sa déception, elle écouta attentivement la conversation.

« Je t'avais pourtant dit que tu ne pouvais pas m'accompagner pour cette enquête. C'est bien trop dangereux !

- Dis tout de suite que je t'encombre !

- Oui, là tu me gênes ! Maintenant rentre chez toi !

- Tes enquêtes, toujours tes stupides enquêtes ! Tu te soucies un peu de moi de temps en temps ? »

Cette conversation rappelait quelque chose à Kazuha mais elle ne voyait pas dans quelle circonstance ni à quel sujet elle se rapportait.

« - J'en ai ras le bol de devoir t'attendre au resto, au ciné ou je ne sais où ! Tu décommandes toujours au dernier moment ! Pourquoi ne laisses-tu pas ton père et les inspecteurs de police travailler au lieu de te mêler de ce qui ne te regarde pas ?

- Arrête d'en faire toute une histoire. Ce n'est pas dramatique si je n'ai pas pu venir aujourd'hui, si ?

- C'est la même chose toutes les semaines. Mais bon, tu as raison, ce n'est pas grave.

- Bon, écoute, j'irai où tu voudras à la fin de enquête mais là, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, je suis en planque et je ne pourrais jamais l'attraper si tu restes avec moi.

- Donc, en clair, tu joues le justicier pour satisfaire ton ego et recevoir les félicitations de la population à chaque explication de tes exploits dans la presse. Quelle grandeur âme !

- Kazuha, s'il te plait, arrête, on va se faire repérer !

- Tu es vraiment le garçon le plus égocentrique que je connaisse ! Je me demande pourquoi je perds mon temps à attendre quelque geste d'attention de ta part.

- Attention le voilà ! Surtout ne dis rien, ne bouge pas et reste près de moi, Kazuha. Kazuha. Kazuha. Kazuha. Kazuha. Kazuha... »

Son nom se répéta en boucle à travers la pièce, augmentant à chaque fois de volume. Effrayée, elle reprit son chandelier et quitta précipitamment la salle pour échapper à cette torture sonore.

- KAZUHA !

Le hurlement vrilla ses tympans. Bien qu'il ne semblait à première vue n'y avoir personne, elle poussa un beuglement sous le coup de la terreur et lâcha son chandelier qui tomba à terre dans un bruit sourd. Les bougies s'éteignirent, emportant avec elles la dernière source de lumière. Dans un état de panique extrême, elle courut comme une dératée le long du couloir obscur et ouvrit la porte du fond. Une fois pénétrée à l'intérieur, elle referma la porte d'un coup sec. Le cœur au bord de l'implosion, ses mains s'étaient mises à trembler.

Elle se trouvait à présent dans une chambre faiblement éclairée par quelques bougies disposées un peu partout dans la pièce. A première vue, il s'agissait sûrement de la chambre du maître des lieux. La pièce était tapissée de natures mortes et de quelques draperies accrochées de manière totalement aléatoire. La fenêtre avait été condamnée par des planches. Un grand lit à baldaquin trônait au milieu de la chambre. Les rideaux du lit avaient été tirés toutefois, la lumière d'une bougie permettait à Kazuha d'apercevoir l'ombre d'une silhouette allongée qui semblait dormir paisiblement, bien qu'elle ne perçue aucun mouvement de sa part.

Elle avança doucement vers la mystérieuse silhouette et hésita un moment avant d'ouvrir les rideaux. Elle avait un mauvais pressentiment. Et si c'était une ruse pour l'effrayer ou pire encore pour la tuer ? N'importe qui pouvait être allongé ici : Fujiwara mais aussi Kurogane, Sakai ou un inconnu…

Prenant son courage à deux mains, elle ouvrit les rideaux d'un coup sec. A cet instant, elle poussa un véritable hurlement de terreur à la vue du cadavre d'un vieil homme. La bouche et les yeux grands ouverts, son yukata et les draps de son lit étaient tâchés d'une grande quantité de sang. Un long et fin couteau avait été planté au niveau de son estomac. Au dessus de lui, une feuille épinglée révélait le nom de la malheureuse victime : « BON VOYAGE, MONSIEUR KANEO FUJIWARA ! ».

Manquant de défaillir, Kazuha s'accrocha de toutes ses forces à une vieille commode pour ne pas s'écrouler. Elle était en train de vivre un véritable cauchemar ! La respiration coupée, elle crut un moment frôler la crise cardiaque et se tint le cœur dans le seul but de lui faire retrouver un rythme normal. Cette vision abominable lui fit monter les larmes aux yeux qui coulèrent sur ses joues sans qu'elle ne puisse les retenir. Terrorisée, égarée, apeurée, elle sentit simplement ses jambes la pousser hors de la pièce et l'emmener le long du couloir obscur. Sur le chemin la menant aux escaliers, elle entendit le même ricanement qui l'avait tant effrayée lorsqu'elle se trouvait encore dans le hall d'entrée. Elle dévala les marches à toute vitesse, traversa la salle de réception et tambourina la porte d'entrée de toute la force de ses poings.

- Laissez-moi sortir ! cria-t-elle d'une voix hystérique. Je vous en prie !

Seul le silence lui répondit. Le petit rire s'était de nouveau volatilisé. Sanglotant, elle poussa un petit gémissement plaintif et s'agenouilla, posant son front contre la porte. Il n'y avait aucun moyen pour elle de quitter cette maison. De plus, elle était en présence d'un assassin psychopathe qui s'amusait visiblement à jouer avec ses nerfs. Le pauvre Fujiwara en avait lui aussi subi les conséquences mais de manière beaucoup plus radicale. Si seulement quelqu'un était en mesure de lui venir en aide. A nouveau, ses pensées s'orientèrent sur Heiji.

A cet instant précis, une phrase de son ami lui revint en mémoire

« Kaneo Fujiwara, un passionné d'aïkido ? J'aurais vraiment tout entendu ».

Son ami avait raison. Quant on y pensait, c'était parfaitement absurde. Le malheureux Kaneo Fujiwara ne s'était jamais intéressé de près ou de loin aux arts martiaux. Ce vieil entrepreneur avait passé ces dernières années reclus dans sa propriété. Elle était désormais persuadée qu'il n'avait rien à voir dans cette histoire et qu'on l'avait utilisé pour l'attirer ici. Seulement, elle ne percevait pas le but de la manœuvre. Pourquoi intéressait-elle à ce point ce dérangé ? Qu'avait-elle pu faire ou dire pour qu'il lui en veuille à ce point ?

Un nouveau rire sonore brisa le silence, plus terrifiant que jamais. Plaquée contre la porte, Kazuha se recroquevilla sur elle-même. Le ricanement était emprunt de perversité et de démence. Elle dut attendre quelques secondes que le silence revienne. Se relevant difficilement, elle poussa un juron à peine audible. Elle n'avait plus son chandelier qu'elle avait abandonné au premier étage. Sa position était loin d'être enviable.

A la recherche d'une lampe de poche ou d'un autre objet capable de l'éclairer correctement, elle s'avança vers la salle de réception en s'aidant des murs pour s'orienter. Dans la pénombre, elle ne distinguait rien du tout et sursautait au moindre bruit suspect. De savoir qu'un dingue déambulait dans les couloirs la stressait et lui faisait prendre conscience qu'elle se trouvait sans défenses (d'habitude, lorsqu'elle était agressée, elle répondait du tac au tac). Malheureusement, face à un ennemi invisible, c'était peine perdue.

Soudain, une lumière provenant d'une lampe de chevet éclaira une partie de la salle de réception et révéla la présence d'une personne que Kazuha n'aurait cru jamais revoir.

Assis sur une chaise, les bras croisés, Sakai la regardait fixement. Elle se retint de pousser un nouveau hurlement horrifié et recula précipitamment. Les lunettes brisées sur le nez, sa barbiche faisant office de postiche à moitié arraché, le visage de Sakai était couvert de sang. Il avait semble-t-il été tué par un objet contendant si on en jugeait par la blessure sanguinolente au niveau du crâne. Un mot était épinglé sur sa veste.

« L'HABIT NE FAIT PAS LE MOINE. SIGNE : UN ENQUETEUR ».

Le cadavre de Fujiwara plus celui-ci, c'était trop… La sueur coulant de son front, son teint pâlissant à vue d'oeil, Kazuha se sentait proche de l'évanouissement complet. Réprimant deux hauts le cœur, elle quitta la pièce sans un regard en arrière et retourna dans le couloir du rez-de-chaussée.

A peine y fut-elle parvenue qu'elle s'écroula à nouveau au sol et prit sa tête entre ses mains, horrifiée. Les yeux remplies de larmes, la respiration saccadée, elle était dans un état second. Sakai, ou plutôt le dénommé « Sakai », avait également fait les frais de cette ironie macabre. Ennemi ou complice, le meurtrier ne faisait même plus la différence. Assassiner les gens devait être un de ses passe-temps favoris. Tentant de reprendre courage, elle se précipita dans le couloir et ouvrit la première porte qui se présenta à elle avant de la claquer avec fracas.

Alors qu'elle se trouvait dans une nouvelle pièce très sombre, elle reconnut immédiatement la salle de projection qu'elle avait visitée précédemment. Avançant difficilement dans l'obscurité, elle se cogna contre un petit bureau poussiéreux où trônait un gramophone. Un disque était dessus mais il n'y avait aucune étiquette permettant de l'identifier. D'un air absent, elle le prit en main et le contempla de longues minutes. Puis elle le plaça dans l'appareil qu'elle enclencha. Une voix de femme s'éleva dans la pièce silencieuse.

Marutake Ebisu Ni Oshi Oike...

Cet air… Elle le connaissait par cœur. C'était la comptine du temari ! Elle l'avait apprise étant enfant. Habillée pour l'occasion d'un magnifique kimono aux motifs floraux prêté par des jeunes filles du temple, elle l'avait entonnée tout en faisant rebondir une balle de temari au sol. Rien qu'à l'entendre, cette chanson la rendait nostalgique…

Yame-san Rokkaku tako Nishiki

Shi Aya Bu Taka Matsu Man ojyou

Setta Chara Chara Uonotana

Rokujyou Koereba Touji Michi

Kujyou Oujite Todomesasu… (1)

La chanson s'arrêta aussitôt et laissa la place à une voix des plus glaciales.

« Jolie comptine, n'est-ce pas ? »

Elle ne put s'empêcher de frissonner. Le ton était aussi détestable qu'empreint d'hypocrisie.

« Ah, les beaux souvenirs que voilà ! Mais ne soyons pas trop sentimental. Revenons plutôt à ce qui nous préoccupe. Qu'en dites-vous, Melle Toyama ? Nous avons assez joué au chat et à la souris… Je suis certain que vous vous demandez pourquoi je vous ai fait venir jusqu'ici. Allons, je suis sûr que vous avez une petite idée ? ».

Kazuha réfléchit quelques instants mais dut se rendre à l'évidence : elle ne comprenait pas ce que voulait ce cinglé. La voix mielleuse reprit :

« Non ? Aucune idée ? Quel dommage, vous m'en voyez désolé ma chère ! Rassurez-vous, cela n'affectera pas nos relations (2). Dans ce cas, il serait peut-être temps que je dévoile mon identité. Après tout, cette charmante soirée vous est dédiée, chère Melle Toyama et je ne voudrais pas commettre d'impair en jouant les anonymes. Loin de moi l'idée de vous effrayer ou de vous piéger. Je souhaite simplement vous témoigner ma reconnaissance. Rejoignez-moi au petit salon et vous aurez les réponses à toutes vos questions. A tout de suite, très chère, à tout de suite ».

Ainsi s'acheva le disque. Sans attendre davantage, Kazuha quitta la pièce et se dirigea d'un pas mal assuré vers le petit salon. Même terrorisée, elle voulait connaître la vérité.

A cet instant, la lumière réapparut dans la maison, suivit du même ricanement entendu à plusieurs reprises au cours de la soirée. Il semblait étrangement proche. Elle sursauta lorsqu'elle entendit le son d'un claquement de mains à proximité.

- Ne restez pas là, entrez donc, chère Kazuha Toyama.

Confortablement assis dans un fauteuil en velours rouge, enveloppé dans une grande cape de voyage, habillé d'un complet noir et d'un pantalon gris qui cachait en partie d'élégants souliers vernis, il dégustait un verre de cognac avec délectation. Son visage était dissimulé dans l'ombre. Kurogane se trouvait à ses côtés, un petit rictus amusé au bord des lèvres.

- Allons, ne soyez pas timide, déclara le mystérieux individu d'une voix onctueuse. Approchez-vous.

Tremblante de peur, Kazuha avança lentement. Kurogane la gratifia d'un immense sourire et lui désigna un siège. Cependant, la jeune fille n'en fit rien et lui jeta un regard de défi.

- Vous me désobligeriez, Melle Toyama, lança son interlocuteur d'une voix faussement attristée. Vous n'allez tout de même pas faire votre forte tête comme votre petit ami, n'est-ce pas ?

Rassemblant tout le courage qui lui restait, elle demanda dans un souffle :

- Qui êtes-vous ?

- Vous me contrariez. Dois-je comprendre que vous ne m'avez toujours pas identifié ? Que c'est contrariant ! Kurogane, éclaire-moi.

Le jeune majordome s'exécuta et alluma la vieille lampe d'une table basse qu'il braqua sur son maître. Kazuha réprima un sursaut de surprise et d'effroi. Ce visage... Oui, il n'y avait plus de doute à présent.

- Katamal. Shû Katamal…

Les cheveux noirs lui tombant devant ses yeux plissés en une expression inquiétante, le visage anguleux et creusé par de profondes rides, le nez pointu, un long sourire étira son visage. Un sourire à glacer le sang.

- Félicitations, Melle Toyama, votre mémoire vous est restée fidèle, la complimenta Katamal. J'en suis flatté.

Shû Katamal… un assassin retors connu pour son sadisme, arrêté par Heiji lors d'une filature particulièrement dangereuse. Maintenant, elle savait d'où provenait l'enregistrement qu'elle avait entendu au premier étage et la vidéo de la salle de projection : c'était quelques instants avant l'arrestation de Katamal. Elle se souvenait de ce moment : alors que le criminel se faisait passer les menottes, il avait promis à Heiji d'une voix étrangement sifflante qu'il lui ferait payer d'une manière ou d'une autre. Heiji n'avait rien répondu et ne lui avait accordé qu'un simple regard de dégoût.

- Ho ho, je constate avec amertume que ma présence ne vous plaît guère, ironisa-t-il. Vous m'en voyez navré ma chère. Moi qui me faisait une joie de vous inviter.

- Que voulez-vous ? lui demanda-t-elle froidement.

Le sourire de Katamal s'élargit. Il avala une gorgée de cognac et le posa sur la petite table en bois. Puis il se leva lentement de son fauteuil. Kazuha recula d'un pas.

- Que voulez-vous ? répéta-t-elle, paniquée alors qu'il époussetait sa grande cape de voyage comme si de rien n'était.

Katamal leva ses yeux vers elle et hocha négativement la tête.

- Kazuha Toyama… vous êtes si impatiente…

Soudain, il saisit son verre et le jeta avec hargne contre un mur, à proximité de Kazuha. L'objet se brisa avec bruit, répandant quantité de morceau de verre dans la pièce. La jeune lycéenne sursauta et étouffa un gémissement apeuré.

- Si vous saviez comme j'ai attendu cet instant, murmura-t-il d'une voix à peine audible. Jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, une éternité en fait. Et je constate avec satisfaction que cette attente n'aura pas été vaine.

Katamal s'avança vers Kazuha qui recula de nouveau d'un pas. Cette situation ne lui plaisait vraiment pas. Elle avait l'horrible impression d'être un gibier traqué par un chasseur impitoyable.

- Pour quelle raison m'avez-vous fait venir ici ? l'interrogea-t-elle, essayant de gagner du temps pour mettre au point une stratégie de fuite. Pourquoi cette mascarade ?

- Vous me décevez, Melle Toyama, dit-il en raccourcissant la distance entre elle et lui. Je vous croyais intelligente, en tout cas aussi brillante que votre petit copain. J'ai dû me tromper.

- De qui parlez-vous ? d'Heiji ? C'est quoi votre problème ? Vous voulez vous venger de lui, c'est ça ? C'est pour cette raison que vous avez assassiné Fujiwara et votre ancien complice ?

Kazuha sentit son cœur se serrer dans sa poitrine. Katamal poussa un rire aussi tonitruant que dément.

- Pauvre Akihito... Dire qu'il voulait faire du théâtre... Je dois avouer qu'il m'a particulièrement déçu. Et comme chacun sait, je n'apprécie guère les mauvais acteurs... Quant à ce cher Fujiwara, je ne le remercierai jamais pour avoir « mis à ma disposition » cette splendide demeure. Sa courtoisie est sans égale. Son domestique s'est montré très compréhensif lui aussi. Qu'en avez-vous fait, Kurogane ?

- Après votre remarquable ventilation crânienne, je l'ai initié à la plongée sous-marine dans le petit bassin du jardin, monsieur Katamal, répondit aimablement le domestique en se courbant. J'ai fait de même avec Nosuke, vu qu'il ne nous servait plus à rien.

Kazuha réprima un hoquet de terreur. A ce souvenir, Katamal arbora un léger sourire indulgent en rajustant l'une de ses manches et poursuivit :

- Pour en revenir à Heiji Hattori, comment pourrais-je lui en vouloir ? s'exclama-t-il en levant les bras de manière théâtrale. Cet apprenti détective s'est montré si astucieux et habile que je n'ai eu de cesse de vouloir lui faire honneur en lui rendant la monnaie de sa pièce. Je dois avouer qu'il dépasse, et de loin, l'intelligence et la compétence de tous les policiers d'Osaka réunis. Et je ne me serais jamais permis de remettre en cause ses talents d'enquêteur ou de m'en prendre physiquement à lui. Non, je souhaite de tout cœur qu'il reste en vie. Sa mort serait un fardeau proprement insupportable…

Il baissa ses bras et respira profondément. Une lueur de folie passa furtivement sur son visage avant qu'il n'ajoute :

- … c'est pourquoi le voir souffrir me suffira amplement.

Kazuha poussa un hoquet de terreur. Elle connaissait maintenant les motifs de ce malade. La respiration saccadée, elle se sentit quitter le petit salon et se retrouva dans le couloir.

- Ce séjour en prison m'a fait le plus grand bien. Lors de mon évasion, j'ai compris qu'éliminer « le grand détective de l'Ouest » ne me serait d'aucun d'intérêt. Une fois tué, il échapperait à toutes les douleurs les plus atroces et ce n'était pas ce que j'espérais. Je voulais le voir briser mentalement. Eteint psychologiquement. Démoli psychiquement.

Kazuha marchait à reculons alors que Katamal poursuivait son monologue d'un air passionné.

- Son entourage m'a tout de suite intéressé. Très rapidement, mes recherches m'ont conduit sur une de ses amies, une jeune fille brune, les cheveux toujours attachés en une queue de cheval, d'un tempérament à la fois tempétueux et protecteur. Elle représentait absolument tout pour lui : son amie d'enfance sa camarade de lycée sa partenaire et occasionnellement son assistante sa raison d'être. De surcroît, il ne semble pas être insensible à son charme et à sa présence. Qu'en pensez-vous, très chère Kazuha Toyama ? Ce portrait vous paraît-il exagéré ou mensonger ?

La jeune fille resta muette, incapable d'ajouter quoi que ce soit. Il était aussi dérangé que la rumeur le disait. Elle comprenait mieux pourquoi Heiji avait voulu la mettre à l'écart lors de la filature.

- Aujourd'hui, j'ai pardonné, annonça-t-il en continuant sa marche vers elle. Heiji Hattori a simplement accompli son travail. Je vais dès à présent accomplir le mien. Et je n'aurais, pour ainsi dire, plus un seul regret…

Sans attendre la fin de sa tirade, Kazuha courut le long du couloir et se dirigea par réflexe vers la porte d'entrée. Elle entendit Katamal lancer au domestique d'un ton glacial.

- Tue-moi cette petite salope, Kurogane.

Alarmée, la jeune fille administra de sérieux coups de pied à la porte qui ne bougea pas d'un millimètre. Alors qu'elle s'apprêtait à faire demi-tour, elle tomba nez à nez sur Kurogane, un long couteau tranchant à la main.

- Allons, mademoiselle Toyama, sourit-il. Vous voyez bien que votre existence touche à sa fin. Restez tranquille je vous prie. Je vous promets une mort nette et sans bavure.

Il brandit son couteau et d'un mouvement rapide tenta de l'atteindre à la poitrine. Kazuha réussit à esquiver, non sans mal, et asséna à son agresseur un fulgurant coup de pied dans les côtes qui l'envoya valdinguer contre un porte-parapluie. Avant que son adversaire n'ait eu le temps de reprendre ses esprits, elle se saisit de son poignet à deux mains, le souleva et le plaqua littéralement au sol dans un bruit sourd. Groggy, Kurogane en perdit son couteau que Kazuha allait ramasser mais un coup de feu fit voler l'objet plus loin. Katamal, un revolver à la main, le pointait maintenant dans sa direction.

- Belle prise d'aïkido, Melle Toyama, admit ce dernier. J'aurais dû me douter que vous l'utiliseriez pour le neutraliser.

Il observa Kurogane se lever difficilement et braqua son arme au niveau de son crâne.

- Tu ne me sers plus à rien, Kurogane. Sayonara.

- Monsieur Katamal, que…, commença le jeune domestique en écarquillant les yeux.

Avec un sourire de pur sadisme, Katamal actionna la détente. La balle traversa la tête de Kurogane qui s'écroula par terre, répandant du sang sur un tapis persan. Il mourut sur le coup. Kazuha porta une main à sa bouche, horrifiée.

- C'était votre allié ! cria-t-elle, désemparée par cette situation.

- Je n'ai pas d'alliés, répondit Katamal. Je n'en ai jamais eu et je n'en aurai jamais. Et maintenant, c'est votre tour, si vous me permettez.

Au comble du désespoir, Kazuha se jeta au niveau de ses jambes au moment où l'assassin pressait la gâchette. La balle effleura son épaule et la manqua de peu. Elle le fit tomber en arrière et essaya par tous les moyens de récupérer le revolver que tenait fermement Katamal en main.

- Sale petite pute, cracha-t-il en lui collant une gifle monumentale à l'aide de son autre main.

Kazuha fut brutalement plaquée contre le sol. L'assassin possédait une force impressionnante. Malgré la mauvaise posture dans laquelle elle se trouvait, elle parvint à maintenir fermement sa prise sur le poignet droit de son assaillant qui tenait l'arme à feu et l'éloignait aussi loin que ses forces le lui permettaient. Prise d'une véritable crise de rage, Katamal agrippa son cou avec sa main gauche et commença à l'étrangler. Kazuha sentit qu'elle ne pourrait bientôt plus faire le poids. Son cerveau s'embrumait au fur et à mesure que Katamal exerçait sa pression contre son cou. Alors qu'elle pensait que tout était fini, elle entendit une détonation provenant de la porte d'entrée suivie de près par un coup de feu. Tandis que Katamal poussait un hurlement de douleur, son bras ayant été transpercé par une balle, un homme l'attrapa par le col et lui asséna un violent coup de poing en pleine figure. Celui-ci percuta le mur de plein fouet et s'effondra, complètement assommé.

- Ne touche pas à Kazuha, immonde pourriture, lança froidement le nouvel arrivant.

Kazuha n'en revenait pas. Cette fois, ce n'était pas une hallucination, un magnétophone ou autre. Il était là. En chair et en os.

- Heiji ! s'écria-t-elle, les larmes lui montant aux yeux.

Le visage déformé par la colère, le détective de l'Ouest contempla avec une haine sans nom le corps inanimé de Katamal. Coiffé de son inséparable casquette, habillé d'un jean et d'une chemise beige ouverte sur son tee-shirt noir, il reporta son attention sur Kazuha. D'un ton terriblement inquiet, il lui demanda en s'agenouillant auprès d'elle.

- Ca va, Kazuha ? Tu n'es pas blessée ?

Sans réfléchir, la concernée se jeta dans ses bras, tremblant de la tête aux pieds et déversa ses pleurs sur son épaule. Heiji la serra contre lui et lui murmura des paroles réconfortantes tout en la berçant.

- Chut… Je suis là, Kazuha… tout est fini maintenant, je suis là…

Plusieurs policiers firent irruption dans la maison. Katamal fut immédiatement arrêté, menotté puis emmené par trois agents. Alors qu'Heiji caressait les longs cheveux défaits de Kazuha, toute la tension que cette dernière avait accumulée depuis le début de cette soirée commença doucement à retomber. L'étreinte chaleureuse de son ami était l'antidote qui lui fallait pour réussir à surmonter cette épreuve sans craquer psychologiquement. Elle essuya ses larmes et remercia son sauveur d'une voix rendue cassée par l'émotion et la soirée éprouvante qu'elle venait de vivre.

- Heiji… merci…

Son regard n'avait jamais été aussi empreint de gratitude qu'en cet instant. Heiji lui sourit gentiment.

- Tu viens passer le reste de la soirée avec moi ? Enfin, si tu en as envie…

Sans attendre, elle attrapa la main du détective basané. Ses yeux semblaient vouloir lui dire : « emmène-moi avec toi loin d'ici ». Heiji retira sa veste, la posa sur les épaules de la jeune fille et sans un mot, saisit délicatement sa main avant de la serrer contre la sienne. Le cœur de Kazuha avait retrouvé un rythme plus régulier. Etre avec Heiji la rassurait plus que tout. Ils quittèrent la demeure sans un mot mais rassurés d'être enfin réunis.


- Heiji ! Bon sang, Heiji ! Mais attends-moi, triple idiot !

Courant aussi vite que ses jambes le lui permettaient, Kazuha s'était lancée à la poursuite de son ami. La nuit étant tombée depuis longtemps, celui-ci filait vers le centre-ville éclairée d'un pas rapide, sans prendre la peine de se retourner. Passablement essoufflée par cette course, elle sentait ses nerfs au bord de lâcher. A quoi rimait cette soudaine fuite dans les rues d'Osaka ? Etait-il devenu fou ou voulait-il la faire tourner en bourrique ? Alors qu'il bifurquait vers une petite rue à gauche, elle faillit se casser la figure contre le trottoir. Poussant une exclamation de surprise et de colère, elle réussit à trouver un appui contre un réverbère.

« Il va passer un sale quart d'heure » fulmina-t-elle en reprenant sa course-poursuite.

Alors qu'elle tournait également vers la petite rue, elle s'arrêta en voyant son ami d'enfance lui faire face, un grand sourire aux lèvres. Alors qu'elle allait lui exprimer sa fureur de l'avoir fait courir comme une forcenée, il la coupa d'un geste de la main.

- Après mon ultime caprice, je te promets que tu auras la possibilité de me crier dessus à loisir, déclara-t-il simplement. Ferme les yeux.

- Heiji, je peux savoir... commença-t-elle, irritée.

- Ferme les yeux.

Poussant un profond soupir, elle obéit. Aussitôt, elle sentit deux mains la tenir par les épaules et lui faire signe d'avancer. Elle allait ouvrir les yeux mais le jeune homme l'incita à les garder fermés.

- Ne t'inquiète pas, je te guide, dit-il d'un ton empreint de mystère. Continue d'avancer.

Elle marcha une minute, peut-être deux, guidée par la voix de son ami d'enfance. Puis il la stoppa en exerçant une prise sur ses épaules.

- Tu peux les ouvrir.

Kazuha entrouvrit les paupières. Elle se trouvait devant le Yokoo, le restaurant le plus chic et le plus hupé d'Osaka. Elle contempla l'établissement quelques secondes puis se tourna vers Heiji.

- Oui, c'est le Yokoo. Et alors ?

- Comment ça, et alors ? s'étonna-t-il, les sourcils levés. Tu ne voulais pas y aller ?

- Bien sûr, dit-elle, perplexe. Mais comme tu l'as si justement fait remarquer la dernière fois, il est très cher...

Le sourire d'Heiji s'élargit.

- Ce n'est pas un problème, annonça-t-il. Je t'invite.

- Que... quoi ? lança Kazuha, abasourdie. Heiji, tu m'as entendue ? Le Yokoo est hors de prix. Tu ne pourras pas...

- Puisque je te dis qu'il n'y a aucun soucis de ce côté là, rigola-t-il en lui attrapant le bras. Allez, on ne va pas attendre cent sept ans dehors. Rentrons !

Désemparée par la situation, Kazuha se laissa emmenée par le jeune détective. Depuis quand avait-il assez d'argent pour lui payer un resto de ce genre ? Il avait trouvé un coffre rempli de billets sous la cime d'un arbre ou quoi ? Passablement déroutée, elle se laissa conduire par son ami et prit place à une table luxueuse. Ils s'installèrent près d'une grande baie vitrée où étaient clairement visibles les lumières de la ville et la voûte étoilée. Alors qu'elle prenait place, ne réalisant pas vraiment la chance qu'elle avait de dîner ici, Heiji lui fit un rapide clin d'œil. La jeune fille s'empourpra et reporta son attention sur la carte des menus.

La soirée se passa merveilleusement bien. Après l'affaire dans le manoir de feu Fujiwara, Kazuha avait passé une semaine difficile, effrayé par le moindre bruit, sursautant violemment au moindre geste de ses camarades. Heureusement, Heiji s'était constamment tenu près d'elle, la rassurant lorsqu'il en avait l'occasion, tentant de lui faire retrouver le sourire en lui racontant ses blagues stupides ou ses récentes maladresses publiques. Pour la première fois, le détective de l'Ouest avait délibérément mis ses enquêtes de côté pour passer du temps avec elle. Ce changement soudain l'avait surprise, d'autant que son ami détestait se faire doubler dans une affaire. Pourtant, elle était forcée de constater qu'il avait été à ses côtés tout au long de la semaine et même s'il n'était pas toujours très adroit, il s'était montré prévenant et sincère. Lorsqu'elle s'était remémorée la découverte des cadavres et la tentative d'assassinat de Katamal, Heiji s'était montré un soutien exemplaire pour la réconforter. Elle avait pu lui faire partager ses peurs, ses cauchemars et ses craintes tandis qu'il l'écoutait patiemment, l'air à la fois grave et compréhensif. Cela lui avait fait beaucoup de bien d'avoir une oreille aussi attentive à ses malheurs. Rêveuse, elle ne remarqua le geste de la main de Heiji qu'après une longue minute.

- Hé, Kazuha, tu m'entends ?

- Hum ?

- Idiote, comment veux-tu que le serveur devine ce que tu veux comme dessert si tu regardes fixement devant toi ? lança-t-il en secouant négativement la tête.

En voyant le serveur la regarder d'un air gêné, elle rougit furieusement et déclara d'une voix empressée.

- Ex... excusez-moi... je... heu... une part de tarte au citron pour moi, s'il vous plaît...

Le serveur hocha la tête et repartit. Heiji arborait un sourire goguenard.

- Je ne t'ai pas emmené dans ce resto pour que tu passes la soirée à rêvasser, dit-il, amusé.

- Je suis désolée, répondit Kazuha d'un air coupable.

- Mmh, des excuses, je n'en attendais pas tant, dit Heiji en la taquinant. Ce n'est pas trop dans les habitudes de la maison, n'est-ce pas ?

S'attendant à entendre l'éternel « crétin » ou « imbécile », le jeune détective fut étonné de voir son amie demeurer silencieuse. Inquiet, il se rapprocha d'elle et lui demanda à voix plus basse, toute trace de bonne humeur ayant disparue.

- Ca va ? Il y a quelque chose qui te tracasse ?

- Non... Dis Heiji ?

- Oui ? l'interrogea ce dernier, soucieux de connaître les raisons de ce surprenant silence.

- Merci encore... pour tout, lui murmura-t-elle d'une voix douce à son oreille.

Les yeux du jeune homme basané s'ouvrirent de stupeur. Il sentit ses joues s'embraser d'un seul coup. C'était lui ou la température de la pièce venait brusquement de monter ? Il détourna le regard, les sourcils froncés, une main derrière la nuque.

- Crétine, tu n'as pas besoin de me remercier, bredouilla-t-il, le visage écarlate.

Seul le sourire de Kazuha lui répondit.

Après ce délicieux repas, ils sortirent du restaurant, satisfaits et repus. Heiji se massa l'estomac de contentement. Il ne regrettait pas sa venue.

- C'était bien bon tout ça, déclara-t-il, la mine réjouie.

Pensive, Kazuha ne fit aucun commentaire. Elle repensait à cette soirée passée dans l'un des restaurants les plus chics de la ville, tentant de comprendre pourquoi Heiji l'y avait soudainement emmené. Après tout, il n'y était guère obligé. Certes, il cherchait un moyen efficace de la réconforter après la confrontation avec l'infect Katamal et cela la touchait mais il aurait pu agir de manière... disons, moins directe. Elle avait l'impression que l'initiative de son ami cachait un autre motif. Son intuition féminine ne l'avait jamais trompée à ce sujet. Ou du moins très peu.

- Allô la Terre, j'appelle rêveuse idiote à queue de cheval, est-ce que vous m'entendez ?

- Très spirituel, répondit-elle simplement en levant les yeux au ciel. Au fait, si ce n'est pas indiscret, puis-je savoir comment tu as fait pour nous offrir une soirée au Yokoo ? Je ne crois pas que les économies d'un lycéen suffise à payer la note...

Le sourire d'Heiji s'agrandit.

- L'affaire Katamal a facilité grandement les choses. Il y avait une prime pour sa capture. Je dois dire que la somme était plutôt coquette. C'est la moindre des choses après être parvenu à retrouver sa trace. J'ai bien fait de suivre mon intuition après avoir flairé le piège grossier qu'il t'a tendu. Fujiwara n'avait jamais aimé l'Aïkido.

Kazuha le fixa quelques secondes puis acquiesça. Tout à coup, une question qu'elle ne lui avait pas posé auparavant lui vint à l'esprit.

- Après cette histoire, j'avais presque failli oublié de te le demander : comment as-tu fait pour me retrouver lorsque... enfin, lorsque j'étais dans le manoir de Fujiwara ?

Un sourire moqueur apparut sur les lèvres du détective de l'Ouest.

- C'est évident voyons.

- Vraiment ?

- Bien évidemment. Un simple mégot de cigarette m'a permis de retrouver ta trace.

- Un mégot de... Quoi ? s'exclama Kazuha, interloquée.

- Et oui, les empreintes digitales laissées sur cette cigarette m'ont conduit à l'un des complices de Katamal connu pour des vols à main armée puis à retrouver la trace de celui-ci après une rapide consultation du fichier informatique de la police que j'ai habilement piraté, répondit Heiji comme si cela coulait de source.

Kazuha demeura interdite. Face à son expression sidérée, Heiji éclata de rire et lui posa une main sur son épaule.

- Ma pauvre Kazuha, ta naïveté m'étonnera toujours !

La jeune fille fronça les sourcils et croisa les bras, mécontente.

- T'en as pas marre de toujours me prendre pour une gourde ?

- Comme si j'allais pirater les fichiers informatiques de la police, dit-il en souriant. L'adresse de Fujiwara n'est guère difficile à trouver. Voyons, Kazuha, tu m'as dit son nom juste avant de partir, tu ne t'en souviens pas ?

Rougissant de honte, la jeune fille fit la moue, croisa les bras et se retourna, mécontente et vexée. Une lueur à la fois amusée et attendrie apparut sur le visage d'Heiji.

- Kazuha... murmura-t-il doucement.

Il se rapprocha d'elle et lui attrapa délicatement les épaules. La jeune fille sursauta et se retourna vivement vers lui.

- Heiji, qu'est-ce que...

Elle fut interrompue par les lèvres du détective de l'Ouest qui se posèrent tendrement sur les siennes. Incapable de réagir, elle le laissa approfondir le baiser tandis qu'il enroulait ses bras autour de ses épaules. Son cœur battant une chamade endiablée, elle l'avait l'impression de vivre un rêve tellement la sensation qu'elle éprouvait lui paraissait irréelle. Malheureusement, comme tous les rêves, il prit rapidement fin. Le jeune homme fut contraint de couper court à un échange, certes des plus intéressants, mais également des plus asphyxiants. Reprenant son souffle, il s'éloigna d'elle. Son visage avait viré au cramoisi, donnant à sa peau basanée une teinte violacée des plus cocasses. Il porta une main à sa nuque et déclara d'une voix gênée :

- Désolé, je me suis laissé un peu emporté.

Son teint ayant sensiblement une jolie couleur carmin, Kazuha était clouée sur place, comme pétrifiée. Interprétant à tord ce manque de réaction, Heiji fourra les mains dans ses poches et déclara d'une voix faible.

- Oublie tout ça, ok ? J'étais... enfin, je me sentais... un peu... bref, tu m'as compris.

Les balbutiements du jeune homme firent enfin réagir Kazuha qui se rapprocha de lui. Un doux sourire apparut sur ses lèvres.

- Non, je n'ai pas bien compris, lui murmura-t-elle, les yeux pétillants. Tu peux recommencer, s'il te plait ?

- Eh bien, je...

- Pas comme ça, le coupa-t-elle. Gestuellement.

Il n'en revenait pas. Kazuha ne le repoussait pas. Bien au contraire, elle en redemandait. Poussant un soupir de soulagement et de ravissement, il attira la jeune fille contre lui et l'embrassa à nouveau passionnément. Le plaisir qu'ils prenaient tous deux à échanger ce baiser était à la fois délicieux et invraisemblable. D'autant que leur timidité légendaire et leurs prises de bec constantes leur avaient mis de sérieux bâtons dans les roues. Cependant, cette dernière aventure leur avait fait prendre conscience de l'attachement qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Ils étaient clairement inséparables. Lorsque l'un était en difficulté, l'autre se présentait pour l'épauler et vice-versa. De plus, l'attirance physique et sexuelle y étaient sûrement aussi pour quelque chose.

Lentement, ils rompirent le baiser mais demeurèrent enlacés. Ils se fixèrent ainsi de longues minutes, sans échanger une seule parole, un seul mot. Un simple regard leur permettait de comprendre le désir de l'autre. Bientôt, la jeune fille reprit la parole.

- Ca va te paraître affreusement cliché mais... je t'aime, lui chuchota-t-elle.

- Tu vas croire que je deviens fleur bleue mais... moi aussi, répondit-il d'une voix étrangement rauque.

- Décidemment, on est irrécupérable, sourit-elle en hochant négativement la tête.

- C'est peut-être pour ça qu'on ne peut absolument pas se passer l'un de l'autre, ajouta-il dans un rictus tendre et amusé. Après tout, que ferais-je sans mon idiote préférée ?

- Et moi, sans mon imbécile adoré ?

- Sans ma crétine adorable ?

- Sans mon abruti bien-aimé ?

- Oui, poursuivit Heiji goguenard, franchement, je m'ennuierais. Malgré nos disputes et nos piques, on a besoin d'être ensemble. J'ai pas raison ?

- Ne compte pas sur moi pour te répondre « comme toujours », déclara Kazuha.

Le visage du jeune détective devint espiègle. Il se rapprocha d'elle et lui souffla à l'oreille :

- J'ai les moyens de te faire changer d'avis.

Réprimant un frisson, elle se détacha de lui et lui tira la langue.

- Cause toujours. Moi aussi, je peux être forte à ce petit jeu...

Elle détacha ses cheveux et se déhancha avec provocation, provoquant une lueur enflammée dans les pupilles de son ami.

- N'est-ce pas... Heiji-kun ?

Elle commença à s'éloigner mais le jeune homme en avait décidé autrement.

- Très bien, tu l'auras voulu... AOUUUUUU ! cria-t-il, imitant à la perfection un certain loup de dessin animé. (3)

Tandis qu'il lui courrait après, Kazuha se sentit étrangement heureuse et apaisée. Le cauchemar qu'elle avait vécu semblait bien loin à présent. A peine eût-elle tournée à un coin de rue qu'elle fut saisi à la taille par son compagnon de jeu.

- Attrapée ! lui dit Heiji en ricanant. Pas facile de courir avec des talons, hein ?

- Idiot, répondit-elle simplement en se laissant bercer par les bras du jeune lycéen.

- Et ma récompense ? lui demanda-t-il comme un enfant auquel on aurait promis un gâteau au chocolat pour son anniversaire.

Elle se tourna vers lui, se mit sur la pointe des pieds et lui murmura quelques mots à l'oreille. Heiji frissonna et son sourire s'élargit.

- Excellente idée. On y va ?

Kazuha opina du chef. Bras dessus bras dessous, ils quittèrent le quartier pour profiter de leur amour naissant, à l'abri des regards indiscrets.


Et voilà pour cet OS ! Peut-être que la fin est un peu rapide mais je ne voulais pas faire une histoire interminable avec le risque de dénaturer les personnages et l'intrigue. De plus, je voulais finir sur une note d'humour et de tendresse parce que je n'avais aucune envie d'écrire une histoire déprimante. En tout cas, votre avis est toujours le bienvenu. Sur ce, chers lectrices, chers lecteurs, à la prochaine !


Notes :

(1) Cette comptine provient du film 7 de Détective Conan. Kazuha la chante à la fin du film.

(2) Cette phrase n'est pas de moi. Je l'ai reprise à Gin Ichimaru, un personnage de Bleach (un de mes persos préférés au passage... mais on s'en fout je sais XD). Ce dernier la sort à Rukia Kuchiki un peu avant son exécution, tome 17, p. 114.

(3) Heiji pète un câble. Moi aussi XD. Quant à la petite référence au loup, il s'agit bien évidemment du célèbre loup de Tex Avery.