Les lumières de la ville flottaient, irréelles, tremblantes dans la nuit noire comme des bateaux perdus au beau milieu d'une mer d'ébène. Dérive d'un nouveau soir de fièvre, vagues de bouffées d'air moite, cris d'oiseaux excités, excitants ; des merveilles nocturnes. Et l'or noir avait rendu toute sa vérité aux ombres qui s'étiraient, tandis qu'en bas, dans la ville, se déroulait une autre soirée folle. L'air était plein d'un terrible alcool.
C'était l'heure où les chauves-souris viennent éteindre les coins de jour de leurs grandes ailes de soie. Trois grandes ombres, solitaires et inquiétantes, s'approchaient dangereusement de ce nid d'hommes qui brûlait en contrebas, sous leurs pieds. Ils marchaient dans les hautes herbes sèches qui tenaient lieu de banlieue campagnarde, louvoyant entre les rares buissons épineux. Ils montaient haut les genoux pour mieux écraser de leurs talons cette savane calme et broussailleuse seulement troublée par le doux crincrin des grillons saltimbanques. On ne voyait rien de leurs visages, embourbés dans les ténèbres soyeuses, mais leurs pas silencieux, leur démarche féline, les grandes et fines jambes qu'ils déployaient sans bruit, les muscles ciselés avec précision sous leurs habits légers et sombres laissaient clairement entendre leur véritable nature. Prédateurs. Ces oiseaux-là n'étaient pas des tendres, non. On pouvait même entendre leurs dents blanches s'entrechoquer, alors qu'ils imaginaient d'avance leur mâchoire se refermer sur le cou tendre d'une future proie... A moins que ce ne soit le claquement des talons de ces cuissardes en cuir noir que portait la première silhouette, cette ombre royale qui menait la marche d'une dynamique étrange, d'une mécanique douce et fluide. Les autres suivaient derrière, irrésistiblement attiré dans les pas de leur guide, piaffant d'impatience.
Ils s'arrêtèrent un instant pour humer les effluves de la cité.
Mélange inextricable de haine pure, non distillée qui prenait d'abord à la gorge, rehaussé d'une note grave de stupidité profonde, d'absurdité macérée, de rêveries lourdes et entêtantes, d'espoirs écœurants, de logique aigre et piquante, d'un soupçon vanillé de folie, d'uniformisation rance, de peurs suaves, musquées, de fantasmes moisis. Indéniablement, ça sentait l'humain.
La première silhouette, un pied posé sur une grosse pierre, embrassait du regard la vallée dans le sein de laquelle frémissait tièdement la petite fournaise qui déversait toute cette horrible infection. Alors, ainsi postée, de toute sa hauteur, elle semblait une antique statue d'un conquérant au nom barbare s'apprêtant à marcher sur une Rome qui ne se doute de rien, encore baignée dans l'azur phosphorescent de la nuit.
Visiblement trépidante, elle se remit en marche, flanquée de ses deux acolytes. Un papillon maudit s'éleva dans le ciel, déroula les volutes saccadées de son vol tremblotant, puis s'évapora dans la chaleur vespérale.
La chauve-souris était en chasse.
Enfin, ils arrivèrent aux portes de la ville. De tous côtés, dans tous les bars, des verres remplis de liqueurs épaisses s'entrechoquaient, envoyant valser dans les airs leurs gouttes d'or liquide, des gens sans visage et sans nom braillaient de merveilleuses inepties, des baffles gigantesques éructaient un flot de son entremêlés, éclaboussant les murs de gerbes de bruit coloré, insipide mais diablement entrainant, des rires poliment forcés ou grassement alcoolisés se perdaient dans les bribes de discussions bestiales.
Les trois silhouettes s'avancèrent donc dans la rue bordée de lampadaires et, alors que sous leurs chaussures noires crissaient des étincelles de bouteilles brisées, la lumière jaune et crue vint inonder leurs corps et leurs faces.
La meneuse était une jeune femme rousse savamment coiffée, mi-crinière de lion, mi-plumes d'oies douces et lisses. Ses yeux semblaient deux grands âtres rougeoyants cerclés d'un lit de cendres. Et ces feux sanguins, ces rubis inquiétants brûlaient derrière d'épaisses lunettes noires à l'âme un peu rétro. Elle portait une jupe indiscutablement courte, un pull de coton lilas ample et léger, et ses très longues jambes étaient chaussées de hautes bottes noires qui lui arrivaient au dessus des genoux. On eût dit un oiseau de feu mythique, improbable, perché sur d'immenses et fines pattes d'échassier. Mais son visage, encadré de mèches rousses effervescentes, transpirait une incroyable jeunesse.
Karin venait tout juste d'avoir vingt ans.
« Sasuke, Suigetsu. »
Dans l'écrin pourpre de ses lèvres, l'atroce lumière des lampadaires fit briller de minuscules crocs de perle. Elle eut un petit sourire carnassier et précieux, puis elle secoua sa crinière troublée par le souffle d'un vent tiède tellement âcre et doucereux qu'il ne semblait pas venu du ciel, mais des portes grandes ouvertes des boîtes de nuit déchaînées d'où irradiait une lumière orange, chaude, prête à tout engloutir.
« Allons-y. »
Et ils pénétrèrent dans le premier bar qui s'offrait à eux.
