Chapitre III : Première journée au Ministère
Une pluie glacée de novembre tombait sans discontinu depuis l'aube. Londres semblait emprisonnée sous une nasse grise nuageuse. Le vent balayait avec force les feuilles mortes dans le caniveau. Les quelques personnes dehors se hâtaient de gagner un abri sec.
La pluie ne dérangeait pas plus que ça Tisiphone : elle prenait son temps pour atteindre la cabine téléphonique rouge de l'autre côté de la rue. En Grèce, ce genre de pluie était inconnu.
Elle entra dans la cabine téléphonique et composa le numéro puis son numéro d'identifiant.
Une voix lui souhaita la bienvenue et Tisiphone sentit le sol vibrer et s'enfoncer sous terre.
Parvenue dans le hall du Ministère, Tisiphone alla droit aux ascenseurs. Elle franchit les portes dorées et arriva dans le petit hall à la vingtaine d'ascenseurs. Il n'y avait pas trop de monde ce matin, juste une petite dizaine d'employés mal réveillés. Un ascenseur arriva et Tisiphone s'y engouffra. A chaque arrêt, quelques parchemins et autres dossiers volants arrivaient dans un bruissement sec. La sorcière ne descendit qu'arrivée au deuxième niveau. Elle s'engagea dans le couloir qui la menait au Quartier Général des Aurors.
Tisiphone se demandait ce que lui valait une convocation de si bonne heure, rien de bon, présageait-elle.
Elle regarda la pendule accrochée dans le couloir aux murs blancs. Dans cinq bonnes minutes, elle serait fixée.
Comme elle était en avance, elle décida de flâner dans le service : pas question d'aller faire le pied de grue devant le bureau, Darius Croupton aurait pu croire que cette convocation l'impressionnait … Elle alla donc faire un tour du Quartier général, la salle divisée en box était vide. Elle se promena donc dans les allées, jetant un coup d'œil ça et là. Les murs étaient recouverts de coupures de presse, de photos de sorciers sans doute recherchés par les Aurors.
Huit heures venaient de sonner, elle fit donc demi-tour et retourna vers le bureau de Croupton. La porte était fermée, Tisiphone frappa deux coups discrets. La voix du chef des Aurors l'invita à entrer.
Darius Croupton était assis derrière son bureau, à moitié caché sous un amoncellement de dossiers à l'équilibre précaire. Il était vêtu d'une robe à la couleur violette éclatante qui cachait avec mal les nombreux bourrelets du sorcier. Contrairement au jour de l'épreuve du labyrinthe, il portait une paire de lunettes rondes qui ne s'accordait nullement avec son visage bouffi.
A l'entrée de Tisiphone, il l'invita à s'asseoir dans un des deux fauteuils de l'autre côté de son bureau. Il la salua brièvement puis croisa les mains sous son menton et la dévisagea un court instant. Il s'éclaircit la voix.
Je dois dire que tout le monde ici – moi y compris – a été très étonné de votre demande d'intégrer les Aurors …
Croupton suspendit son discours, espérant peut-être une réaction de Tisiphone, mais la sorcière resta impassible.
Cependant, continua-t-il un peu dépité, vous avez réussi tous les tests haut la main, et nous n'avons … détecté …comme dire … aucun comportement douteux … de votre part.
Une nouvelle fois, Tisiphone ne releva pas l'allusion de Darius.
Malgré cela, poursuivit-il, nous n'étions pas trop d'accord pour votre intégration parmi nous … Comprenez-vous ?
Non, avoua Tisiphone. Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Enfin … si, mais les affaires dont vous faites allusion se sont toutes soldées par mon innocence. Cela ne suffit-il pas ?
Euh …
Darius était gêné. Elle venait de mettre le point sur ce qu'il espérait laisser de côté.
Soit je suis totalement innocente, soit coupable, renchérit la sorcière. Ce que vous insinuez là … me ferait presque penser que vous n'avez aucune confiance en votre propre justice … Serait-ce possible ?
Euh … non, non ! s'empressa de répondre le chef du Bureau des Aurors. De toute façon, vous avez reçu l'appui d'une personne très influente qui nous assure que nous n'avons aucun souci à se faire.
Je vois …Je suppose qu'il y a un « mais » dans cette affaire.
Croupton toussota.
Voyons, ce n'est pas vraiment un « mais » ! Vous n'êtes pas sans ignorer que votre formation n'est pas totalement terminée. Certes vous avez passé tous les tests, mais vous ne pourrez pas, comme vos collègues nouvellement arrivés, aller immédiatement sur le terrain.
Une sorte de période d'essai, le coupa Tisiphone. Vous m'avez convoqué simplement pour m'annoncer cela ?
Oui …
Vous pensiez que cela me poserait problème ? demanda Tisiphone incrédule.
Euh … oui … euh … non, je préférais vous informer personnellement …
Darius était un peu étonné de la réaction de la sorcière, il pensait qu'elle aurait pu s'emporter, mais elle accueillait cette nouvelle plutôt bien.
Bon, si vous n'avez plus rien à me dire, je vais vous laisser et rejoindre mon bureau, j'ai déjà quelques dossiers qui m'attendent, je suppose.
Oui !
Darius se jeta dans la brèche grande ouverte par la sorcière.
Nous vous avons mis sur une affaire de loup-garou. Il semblerait que des journaux moldus aient relevé d'étranges agressions dans le Sud de l'Angleterre, nous aimerions que vous analysiez ces articles pour voir s'il s'agit vraiment d'un loup-garou.
Très bien.
Tisiphone s'était levée et prit congé d'un Darius Croupton, visiblement soulagé de la tournure qu'avaient pris les événements.
Une fois dans le couloir, Tisiphone pesta intérieurement contre ce vieil empoté de bureaucrate.
Une période d'essai, mon œil ! pensa-t-elle. Une mise au placard, oui ! Mais ne criez pas victoire si vite, si je veux aller sur le terrain, j'irai !
La sorcière était arrivée à son bureau, dans un box, en plein milieu de la salle reservée aux Aurors. Les murs étaient vierges de toute photo, le bureau vide, à l'exception d'un épais dossier. La sorcière s'assit et ouvrit le dossier. De nombreux articles avaient été découpés. Ils venaient tous de journaux moldus. Quelques minutes plus tard, un jeune sorcier arriva, les bras chargé de journaux. Il salua Tisiphone et posa les quotidiens sur son bureau.
Voici les derniers numéros que nous avons eus. Monsieur Croupton m'a dit que vous étiez chargé de les décortiquer.
Tisiphone le remercia et le sorcier s'en alla. Soupirant, elle jeta un coup d'œil rapide aux journaux. Elle en aurait pour toute la journée.
Cela faisait une demi-heure que Tisiphone surveillait du coin de l'œil la grosse pendule du mur. Les aiguilles semblaient prendre un malin plaisir à avancer le plus lentement possible. La sorcière trouvait le temps long en attendant sa fin de journée de travail. Elle aurait bien aimé jeter un sort à l'horloge mais pour son premier jour ce n'était pas très judicieux. La grosse aiguille daigna enfin aller se placer sur le chiffre douze. La sorcière soupira et bondit de son siège. Dix-sept heures ! Il était temps de partir. Ses dossiers étaient bien rangés sur son bureau, aussi prit-elle seulement sa cape et quitta le bureau.
Sa journée avait été affreuse. Ses yeux lui piquaient à force de lire les petits caractères des journaux moldus, son dos la faisait souffrir : elle n'avait plus l'habitude de rester assise aussi longtemps. Pour couronner le tout, elle n'avait pas arrêté de sentir le regard pénétrant de Maugrey sur son dos. Se sentir observée comme ça lui était insupportable.
L'ascenseur mit un certain temps à arriver. Soudain, elle entendit une voix la héler. Elle vit du coin de l'œil Alastor qui lui faisait signe. A ce moment, l'ascenseur arriva. Elle s'engouffra dedans, faisant comme si elle n'avait pas entendu l'appel de l'Auror. Avec empressement, elle appuya furieusement sur le bouton de fermeture de portes. Celles-ci se refermèrent à la barbe de Maugrey. Tisiphone poussa un soupir de soulagement. Elle n'avait pas envie de répondre à ses questions. La pause déjeuner lui avait largement suffi.
Un petit rire moqueur la fit se retourner.
Elle se retourna d'un bond.
Lucius Malefoy se tenait dans un coin de l'ascenseur, un grand sourire sur les lèvres et l'air toujours aussi hautain.
Dure journée ? demanda-t-il en guise de bonjour.
Usante, admit Tisiphone.
Café ? proposa laconiquement Lucius.
Tisiphone ne répondit pas immédiatement. Elle le regarda avec étonnement pour voir s'il était vraiment sérieux ; comme il n'avait pas l'air de se moquer d'elle. Elle accepta donc, curieuse de voir ce que cacher cette invitation.
L'ascenseur les avait mené dans le hall du Ministère. Beaucoup de sorciers se dépêchaient de rentrer chez eux.
Où m'emmènes-tu ? demanda Tisiphone curieuse.
Sur le Chemin de Traverse. Au Dragon Cracheur. Tu connais ?
Non.
C'est très bien, tu verras … un coin tranquille.
Les deux sorciers étaient arrivés dans la zone de transplanage près des cheminées devant lesquelles une queue impressionnante de sorciers se pressait. Ils se tranplanèrent et arrivèrent aussitôt sur le Chemin de traverse. Le mauvais temps avait chassé les quelques sorciers qui flânaient là. La rue était presque déserte. La pluie ne tombait plus, mais il fallait zigzaguer entre les nombreuses flaques d'eau qui avaient envahi la rue. Un brouillard épais commençait à monter. Tisiphone frissonna et resserra sa cape contre elle, cela faisait longtemps qu'elle n'avait connu pareil automne.
Nous y sommes presque !
Il avait remonté presque entièrement toute la rue commerçante. Lucius s'arrêta devant une petite échoppe. L'enseigne en forme de dragon qui crachait un peu de feu se balançait dans la bise. Les vitres étaient recouvertes de buée qui empêchait Tisiphone de voir à l'intérieur.
Lucius ouvrit la porte et se recula pour laisser passer la sorcière.
L'endroit ressemblait à un pub et Tisiphone se demanda si on servait vraiment du café ou du thé dans un tel lieu. Les clients étaient dans une grande majorité tous des hommes et Tisiphone sentit de nombreux regards s'attarder sur elle. Lucius la conduisit dans le fond de la salle, salua au passage quelques connaissances de la main.
La décoration était des plus étranges, en tout cas, le lieu portait bien son nom. Aux murs étaient accrochés de nombreuses gravures représentant des dragons. Ca et là étaient suspendus des crânes de dragons, des mâchoires grandes ouvertes qui avaient l'air de vouloir avaler les clients. Au centre de la pièce, entourée par le bar, une sorte de fontaine trônait. C'était une immense tête de dragon qui crachait non pas du feu mais de la Bièraubeurre. Dans le fond de la salle, les tables étaient installées dans de petits box. Lucius s'installa dans l'un d'entre eux. Tisiphone prit place en face de lui. Les banquettes étaient confortables. La sorcière se débarrassa de sa cape et la posa à côté d'elle.
Je croyais que tu m'invitais à boire un café … Ils en ont dans ce genre d'endroit ? demanda Tisiphone étonnée du lieu.
Oui, ne t'en fais pas.
Une sorcière vint prendre leur commande.
Un café, demanda Tisiphone.
La même chose pour moi, lança Lucius.
Le silence s'installa en attendant que la serveuse revienne avec leurs boissons. Les deux sorciers se regardaient en chiens de faïence.
La sorcière revint avec leur commande.
Tisiphone posa ses mains autour de la tasse brûlante pour se réchauffer. Elle jeta un coup d'œil dans la salle. Son regard s'arrêta un court moment sur une silhouette familière. Elle revint à son café en éclatant de rire.
Que se passe-t-il ? demanda Lucius intrigué.
Mon premier jour commence fort, commenta la sorcière.
Elle montra discrètement de la tête un homme assis à plusieurs table d'eux.
Qui est-ce ? demanda Lucius.
Un Auror qui travaille avec moi. Il ne m'a presque pas lâchée d'une semelle depuis que j'ai mis les pieds au Ministère … Entre lui et Maugrey …
Pourquoi une telle surveillance ?
Tisiphone éclata de rire.
Allons Lucius … ne fais pas l'innocent … Je suis certaine que tu sais ce que l'on dit de moi … Ce genre de … rumeurs … courent plus vite que le vent !
Je sais ce que tu veux dire …
Ah bon ? s'étonna innocemment Tisiphone.
Ne fais pas celle qui ne sait rien
Et ces rumeurs, rétorqua la sorcière, faut-il les croire ?
A toi de me le dire …
Tisiphone éclata de nouveau de rire.
Elle avala une gorgée brûlante de café, elle reposa lentement sa tasse, ne quittant pas un seul instant Lucius des yeux.
Une rumeur reste une rumeur, Lucius, même si parfois le fond en a été vrai … Ce n'est un souffle éphémère … qui meurt rapidement.
A moins qu'elle ne soit démentie … ou démontrée …
Le silence régna le temps que les deux sorciers boivent leur café. Ils s'observaient comme deux prédateurs à l'affût prêts à bondir l'un sur l'autre et à s'entretuer.
Le regard de Tisiphone se fit soudain un peu moins dur, mais plus déterminé aussi.
Pourquoi m'avoir proposé de venir prendre un café ? demanda-t-elle soudain.
En souvenir du bon vieux temps ? proposa Lucius.
Oh non ! Pas de ça Lucius ! Je ne te crois pas. Combien de fois nous sommes nous adressés la parole à Poudlard, en sept ans ? Deux fois ? Trois fois ?
Ce fut au tour de Lucius d'éclater de rire.
Alors, insista Tisiphone. Dis-moi …
Tu as piqué ma curiosité, avoua le sorcier blond. Qu'est-ce qu'une sorcière comme toi fait parmi les Aurors … Que tu sois revenue en Angleterre, je peux le comprendre … Mais t'engager dans cette voie … Pourquoi ne pas avoir continuer tes recherches et tes fouilles ?
J'avais envie de changer … de voir autre chose …
Soit … Mais dis-moi, Tisiphone, pourquoi avoir accepté mon invitation ?
Pour la même raison que toi, s'exclama-t-elle. Toi aussi tu m'intrigues.
Vraiment ?
Bien sûr ! Je peux dire la même chose de toi ! Qu'est-ce que quelqu'un comme toi fait au Ministère ? Toi qui n'en as toujours fait qu'à ta tête, outrepassant les règlements … Toi voilà dans un bureau ! Curieux, non ? ajouta-t-elle malicieusement.
Je fais ce pour quoi on m'a engagé, murmura-t-il. Observer … et agir en conséquence …
Une lueur de défi passa dans les yeux gris du sorcier. Tisiphone ne cilla pas et soutint un long moment le regard froid de Lucius.
