Élisabeth naïve? Certainement. Alfred vil et cruel? On le sait. Mais William, sait-on réellement tout de lui? Non, pas encore. Jour J où Élisabeth doit prendre sa décision... Alfred jouera-t-il des coudes? Élisabeth sera-t-elle poussée dans ses retranchements? Vous verrez bien. Merci à Gridaille, Libra10, Laura, Laurence, Calazzi et Marie-Paule (qui lit bien plus vite de son ombre - merci pour les traces que tu laisses ça et là) pour vos gentils commentaires. Bonne suite. Miriamme

Sixième partie

Trois jours plus tard, Élisabeth avait rencontré presque tous les seigneurs qui avaient offert leur allégeance à Alfred et avait visité les six bourgades et l'unique commanderie du royaume des Montagnes, qui, il va sans dire, était beaucoup plus grande que celle dirigée par le père Marius dans le royaume de Grés.

Chaque village avait un aspect unique et était assez éloigné du Château qui pour sa part avait été érigé au cœur même des montagnes les plus élevés. De façon générale, la princesse constata que les habitants du Royaume des montagnes étaient beaucoup plus réservés que ceux de son propre territoire.

Ayant effectué la majorité de ses visites en compagnie de son prétendant, Élisabeth profitait de l'ensemble de ces déplacements pour l'observer et étudier son caractère afin d'être à même de prendre une décision qu'elle savait capitale non seulement pour elle mais également pour son peuple. Chaque fois, malgré elle, vraiment malgré elle, elle utilisait le Général William Darcy comme point de comparaison.

Bien que ce jeune noble demeurât un mystère entier pour elle à cause de son attitude froide et hautaine, Élisabeth ne pouvait s'empêcher de l'admirer surtout après avoir constaté à quel point le peuple des montagnes affichait une nette préférence pour lui alors qu'il gardait prudemment ses distances avec le roi Alfred. La majorité des enfants accouraient très facilement vers le Général alors qu'ils restaient accrochés aux jupes de leurs mères lorsque le roi les appelait à lui.

À l'aube de la cinquième journée, jour où elle s'était engagée à donner une réponse à Alfred (qu'elle soit positive ou négative), Élisabeth galopait en direction du village le plus éloigné, accompagnée exceptionnellement de Sorel à qui elle avait fait jurer de ne révéler à personne leur destination réelle. Dès que les mûrs du Château de pierres furent assez loin, les deux voyageurs s'écartèrent du chemin et ôtèrent leurs vêtements d'apparat. Élisabeth enfila une simple robe de paysanne empruntée à sa femme de chambre, tandis que Sorel personnifiait parfaitement son vieil époux.

Juste avant qu'ils ne reprissent la route, Élisabeth demanda l'aide de Sorel pour appliquer sur sa peau, une crème de couleur sombre qui lui donnerait à coup sûr l'allure d'une vieille dame. Elle termina leur transformation en déposant des cendres grisâtres dans sa chevelure, recouvrit ses cheveux courts de la coiffe traditionnelle des femmes mariées, puis ajouta quelques marques grisâtres sur le visage vieillissant de l'aide de camp du Général.

Leur départ, très matinal à la sauvette, devait être couvert par la femme de chambre d'Élisabeth de même que par Alfred avec qui elle avait négocié la permission d'aller visiter l'épouse d'un seigneur en qui elle savait qu'il avait pleinement confiance. «Voilà ce que tous devaient croire d'ailleurs», avait-elle suggéré à Sorel lorsqu'ils avaient planifié cette sortie. Bien que le roi se fût farouchement opposé à cette idée dès le départ, Élisabeth avait réussi à le convaincre de la nécessité qu'il y avait de la laisser réaliser cette visite de courtoisie à une dame avec laquelle elle avait bien envie de tisser des liens.

-Si je ne puis me promener dans vos montagnes aussi librement que je sur mes propres terres, je ne vois pas comment je pourrais même songer à vivre ici un jour, avait-elle plaidé, consciente qu'elle lui en demandait beaucoup.

Lorsque le roi lui avait ensuite suggéré d'emmener le Général avec elle en guise d'escorte, Élisabeth s'était farouchement opposée à lui à nouveau, alléguant que puisque celui-ci était connu par tous, cela attirerait l'attention sur eux et entrerait en conflit avec son objectif qui était de circuler incognito.

Elle alla même jusqu'à ordonner à son prétendant de s'abstenir de prévenir son Général de son projet, certaine que s'il l'eut fait, celui-ci les aurait suivi à distance ou encore aurait désigné l'un de ses hommes pour s'en occuper.

Après avoir réussi à arracher à Alfred sa promesse de respecter son désir (bien qu'il jugeait l'expédition téméraire, dangereuse et craignit pour sa vie), Élisabeth fut si surprise par la sincérité qu'elle sentait poindre derrière son air inquiet qu'elle resta avec lui plus longtemps que d'ordinaire la veille de l'expédition et le laissa même exceptionnellement la reconduire jusqu'à la porte de sa chambre.

La nuit était tombée depuis longtemps lorsque le couple royal s'arrêta devant les appartements de la princesse. Alfred posa timidement sa main sur la taille d'Élisabeth et la tira doucement vers lui. Reconnaissant dans ses prunelles la lueur familière du désir qui lui avait fait tant peur lorsqu'elle s'était retrouvée entre les bras de Bastien, Élisabeth prit une grande inspiration et se résigna à soutenir le regard de l'homme dont le contact physique ne lui plaisait toujours pas.

Le roi pencha la tête et prit possession de ses lèvres tout en laissant échapper un soupir de satisfaction. Retenant son mouvement de recul, Élisabeth se tint parfaitement immobile permettant ainsi à Alfred d'approfondir son baiser, s'imaginant à tort qu'elle était toute disposée à offrir davantage. Lorsque sa langue chercha à franchir la barrière de ses lèvres, Élisabeth se ferma comme une huître, repoussa doucement Alfred et jeta sur lui un regard étonné.

-Si j'avais su que vous me feriez cet effet là, se rattrapa-t-elle en rougissant, nous n'aurions pas attendu aussi longtemps…

-Nous ne serons pas les premiers à succomber avant le mariage. La prévint Alfred en l'écrasant de tout son poids contre la porte de sa chambre.

Lorsqu'il reprit ses lèvres, Élisabeth le repoussa un peu plus fermement et profita de son déséquilibre pour frapper sur la porte de sa chambre, s'assurant ainsi que sa femme de chambre vint lui ouvrir.

-Bonne nuit Ô mon roi, lui murmura-t-elle en plongeant dans une profonde révérence tandis que la porte s'ouvrait sur sa suivante.

-Bonne nuit Élisabeth, à demain.

Une fois en sécurité dans sa chambre, Élisabeth tenta de calmer les battements précipités de son cœur en allant s'installer sur le bord de la fenêtre pendant que sa compagne écartait les couvertures et sortait une nouvelle tunique pour la nuit. Ses yeux balayèrent la cour sans s'accrocher sur quoi que ce soit, occupée qu'elle était à sonder son cœur et à déplorer ne pas arriver à apprécier Alfred.

Elle avait détesté chaque seconde de leur baiser et si son cœur s'était tout de même emballé, c'était uniquement à cause de la peur qu'elle avait éprouvée par la suite, lorsqu'il avait tenté de l'embrasser à nouveau.

«Arriverai-je à l'aimer un jour? Se demanda-t-elle en pestant contre la réalité des femmes de sa condition qui ne se mariaient jamais par amour. «De tout temps les mariages princiers sont déterminés à l'avance, ma chérie…» le lui avait encore répété Théodore II la veille de son assassinat.

Poussant un soupir à fendre l'âme, Élisabeth songea à prendre la fuite, là tout de suite, en pleine nuit pour rentrer chez elle, puis, se souvenant de l'expédition qu'elle allait réaliser le lendemain et pendant laquelle elle allait pouvoir questionner Sorel Morel, aide de camp du Général, elle reprit espoir, ragaillardie par les bontés du vieil homme à son égard.

«Merci Sorel», échappa-t-elle à voix basse. La lumière diffuse des torches imbibées d'huile donnait à chaque passant un air mystérieux et terrifiant. Tâtant légèrement ses lèvres gonflées, la princesse exhala un soupir puis leva les yeux vers la lune qui était déjà haute dans le ciel.

Un mouvement inhabituel ramena son attention du côté gauche de la basse cour. Une silhouette encapuchonnée traversait lentement la place publique en rasant le mur de très près. La suivant des yeux, intriguée au plus haut point, Élisabeth s'étonna de la voir tout à coup bifurquer vers la droite puis accélérer le pas comme si quelqu'un venait de lui faire un signe. S'arrêtant une seconde avant d'arriver au mur du fond, l'inconnue jeta un bref regard derrière elle après quoi elle scruta les alentours en feignant de réajuster son «grand mantel».

Une seconde silhouette, probablement présente depuis le début dans l'ombre projetée du mur, allongea le bras et attira la jeune femme jusqu'à ce qu'ils disparaissent tous les deux, avalés par la noirceur de la nuit. Jugeant qu'elle aurait un meilleur point de vue à partir de la seconde fenêtre de sa chambre, Élisabeth s'y rendit et repéra rapidement les deux jeunes gens qui manifestement s'étaient donné un rendez-vous clandestin.

Sursautant lorsqu'elle reconnut le visage grave de William Darcy alors qu'il émergeait de l'ombre à son tour, Élisabeth relâcha la lourde tenture comprenant un peu trop tard que le mouvement brusque que fit celui-ci en retombant avait nécessairement attiré le regard aiguisé du Général en plein vers la grande fenêtre derrière laquelle elle les épiait.

Sa femme de chambre s'étant maintenant retirée dans le petit boudoir qu'elle occupait en permanence, Élisabeth souffla sur l'unique bougie qui éclairait la pièce plongeant aussitôt sa chambre dans une noirceur qui pouvait rivaliser avec celle qui régnait à l'extérieur.

S'en retournant vers la fenêtre, Élisabeth espionna à nouveau l'étrange couple pendant qu'il discutait dans la pénombre et en apprit plus sur son propre cœur en se découvrant jalouse de cette jeune inconnue qui se permettait à l'occasion de poser sa tête contre le pourpoint de William tandis qu'il lui prodiguait caresses sur la nuque et baisers sur le font.

Élisabeth n'avait aucune difficulté à imaginer la détresse de cette jeune femme que la mission de son amoureux tenait douloureusement éloigné d'elle.

«Il m'avait pourtant affirmé ne pas être marié… » Se rappela-t-elle en étudiant de plus près encore la mystérieuse personne dont il lui avait caché l'existence.

«Mais qui donc est cet homme?» S'exaspéra-t-elle avant de continuer son examen.

Une dernière accolade, un dernier baiser déposé tendrement sur une joue baignée de larmes, puis ce fut le déchirement, la douloureuse séparation. La jeune inconnue s'éloignait rapidement, s'en allant rejoindre une autre silhouette, masculine également qu'Élisabeth ne pouvait pas avoir vu avant et dont la démarche semblait plus lente, voire même claudicante.

Rabattant la tenture d'un geste rageur, la princesse sentit ses joues s'échauffer, puis se remplir de larmes. Elle les chassa d'un geste rageur, changea de tunique et se mit au lit, déterminée à profiter de la sortie qu'elle allait effectuer le lendemain avec Sorel pour le questionner davantage sur l'homme dont elle se croyait maintenant éprise, en dépit de son titre et de sa raison. Car comment expliquer autrement que les baisers d'Alfred la rebutaient alors que la seule pensée que William Darcy en vint à faire la même chose, son cœur s'affolait et ses mains devenaient moites.

«Épouser Alfred et côtoyer William tous les jours, non merci», décida-t-elle, décidant d'utiliser à bon escient sa visite sur les terres du roi pour se préparer à l'affrontement que provoquerait nécessairement son refus.

«Un homme éconduit révèle toujours son vrai visage… je verrai donc dès demain si j'ai bien fait de lui faire confiance…» songea-t-elle juste avant de fermer les yeux.

-Votre déguisement est parfait princesse, lui lança Sorel en l'examinant attentivement.

-Non! S'insurgea-t-elle pour la troisième fois. Sorel… N'oubliez pas. Il n'y a plus de princesse maintenant. Et nous devons aussi nous tutoyer. Commençons dès maintenant.

-Oups… c'est vrai.

-Charlotte, appelle-moi Charlotte. Oui c'est ça, Charlotte, improvisa-t-elle sans le quitter des yeux.

-Et moi, on va m'appeler comment?

-Pourquoi pas Collins? Lâcha-t-elle sans réfléchir davantage.

-Va pour Collins, approuva Sorel en haussant les épaules avec indifférence.

Se mettant en route après avoir caché leurs vêtements d'apparat entre les pierres, Élisabeth attendit qu'ils aient quitté l'immense amas rocheux avant d'aborder l'un des sujets qui lui brûlait les lèvres.

-Collins, Tu n'es pas sans savoir que c'est aujourd'hui que je dois donner ma réponse à tu sais qui?

-Oui, en effet. Qu'as-tu décidé Charlotte?

-Je ne sais pas quoi faire. J'aimerais trouver une bonne raison pour refuser, mais je crains de ne pas avoir le choix.

-En tout cas, je ne voudrais pas être à ta place. Toutefois, j'estime que tu ne dois pas t'en tenir uniquement à ce que je t'ai appris sur lui. Je dois admettre, qu'il agit bien différemment avec toi… On pourrait presque croire qu'il est amoureux, admit difficilement Sorel en songeant au fait que ni lui, ni le Général n'avait eu à intervenir pour faire place nette dans la chambre royale en pleine nuit depuis l'arrivée d'Élisabeth au Château.

-Et s'il ne faisait qu'attendre que nous soyons «ensemble» pour montrer son vrai visage? Suggéra-t-elle. Enfin Collins, tu le connais, il est intelligent c'est bien certain, mais il est aussi très ambitieux. Tout le contraire de toi-même et du Général en fait.

-Oh, pour ça vous avez raison majesté. Oups, pardon, tu as raison Charlotte, se reprit-il aussitôt : William Darcy est un être à part… et le sera toujours.

-D'où vient-il exactement? Continua-t-elle, s'estimant chanceuse que son second centre d'intérêt soit amené par Sorel lui-même.

-Du premier village que tu es allée visiter. Là où les gens étaient les plus hostiles au moment de ton arrivée.

-Il a de la famille? Une femme? Enchaîna-t-elle sans oser regarder dans sa direction de peur que ses yeux ne trahissent ses sentiments.

-Non. Ses parents sont morts lorsqu'il était tout jeune. Il ne lui reste qu'une jeune sœur qui vit avec leur oncle. Elle doit avoir 16 ans maintenant.

«Se pourrait-il qu'il s'agisse de sa sœur?» se demanda-t-elle avant de s'enquérir directement: Vient-elle le voir au Château quelques fois?

-Oh, mais tu n'y penses pas, s'effraya Sorel. William le lui a formellement interdit. Il ne laisserait aucune femme proche de lui s'approcher du roi d'ailleurs.

-Le peuple n'est donc pas le seul à craindre le roi?

-Non. Je côtoie Alfred depuis assez longtemps pour savoir combien il peut être dangereux de s'opposer à lui.

-Si seulement Bastien ne s'était pas mis dans la tête de venir conquérir mon royaume… soupira-t-elle avant de frapper fermement les flans de son modeste canasson.

-Alfred aurait fini par entendre parler de toi, ajouta Sorel en accélérant pour la rejoindre. Il parlait de prendre une épouse depuis quelques temps déjà. C'est d'ailleurs ce qui a poussé Bastien à rechercher une riche héritière également. Il lui tardait d'acquérir un domaine, sachant très bien qu'il perdrait toute chance d'hériter à la naissance du premier né d'Alfred. Alors imagine combien il fut impressionné, lorsqu'il eut vent de l'existence d'une princesse que les ménestrels décrivaient comme une vraie beauté.

-Je doute que ton Général soit d'accord avec les paroles de cette chanson.

-Oh, Charlotte, ne sois pas trop dure avec William. Sous son air sévère, cet homme souffre beaucoup et sa situation n'est pas ce qu'elle semble être.

-Ah, s'exaspéra-t-elle, Sorel, si tu savais comme j'aimerais mieux être née homme. J'aurais tellement aimé me retrouver à armes égales devant chacun de mes ennemis!

-Hum! Être un homme ne signifie pas nécessairement qu'on aime tous se battre. Lui opposa l'aide de camp en jetant un regard triste en direction du village duquel ils s'approchaient.

-Pas plus qu'être femme veut dire être faible… Rétorqua Élisabeth avec agressivité.

-Je sais que ce n'est pas ton cas. La complimenta-t-il avant de se reprendre : Oh, en passant, il faut qu'on convienne d'un code entre nous.

-Un code?

-Oui. Le Général et moi, utilisons toujours un code. Si nous arrivons quelque part et que la situation se corse ou qu'un danger s'annonce et que nous devons fuir rapidement, je n'ai qu'à lui lancer cette phrase ou ce mot sur lequel nous nous sommes entendus…

-Très bien. J'ai compris. Voyons voir : et si je te disais : «Chéri, j'ai chaud!»?

-Non, c'est trop évident et surtout inutilisable s'il fait froid.

-Tu oublies que nous autres dames âgées pouvons avoir des chaleurs inexpliquées…

-Oh, oui, c'est vrai j'avais oublié. Alors c'est bon. C'est ce que tu me diras si tu veux que nous sortions. Quand à moi, et bien, si je te mentionne que ta coiffe s'est déplacée tu devras comprendre la même chose…

-Très bien… c'est entendu.

Dix minutes plus tard, Charlotte et Collins pénétrèrent dans le village en question. Élisabeth remarqua immédiatement que les gens semblaient se méfier d'eux, ce qui était somme toute assez normal. Plusieurs se mirent même à chuchoter une fois qu'ils furent sortis de leur champ de vision.

Attablés depuis dix minutes à l'intérieur de l'auberge du village, Collins et Charlotte s'étaient attirés la sympathie du propriétaire en racontant qu'ils étaient en route pour aller rendre visite à des membres de leur famille dans le village voisin. Dès que Sorel eut décliné le nom du propriétaire de la seule auberge du village où ils prétendaient se rendre, l'aubergiste cessa de faire des manières et obligea d'autres paysans à se tasser pour leur faire de la place.

Pendant que Sorel personnifiait à la perfection un vieillard capricieux en commandant d'une voix chevrotante un maigre dîner pour son épouse et lui-même, Élisabeth en profita pour examiner les alentours. Si elle fut d'abord surprise en découvrant qu'elle était la seule représentante du sexe faible, elle fut bien plus intriguée par la longue draperie qui coupait l'immense salle à manger en deux parties distinctes. Ce long rideau vert élimé était tendu devant une section où une dizaine d'hommes étaient rassemblés.

Entre les deux salles, un va-et-vient inhabituel livrait passage à des hommes qui n'avaient rien à voir avec les clients qu'on retrouve dans ce type d'auberge. Sans attendre une minute de plus, Élisabeth s'excusa auprès de son vieil époux.

-Pardon Collins, mais je dois absolument trouver la fosse d'aisance… Improvisa-t-elle.

-C'est au fond, dehors, à gauche, l'informa une domestique qui l'avait entendu.

«Justement là où je comptais me rendre.» Songea la jeune femme en se mettant en marche.

Adoptant le rythme lent qu'utiliserait n'importe quelle femme âgée en se déplaçant, Élisabeth s'approcha du fond de la salle, écarta légèrement les pans de l'épais rideau et pénétra de l'autre côté en plissant les yeux. À peine eut-elle fait un pas à l'intérieur, qu'un homme à la peau sombre vint au-devant d'elle, la dévisageant d'un air mauvais.

-T'as rien à faire ici, toi, la houspilla-t-il.

-C'est que…. Je cherche la fosse d'aisance, répondit-elle d'une voix chevrotante.

-Va à l'extérieur. Ici c'est un banquet privé, la pressa le géant.

-Très bien. Pardonnez-moi jeune homme. Je n'y vois plus très bien.

Repassant derrière le rideau, Élisabeth se dirigea encore plus loin vers l'arrière là où la domestique l'avait réellement envoyée, ne voulant prendre aucun risque. Arrivée à l'extérieur, elle repéra rapidement la structure de bois et briques réservée aux ablutions. S'y rendant d'un pas aussi lent que son personnage l'exigeait, elle entra dans le bâtiment, mais en ressortit aussi vite, saisie d'un haut le cœur engendré par l'odeur nauséabonde qui s'échappait de la fosse.

Elle s'apprêtait à rebrousser chemin lorsqu'une voix d'homme qu'elle crut reconnaître devint audible.

-Non! S'emportait celui-ci. Vous ne devez rien tenter. Pas tant que la princesse est auprès de lui. Plaidait la voix ferme du Général. Elle n'a rien à voir avec cette histoire. Attendez quelques jours. Laissez-la repartir chez elle. Après son départ, vous pourrez appliquer la prochaine partie de votre plan…

-Mais Will, vous l'avez vue comme nous. Continuait une autre voix qu'Élisabeth connaissait également, mais qu'elle ne pouvait pas identifier avec certitude d'où elle était. S'approchant de la fenêtre extérieure d'où s'échappaient les voix, Élisabeth s'arrêta lorsque celle-ci reprit, beaucoup trop près pour qu'elle puisse prendre le risque de s'approcher davantage.

-Elle ne comprend pas du tout ce qui se passe. Sans compter que si elle accepte de l'épouser, ça nous fera perdre un temps précieux… N'est-ce pas Adès?

-Tu as raison Polus. D'ailleurs William, tu as dit toi-même avoir essayé de la raisonner, mais sans succès, non?

-Oui, c'est vrai…La princesse Élisabeth est… s'arrêta-t-il comme s'il ne trouvait pas le bon mot pour la décrire.

-La princesse est une source de problèmes! Voilà ce qu'elle est! Compléta le Capitaine Polus à sa place et en haussant le ton, voilà des années que nous préparons ce soulèvement, bougonna-t-il.

-Depuis qu'elle est ici, certains de nos plus fidèles partisans commencent à douter, se plaignit ensuite celui que William avait appelé Adès un peu plus tôt et qu'Élisabeth reconnut comme était celui qui lui avait barré le passage lorsqu'elle s'était introduite derrière le rideau.

-Je comprends ce que vous voulez dire, reprit William d'une voix qui se voulait calme et rassurante. C'est un peu comme si par sa seule présence elle réussissait à redonner espoir à tous ceux qui sont contre la violence. Nous faisant perdre du terrain, mais croyez moi, j'ai côtoyé la princesse Élisabeth assez souvent pour savoir qu'elle est tout sauf lâche. Elle est même très intelligente. D'ailleurs, si je n'arrive pas à l'influencer moi, Alfred n'y arrivera pas davantage. Tout ce que je vous demande messieurs, c'est de me donner deux jours…

-Pourquoi deux jours? S'enquit Polus.

-Il faut tout d'abord attendre qu'elle ait transmis sa décision à Alfred. Il est prévu qu'elle le fasse ce soir.

-Pfff! Elle va dire oui et après cela nous serons bien avancés, c'est moi qui te le dis. Une fois qu'il y aura un mariage dans l'air. Nous verrons doubler le nombre des dissidents, argumenta le géant Adès.

-Non! Je vais parler à la princesse. Je crois savoir quoi faire pour lui arracher la promesse de ne pas épouser Alfred…

-Sans réussir! Compléta Polus.

-Attendez! Rétorqua Adès avant de s'enquérir : William, que feras-tu si elle est assez stupide pour accepter la demande du roi?

-On attend que le mariage soit passé… après quoi nous attaquerons comme prévu. Proposa-t-il en soupirant.

-Je suis toujours contre. Se prononça Polus.

-Je suggère que nous votions… Suggéra Adès.

-Bonne idée… L'appuya un autre.

Comme un client de l'auberge se dirigeait vers la fosse d'aisance et qu'en s'y rendant il risquait fort de l'apercevoir, Élisabeth se redressa et retourna dans l'établissement, incapable de ne pas réentendre en boucle sa tête ce que les hommes de ce royaume pensaient d'elle. Dès qu'elle revint à sa place, Sorel éprouva un tel soulagement qu'il en oublia temporairement son personnage et se leva beaucoup trop rapidement pour l'accueillir.

-Mais où étiez-vous maj… Charlotte? Bredouilla-t-il en se rasseyant.

-Je suis restée dehors un peu plus longtemps… Que veux-tu Collins. J'ai tellement chaud.

La fixant de ses yeux ronds, Sorel prouva ensuite qu'il avait l'habitude des situations d'urgence en obtempérant et prenant efficacement les choses en mains jusqu'au dénouement souhaité par la princesse, c'est-à-dire qu'ils reprissent rapidement la route en direction du Château.

Dès qu'ils se furent suffisamment éloignés du village, Sorel pressa sa compagne de lui expliquer les raisons de leur départ précipité.

-C'est à cause de William Darcy! Répondit-elle le menton agité de colère et de peine contenues.

-Le Général?

-Oui. Il était dans l'auberge en même temps que nous! À l'arrière, dans une autre salle.

Comprenant exactement ce dont elle avait été témoin, Sorel n'eut d'autre choix que de tester les limites de sa compréhension de la situation en lui suggérant : Alfred l'a probablement envoyé pour nous surveiller.

-Non Sorel, c'est tout le contraire voyons. Le Général était en compagnie de révolutionnaires.

-Des révolutionnaires?! Feignit-il de s'offusquer.

-Ils veulent éliminer Alfred et prendre le pouvoir…

-Vous devez vous tromper…

-Ils disaient que ma présence était un problème… qu'ils allaient devoir changer leurs plans... à cause de moi, ajouta-t-elle, la gorge nouée par l'émotion et les yeux remplis de larmes qu'elle ne tentait même plus de retenir, et William Darcy était d'accord avec eux.

-Je vous en prie majesté, séchez vos larmes. Vous devez certainement avoir mal compris. William n'aurait jamais dit ça de vous, voyons.

-Mais c'est qu'il a raison. Je le comprends bien maintenant. Venir ici était une erreur. Et le pire maintenant, c'est que je ne sais pas comment faire pour la réparer… termina-t-elle.

-Vous êtes bouleversée. Venez, pressons-nous. Regagnons le Château

Ayant retrouvé une partie de sa contenance en remettant la robe qu'elle avait cachée dans un escarpement rocheux, Élisabeth suivit Sorel alors qu'il pénétrait dans le Château, en passant par l'aile des domestiques.

«Je ne peux pas parler à Alfred ainsi. Je dois d'abord me changer» décida-t-elle.

Une fois entrée dans ses appartements, Élisabeth fit sa toilette, troqua sa robe de voyage pour une autre et se demanda comment mettre à profit le temps qui lui était imparti avant le retour d'Alfred que des affaires pressants retenait sur les terres de l'un de ses seigneurs.

La jeune femme ressortit les cinq lettres précieuses que sa mère lui avait écrites et s'allongea sur son lit afin de les relire tranquillement. Chaque fois qu'elle avait eu une importante décision à prendre, c'est presque toujours après avoir relu les longues lettres de sa mère qu'elle était arrivée à y voir plus clair.

Elle débutait la lecture de la cinquième et dernière lettre lorsque quelques coups furent frappés à la porte de sa chambre. Certaine d'avoir affaire à sa femme de chambre que Sorel s'était engagé à aller prévenir de son retour hâtif, Élisabeth ouvrit la porte sans même vérifier qui était là, tenant toujours la lettre de sa mère à la main. Elle se raidit lorsqu'elle réalisa qu'il s'agissait du Général.

-Puis-je entrer? Lui demanda-t-il en s'inclinant légèrement devant elle.

-Non… Rétorqua-t-elle en mettant la main sur la porte et esquissant un geste pour la refermer.

-Il faut que je vous parle, insista-t-il en bloquant la porte avec son pied.

-Je vous écoute… rétorqua-t-elle sans pour autant le laisser passer.

-Je vous en prie Majesté, laissez-moi entrer. Vous pouvez avoir confiance en moi. Ce que j'ai à vous dire ne peut être révélé dans un corridor… ajouta-t-il en chuchotant.

-Très bien! Soupira-t-elle. Entrez.

Dès qu'il fut dans la pièce, William jeta un œil dans le corridor et referma la porte doucement.

-Vous êtes sortis du château vous aussi? Lui demanda-t-elle en fixant ses bottines pleines de terres.

-Oui, mais pas longtemps…

-Alors Général… Qu'avez- vous de si important à me dire? Je vous écoute! «Voyons voir comment il compte me raisonner.» Se prépara-t-elle en serrant les lèvres.

-Je viens m'enquérir de votre décision…

-C'est Alfred qui vous envoie?

-Non… il n'est pas encore rentré…

Retenant sa colère avec beaucoup de peine, Élisabeth choisit le mensonge : Je vous ai déjà dit que j'avais l'intention d'accepter son offre…

-Vous êtes folle! Explosa-t-il avant de se mettre à marcher de long en large devant elle. Vous vous jetez dans la gueule du loup!

-Au risque de me répéter, je vous rappelle que cela ne vous regarde pas, Général Darcy.

-Votre mariage avec Alfred nous concerne tous, que vous le vouliez ou non! L'intima-t-il en la dominant de toute sa hauteur.

-Et en quoi cela je vous prie? Allez-y, renseignez-moi? J'ai bien hâte de l'entendre!

Comme elle se tenait maintenant tête levée devant lui et que ses yeux brillaient d'un éclat sauvage, Élisabeth n'avait aucune idée de la guerre que le jeune homme livrait contre lui-même, tout tenté qu'il fut de la prendre dans ses bras et de l'embrasser.

-Pourquoi refusez-vous de vous expliquer? Seriez-vous LÂCHE?

C'est en entendant ce mot qui faisait écho à celui qu'il entendait constamment dans sa tête depuis qu'il était obligé de servir ce roi qu'il détestait tant. Ce même mot qu'il voyait les lèvres de sa sœur prononcer dans ses rêves, mais jamais dans la réalité. C'est en entendant ce mot là qu'il craqua. Que le barrage céda en lui. Qu'il perdit la bataille contre ses émotions, prit la princesse par les épaules et s'empara de ses lèvres comme un assoiffé.

D'abord surprise, Élisabeth songea à le repousser, mais ne put que rester immobile devant l'intensité de son étreinte. Lorsque les lèvres du jeune homme quittèrent un instant les siennes, Élisabeth laissa tomber sa tête dans son épaule et l'entendit enfin répondre à la question qu'elle lui avait posée juste avant qu'il ne cède à ses pulsions.

-Vous êtes à moi. Vous ne pouvez pas épouser Alfred.

-Je sais… admit-elle à voix basse tout contre lui.

-Élisabeth, je vous aime, lui confia-t-il en la serrant fermement contre lui. Dites-moi que vous n'épouserez pas cet homme. Promettez-moi que vous n'en ferez rien? La pria-t-il en la dévisageant gravement.

Croyant reconnaître dans son interrogation une réplique parfaite de l'affirmation qu'elle avait entendue de sa bouche alors qu'elle l'avait surpris en compagnie de révolutionnaire : «Je sais exactement quoi faire pour lui arracher la promesse de ne pas épouser Alfred».

«Voilà donc jusqu'où il se montrait prêt à aller, se décomposa-t-elle. Jusqu'à se prétendre amoureux de moi. Dieu m'était témoin que s'il m'eut réellement aimée, j'aurais renoncé à ce mariage pour lui.»

Restée silencieuse depuis qu'il avait tissé sa toile en utilisant une habile déclaration d'amour, Élisabeth trouva enfin la force de le repousser. Meurtrie et blessée dans son orgueil, elle s'éloigna de lui, atteignit la porte de peine et de misère et l'ouvrit.

-Quittez ma chambre sur le champ! Lui ordonna-t-elle incapable de le regarder.

-Qu'est-ce qui vous prend? L'interrogea-t-il en venant vers elle.

-J'ai beau apprécier vos baisers… je ne suis – pour ma part – pas amoureuse de vous… Lui affirma-t-elle en découpant bien chaque syllabe.

-Bien, je comprends. J'ai mal interprété votre attitude à mon égard. Mais je vous en conjure Majesté, ne laissez pas mon comportement ardent influencer votre jugement sur cette affaire. N'épousez pas Alfred. Quittez ce royaume pendant qu'il en est encore temps…

-Je croyais vous avoir déjà répondu que cette histoire ne vous regardait pas… conclut-elle en ouvrant la porte.

-Un problème Général? Les surprit le roi en arrivant devant la chambre de la jeune femme.

-Non, récupéra rapidement le Général, je venais simplement prévenir la princesse que je pouvais lui fournir une autre femme de chambre en attendant le retour de la sienne, mentit-il ensuite en s'inclinant devant Alfred.

-Et je lui ai répondu que ce n'était pas nécessaire puisque je n'attendais personne avant ce soir…

-Nous sommes tous deux rentrés plus tôt à ce que je vois, s'amusa le roi refusant d'y voir autre chose qu'une bonne nouvelle. Très bien Général, vous pouvez disposer maintenant. Je vais tenir lieu de femme de chambre auprès de la princesse en attendant le retour de celle qui vous avez engagée vous-même.

-À vos ordres.

En pénétrant dans sa chambre, William alla coller son oreille sur la porte qui séparait les deux pièces, espérant que la jeune femme aurait la rapidité d'esprit de refuser que le roi pénétrât dans sa chambre. Il connaissait assez Alfred pour savoir qu'en toute autre circonstance, il aurait profité d'une telle opportunité. Lorsqu'il entendit le roi entrer dans sa propre chambre en faisant claquer la porte dans un mouvement d'humeur, William se calma instantanément et ressentit le besoin de réfléchir à ce qui s'était produit entre lui et la princesse. Il n'avait pas prévu l'embrasser et encore moins se déclarer. Il n'avait rien prémédité contrairement à ce qu'elle avait prétendu.

Depuis qu'elle était entrée dans sa tente ce fameux soir, tout était tellement plus compliqué. Craignant plus que jamais de perdre le contrôle et de mettre en péril l'équilibre qu'il en était arrivé à se construire au fil du temps, William frappa d'un point rageur la table de travail devant laquelle il s'était assis pour réfléchir.

Un coup léger frappé à sa porte le força à sortir de sa torpeur. Le code établit entre lui et son aide de camp ayant été annoncé, William ouvrit sans crainte la porte de sa chambre et le laissa passer.

-Mon Général, malheur à vous. La princesse vous a vu, chuchota celui-ci.

-Comment le sais-tu? Lui demanda William, un masque d'incrédulité sur le visage.

-La princesse et moi étions à l'auberge en même temps que vous.

-Hein? Mais de quoi me parles-tu?

-Je parle de votre rendez-vous d'aujourd'hui avec les révolutionnaires…

Sortant le vieux chapeau et la tunique élimée qu'il portait alors de derrière son dos, Sorel attendit que la mémoire de William établisse les liens nécessaires à sa compréhension.

-Le vieil homme, c'était toi? Et la dame qui est entrée dans la pièce où nous étions tous réunis, c'était Élisabeth? Réprouva-t-il.

-Elle-même…

-Tu aurais dû empêcher ça! L'intima William qui commençait à comprendre que si sa déclaration avait été si mal reçue, c'était justement à cause de ce qu'elle avait pu entendre à l'auberge.

-C'est que vous ne me tenez pas toujours informé de vos allées et venues… Se défendit Sorel.

-Tu sais très bien pourquoi Sorel. Je ne suis pas celui qui organise ces rendez-vous… C'est Silas. Et on me prévient moi-même toujours à la dernière minute… Déplora William en s'asseyant, écrasé par les événements.

-En tout cas, le mal est fait maintenant, la princesse sait que vos amis et vous préparez quelque chose et que vous êtes…

-…Et que nous sommes contre son union avec Alfred… Compléta William en laissant échapper un petit rire de dérision.

-Qu'allez-vous faire, maintenant? Lui demanda Sorel.

-Nous n'avons plus le choix Sorel… il faut qu'elle disparaisse…

-?

À suivre…

Alors, Gridaille, Laurence, Marie-Paule, Libra10, Laura, que va-t-il se passer ensuite?

Calazzi, ne dis rien, toi tu sais tout...

Miriamme