Pour plusieurs raisons, ils avaient finalement décidé de s'attarder dans cette ville. Le vin y coulait à flot, les dealers couraient les rues grâce à un police quasi fantomatique, les filles y étaient diablement jolies (enfin, surtout dévergondées, mais pour Suigetsu, ça revenait au même), et la musique était une drogue consommée jour et nuit.

Bref, pour ces trois gosses de riche jaillis de la nuit à l'allure chic et rock'n'roll qui faisait tendre et courber le cou d'envie et de soumission à tous les pantins ridicules accoudés au zinc, ce cocon d'immoralité était l'endroit idéal pour exister. Car c'était là leur devise : ne pas vivre, mais exister de tout leur être. Vivre, c'est bon pour les autres, pas pour eux, pas pour les terribles escogriffes, pas pour ceux qui ne croient qu'en Rien.

Alors ils avaient fini par louer une suite dans un petit hôtel de brique rouge. Rouge, parce que c'était Karin qui l'avait choisi. C'était une bâtisse tortueuse nichée entre deux ruelles sombres qui sentaient fort la toile d'araignée et les crachats nocturnes de chats belliqueux. Étonnamment, l'hôtel affichait complet. Ne restait que cette minuscule suite, tout en haut, sous les combles, cette drôle de tanière haut perchée par laquelle on accédait grâce à un escalier tout à fait tordu et escarpé qui s'enroulait sur lui-même comme s'il avait poussé de la terre et s'était élancé vers le ciel, dans une inspiration soudaine, par brusques saccades désordonnées. Karin n'avait jamais rien vu d'aussi beau.

Lorsqu'ils emménagèrent tous les trois, de légers bagages à bout de bras, Sasuke et Suigetsu furent obligés de se courber légèrement pour pouvoir escalader. Suigetsu maudit Karin et ses goûts stupides, tandis que celle-ci entourait de ses longs doigts blancs et fins la poignée triangulaire de la porte qui faisait irrésistiblement penser à une petite tête de vipère, et la fit tourner. Dans un joli déclic, suivi d'un grincement affreux, la porte s'ouvrit, découvrant la chambre. Suigetsu étouffa un juron. Le plafond y était aussi bas que dans l'escalier. Misère.

Sur le plancher grisâtre s'étendait un long tapis d'Orient dont les motifs infinis et complexes s'imbriquaient les uns dans les autres, en une multitude de constellations bleu roi et rouge cardinal. Le bois des meubles –qui se résumaient à une armoire en chêne, une chaise bancale, un bureau divisé en une vingtaine de tout petits tiroirs et une commode surmontée de trois vieux livres tout de cuir reliés– était extraordinairement pâle et fade, blanchi par le clair de lune qui devait rayonner chaque soir par les carreaux ternes des trois fenêtres.

Deux grands lits, un canapé dépliant, des réserves de couvertures beige, des coussins en trop, des paillettes de poussière en pagaille, pas de rideaux, de bougies très blanches dans un des tiroirs du bureau, une salle de bain à peu près propre. Le tour des lieux était vite fait.

Sasuke pénétra le premier dans leur nouvel antre, ramassa l'écriteau en carton tombé au sol du côté « Chambre occupée, prière de ne pas déranger », le posa sur la commode, effleura de la main les trois livres de cuir, s'aperçut qu'il n'en connaissait pas les auteurs, déposa avec une grâce calculée son sac de voyage sur un des lits et soupira discrètement. Réminiscences scabreuses d'un autre foyer, d'un autre chez soi. Reviens-moi.

En entrant, Suigetsu s'était cogné la tête à une poutre. Il maugréa un blasphème bien placé, fusilla du regard sa compagne qui ricanait, puis balança son sac à bandoulière sur le canapé, dans un instinct primitif d'asseoir sa souveraineté absolue sur le sofa aux ressorts grinçants, « tu vois, ça, Karin, c'est mon lit », et il partit se rafraîchir dans la salle de bain, cette fois-ci en se recroquevillant bien, fort de sa rencontre avec la poutre.

Karin, elle, enleva ses cuissardes à hauts talons. Bien que grande et élancée, elle faisait tout de même une tête de moins que ses compagnons. Alors, chaussures à la main, elle effleura du bout de ses pieds gantés de noir le parquet vieillissant auréolé de taches de temps, et, soulevant sous ses pas légers de fines plumes de poussière, elle dansa jusqu'à la première fenêtre.

Grandiosité et blouissement.

Dans la grande toile de verre doucement inclinée, s'étalaient la ville immense et ses vaisseaux sanguins de ruelles éclatées qui filaient en tous sens, comme les canaux compliqués d'une vitre d'après-pluie. La rouille des nuages faisait sangloter le ciel pourpre. Karin distingua de minuscules points noirs de coccinelle qui glissaient dans les ruelles. Elle songea qu'il suffisait d'un escalier en colimaçon pour retrouver les hommes dans toute leur petitesse.

Elle soupira et vint s'allonger à côté de Sasuke, déployant sur les draps gris sa chevelure de flamme, tandis que bruissaient doucement les hoquets de l'eau claire de dans la salle de bain.

Finalement, les trois grandes ombres avaient trouvé où nicher.

« Le toit du monde », songèrent-ils en même temps.

Et enfin, le soir était revenu.

Ils se glissèrent dans leurs fines peaux noires qui leur collaient à la vie. Elle se maquilla, ils la regardèrent. Elle les regarda, et ils sortirent enfin.

Ils étaient prêts à faire le tour du monde de la ville, à faire la tournée des lieux de luxure brutale et de bonheurs violents.

Premier bar – La lune est un obus qui tombe à jamais.

Deuxième bar – Et les étoiles brillent comme des crosses de fusil.

Troisième bar – La nuit n'est qu'un complice, nous sommes les meurtriers.

Quatrième bar – Et la nacre de tes lunules, comme dix petits sourires blancs – Scintille !

Dans le septième bar, il y avait une estrade et des instruments de musique. Tout le monde se tordait d'envie et d'admiration pendant que Suigetsu taquinait la batterie, que Karin vibrait sur le micro et la basse, et que la guitare électrique de Sasuke hurlait. Et puis ils montèrent sur les tables – Karin sur le comptoir – et rirent et dansèrent à en mourir. Entretemps, leur sang s'était gorgé du poison des plaisirs, mais leurs yeux restaient blancs, mais leur âme restait noire.

Sasuke descendit le premier de sa table. Aussitôt, Karin lui sauta dessus, ébouriffa ses mèches encre de Chine en riant et le serra tout contre en elle en l'entraînant dans une nouvelle danse. Il nicha sa joue au creux de son épaule et huma le parfum de la rousse. Dieu, qu'il aimait cette odeur.

« On rentre, souffla-t-il au bout d'un moment.

- Non, pas tout de suite, je tiens encore sur mes talons, s'enflamma-t-elle en faisant claquer ses bottes sur le parquet en bois. Danse avec moi.

- Karin, je suis fatigué de tout ça, fit-il sans aucune émotion dans sa voix grave. »

Elle ne voyait pas vraiment de quoi il parlait et planta ses grands yeux de chat fou dans les siens, avec un sourire de défiance qui lui consumait les lèvres. A cet instant, il la haït encore plus.

« La vie est triste, Sasuke. Détruis-la avant qu'elle ne te détruise. »

Elle sourit encore plus, dévoilant ses petites canines blanches. Il aurait aimé l'étrangler, mais il conserva sa froideur horrible. « J'en ai assez de tout ça, je ne peux plus te voir, ni toi, ni Suigetsu, vous qui vous abrutissez un peu plus chaque soir à coup d'alcools brûlants, vous me dégoûtez » ; voilà ce qu'il aurait aimé lui cracher au visage. Mais non. Ca n'aurait servi à rien.

En son for intérieur, Karin hurlait de douleur. Elle avait l'habitude ; elle aurait pu tout foutre en l'air pour lui. Se désintoxiquer. Ne plus jamais jouer avec le feu. Pour lui, elle aurait pu devenir banale.

Ils se dégagèrent de leur étreinte et Karin les entraîna au bar, puis commanda à boire.

« On est jeunes ; j'ai vingt ans. Je ne veux pas pouvoir me regarder un jour dans un miroir en ayant envie de pleurer. Je veux mourir avant de me lasser, j'aime trop la vie pour me laisser bouffer par le temps. Je veux vivre, bordel ! – exister de tout mon corps jusqu'à disparaître très brutalement, en coup de théâtre ; la vie est bien trop belle, devenir vieux et moche, c'est la renier et lui faire honte. Je veux danser et brûler jusqu'à n'en plus pouvoir. », voilà ce qu'elle lui susurrait sur le chemin du retour, tandis qu'il lui mordillait le cou. Ils arrivèrent devant l'hôtel, montèrent quatre à quatre l'escalier, et se coulèrent dans la pénombre de la chambre.

Plus tard, Suigetsu vint les rejoindre avec le matériel. Il regarda Karin avec une lueur folle dans les yeux, les lèvres étirées par un sourire insolent et narquois. Il lui prit délicatement le bras, remonta sa manche, et, avec une douceur infinie, il envoya valser le liquide dans le corps de la rousse.

« L'univers tout entier concentré là-dedans, ma belle », lui souffla-t-il de son ton sarcastique habituel alors qu'elle chutait gracieusement vers le tapis, ses cheveux éclatant sur le tissu bleu roi, comme une immense toile d'araignée en velours rouge. Elle lui ôta vivement son bras et lui dit d'aller au diable. Ce qu'il fit aussitôt.