Des rires, des rires nerveux qui se découpent au sein de l'ambiance feutrée, qui crissent au fil l'irritation grandissante. Soudain, leurs yeux ennuyés me quittent et foulent les menaces de nuages à l'ouest, les craintes d'averses qui pourraient foutre en l'air la réception tant attendue de ce soir. Ils devraient le savoir, pourtant. Ils devraient s'émouvoir de ce fâcheux concours de circonstances, de cette invitation accordée à gauche et de la curiosité, de la bienséance mondaine qui les attire à droite. Je me produis à l'opéra cette nuit. Malgré la patience légendaire qui dégoutte de leurs manières, les places se sont littéralement arrachées - et ces messieurs rigides, engoncés dans un costume impeccable, ont bien failli perdre définitivement un de leur plus précieux vestons en se réservant un siège. Les tardifs, au lieu de se laisser humilier par une absence de mauvais goût, ont déversé des pots-de-vin considérables pour ne posséder ne serait-ce que le privilège d'assister à la représentation. Même s'il fallait à ces fins supporter deux longues heures debout. Des rivaux, de connivence, les accueilleront sans doute à s'asseoir confortablement dans leurs tribunes d'hypocrisie. Et l'on accepterait, courtois, ravi; et l'on jubilerait, décemment enorgueilli. Qu'en ai-je réellement à faire. Cette nuit, je serai la vedette, la célébrité enfin révélée qui embrasera l'avenir. Cette nuit, je me produis seul et demain matin, ils ramperont à mes pieds afin de goûter à une unique seconde de mon regard.

Un rire s'élève, dépouillé de leur moulage faux, de leurs tons modérés; un rire mélodieux enchante les convives, émerveille mes tympans. Justine Florbelle, brillante, magnétique, tourbillonne d'invité en invité, d'homme en homme, et les aveugle tous. Partout, quelqu'un réclame sa présence, lui prie de s'immiscer dans les conversations, d'offrir son avis à propos des récentes décisions de l'empereur, du progrès industriel. On lui récite un vers de Victor Hugo, elle réplique aussitôt par de l'ironie aristocratique. Politique, médecine, jamais elle ne baisse les armes, rien ne la prend au dépourvu - ces notables s'esclaffent, ces ducs s'inclinent d'un respect profond. Il n'y a bien que les dames, délaissées, en marge de toute conversation frivole, pour trépigner, s'exaspérer de façon grotesque et papillonner désespérément des cils dans l'optimisme que cela chasserait l'intruse. La chance ne les exauce pas, au contraire. Alors elles minaudent, par-ci par-là, se glissent derrière les maris, se saisissent à pleines mains des coupes de champagnes et s'enivrent, oublient. Certaines préfèrent se faufiler vers moi, m'intriguer de leurs charmes flétris et leur romantisme béat, d'autres murmurent en détaillant chez moi la vigueur qui fait cruellement défaut à leurs époux. Quant au reste des demoiselles, elles se taisent et rougissent au moindre frôlement de coude, masculin de préférence. Feignent, admirables, la timidité seyant à leur âge. Les plus téméraires boivent les mots spirituels de mon amante, aussi avides d'idole que les parents assoiffés d'un instant de transcendance. Tandis qu'alcools enflammés dévalent les palais insatiables, leurs attentions appuyées la dévorent, la consument d'adoration, en dépit des précautions dont elles s'assurent. Les fanées jalousent, les bourgeons rêvent. Je devrais me dévisser la nuque et en rire à mon tour.

Cependant, une se maintient hors des groupes, attentive, blasée. Sa chevelure blonde se délie des carcans capillaires, s'affranchit des filets et des conventions élémentaires, et coule, comme une froide rivière d'avril, le long de son visage. Une fine cicatrice, presque estompée, se perd en direction de son cou. Elle demeure belle, grâce au genre qu'elle exploite. Séduisante, oui, elle l'est toujours, cette inconnue, telle une rose ayant survécu aux rudes hivers - au grand dam des débris alentours. Quoiqu'elle n'égalerait jamais Justine, ma Justine, au-dessus de tous - ses décennies de trop l'en empêchaient -, elle dégageait une sorte d'aura fébrile qui me plaisait, me plaisait vraiment. Après avoir essuyé les crachotements acides d'un vieillard, les prunelles azures tombent sur mon observation indélicate, me rendent la pareille. Sans en avoir l'apparence, sans en avouer la volonté, elle se détourne à demi de son lambeau d'interlocuteur, tremblotant à chaque parole, m'offre un rapide clin d'oeil. La manœuvre, parfaitement calculée, me permettait de profiter de son généreux décolleté. Oui, me dis-je, les mêmes lueurs féroces l'incendiaient, mais à l'inverse, en quête de la puissance brute, de l'Homme.

J'espère que cette femme viendra, aux premières loges.

Tant de gravité, commente la brune Justine, sous l'ombre en mouvement des feuillages. Appréhenderais-tu ce soir?

Elle me suggère une flûte, emplie d'un liquide plus doré que d'ordinaire, plus limpide. Je l'accepte volontiers, toutefois je la garde entre mes doigts, pensif, tente de transpercer les reflets mystérieux. Illusionniste parmi les illusoires, le sarcasme fait partie intégrante de ses jeux, de ses mises à l'épreuve. Sauf qu'aujourd'hui, ma chère, ils ne m'atteindront pas. En seras-tu froissée, de ne pas réussir à me vaincre, alors que tes prétendants succombent les uns à la suite des autres ? L'idée d'un rictus crispé sur ses lèvres me réjouit sur-le-champ, au moins autant que mon succès futur.

Jamais, déclaré-je, avant de savourer la chaleur amère de la boisson.