Chapitre VII : le Club
Noël était passé depuis deux jours sans que la neige ne cesse de tomber. Son blanc manteau recouvrait toute l'Angleterre et paralysait une nouvelle fois le monde moldu et sorcier.
Un bref hibou avait averti Tisiphone de la venue de Lucius. Il devait venir la chercher à dix-neuf heures pour lui présenter le précédent propriétaire du papyrus. La sorcière n'attendait plus que ce moment depuis qu'elle avait traduit une partie du texte. Elle ne décolérait pas contre Lucius. Pour elle, il ne pouvait qu'être au courant de certaines choses et avait osé les lui cacher. Pour le moment, elle n'avait pas desserré les dents et était bien décidé à le faire payer à Lucius. Cette soirée promettait d'être des plus palpitantes et déterminantes.
Tisiphone, une fois n'était pas coutume, avait relevé ses longs cheveux en un chignon, retenu par une vieille épingle en argent. Elle avait opté pour une robe noire toute simple. Sur le dossier d'un fauteuil, une cape en fourrure argentée avait été jetée négligemment. Une étole en soie mauve traînait au sol.
Mana entra dans le salon, jeta un regard désapprobateur à Tisiphone. Elle ramassa l'étole et la plia avant de la déposer sur le fauteuil. La petite elfe fit de même avec la cape.
Vous êtes en avance, constata Mana. Il ne vient pas avant une demi-heure !
Je sais, répondit la sorcière.
Est-ce si important ?
Oui … Je veux la vérité !
L'elfe plongea ses grands yeux verts dans ceux de la sorcière.
La vérité ? Je croyais que, parfois, il fallait mieux l'ignorer …
Pourquoi dis-tu cela ?
Tisiphone dévisagea avec curiosité Mana.
C'était juste comme ça, répondit trop rapidement Mana.
L'elfe s'inclina et quitta précipitamment le salon sous le regard plus qu'étonné de Tisiphone. Décidément, il lui fallait absolument découvrir tout ce qui était caché.
Le temps semblait s'éterniser. Les aiguilles dorées de la grosse horloge semblaient avancer comme au ralenti. Finalement, sept heures sonnèrent et peu de temps après, la sorcière entendit des pas dans le couloir. La porte s 'ouvrit sur Lucius, toujours aussi élégant. Tisiphone le salua froidement. Lucius, lui, fit comme si de rien ne s'était passé. Tout sourire, il aida Tisiphone à passer sa cape puis l'invita à le suivre.
Ils sortirent dans le froid de la nuit. Lucius expliqua à Tisiphone qu'ils devraient se transplaner ensemble. Le sorcier lui offrit son bras et Tisiphone l'accepta de mauvais cœur. Elle ferma les yeux.
Lorsqu'elle les ouvrit, ils se trouvaient devant une immense demeure, dans un quartier chic de Londres. Le petit manoir dénotait dans cet élégant coin : le toit était à moitié effondré et les poutres de la charpente qu'on pouvait apercevoir dans la nuit étaient noircies. La façade, elle aussi, gardait les traces du violent incendie qui avait ravagé la maison. Les murs étaient recouverts d'une couche noire, les fenêtres avaient leurs vitres brisées et certaines étaient condamnées par des planches ou des parpaings.
Les hautes grilles en fer forgé du parc étaient fermées par de nombreux cadenas. Les branches des hauts arbres qui bordaient le mur d'enceinte du manoir se balançaient dans la bise mordante. Le vent froid semblait gémir en faisant claquer les quelques volets qui subsistaient encore aux fenêtres.
Une magie très puissante semblait émaner de ces lieux. Tisiphone pouvait la sentir : des forces qui essayaient à tout prix de la repousser, de lui faire passer son chemin. Un certain malaise commençait à s'emparer d'elle.
Lucius dut le remarquer, il se tourna vers Tisiphone et sortit un fin parchemin de la poche de sa robe noire. Il le tendit à sa compagne. La sorcière déplia le papier et déchiffra rapidement la fine écriture.
Le club se tient au cent-vingt Hollow Street.
Elle froissa le morceau de papier avant de le rendre à Lucius. Celui-ci le fit aussitôt disparaître dans un nuage de fumée.
L'étrange sentiment qui l'avait saisi venait de s'estomper. La sorcière ressentait toujours la magie, mais elle ne stoppait plus son envie de s'approcher de la maison.
Lorsque la sorcière releva les yeux vers cette dernière, elle la trouva métamorphosée. Il ne restait plus aucune trace de l'incendie qui l'avait détruite. Le parc lui aussi était méconnaissable. Le jardin était recouvert de neige mais malgré la couche blanche, on pouvait voir qu'il était entretenu avec soin : les buis étaient taillés de façon étrange, les fontaines de marbres étaient miraculeusement épargnées par le gel, de même que quelques rosiers qui fleurissaient comme en plein été.
Lucius sortit sa baguette et tapota sur les cadenas. Ceux –ci se détachèrent et la porte s'ouvrit sans bruit. Ce n'est seulement qu'au moment de franchir les grilles que Tisiphone remarqua les armoiries forgées dans le fer. Une tête de mort stylisée et trois serpents qui l'enlaçaient en sortant des orbites vides et de la bouche. Sans un bruit, les portes se refermèrent. La sorcière sursauta. Elle ne pouvait plus revenir en arrière et une angoisse sourde saisit son cœur. Peut-être venait-elle de commettre sa première erreur.
Elle s'arrêta un instant, le vent faisait voler sa lourde cape derrière elle. Elle frissonna et pas uniquement à cause du froid.
Lucius stoppa lui aussi sa progression et se retourna vers Tisiphone.
Que t'arrive-t-il ? lui demanda –t-il doucement.
Rien, rien, marmonna-t-elle.
Elle se tut. Lucius la regarda, un fin sourire se voulant rassurant sur ses lèvres. Tisiphone secoua la tête puis soupira.
Lucius, attends ! lança-t-elle soudainement.
Il vint se placer à ses côtés.
Je … je … bégaya-t-elle, avant de se reprendre. Il faut que je t'avoue quelque chose ! C'est au sujet … du Ministère …
Il l'interrompit, sans quitter son sourire.
Je sais …
Tu sais ? demanda-t-elle surprise.
Oui …
Mais alors, pourquoi me conduire ici ?
Tout simplement parce que tu me l'as demandé … et … parce que je te fais confiance !
Incrédule, elle le regarda. Il semblait tout à fait sérieux.
Tu sais, ajouta-t-il sur le ton de la confidence, si tu avait trompé ma confiance, jamais tu n'aurais pu entrer ici … Alors ne te fais aucun souci.
Il lui offrit son bras et elle l'accepta aussitôt. Les résolutions qu'elle s'était fixée les jours précédents venaient de s'évanouir comme neige au soleil.
Tandis qu'elle s'engageait sur l'allée enneigée, elle se rendit compte qu'elle venait de franchir une nouvelle étape dans sa quête.
Ils étaient arrivés sur le perron. Ils grimpèrent quelques marches en marbre et Lucius poussa la porte monumentale. Tisiphone remarqua les mêmes armoiries que sur la grille.
Le hall d'entrée était immense. Le sol tout de marbre noir miroitait comme la surface d'un lac sous les lueurs des innombrables bougies. Dans un coin à gauche, il y avait une sorte de vestiaire. Le sorcier qui était assis derrière le comptoir se leva à l'arrivée des deux nouveaux-venus.
Monsieur Malefoy, dit-il en s'inclinant.
Lucius lui donna sa cape puis aida Tisiphone à se défaire de la sienne.
L'homme regarda avec attention Tisiphone. Il allait dire quelque chose, mais Lucius l'en empêcha.
Elle est avec moi, expliqua-t-il simplement.
Le regard glacé qu'il lui lança en même temps dissuada le sorcier de poser d'autres questions.
D'un pas vif, Lucius s'engagea dans le grand escalier, Tisiphone sur ses talons. Arrivés au premier étage, ils pénétrèrent dans une immense pièce. Les boiseries s'élevaient jusqu'au plafond blanc décoré de moulures. Par endroit, les murs étaient recouverts d'immenses tentures de velours, dans des tons très sombres. Dans l'immense cheminée, un bon feu flambait. Des fauteuils étaient disposés un peu partout dans la pièce. Il y avait quelques personnes dans la pièce qui discutaient assis auprès de la cheminée ou debout près du buffet. Personne ne fit vraiment attention à l'arrivée de deux nouveaux sorciers. Quelques uns saluèrent brièvement Lucius de la tête avant de reprendre leurs conversations. Le sorcier entraîna Tisiphone dans une deuxième pièce plus petite, mais meublée à l'identique. Il y avait encore moins de monde ici : à peine plus de dix sorciers.
Lucius, la tête haute comme s'il venait en conquérant, s'avança vers un sorcier très sec. Il était d'un certain âge. Ses cheveux blancs étaient coupés court. Il portait de petites lunettes argentées qui rendaient son visage encore plus sévère. Visiblement, il attendait Lucius puisqu'il vint à sa rencontre d'un pas leste, malgré le boitillement de sa jambe gauche. Il s'appuyait sur une fine canne au pommeau d'argent. Le sorcier accueillit Lucius avec un grand sourire.
Nathaniaël ! s'exclama Lucius.
Bonsoir Lucius.
Il se tourna ensuite vers Tisiphone et s'inclina avant de lui prendre la main pour y déposer un baiser. Lucius fit alors les présentations.
Laisse-moi te présenter Tisiphone Argos … Tisiphone, voici Nathaniaël Staurios
Enchanté de faire votre connaissance ! J'avais hâte de vous rencontrer.
Vraiment ? demanda Tisiphone.
J'avoue que vos travaux m'ont beaucoup intéressé … Voyez-vous, moi aussi, je me passionne pour les vieux mythes … D'ailleurs, je suis surpris et déçu d'avoir appris que vous aviez interrompu vos recherches … L'archéomagie perd une grande spécialiste … à moins que ce ne soit que partie remise …
Vous savez … même si officiellement j'ai arrêté mes recherches, il m'arrive encore de travailler sur quelques vieux dossiers …
Vous m'en voyez ravi.
Malgré des apparences faussement polies et enjouées, la tension était palpable entre Tisiphone et les deux sorciers. La jeune femme était sur ses gardes, l'homme qu'elle avait devant elle était puissant, elle sentait la force qui en émanait.
Ainsi, continua Tisiphone, vous vous intéressez à l'archéomagie ?
Oui, avoua Nathaniaël, même si je ne prétends pas être un érudit dans ce domaine. Disons que je collectionne simplement les vieux objets … et que je suis friand de toutes ces antiques histoires. D'ailleurs, je suis très honoré de savoir que c'est à vous qu'est revenu la « tâche » de traduire mon vieux papyrus …
Il s'interrompit et regarda intensément Tisiphone, savourant déjà le petit effet qu'allait produire ses paroles.
Pour être tout à fait honnête, je dois avouer qu'au début, j'avais pensé confier cette traduction à une autre personne. Mais malheureusement, cela n'a pu se faire …
Vous éveillez ma curiosité … Très peu de sorciers maîtrisent les langues anciennes qui composent votre papyrus … A qui avez-vous demandé ? Au professeur Dorgone ?
J'y avais songé mais ce n'est pas lui … En fait, j'avais plusieurs fois rencontré … votre défunt mari … Et il avait accepté ma proposition … D'ailleurs, il avait même commencé à travailler dessus.
Tisiphone sursauta. Jamais, elle n'aurait pu imaginé cela. Comment cela pouvait-il être possible ? Daëron lui en aurait parlé … Un tel texte constituait une avancée majeure dans ses recherches, il n'aurait pas manqué de lui en parler … Cet homme mentait … il ne pouvait pas en être autrement …
Comme s'il lisait dans ses pensées, Nathaniaël poursuivit :
Si cela vous intéresse et bien que Lucius m'ait dit que vous aviez bien avancé, je pourrais vous faire parvenir les premières conclusions de votre mari …
Passée la première surprise, Tisiphone se ressaisit.
Ainsi, vous avez connu Daëron ? C'est étrange, il ne m'avait jamais parlé de vous ni du travail qu'il effectuait sur votre papyrus …
C'est entièrement de ma faute … Je lui avais demandé la plus grande discrétion … Je ne souhaite pas que ces recherches tombent entre les mains de n'importe qui, vous pouvez comprendre, je suppose, puisque maintenant vous avez une petite idée de ce dont il s'agit …
Tisiphone le regarda d'un air dubitatif, elle allait enchaîner, mais elle fut interrompue par l'arrivée d'un nouveau sorcier qui vint les saluer. L'homme était plutôt grand et jeune. Il avait des cheveux bruns coupés courts et arborait un fin bouc parfaitement taillé.
Nathaniaël, Lucius, lança-t-il d'une voix grave avant de leur serrer la main.
Puis il se tourna vers Tisiphone, la main tendue.
Gabriel Healtre.
Tisiphone Argos, répondit-elle dans un murmure.
Enchanté de vous connaître … Depuis le temps que Lucius parle de vous …
Ah oui ?
Elle se tourna vers Lucius d'un air étonné.
Ne vous inquiétez pas … Il n'a pas tari d'éloges sur vous … continua Gabriel.
Lucius regarda Tisiphone un peu gêné, regrettant visiblement l'arrivée de ce nouveau sorcier. Gabriel ne semblait pas s'en apercevoir ou du moins, il faisait comme si. Tisiphone, elle, ne l'appréciait pas : son air hautain de petit chef qui semblait vouloir tout régir et diriger ne lui plaisait guère. Autant Nathaniaël sous ses airs sévères lui paraissait sympathiquement dangereux et l'intriguait, autant ce Gabriel trop affable l'énervait et lui était indifférent.
J'espère que vous vous plaisez à Londres … Lucius m'a appris que vous n'étiez arrivée en Angleterre depuis quelques mois seulement …
J'avoue ne pas avoir trop eu le temps de profiter vraiment de Londres … Trop de travail ces derniers temps …
Lucius ne nous avait pas dit que vous travailliez … Et que faites-vous si ce n'est pas indiscret ?
Tisiphone lança un regard interrogateur à Lucius, il sourit avant de hausser les épaules. Visiblement, il n'aimait guère le nouveau venu et ce que Tisiphone s'apprêtait à lui dire le réjouissait quelque peu.
Je travaille au Ministère …
Au Ministère ? s'exclama Healtre ravi.
Oui, pour être tout à fait précise, je suis Auror …
Auror ?
Cette fois, la surprise était totale. Nathaniaël était resté impassible et Tisiphone était certaine que Lucius l'avait déjà mis au courant.
Excusez-moi, lança soudain Gabriel, mais je dois absolument m'entretenir avec Lucius.
Ce dernier soupira mais ne dit rien. Nathaniaël s'approcha alors de Tisiphone.
Ce n'est pas grave, dit-il alors. Je devais justement discuter avec notre invitée.
Il se tourna vers Tisiphone et lui offrit son bras.
Venez ma chère, je crois que nous avons beaucoup de choses à nous dire …
Il l'entraîna un peu plus loin. Gabriel et Lucius se dirigeaient vers l'autre côté de la pièce. La sorcière put seulement entendre quelques brides de leur conversation.
Une Auror ! Ici ! C'est de la folie !
Tisiphone ne put entendre la réponse de Lucius. Son petit manège n'échappa à Nathaniaël qui lui murmura en souriant :
Gabriel est incapable de voir au-delà des apparences et des on-dit … Il devrait pourtant savoir que bien des choses ne sont que façades et cachent de nombreux desseins …
A ces mots, la sorcière frissonna. Ce n'était pas que des paroles en l'air, mais elle ne savait pas ce que le sorcier voulait exactement dire ni de qui il parlait vraiment … Se pouvait-il que … ?
Nathaniaël lui sourit une nouvelle fois, ravi de son petit effet. Puis il passa à autre chose.
Ainsi, Lucius m'a dit que vous étiez impatiente de me rencontrer ? Que vous aviez de nombreuses questions à me poser sur ce papyrus ?
Effectivement …
Je vous écoute … J'y répondrais dans la mesure du possible … Moi-même je n'ai pas toutes les réponses …
Pour commencer, je voulais savoir où et comment vous vous étiez procuré ce fameux papyrus … Ce genre de découverte est … comment dire … plutôt inhabituelle …
Pour être franc, ce papyrus est dans ma famille depuis de très nombreuses années. Mon grand-oncle l'a découvert lors de fouilles en Grèce … Sans savoir de quoi il en retournait, mais se doutant de son importance, il l'a caché soigneusement aux yeux des autres archéomages …
Votre grand-oncle était archéomage ?
Oui, et je suis sûre que vous en avez entendu parler … Thémistocle Archibald Mesopos …
Le professeur Mesopos ? s'écria la sorcière … C'était votre grand-oncle ?
Oui …
Je suis étonnée qu'il n'ait pas réussi à venir à bout de cette traduction …
Il n'en a jamais eu le temps … Il est mort très peu de temps après avoir récupéré ce document. Il avait pris quelques notes, relevé quelques petits indices et c'est tout …
Pourquoi avoir attendu si longtemps dans ce cas pour vous intéresser de nouveau à ce papyrus ?
Pour la simple et bonne raison que j'en ignorais l'existence. Je ne l'ai découvert que très récemment … Ce n'est qu'en lisant les quelques notes de mon grand-oncle que j'ai pris conscience de l'importance de cette chose.
Et donc, vous avez pris contact avec mon mari ?
Exactement. J'avais entendu parler de ses travaux et beaucoup de sorciers m'ont affirmé qu'il était le meilleur dans ce domaine … Nous l'avons donc approché et il a immédiatement accepté de nous apporter son aide …
Nathaniaël se tut un court instant et dévisagea Tisiphone. Elle soutint sans ciller son regard perçant.
La discrétion était de mise, continua-t-il. Ce qui explique qu'il ne vous en ait parlé … Vous pouvez comprendre, maintenant que vous commencez à en saisir les enjeux …
Oui, marmonna la sorcière légèrement exaspérée.
Elle savait qu'il y avait autre chose là-dessus, quelque chose de bien plus qu'une simple traduction … mais pour l'instant, elle n'arrivait pas à en comprendre tous les ressorts. Tout n'était dit qu'à mots couverts … et elle craignait d'en soulever plus le voile. Mais il était trop tard pour faire marche arrière. Les paroles de Mana lui revinrent soudain à l'esprit. Se pouvait-il que la petite elfe ait été au courant de quelque chose ? A l'époque, elle secondait énormément Daëron. Aurait-elle pu rencontrer Nathaniaël ? Il faudrait qu'elle le lui demande à son retour …
J'ai encore une question … lança soudain la sorcière.
Je vous écoute, ma chère.
Lorsque la traduction sera finie, que ferez-vous ?
Nathaniaël éclata de rire.
Question très intéressante et pertinente … Que je vous retourne ! Vous … Que feriez-vous ?
Sans hésiter, je découvrirai le fin mot de cette histoire ! Bien évidemment !
Excellente réponse ! Digne de votre réputation ! Et c'est ce que je ferai également –avec votre aide, bien entendu !
Cela sous-entend que vous croyez à tous ces vieux mythes ?
Vous devriez le savoir … Les vieilles légendes ont toujours un fond de vérité. Reste à savoir quelle est cette part de vérité … Et dans ce cas, je suis à peu près certain qu'elle est très importante. Les personnes qui ont écrit ce manuscrit étaient au courant de beaucoup de choses, me semble-t-il …
Votre grand-oncle a dû découvrir d'autres … choses … Pour quelqu'un qui prétend ne rien savoir, vous semblez si sûr de vous et bien au courant du contenu de ce papyrus, alors que je n'en ai même pas terminé la traduction …
Je vous l'ai dit, Tisiphone, les notes de Thémistocle sont des plus intéressantes et des plus fournies … Je vous les ferais parvenir … ainsi qu'un objet étrange qui accompagnait le papyrus … Vos derniers doutes – si vous en avez encore – seront levés.
Ce ne sera pas une tâche aisée … marmonna la sorcière. Les recherches, les fouilles …
Je m'en doute … Mais je suis certain que vous y viendrez à bout …
Vous parlez comme si j'avais déjà accepté de poursuivre cette mission après la traduction …
Nul doute que vous continuerez sur votre lancée … Vous avez déjà un pied dedans et je doute que vous vous arrêtiez après être venue à bout de la traduction …
Cela demandera beaucoup de temps … Je vous le rappelle … Je ne suis plus archéomage … J'ai d'autres obligations désormais …
A qui voulez-vous faire croire cela ? Vous n'êtes pas le genre de sorcière … comment dire … à … fréquenter … ce type … de … personnes …
Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
Rien … Une intuition sans doute …
Tisiphone eut un rire moqueur, presque dédaigneux …
Et vous avez sans doute lu et écouté tout ce que l'on raconté sur moi …
Même si c'était le cas, il faut faire la part des choses … Les journaux aiment toujours déformer la vérité … Enfin, là n'est pas la question …
Vraiment ?
Si vous étiez vraiment ce que vous dites être devenue, pensez-vous qu'à l'heure actuelle vous vous trouveriez ici ?
Lucius me l'a déjà fait remarqué … marmonna-t-elle.
Vous devez bien vous douter que tout le monde ne peut entrer en ces lieux …
Soudain, Nathaniaël détourna son visage et jeta un coup d'œil rapide dans la pièce, comme s'il recherchait quelqu'un.
Plus loin, Lucius semblait en avoir fini avec Gabriel, il revenait vers eux à grands pas.
Je … je dois vous laisser, ma chère, lança soudain le vieux sorcier. Un imprévu … Sachez, en tout cas, que j'ai été ravi de faire votre connaissance ! Je vous ferais parvenir les documents dont je vous ai parlé le plus rapidement possible.
Il déposa un rapide baiser sur la main de Tisiphone et s'éclipsa d'un pas rapide. Lucius sembla étonné de son départ précipité.
Alors, demanda-t-il à la sorcière. As-tu eu les réponses à tes questions ?
En partie seulement … grogna-t-elle. Et les réponses soulèvent de nouvelles questions …
Dans la salle, toutes les conversations cessèrent soudainement. Un silence lourd et chargé envahit les lieux. Surpris, Lucius se retourna. A moitié cachée par le sorcier, Tisiphone jeta un coup d 'œil par-dessus son épaule. A l'autre bout de la salle, la capuche masquant son visage, un homme tout de noir vêtu venait de faire son entrée. Il s'arrêta un instant et le sorcier qui le suivait lui murmura quelques paroles à son oreille. Il se tourna vers l'endroit où se trouvaient Lucius et Tisiphone. La jeune femme sentit alors un froid intense envahir tout son être, comme si la main même de la Mort essayait d'entrer en elle. Elle frissonnait, de peur, de froid ? Elle était incapable de le dire. Machinalement, elle se colla contre Lucius et prit sa main dans la sienne et la serra si fort que les jointures de ses doigts blanchirent. Lucius ne se retourna pas vers Tisiphone, il dévisageait simplement le deuxième sorcier, un rictus de haine sur ses traits.
L'intrusion cessa rapidement. Elle n'avait duré que quelques secondes, mais elles avaient paru des heures pour Tisiphone.
L'homme en noir reprit son chemin et lorsqu'il sortit de la pièce, sans même s'en rendre compte, Tisiphone poussa un soupir de soulagement. Ses jambes tremblaient sous elle et si Lucius ne l'avait pas soutenue, elle aurait glissé au sol.
Qui était-ce ? lui demanda-t-elle dans un souffle.
Personne …
L'autre sorcier était toujours là ; il n'avait pas bougé … Un sourire aux lèvres, il se décida finalement à faire un pas.
Lucius le lâcha du regard et se retourna vers Tisiphone.
Ne t'en fais pas ; ça va aller.
Il se voulait rassurant, mais la sorcière n'était pas dupe.
L'autre sorcier était maintenant tout près d'eux.
Lucius ! lança-t-il.
Sebastian ! Que fais-tu ici ? grogna-t-il.
Rien … Je passais dans le coin, lança-t-il innocemment.
Les deux cousins se dévisagèrent longuement. Tisiphone suivait ce face-à-face en silence. S'ils avaient été seuls, nul doute qu'ils seraient jetés à la gorge l'un de l'autre. Sebastian fut le premier à rompre leur confrontation.
Au fait, cher cousin … Tu es attendu … Cela a l'air urgent, ajouta-t-il comme sur le ton de la confidence.
Lucius dégagea doucement sa main de celle de Tisiphone qui s'agrippait toujours à lui. Il se tourna vers elle et lui murmura à l'oreille quelques paroles qu'il espérait rassurantes.
Je serai vite de retour.
Puis il fit de nouveau face à Sebastian.
Quant à toi … méfie-toi !
Ce serait plutôt à toi de te méfier … A ce qu'on dit … Il est plutôt mécontent de toi en ce moment.
Lucius ne laissa rien paraître, mais les paroles de son cousin le frappèrent de plein fouet. Il se retourna une nouvelle fois vers Tisiphone et lui sourit timidement. Puis, il quitta rapidement la pièce.
Mon cousin est affreusement malpoli, commenta Sebastian. Il ne nous a même pas présentés … Vous devez être Tisiphone, sa petite protégée … Je m'appelle Sebastian.
Je suis effectivement Tisiphone, mais vous faites erreur … Je ne suis la protégée de personne, répliqua la sorcière.
Elle n'aimait guère les manières de Sebastian et comptait bien le lui montrer.
Je suis vraiment ravi de vous rencontrer … Depuis le temps que Lucius nous parle de vous … Je me demandais si vous existiez réellement.
Mes occupations me prennent beaucoup de temps …
C'est ce que j'ai entendu dire. Votre travail au Ministère doit être des plus passionnant …
Effectivement.
Puis-je me permettre d'être affreusement indiscret et de vous demander sur quoi vous travaillez en ce moment ?
Puisque vous êtes si bien renseigné sur moi, vous devriez savoir que je ne peux pas me permettre de divulguer ce genre d'informations … en tout cas … pas à n'importe qui !
Sebastian éclata de rire.
Vous êtes telle que je me l'imaginais !
Vraiment ?
Oui, votre mari ne m'avait pas menti en disant que vous étiez une femme de caractère !
Décidemment la soirée était pleine de surprise pour Tisiphone.
Vous … vous connaissiez Daëron ? murmura-t-elle.
Connaître est bien grand mot … Disons simplement que nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises … pour … les affaires.
Mon mari traitait avec vous ?
Oui, mais trois fois rien, de petites broutilles dirons-nous.
Etait-ce donc là les explications des quelques voyages que Daëron avait effectués en Angleterre les quelques mois avant sa mort ? Des voyages dont il n'avait que vaguement parlé ?
Plus les pièces du puzzle semblaient s'assembler, plus des questions étranges venaient à l'esprit de Tisiphone. Mais la sorcière ne voulait pas abandonner sa quête de vérité, il n'était pas question pour elle de faire marche arrière, de toute façon, le pouvait-elle encore ?
Lucius ne fut pas long à revenir et Tisiphone fut soulagée de le voir traverser la salle pour la rejoindre. Son visage était un peu plus pâle que d'habitude et il semblait soudain plus soucieux. Il ignora superbement son cousin, attrapa Tisiphone par le bras. Elle remarqua alors qu'il portait sous l'autre bras une petite cassette en bois.
Viens, il est temps de rentrer.
Elle acquiesça visiblement soulagée.
Aucun des deux ne prit la peine de saluer Sebastian.
Lorsqu'ils se retrouvèrent dans la nuit gelée, le ciel noir comme la plus froide des tombes était dégagé et les étoiles scintillaient d'une lueur blafarde. Le vent soufflait toujours en rafales glacées. Le gel avait emprisonné la neige et les arbres dénudés. Leurs pas crissaient sur le manteau neigeux figé. Les hautes grilles de la demeure s'élevaient devant eux. Lucius sortit sa baguette et tapota les serpents enlaçant la tête de mort. Ils se mirent à bouger et s'écartèrent du crâne vide. La porte s'ouvrit sans bruit et les deux sorciers quittèrent l'élégante propriété.
Ils se transplanèrent jusqu'à l'appartement de Tisiphone. A ce moment, Lucius tendit le coffret à la sorcière.
C'est de la part de Nathaniaël. Il m'a demandé de te le remettre.
Merci, murmura Tisiphone.
Ils se regardèrent longuement en silence.
De quoi t'a entretenu Sebastian ? demanda soudain Lucius.
De pas grand-chose, avoua Tisiphone. Il cherchait à savoir sur quels dossiers je travaillais.
Je vois …
Il hésita avant de continuer.
Si jamais … tu venais à … le croiser … de nouveau, méfie-toi de lui !
Je m'en doute … Il ne me semble pas des plus sympathiques …
Il parvient toujours à ses fins, peu importe le moyen, la prévint Lucius. Il est froid et calculateur. Il se sert des gens pour obtenir ce qu'il veut et lorsqu'il l'a, il n'hésite pas une seconde à s'en débarrasser, quelque soit la façon, il ne recule devant rien. Si tu possèdes quelque chose qu'il souhaite, fais bien attention !
Tisiphone éclata de rire.
Ce ne sont pas des paroles en l'air, ajouta Lucius vexé.
Je le sais, répondit Tisiphone entre deux éclats de rire. Mais le portrait que tu fais de ton cousin …
Oui ?
Il pourrait très bien s'appliquer à toi … Après tout … ce n'est pas ce que tu fais avec moi ? Tu te sers de moi pour arriver à tes fins … Je ne suis pas dupe, Lucius … même si je ne sais pas encore ce que tu attends exactement de moi …
Tu te trompes, chuchota-t-il.
Ah bon ?
Oui, c'est vrai … Je me sers des gens pour arriver à mes fins, je suis calculateur et tout ce que tu veux, avoua-t-il.
Tu le reconnais donc ?
Ne m'interromps ! Je n'ai pas fini ! Si j'ai été calculateur ne serait-ce qu'un seul instant avec toi, c'est fini depuis bien longtemps …
Et qu'est ce qui a changé ?
Ce qui a changé … ce qui a changé …
Lucius n'ajouta rien. Il se tenait maintenant tout près de Tisiphone. Si près que leurs souffles chauds se mêlaient.
Lentement, il se pencha vers elle.
Puis il l'embrassa.
Elle ne le repoussa pas.
Elle ne lui rendit pas non plus son baiser.
