C'est amusant de lire vos commentaires. Là où certaines prennent peur et angoissent pour Élisabeth, d'autres comme Marie-Paule, estiment que j'aurais pu aller encore plus loin. J'adore cela. Merci à Gridaille, Laurence, Marie-Paule, Calazzi, Libra10 (pour le détail du café entre autre). Voici donc la suite... Bonne lecture. Miriamme

Troisième partie

Réveillé en pleine nuit par le frère de garde de la commanderie principale du Royaume de Grés où Élisabeth avait trouvé refuge, le père Marius écoutait son histoire, laissant son faciès exprimer ce que son esprit encore endormi comprenait avant lui.

-Croyez-moi mon père, mon père est tombé sous mes yeux, assassiné par ce mercenaire venu du Nord…

-Et vous dites que vous l'avez poignardé par la suite… lorsqu'il a tenté de…

-S'en prendre à moi… Oui, c'est bien ce que j'ai dit.

-Frère Colas? Pouvez-vous trouver une tunique propre pour la princesse… elle doit à tout prix retirer les vêtements qui appartenait à son fiancé, ordonna le père Marius au moine qui l'avait fait prévenir tout en jetant un œil embêté en direction du heaume que la jeune femme avait posé par terre à ses pieds. Et cachez donc ce casque par la même occasion. Il ne ressemble en rien à ceux que nous fabriquons ici…

Une fois son assistant hors de la pièce, le père se leva debout s'appuyant difficilement sur sa jambe malade et se rendit devant la fenêtre afin de regarder en direction du Château dont uniquement la tour centrale était visible du monastère. –Donc, si j'ai bien compris, vous m'affirmez que le Général du peuple des Montagnes vient de recevoir votre Château des mains de Bastien de la Tourelle, celui-là même que vous avez poignardé par la suite? Aussitôt que la princesse lui eut confirmé qu'il ne se trompait pas en penchant légèrement la tête, le moine poursuivit : et le rouleau contenant votre titre de noblesse a été brûlé?

-C'est assez bien résumé… S'attrista la princesse en refermant les pans de sa tunique en frissonnant.

-Qu'attendez-vous exactement de moi, princesse?

Exhalant un profond soupir, Élisabeth se redressa, franchit la distance qui la séparait du père Marius, posa sa main sur son manchon et le pria : puis-je rester cachée ici quelques temps? Le sentant se raidir, elle se permit d'insister : J'avoue ne pas avoir trouvé de meilleures solutions pour l'instant.

-Et bien moi si… Commença-t-il avant de s'arrêter en apercevant le frère Colas qui revenait avec une longue tunique brune qu'il tendit à la jeune femme.

Devinant que la jeune femme était pressée de se changer, le père Marius lui enjoignit à le faire immédiatement en passant dans le petit boudoir qui était tout à côté et attendit qu'elle revienne pour jeter les vêtements ayant appartenus à Bastien dans l'âtre, morceau après morceau.

-Venez vous asseoir près du feu, mon enfant, il est temps que je vous confie un secret…

-Un secret… s'empourpra la princesse en prenant place sur la banquette qu'il lui désignait tout en jetant un œil sur les bouts de tissus qui finissaient de bruler.

-Votre père avait pris des précautions… Il est venu nous voir à la mort de votre mère…

-J'avais 17 ans alors…

-Oui… mais il est revenu, il y a une semaine… lui avoua le frère Colas en venant s'asseoir à côté d'elle sur la banquette.

-Je crois que le roi Théodore II avait pressenti ce qui allait arriver… Ajouta le moine en levant le menton en direction de son bureau. Signe que le frère Colas semblait attendre puisqu'il obéit aussitôt.

-Vous avez toute mon attention mon père.

Deux jours après son installation au château, William recevait la réponse de son souverain et maître. Comme prévu, il félicitait son Général pour son exploit et lui ordonnait de faire préparer le Château nouvellement conquis pour sa visite imminente.

«Je meurt d'impatience de faire avec vous, l'inventaire de mes nouvelles acquisitions.

De plus, puisque vous me dites que mon mercenaire de frère a été sauvagement assassiné alors qu'il venait de prendre la fuite avec la princesse Élisabeth, j'estime qu'il est de votre devoir de la faire rechercher activement dans tout le royaume.

Chargez donc un «crieur publique» de cette mission et demandez-lui de préciser que toute personne qui nous mènera à l'arrestation de la fugitive, sera largement récompensée par le nouveau souverain Alfred de la Tourelle.»

Dans le reste de son message, le roi des Montagnes laissait entendre que son seul souhait était de réparer les torts causés par son frère Bastien, mais le Général qui connaissait l'homme autant que le roi, savait que son intention était plus égoïste et ne visait qu'à s'attirer la sympathie des gens du Royaume en leur rendant leur souveraine. William se doutait bien que la princesse, une fois entre les mains du roi Alfred, se verrait contrainte de l'épouser et se retrouverait avec un mari non seulement plus cruel que son premier prétendant, mais surtout beaucoup plus intelligent.

Passant la tablette de cire à son aide de camp, William, qui avait déjà commencé à organiser le transport des cadavres et leur crémation, quitta la pièce en coup de vent et alla donner ses directives afin que les chambres royales soient nettoyées de font en comble d'ici l'arrivée de son roi.

Il envoya ensuite plusieurs dizaines de ses nouveaux soldats dans la campagne avoisinante pour aller acheter des provisions. Le soir venu, il prit la parole devant tous les habitants du Château, constatant encore une fois l'efficacité de son aide de camp qui avait passé l'après-midi à prévenir tous et chacun de la nécessité d'être présent.

«Le roi des Montagnes Alfred de la Tourelle arrivera demain au milieu de l'avant-midi. Vous serez tous rassemblés ici pour l'accueillir. Après un mot de bienvenue que j'aurai le privilège de lui adresser en votre nom à tous, les plus hauts gradés et moi-même l'accompagneront alors qu'il visitera le Château. Faute de main d'œuvre, ceux d'entre vous qui n'ont pas de grades, se verront confier certaines tâches en fonction de leurs habiletés. Vous devrez tous mettre la main à la pâte pour préparer un grand banquet qui se tiendra dans la soirée. Puisque tous les employés du château ont été tués, vous devrez travailler aux cuisines et donner un coup de main pour le service. D'ici une heure ou deux, je vais aller faire le tour des monastères du coin afin d'engager des ouvriers supplémentaires, mais comme je ne connais pas avec précision la durée du séjour du roi en ces mûrs, je peux déjà vous assurer que nous allons tous travailler très fort.»

Dès que William cessa de parler, il se mit à entendre des murmures de protestation. Il fit signe à Sorel de poursuivre les explications et commencer la distribution des tâches tandis qu'il rassemblait quelques hommes avec lesquels ils iraient ensuite faire le tour des petites bourgades du coin et des monastères. Il va sans dire qu'ils en profiteraient également, l'air de rien, pour enquêter sur l'évasion de la princesse.

Pour ce que William en savait, le territoire comptait deux monastères, une commanderie et trois petits villages. Il décida de commencer par le village auprès duquel il avait installé son campement lorsqu'ils avaient reçu l'ordre de bombarder le Château.

Après avoir frappé à toutes les portes et utilisé la cloche de l'église, William laissa le crieur qui l'accompagnait informer la population qui s'était agglutinée sur la place centrale du village, des consignes du roi concernant la fugitive, puis réclamer de l'aide pour les tâches domestiques essentielles au bon déroulement du séjour des invités de marque que les habitants du royaume de Grés allaient recevoir au Château. Une heure plus tard, Sorel avait engagé une douzaine de jeunes femmes pour occuper des postes aux cuisines et pour préparer les chambres. Celles-ci furent immédiatement envoyées au Château escortées par quelques hommes.

William mit ensuite le cap vers l'unique commanderie que comptait le royaume estimant qu'après cette visite, il pourrait laisser Sorel se charger des deux derniers monastères alors qu'il regagnerait le Château pour veiller sur le reste des opérations.

Ce fut le père Marius qui accueillit le détachement de chevaliers en ouvrant les grilles de la commanderie. Ce dernier interrogea le Général sur ce qui se préparait au Château et se montra très surprit d'apprendre que la princesse avait pris la fuite.

-Toute petite déjà, elle était débrouillarde… Mentionna le vieil homme en invitant William à le suivre dans le bâtiment principal.

-Savez-vous où elle pourrait être allée se réfugier?

-Aucune idée!

-J'aurais cru qu'elle serait venue jusqu'ici en tout premier lieu. Après tout, elle est de la région… tout le monde connaît l'aspect réconfortant d'un monastère en général, mais une commanderie n'a pas son égal lorsqu'on recherche de l'équipement ou des armes…

-Oh, vous savez, il y a des années que je ne l'ai pas vue… Une chanson, je crois, si ma mémoire est bonne, raconte qu'elle est devenue une vraie beauté…

-Pour qui aime ce genre de femme… oui, peut être… pour ma part… je les préfère plus féminine… Bluffa William tout en jetant un œil tout autour de lui.

-Êtes-vous marié Général? S'enquit le moine en lui ouvrant la porte du réfectoire.

-J'ai trop de guerre à mon actif pour en avoir eu l'occasion… Lui expliqua William en s'asseyant sur une chaise droite qui était assez bien placée pour lui donner une vue d'ensemble sur la pièce.

-Alors Général, ce souverain que vous attendez, Alfred de la Tourelle, comment est-il?

-Comme son frère, j'en ai bien peur. Concéda William devinant qu'il avait tout intérêt à jouer franc jeu avec ce moine.

-Il est plus vieux que Bastien, je crois?

-Oui. C'est pour cela que Bastien voulait épouser la princesse. Il briguait le titre de roi… Une vieille rivalité entre frères…

-Très bien, laissez-moi aller voir les autres moines de ma communauté. Je verrai avec eux combien d'hommes et de femmes je peux mettre à votre disposition.

-Merci infiniment mon père. Vous permettez que j'attende ici?

Aussitôt que le père Marius fut sorti de la pièce, William se leva et examina les lieux en posant sur chaque objet son œil de connaisseur, tout habité qu'il était par une forte intuition. Faisant un arrêt obligé devant l'âtre, il mit la main sur une semelle de cuir, n'ayant rien en commun avec celles de fabrication beaucoup plus modeste que portaient les moines à longueur de journée. Se penchant vers la fenêtre ouverte afin d'examiner les déchets collectifs entassés dans la fosse prévue à cet effet, le Général remarqua alors une boule de cheveux dont la couleur ressemblait – pour ce qu'il en avait déjà vu – à celle de la belle chevelure bouclée de la princesse Élisabeth. Il y en avait peu, mais dans un monastère où les moines étaient rasés de près, c'était déjà hautement anormal.

Entendant les pas du père Marius avant qu'il ne revînt dans la pièce, William reprit sa place sur la chaise qu'il occupait au moment de son départ et l'accueillit avec un sourire de contentement que le nouveau venu ne pouvait comprendre.

-Alors voilà… Dix moines et quinze écuyers vont vous suivre jusqu'au château. Ils m'ont demandé de vous remercier. Vous leur faites un grand honneur en leur offrant l'occasion de rendre service à leur nouveau souverain.

-Merci beaucoup mon père. Ajouta William en se levant. Je suis certain que le roi Alfred trouvera une manière toute personnelle de vous remercier.

Sortant devant le vieux moine pour aller rencontrer le groupe d'hommes et d'écuyers qui allaient l'accompagner au château, William s'éloigna quelques instants pour confier à son aide de camp : Écoute-moi bien Sorel, la princesse est passée par ici. J'ai trouvé des cheveux semblables aux siens dans la fosse aux déchets et ceci également… Le prévint-il en sortant de sa bourse le bout de semelle calciné qu'il avait ramassé dans l'âtre.

-Quelles sont vos ordres mon Général? S'enquit Sorel en penchant la tête pour mieux entendre la suite.

-Je vais envoyer un détachement dans les deux autres monastères afin de nous obtenir de nouveaux domestiques. Toi, je veux que tu restes derrière nous avec quelques hommes. Lorsque nous serons assez loin, fouille le monastère de fond en comble… Laissant tomber sa bourse pleine d'or dans les mains de son aide de camp, William le salua une dernière fois avant d'aller œuvrer aux préparations du voyage de retour.

À mi-chemin entre la commanderie et le Château, William envoya la moitié de ses hommes en direction des deux derniers monastères pendant qu'il rentrait au Château avec les nouveaux domestiques.

Trois heures plus tard, Sorel se présenta devant son Général et attendit qu'il eut terminé sa besogne avant de s'entretenir avec lui en tête à tête.

-J'ai réussi à faire parler le père Marius. Lui annonça-t-il en soupirant. Enfin… j'ai dû le menacer de mettre le feu à son monastère… pour qu'il parle… mais la fin justifie les moyens… pas vrai?

-Alors? Le coupa William d'une voix impatiente.

-La princesse est effectivement passée par la commanderie après avoir tué Bastien… Toutefois, le père Marius affirme qu'elle serait repartie dès le lendemain.

-Dans quelle direction?

-Le père Marius lui aurait remis une bourse pleine d'écus, des provisions après quoi elle se serait mise en route vers l'ouest. Il semble qu'elle ait de la famille dans ce coin là.

-Très bien… c'est ce que j'espérais… qu'elle ait définitivement quitté le royaume... Enchaîna William en marchant de long en large afin d'éviter le regard de Sorel.

-C'est que… m'est avis que le père Marius ment! Lui confia l'aide de camp en se tordant les pouces.

-Tu crois qu'elle serait encore au monastère?

-Non… puisque si c'était le cas, nous l'aurions trouvée. Non, je ne sais pas, il y a quelque chose ne colle pas dans son histoire… Tenta Sorel en réfléchissant tout haut.

-Un homme d'église ne laisserait jamais une jeune femme de sa condition partir seule… Compléta William en prenant de plus en plus d'assurance au fur et à mesure qu'il énonçait cette hypothèse.

-C'est ce que je me dis… Confirma Sorel.

-Très bien… je veux que tu choisisses quelques hommes de confiance et que tu arpentes la région avec eux. Allez dans les tavernes, les auberges… mêlez-vous aux habitants s'il le faut, questionnez-les discrètement… quelqu'un quelque part sait certainement quelque chose…

-À vos ordres.

Pendant ce temps, devant la grille principale du Château de Grés, une jeune paysanne vêtue d'une tunique élimée et les cheveux remontés sous une coiffe ornée d'un voile prétendait avoir été envoyée par le propriétaire de l'auberge du «chat errant» en même temps que les deux jeunes domestiques qui l'accompagnaient pour donner un coup de main dans les cuisines. Trop heureux de pouvoir libérer trois autres malheureux soldats de corvées considérées comme indignes d'eux, les deux gardes de service acceptèrent de laisser entrer les trois nouvelles venues et demandèrent à deux marchants qui passaient pas là de les conduire dans la cuisine du Château.

Élisabeth suivait ses deux compagnes d'un pas beaucoup moins rapide autant parce qu'elle était choquée par ce qu'elle voyait autour d'elle que parce qu'elle craignait d'être reconnue. Au bout de quelques minutes, elle comprit qu'elle ne risquait plus rien compte tenu que les habitants qu'elle avait connus et aimés manquaient tous à l'appel.

-Annia! Ne traîne pas! La ramena brusquement à l'ordre la première paysanne.

-Désolée… S'excusa Élisabeth en pressant le pas.

-Vite les filles! Insista la première. Une grosse soirée de travail nous attend.

Arrivées dans la ruche où s'activaient déjà une bonne quarantaine de personnes, les trois nouvelles furent rapidement mises à contribution. Élisabeth, qui était la plus petite des trois, fut envoyée dans la salle du banquet où elle se retrouva responsable de placer les quelques centaines de bancs et disposer les tables afin d'asseoir l'ensemble des invités du roi. C'est ainsi qu'elle apprit que le roi ne se déplaçait que très rarement sans sa cour et que celle-ci était constituée d'un minimum de cent personnes.

-Ajoute à ça les officiers des deux camps… Calcula mentalement Nadine, l'intendante en chef qui informait Annia de tout ce qu'elle devait savoir pour installer la salle.

-Quels deux camps? L'interrompit Élisabeth avant de s'excuser en réalisant qu'une simple domestique n'aurait jamais osé interrompre sa supérieure.

-Les hommes de Bastien sont venus se soumettre au Général et à son armée dès le lendemain de son assassinat… fut tout heureuse de lui apprendre l'intendante.

-Oh, s'exclama Élisabeth.

-C'était ça où demeurer mercenaires… donc, avec la centaine de chevaliers que les deux groupes possèdent… nous sommes plus près de trois cents invités maintenant.

La jeune femme qui sursautait chaque fois qu'elle entendait des pas, travailla vaillamment et sans relâche pendant près d'une heure. Elle remercia mentalement le père Marius d'avoir pensé à cette auberge où elle avait trouvé ces deux jeunes servantes avec lesquelles elle avait pu pénétrer dans les mûrs du Château. Les nombreux jupons que l'épouse de l'aubergiste l'avait forcé à porter rendaient sa silhouette beaucoup plus ronde alors que les plaques grises que son époux Colas avait dessinées volontairement sur son visage en utilisant de la suie froide, lui creusait les joues.

-Eh, vous deux? Hurla une voix agressive derrière Élisabeth.

La princesse laissa l'intendante s'approcher du chevalier qui s'était adressée à elles et se tint de dos en retrait. Elle feignit ensuite de nettoyer une tache sur le sol dès qu'elle reconnut l'homme qui s'en prenait à Nadine. Après tout n'était-ce pas lui qui l'avait transporté dans la tente du Général lorsqu'il était intervenu pour empêcher ses hommes de s'en prendre à elle? Sans compter aussi qu'elle était responsable de la vive douleur qu'il avait ressentie un peu plus tard lorsqu'elle avait frappé entre les jambes.

«C'est bien connu, lui avait dit son père un jour, un homme n'oublie jamais celui qui lui a infligé une telle douleur et surtout, une telle humiliation». Se souvint-elle en continuant de frotter énergiquement la fausse tache sur le sol.

-Le général a ordonné que la table du roi soit placée au centre de la salle, pas à l'avant. Termina-t-il d'un ton bourru.

-Très bien messire chevalier, nous nous en occupons immédiatement.

Le voyant quitter la pièce aussi rapidement qu'il y était entré, Élisabeth exhala un bref soupir, se releva et recommença à respirer normalement. Trois heures plus tard, les ouvrières purent enfin regagner l'immense dortoir où elles étaient toutes entassées et où elles passeraient la nuit sur des lits de fortune.

Repue, Élisabeth s'allongea immédiatement sur une mince couche de paille tout près de la porte d'entrée, sachant qu'elle ferait mieux de prendre du repos si elle voulait être à même de se relever durant la nuit pour partir à la recherche du précieux document dont elle avait grand besoin pour faire reconnaître ses droits et son identité.

Le lendemain, le groupe des femmes fut tiré du sommeil dès que le soleil laissa poindre ses premiers rayons. Le roi et sa cour étaient attendus pour le milieu de la matinée. Élisabeth avait passé quelques heures à fouiller dans les chambres qui étaient encore inoccupées sans avoir connu le succès escompté. Le seul indice qu'elle possédait et que le père Marius avait entendu de la bouche même de son père, mentionnait que la cachette était dans l'une des chambres de la tour Ouest du château. Là où se trouvaient les appartements royaux.

«J'ai pourtant cherché dans chacune des chambres inoccupées» songea Élisabeth en se demandant quelle excuse elle pourrait évoquer plus tard dans la journée pour aller explorer celles qui avaient été réclamées par des chevaliers.

Elle savait déjà que le Général s'était approprié la première, celle de sa défunte mère. Elle avait été très étonnée d'apprendre qu'il avait élu domicile dans celle-là d'ailleurs. C'était de loin la plus poussiéreuse, le roi ayant ordonné que personne n'y entrât depuis de décès de son épouse. Quand à la chambre royale, celle de Théodore II, elle devinait très bien qu'une personne de confiance y dormait sur le sol uniquement pour s'assurer que celle-ci resterait propre pour accueillir le roi Alfred, pour qui elle avait été nettoyée de fond en comble.

«Nous ne sommes vraiment rien sans titres de noblesse!» S'enragea-t-elle, comprenant qu'elle allait devoir rester et jouer son rôle de paysanne pour une seconde journée.

Le roi Alfred et sa cour se présentèrent devant les grilles du château à l'heure prévu. Une procession de tambours salua leur entrée et les accompagna tant que l'importante troupe ne fut pas arrivée dans la basse cour. Le roi Alfred fit un arrêt stratégique pour s'adresser à la foule en liesse du haut de sa monture.

S'étant hissée sur le toit d'un étal avec ses deux acolytes de la veille, Élisabeth put enfin l'apercevoir de loin. Physiquement, il ne ressemblait pas le moins du monde à son frère défunt. Il était aussi long et élancé que Bastien était gras et petit. Son visage était aussi cent fois plus agréable. Beau, même, la princesse le trouva beau. Elle en vint à regretter qu'il ne se fut pas présenté à son père le premier.

«Les choses auraient-elle été différentes si elles s'étaient déroulées ainsi?» S'interrogea-t-elle.

En découvrant que le Général William Darcy s'approchait maintenant pour saluer son roi, Élisabeth se recula davantage pour éviter d'être repérée. Alfred félicita publiquement son Général pour la victoire de son armée et laissa la foule en liesse l'applaudir à son tour.

«Il connaît la valeur de son Général. Bon point sur lui!» Pensa-t-elle ensuite tout en lorgnant du côté de William Darcy, admirant sa stature imposante et son destrier.

Manifestement mal à l'aise, William fit rapidement taire la foule et retourna le compliment à son roi avant de l'inviter à le suivre pour lui faire visiter le château. Suivant ses deux complices, Élisabeth s'en retourna aux cuisines, excitée à l'idée que le roi viendrait les y voir lui donnant ainsi l'occasion de l'examiner de plus près encore. Un espoir naissant lui tira un sourire et lui fit soudain entrevoir un avenir plus positif. Après tout, si elle avait raison et que le roi Alfred était différent de son frère, elle pourrait sans doute faire appel à lui le moment venu.

Elle dut attendre deux heures entières avant que le roi se présente dans les cuisines accompagné d'une bonne trentaine d'hommes en costume d'apparat. Lorsqu'il passa devant la table sur laquelle Élisabeth et deux autres jeunes servantes coupaient des épices, Alfred s'arrêta, ramassa la branche de persil que la jeune femme avait volontairement laissé tomber devant lui, jeta un œil intéressé sur la princesse qui avait temporairement pris un grand risque en relevant son voile, puis se remit en route. Évidemment, lorsque le Généra passa à son tour devant la table en question en fermant la procession, la jeune femme était plongée dans une profonde révérence, avait rabaissée son voile et gardait la tête baissée.

-Cette jeune femme était vraiment à mon goût William. Lui apprit Alfred en le prenant à part alors qu'ils quittaient la cuisine deux minutes plus tard. Je m'imagine bien au lit avec elle et quelques belles branches de persil. Voyez ce que vous pouvez faire pour ça, Général. Lui ordonna le roi en lui jetant cet œil auquel William s'était malheureusement habitué et qui signifiait – à chaque fois – des heures de tourments et de frustrations.

-Ce sera facile pour le persil… mais la femme… je ne sais même pas de qui vous parlez. Lui souffla William en se penchant vers lui.

-Elles étaient trois à la table… deux laiderons et une beauté… Oh, elle porte une coiffe et un voile… Trouvez la moi.

-Une femme mariée alors…

Dès que la visite du reste du Château fut complétée, William retourna dans son appartement afin de profiter de ses quelques heures de temps libre pour réfléchir. Le banquet étant prévu pour 20h00, William en profita pour prendre des notes dans son journal de bord tout en réfléchissant à ce qu'il convenait de faire avec la requête d'Alfred concernant la domestique qu'il réclamait.

«Je lui dirai qu'elle était repartie chez elle!» Décida-t-il se libérant tout à coup d'un grand poids.

Vers 17h00, Polus et Sorel revinrent de leur tournée dans la région et vinrent frapper à la porte de la chambre qu'occupait le Général en utilisant le code rythmique convenu avec eux. Ouvrant la porte en sachant déjà à qui il avait affaire, William les écouta patiemment faire leur rapport.

-Personne n'a vu la princesse… plusieurs ont entendu des rumeurs concernant sa fuite, mais aucun témoin direct ne s'est rapporté à nous… ni ne s'est confié à d'autres. Lui expliqua le Capitaine Polus.

-La seule chose qui m'intrigue personnellement, puisque Polus n'est pas d'accord avec moi, c'est la teneur d'une discussion que nous avons surprise entre un aubergiste et sa femme au début de l'après-midi. L'homme était en très colère parce que sa femme a envoyé ses deux meilleures domestiques au château pour donner un coup de main à la cuisine alors que son mari prétendait qu'il ne pouvait s'en passer pour la soirée.

-Il tient une auberge, ce sont ses domestiques, je le comprends de s'être mis en colère… Rétorqua Polus.

-Ce n'est pas ce qui a attiré mon attention. C'est plutôt ce qui s'est passé ensuite. L'homme a monté le ton en montrant la salle qui était pleine lorsque sa femme a rétorqué qu'il était nécessaire que les deux filles partent. Il faut dire que nous étions une dizaine et que j'avais prétendu que nous voulions rester pour la nuit…

-C'est tout? Insista William ne pouvant cacher sa déception.

-Non. J'ai entendu la femme nommer le père Marius à son époux. J'ai alors vu de mes yeux vus, l'homme cesser de se plaindre et entrer dans la cuisine avec sur le visage un air résigné qui ne convenait pas à son attitude précédente. Compléta l'aide de camp.

-Aucune des filles ne ressemblait à la princesse pourtant. Je me suis renseigné l'air de rien. Elles ont beau être arrivées au Château hier, les habitués les connaissent bien. Tu vois des complots où il n'y en a pas. Insista le Capitaine.

-Général, ces jeunes femmes n'ont peut être rien à voir avec la princesse, mais après avoir vérifié avec les soldats qui surveillaient les portes hier dans la journée, je peux vous certifier qu'ils ont mentionnés qu'elles étaient trois femmes et non deux lorsqu'elles sont arrivées vers 15h00.

-Il en arrive tellement. Lui opposa William n'arrivant pas totalement à suivre le raisonnement de son aide de camp.

-Celles dont nous vous parlons ont quitté l'auberge vers 13h00. Si elles s'étaient réellement mises en route pour le Château à ce moment là, elles seraient arrivées quelques minutes plus tard, soit à 13h30. Toutefois, le garde m'a affirmé – preuve à l'appui – Ajouta-t-il en exhibant fièrement un bout de cuir sur lequel le nombre 3 était inscrit à côté de l'heure, qu'elles sont arrivées à 15h00. Une heure avant qu'ils ne quittent leurs postes. De plus, aucune autre personne n'est entrée après 10h00. Heure à laquelle vous être revenu avec le groupe d'hommes de la commanderie.

-Intéressant… Admit William qui commençait déjà à se demander pour quelle obscure raison la princesse Élisabeth pourrait souhaiter revenir au Château.

-Tu avais négligé de me raconter la suite… Protesta Polus en jetant un œil mauvais en direction de Sorel.

-Attendez, ce n'est pas tout, je sais aussi que la troisième femme était plus petite que les deux autres et qu'elle avait caché sa chevelure sous une coiffe et un voile. Ajouta Sorel se souvenant à l'instant de la description faite par le gardien de la porte.

-C'est une description qui pourrait convenir à plusieurs femmes, mais certainement aussi à la princesse. Convint William à contre cœur. Bon, à partir de maintenant, je vous demande de jeter un œil sur toutes les domestiques que vous croiserez… Si vous croyez la voir, ne faites rien, n'attirez pas son attention, venez aussitôt me prévenir… Chose certaine, il ne faut surtout pas que le roi mette la main sur elle…

Pestant contre sa situation, William quitta sa chambre pour aller s'assurer que la salle du banquet serait prête à temps. Chemin faisant, il observa, l'air de rien, chacune des femmes qu'il croisait au risque de paraître intéressé. Certaines allèrent jusqu'à lui rendre son sourire satisfaite d'avoir su attirer l'attention d'un aussi beau jeune homme.

Arrivé dans la salle, il constata que les employées étaient si nombreuses à porter une coiffe et un voile qu'à lui seul, il n'arriverait pas à toutes les voir. Se souvenant que la princesse n'était pas très grande, il s'approcha uniquement de celles dont la taille lui paraissait convenir à la femme qui apparaissait encore dans ses rêves. Lorsqu'il atteignit enfin l'autre bout de la salle, c'est-à-dire du côté où Alfred ferait son entrée le moment venu, William poussa un soupir de soulagement.

«Si réellement la princesse était dans le château, elle a eu la bonne idée de ne pas y rester.» Se réjouit-il avant de se mettre en marche pour retourner d'où il venait.

Déterminé à aller explorer les cuisines, il croisa Sorel qui venait justement vers lui, la mise soucieuse.

-On a un problème… Lui apprit-il.

-Très bien… suis-moi.

Les deux hommes marchèrent jusqu'en direction de la cour où personne ne pourrait entendre leur conversation.

-Je t'écoute…

-J'étais dans la cuisine, je cherchais vous savez qui et c'est alors que j'ai vu arriver Jules de la Croix, votre second Capitaine. Il parlait avec son frère Victor. Je les ai clairement entendus dire qu'ils avaient retrouvé la fille…

-Mais encore… Le pressa William pressentant que le pire restait à venir.

-Victor s'est aussitôt empressé de demander à Jules s'il s'agissait de celle qu'ils avaient prise aux hommes de Bastien…

-Alors?

-Ce à quoi Jules a répondu par l'affirmative avant d'ajouter qu'elle était en train de trier et couper des épices dans la cuisine.

-Tu es certain?

-Jules a même mentionné que le roi était à sa recherche… qu'il l'avait aperçue lorsqu'il avait été dans les cuisines et qu'il la voulait dans son lit…

William et Sorel étaient les seuls à savoir ce que pouvait vouloir dire «se retrouver dans le lit du roi». Habituellement, c'est Sorel qui disposait des corps mutilés et violentés que le roi laissait derrière lui après une nuit de plaisir à sens unique. Il chargeait tantôt William, tantôt Sorel de la partie nettoyage ne leur laissant la vie sauve que parce qu'ils savaient être discrets. Aux yeux de tous, Alfred était un roi idéal alors qu'il ne différait en rien de Bastien, si ce n'est qu'il se faisait un devoir d'effacer les traces des crimes horribles qu'il perpétrait.

-Trouve Polus et demande-lui de fouiller partout dans le Château avec toi. Il faut qu'on mette la main sur elle avant eux. Si vous la trouvez, emmenez-la dans ma chambre… ou dans la tienne. Le retenant subitement par la manche, il se pencha rapidement jusqu'à son oreille pour ajouter : Oh et puis fais lui entendre raison… Elle doit restée cachée…

Trente minutes plus tard, Alfred et ses nombreux admirateurs arrivèrent dans la salle du banquet et prirent place à table. Des troubadours jouaient un air enjoué tandis que les domestiques commençaient à disposer les premiers plats sur les tables.

William prit place à la table royale, mais se tint au bout de celle-ci afin d'être capable de se lever rapidement s'il advenait que Sorel ou Polus eussent connus plus de succès dans leurs recherches.

Quinze minutes après le début de la fête, William commençait enfin à se détendre. Il était maintenant presque certain que la princesse était repartie en emportant avec elle ce qu'elle était venue chercher dans les mûrs du château peu importe ce que c'était. Il continua tout de même à surveiller les alentours, mais consentit à tremper les lèvres dans le verre de vin chaud auquel il n'avait pas touché depuis le début. Une pression se fit soudainement sentir sur son épaule.

-Venez! Venez tout de suite Général!

Se retenant de se lever à la mesure de son inquiétude, William salua le roi d'un signe de tête et suivit son aide de camp sans dire un mot. Celui-ci lui faisait signe de rester silencieux tout en le guidant en direction du donjon. William comprit immédiatement l'urgence de la situation lorsqu'ils arrivèrent dans l'un des corridors menant vers la salle où dormaient l'ensemble de ses hommes.

Une jeune femme bâillonnée était transportée par deux soldats. Incapable de crier, celle-ci se débattit tant et tant qu'elle arriva à faire tomber celui qui la portait sur son épaule. Dès qu'elle toucha le sol, elle se releva et s'élança vers la première porte qu'il lui fut possible d'atteindre. Jules la rattrapa et l'agrippa par les cheveux, la faisant basculer par derrière. Ramassant ses pieds pour assister son frère, Victor lui suggéra : Le roi n'aura pas besoin d'elle avant un bon deux heures… autant s'amuser un peu avec elle, tu ne crois pas?

-Messieurs! Intervint fermement William en sortant de sa cachette.

Se redressant aussitôt, les deux hommes oublièrent deux secondes de trop de surveiller la jeune femme. Celle-ci se redressa et prit la fuite.

-Vite Sorel, rattrape-là. Hurla William derrière lui. Quant à vous deux, veuillez retourner dans la salle du banquet. Je m'occupe de la livrer au roi et je passerai sous silence ce que vous vous prépariez à faire…

-À vos ordres Général. Grogna Jules en entraînant son frère en le tirant par le manchon de sa tunique.

Bien plus en colère que honteux, les deux hommes quittèrent les lieux au pas de course. William attendit de ne plus les entendre avant de partir à la recherche de Sorel et de la jeune femme à qui il avait bien l'intention de donner la fessée. En arrivant devant la porte de sa chambre où il croyait clairement avoir entendu un fracas assourdissant, William attendit quelques secondes avant d'entrer, certain qu'à cause de sa connaissance des lieux, elle avait un sérieux avantage sur lui. En effet, dès qu'il ouvrit la porte, il la reçut dans ses bras alors qu'elle tentait de fuir et eut tout juste de temps d'apercevoir le corps de Sorel gisant par terre assommé, entouré des débris du vase qu'elle avait cassé sur sa tête. Refermant ses bras autour d'elle pour la retenir, il évita de justesse le coup qu'elle tentait de lui donner dans les parties.

-Arrêtez, je vous en prie. Je ne cherche qu'à vous aider! L'implora-t-il en la tenant maintenant à bout de bras.

-Je vous ai entendu ordonner à Sorel de me conduire dans la chambre du roi… L'accusa-t-elle en hurlant.

-C'est ce que je voulais que les deux autres croient voyons. Vous n'êtes pas dans la chambre du roi que je sache. Vous êtes dans la mienne. Argumenta-t-il encore.

-Faux! Hurla-t-elle à son tour. C'était la chambre de ma mère! Ajouta-t-elle en lui donnant un solide coup de pied sur le tibia.

-Sorcière! Hurla le Général en se pliant en deux pour se frotter la jambe.

Ne se préoccupant plus de William qui marchait en claudiquant vers Sorel qui était toujours inconscient, Élisabeth s'écrasa au sol et se mit à pleurer silencieusement, les deux mains passées sous son voile.

-Pourquoi c'est toujours moi que vous frappez… Geignit l'aide de camp d'un ton hargneux en direction de la jeune femme en se frottant la tête.

-Sorel, je vais devoir retourner là-bas… Lui apprit le Général en lui tendant la main pour l'aider à se lever.

-Non. Il n'est pas question que je reste seul avec elle… Protesta celui-ci en retournant vers la porte.

-Jules et Victor vont s'empresser d'aller prévenir le roi… Se justifia William.

-Que me veut le roi? S'enquit Élisabeth en relevant son voile.

-Alfred ne sait pas que vous êtes la princesse… Lui expliqua le Général en espérant qu'elle ne pousserait pas plus loin son questionnement.

-Général, allez-y, retournez au banquet. J'ai une idée. Vous allez dire au roi que la fille est dans sa chambre et qu'elle sera prête dans 30 minutes. Lui suggéra Sorel tout en utilisant son mouchoir pour éponger le sang qui s'échappait de sa tempe gauche et faire pression sur sa blessure.

-Mais pourquoi? S'inquiéta la princesse.

-Dans quelques minutes, je vais aller vous retrouver et prétendre qu'elle a pris la fuite…

-Et ta blessure servira de preuve. Compléta William à la place de Sorel. Très bien. Bonne idée. Et vous princesse, vous allez restez ici. L'intima-t-il. Ne sortez de cette chambre sous aucun prétexte. Ajouta-t-il en pinçant les lèvres. S'étonnant de la voir acquiescer dans sourciller, le Général fronça les sourcils, puis haussa les épaules avant de s'en retourner vers la porte.

Dès que le jeune homme fut sorti de la pièce, la princesse n'attendit pas une seconde de plus, se releva et se me mit à fouiller partout autour d'elle, sans se soucier de l'air étonné de Sorel.

-Aidez-moi puisque vous en mourez d'envie, mais je vous en prie Sorel cessez de me regarder bêtement.

-Que cherchez-vous au juste?

-Mes lettres de noblesse.

Pendant ce temps dans la salle du banquet, le roi Alfred profitait de tous les divertissements que les villageois avaient eu le temps de lui préparer. Il buvait plus que de raison et mangeait avec appétit.

-Général, où étiez-vous passé? Lui demanda-t-il lorsqu'il le vit revenir dans la salle.

-J'ai été prévenu par mon aide de camp que la jeune femme que vous recherchiez a été retrouvée. Je suis allée la convaincre d'aller vous attendre dans votre chambre… Mentit William sans lui cacher totalement qu'il désapprouvait son mépris pour les femmes.

«Il eut été trop risqué que je paraisse heureux pour lui!» Songea-t-il en reprenant la place à table.

-Hum! Quelle efficacité tout à coup William. Vous m'aimez un peu ou vous avez peur de moi? Lui demanda-t-il en levant son verre dans sa direction.

-Sans doute un peu les deux… Admit William en imitant son geste.

-Est-elle aussi belle que dans mon souvenir? S'enquit le roi.

-Bien plus, si vous voulez mon avis… Les deux hommes qui avaient mis la main dessus et ont bien failli succomber à ses charmes… Lui raconta le Général.

-C'est donc une pièce de choix… Il me tarde d'aller la retrouver. Oh, n'oubliez pas de dire à votre aide de champ de repasser dans ma chambre aux petites heures du matin. Lorsque j'en aurai fini avec elle…

-À vos ordres…

-En passant Général Darcy, avez-vous eu autant de succès en recherchant la princesse? Lui demanda alors Alfred.

-Non. Il semble qu'elle ait réussi à s'enfuir. Je dirais qu'elle s'en est allée à l'Ouest, si elle est intelligente…

-À votre réussite William…

Portant son verre à sa bouche contre son gré, William guettait l'arrivée de son aide de champ se préparant mentalement à feindre la surprise. Lorsque le plat de résistance fut amené devant Alfred, celui-ci se leva afin de s'adresser à tous ses invités. William serra les lèvres en l'écoutant. Il n'y a pas à dire, il avait toujours admiré la prestance d'Alfred. La même impression de puissance émanait de lui, là maintenant alors qu'il déclinait un discours aussi chaleureux et inspiré à tous ses sujets sans en penser un seul mot. William se revit alors cinq ans plus tôt, alors qu'il était encore ce jeune et fougueux soldat qui s'était engagé à servir ce roi dont tous disait le plus grand bien.

Il avait été ému surtout lorsque ce même roi Alfred s'était avancé vers lui pour lui rendre hommage. Comme il avait désenchanté depuis, au fil des années et des batailles qu'il avait gagné pour ce même roi, en découvrant qu'il ne respectait rien, ni personne. Dans les coulisses du pouvoir comme dans la vie quotidienne, il était aussi vil que cruel.

Combien de fois n'avait-il pas songé à déserter pour aller offrir ses services à un meilleur roi? N'avait-il pas été bien près de le faire d'ailleurs après cette première fois où son souverain l'avait fait quérir en pleine nuit pour lui ordonner de disposer du corps affaibli de cette jeune pucelle qu'il avait lui-même conduite à sa chambre au début de la soirée.

La discussion qui avait suivie le lendemain entre les deux hommes, avait celé à jamais le sort de William, s'assurant son entière obéissance. Alfred connaissait l'existence de Georgianna qui était de dix ans sa cadette et lui promettait milles tortures s'il advenait que son meilleur chevalier désertât.

-Partir avec elle? N'y songe même pas William. Ailleurs, vous ne seriez jamais en paix. Je vous pourchasserai…

Tout, tout s'était joué ce jour-là. Son destin et celui de sa cadette. Avec le temps, toutefois, il avait fini par se convaincre qu'en restant à son service, il pouvait à tout le moins réparer certaines situations derrière son dos ou encore tenter de l'empêcher de commettre d'autres crimes en l'influençant. Voilà pourquoi il avait accepté avec gratitude qu'il le nommât Général et lui offrit de commander son armée. Mais la plupart du temps, comme ce soir, William avait honte de lui. Le seul endroit où il retrouvait son âme et son cœur d'antan c'était à la guerre. Là où il pouvait agir seul et sans contrainte.

Le dessert arrivant, William fut tiré de sa longue réflexion. Surpris de ne pas voir arriver Sorel, le Général se leva pour la seconde fois et se rendit immédiatement dans l'aile Ouest, là où il avait laissé son aide de camp avec la jeune femme. Quelle ne fut pas sa surprise de constater que tout était sans dessus dessous dans la chambre et que ni la princesse, ni son aide de camp n'étaient là. Inquiet et habitué à prendre des décisions rapides, William fit le tour des chambres en finissant par celle du roi. De plus en plus inquiet, il revint dans la salle du banquet quelques minutes plus tard, résigné à attendre que Sorel se manifeste de lui-même. C'est alors qu'il constata que le roi Alfred circulait près de chaque table en compagnie d'une jeune femme vêtue d'une éblouissante robe écarlate, qu'il s'empressait de présenter aux nobles de sa cour.

Examinant la jeune femme qu'il ne voyait que de loin, William acquit la certitude qu'elle devait à tout le moins être d'une beauté à couper le souffle en étudiant la réaction de tout ceux à qui elle était présentée. Regagnant d'un pas mesuré un place d'où il aurait la certitude d'être mieux placé pour l'observer, William remarqua alors Sorel qui faisait le pied de grue derrière son siège et qu'il lui faisait signe de regarder la nouvelle venue plus attentivement.

Sa robe était flamboyante, juste assez ajustée et suffisamment ample pour laisser deviner ses formes toutes en rondeur. Ses yeux étaient aussi bruns que ses cheveux qu'elle portait légèrement remontés sur la tête. Mais c'est en entendant son rire, qu'il la reconnût réellement, recevant un coup au cœur. Une terreur sans nom s'empara de lui, au moins aussi intense que la colère qu'il nourrissait envers son aide de camp qui n'avait pas suivi ses instructions.

...À suivre...

Qui me voit venir... qui me connait assez pour deviner la suite?

Miriamme