Chapitre VIII : Neige de sang.

Elle referma doucement la porte et s'appuya quelques instants contre le bois froid. Sous elle, ses jambes tremblaient légèrement. L'appartement était plongé dans la pénombre, seules quelques bougies ça et là dispensaient une douce lueur presque rassurante. Aucune trace de Mana … La petite elfe était sans doute déjà couchée. Tisiphone hésita un court instant, se demandant si elle allait la réveiller ou non. Elle finit par décider de n'en rien faire : la soirée avait été assez riche en révélations. Elle ne savait si elle pourrait en supporter plus.

Tenant toujours le précieux coffret de Nathaniaël, elle se rendit dans sa chambre. Elle déposa le coffret sur une petite table. Malgré la plus vive curiosité, la sorcière décréta qu'il valait mieux pour elle ne pas l'ouvrir immédiatement : elle voulait avoir les idées claires pour jeter un coup d'œil à ce qu'il contenait. Les informations qu'il recelait devaient être de la plus haute importance puisque Nathaniaël semblait être très au courant des faits …

La sorcière défit son chignon et démêla lentement ses cheveux. Les yeux perdus dans le vide, elle essayait de ne pas trop penser à la soirée qui venait de s'achever. Elle fixa son attention sur les flocons de neige qui voltigeaient dans le vent de la nuit. Les rideaux n'étaient pas tirés et la sorcière pouvait voir les toits de Londres disparaître sous une couche de plus en plus épaisse de neige. Les cheminées crachaient toutes leurs fumées qui dansaient en créant d'étranges formes pâles dans les ténèbres.

Tisiphone soupira une nouvelle fois.

Elle laissa les rideaux grands ouverts et se dirigea vers le lit. Elle s'y laissa tomber comme vaincue par sa soirée. Trop d'incertitude, trop de désarroi … La sorcière ne savait vraiment plus quoi faire ni penser. Elle ferma simplement les yeux. Le sommeil vint rapidement l'emporter. Un sommeil lourd … sans songes … pour une fois.

L'odeur forte et puissante du café tira Tisiphone de son sommeil. Elle se levait à peine que Mana entra dans la chambre, une tasse à la main.

Bonjour, lança la petite créature. Vous êtes rentrée bien tard hier soir …

Oui, répondit laconiquement Tisiphone, pas encore réveillée.

Il y a eu un message pour vous … De très bonne heure …

Ah oui ? De qui ? demanda vivement Tisiphone.

Du Ministère … Ils vous attendent le plus vite possible. Ça a l'air vraiment urgent et important.

Il ne manquait plus que ça …

Mana ne répondit rien mais regarda étrangement Tisiphone, comme si elle lui reprochait d'avoir mis les pieds là-bas et que tout ce qui lui arrivait était de sa faute … L'elfe n'avait sans doute pas tort … Mais il y avait des choix que Tisiphone se devait d'assumer pour atteindre le but qu'elle s'était fixée.

Elle se hâta donc de se préparer. Au moins, cela lui évitait de trop penser à ce qui s'était passé la veille.

Au moment de partir, elle se retourna vers Mana.

Quand je reviendrais, il faudra absolument qu'on discute, annonça-t-elle.

Mana hocha simplement de la tête.

Lorsqu'elle arriva dans le Ministère, à son étage, Tisiphone remarqua qu'il régnait une certaine effervescence. Beaucoup de sorciers couraient dans tous les sens, des centaines de lettres et autres formulaires voletaient au-dessus des têtes. Parfois certains parchemins entraient en collision les uns avec les autres, ils tombaient lourdement au sol, s'élevaient aussitôt de nouveau et se pourchassaient avec rage pour punir la petite lettre qui avait osé les faire choir.

Tisiphone se dépêcha de gagner la salle de réunion où elle était attendue. Beaucoup d'Aurors étaient déjà là. Discrètement, elle alla s'asseoir dans un coin. Le chef des Auror arriva peu de temps après, suivi du Ministre de la Magie. Le silence s'installa dans la salle, tous les regards se tournèrent vers les deux nouveaux venus, attendant qu'ils prennent la parole.

La situation devait être grave pour que le Ministre viennent en personne de si bonne heure … Il monta sur l'estrade suivi du chef des Aurors dont le front était barré d'une ride soucieuse.

Le Ministre toussota avant de prendre la parole.

Mesdames, Messieurs ! Si vous êtes réunis ici, c'est pour une raison très importante …

Fallait s'en douter, marmonna tout bas Tisiphone légèrement excédée.

De graves événements se sont produits la nuit dernière et ils demandent notre plus grande attention !

De nombreuses voix inquiètes s'élevèrent soudain des rangs.

Quels événements ?

Cette nuit, continua le Ministre, une série d'attaques a été portée un peu partout sur toute l'Angleterre … des attaques terribles …

Il se tut soudain. De grosses gouttes de sueur perlaient à son front, son visage était des plus pâles.

Il s'éloigna de quelques pas et Croupton prit la parole.

Il y a eu de nombreux morts, de nombreux dégâts … que ce soit chez les sorciers et chez les moldus … Des choses terribles, semble-t-il, ce sont déroulées … Nous devons y voir plus clair ! C'est pour cela que nous vous avons réunis … Comme les attaques ont été nombreuses et simultanées, nous ne pouvons pas y voir de simples coïncidences … C'est pourquoi nous devons y attacher la plus grande importance et attention. En conséquent, il a été décidé que vous seriez envoyés en petits groupes sur les scènes des crimes pour y mener l'enquête. Bien entendu, nous vous demandons la plus grande vigilance ! Chaque groupe a déjà été constitué, il recevra toutes les informations nécessaires au bon déroulement de son enquête. Cependant, inutile de vous rappeler que les indices dont nous disposons à l'heure actuelle sont maigres ! Les événements sont vraiment trop récents. Nous en avons été averti par des sources diverses … et après vérification, il s'est avéré que les attaques ont bel et bien eu lieu ! Ce sera à vous de faire, dans la mesure du possible, toute la lumière sur ce qui s'est passé. Aussi ouvrez l'œil !

Des murmures parcoururent l'assemblée. La situation était donc véritablement grave. Les Aurors attendirent un peu anxieux d'être appelés pour connaître leur destination et surtout ce à quoi il leur fallait s'attendre.

Ce qui surprit tout le monde, ce fut le nombre de groupes formés ; plus d'une quinzaine. Les attaques avaient été soigneusement préparées et les forces en présence n'étaient pas à prendre à la légère.

Les groupes furent rapidement constitués. Tisiphone se retrouva avec des deux Aurors qu'elle n'avait encore jamais vus : une sorcière aux longs cheveux châtains clairs et un petit sorcier joufflu, le troisième sorcier de son équipe, Tisiphone aurait bien voulu l'éviter.

Maugrey, marmonna-t-elle pour le saluer.

Un sourire de satisfaction se dessinait discrètement sur son visage.

Comme on se retrouve, répondit-il laconiquement.

La grande sorcière se tourna vers Tisiphone, la main tendue.

Enchantée, je m'appelle Alice. Je ne crois pas que nous nous soyons déjà rencontrées.

Je viens juste d'arriver … Tisiphone, ajouta la sorcière en lui souriant. Pourtant, votre visage m'est familier …

Bon, trêve de bavardage, grogna Alastor, nous avons une mission qui nous attend ! Caradoc, donne-moi le dossier !

Le sorcier joufflu qui faisait partie de leur groupe tendit les quelques feuilles à Alastor qui s'était auto-proclamé chef. Il jeta un coup d'œil rapide avant de donner le parchemin aux deux sorcières.

Le dossier de leur affaire était plutôt maigre : quelques photos, le nom d'un lieu et quelques chiffres : une simple estimation du nombre de personnes incriminées. Tisiphone regarda rapidement les photographies : des ruines encore fumantes, des mares de sang, des morceaux de corps déchiquetés … Ce n'était pas très joli à voir.

Bon, faut y aller ! Plus le temps passe, plus les chances d'apprendre quelque chose deviennent maigres …

Alastor avait parlé d'une voix forte qui n'attendait aucun refus. Les autres le suivirent sans rien dire.

L'espace de transplanage du Ministère avait été spécialement évacué pour permettre aux Aurors de gagner au plus vite leur destination. Tisiphone avait été envoyé en Ecosse, dans un village perdu au milieu des montagnes.

Lorsqu'elle arriva dans la lande désolée, une épaisse couche de neige recouvrait tout. Les sorciers n'étaient pas très loin de l'endroit du massacre. Ils pouvaient apercevoir ce qu'il restait des maisons. En contrebas, dans la petite vallée, près d'un minuscule lac, il ne restait plus rien du village moldu : un tas de ruines encore fumantes, les maisons du hameau ne tenaient plus debout, les poutres noircies des toits fumaient encore. Dans les rues pavées erraient quelques vaches chassées de leur étable en feu. Le bétail apercevant les visiteurs se mit à meugler avant de se sauver. La neige avait été lourdement piétinée par endroits, sa pureté souillée par le sang versé.

Les corps n'avaient pas encore été enlevés. Les Aurors les trouvèrent à la sortie du petit village, entassés les uns sur les autres. Apparemment, il n'y avait eu aucun survivants : hommes, femmes, enfants, tous étaient là. Les visages des victimes étaient tordus de douleur, exsangues aussi. Certains avaient eu leurs membres déchiquetés.

Alice trébucha contre quelque chose à moitié recouvert par la récente couche de neige. Elle regarda contre quoi son pied avait buté et elle ne put réprimer un petit cri d'horreur. Une petite main crispée et ensanglantée était tendue vers la sorcière dans un ultime appel au secours. Alastor la réprima du regard.

Silence ! chuchota-t-il. Ils sont peut-être encore ici.

Le sorcier était sur ses gardes et se retournait furtivement tous les deux ou trois pas à l'affût du moindre bruit ou de la plus petite ombre suspecte.

Il vaut mieux se séparer … même si c'est risqué, annonça-t-il finalement. Nous serons plus efficace. Au moindre souci, étincelles rouges !

Au grand soulagement de Tisiphone, Alice s'était rapprochée d'elle et fit signe à Alastor qu'elle allait enquêter avec la jeune femme. Maugrey jeta un regard noir à Tisiphone, lui signifiant par là qu'il l'avait tout de même à l'œil avant de faire signe à Caradoc de le suivre.

Le village n'était pas très étendu et il n'en restait pas grand-chose.

Les deux sorcières portèrent leurs pas vers ce qui leur semblait être la plus grande ferme. De l'imposante bâtisse, il ne restait plus que des pierres jetées au sol ça et là, par une force surhumaine. Le toit n'était plus qu'un amas de gravats.

Qu'est-ce qui a bien pu se passer ici ? murmura Alice.

Je ne sais pas trop, répondit Tisiphone. Tout a été consciencieusement dévasté.

Tout en disant cela, avec sa baguette, Tisiphone souleva des blocs de pierre à la recherche de quelque chose qui puisse les mettre sur la voie. Les premiers indices qu'elles trouvèrent furent un peu plus loin, dans la neige épaisse : d'imposantes traces de pas.

Des Géants, exposa simplement Alice.

Sans aucun doute … Mais ils n'étaient pas seuls …

Qu'est-ce qui te fait dire cela ?

Regarde.

Aux côtés des énormes traces, se trouvaient des pas plus petits.

Des sorciers …

Oui …

Les deux jeunes femmes continuèrent leurs investigations. Tout n'était que désolation, rien n'avait été épargné. Elles remarquèrent que les objets spécifiquement moldus avaient été mis en pièces avec plus de rage : les voitures ou les tracteurs avaient été méticuleusement détruits.

Voyant qu'il n'y avait plus rien à en tirer, elles revinrent sur leurs pas, près du tas de cadavres.

Des sorciers étaient arrivés en renfort et commençaient leur sale besogne : de grands trous avaient été creusés et les premiers corps étaient enterrés.

Alice et Tisiphone décidèrent de s'éloigner de quelques pas. Elles suivirent une fine traînée rouge qui se dirigeait vers de maigres buissons épineux. Soudain Alice se figea.

Que se passe-t-il ? lui demanda Tisiphone, la baguette à la main.

J'ai entendu quelque chose !

Tisiphone tendit l'oreille, mais n'entendit rien.

Ça devait être le vent …

Non ! Je suis sûre que non.

Ses yeux pétillèrent soudain.

Suis-moi, lança-t-elle.

Oubliant les règles élémentaires de prudence, la grande sorcière courut le long de la trace écarlate. Elle pointa sa baguette sur les buissons et ceux-ci s'écartèrent. Elle poussa alors un petit cri de triomphe. Tisiphone la rejoignit.

Au milieu des branches gelées, totalement recroquevillé et respirant avec difficulté, un jeune garçon était roulé en boule. Ses cheveux sales lui tombaient sur les yeux. Apeuré, il gémissait.

Alice s'accroupit et tendit une main réconfortante vers lui.

Ne crains rien, nous allons t'aider, lui chuchota-t-elle d'une voix douce.

Le garçonnet ne bougeait pas.

Alice fit apparaître une couverture et recouvrit l'enfant avec. Au contact du doux carré de laine, il releva lentement la tête. Ses joues étaient baignées de larmes et de sang. Il ne paraissait pas avoir été blessé.

Peux-tu marcher ? demanda Alice.

L'enfant ne répondit pas, mais essaya de se lever. Il était trop faible. La sorcière se baissa encore et le prit dans ses bras, il était plus léger qu'une plume.

Tout va bien, répéta-t-elle. Nous sommes là, tu n'as plus à avoir peur maintenant.

Les grands yeux verts de l'enfant fouillèrent rapidement les lieux, sans doute à la recherche de ses parents. Ils ne tombèrent que sur Tisiphone.

Elle était restée immobile comme une statue. Elle fixait l'enfant avec un certain effroi.

Ce regard apeuré comme celui d'un petit animal blessé et pris au piège, combien il lui était trop familier. Elle ne pouvait s'en détacher.

Ces yeux pleins de larmes lui en rappelaient d'autres plus noirs, eux.

Les pleurs qui maintenant s'échappaient du garçonnet faisaient écho à d'autres sanglots plus vieux, plus lointains.

Tisiphone !

La sorcière secoua alors la tête comme sortie d'un mauvais rêve.

Tisiphone ! répéta Alice. Viens m'aider. Je crois qu'il est blessé.

La couverture dans laquelle était enroulé l'enfant se teintait légèrement de sang.

Tisiphone fit apparaître une seconde couverture et l'étendit au sol.

- Pose-le ici : nous allons l'examiner.

L'enfant ne résista pas quand Alice l'allongea. Elle trouva rapidement l'origine du sang : un profonde entaille courrait sur tout le bras du petite garçon. Elle n'était pas profonde. Un simple sort referma la plaie.

Une voix retentit soudain derrière les deux femmes.

Où étiez-vous ? tonna Alastor.

Alice se retourna.

Il y a un survivant. Un petit garçon.

Parfait, nous allons pouvoir l'interroger ! Mais avant ça, vérifions quelque chose.

Il avait sorti sa baguette et la pointa sur l'enfant. Aussitôt, il se mit à hurler, avant même qu'Alastor de lui jette un sort.

Qu'est-ce que tu fais ? hurla Alice.

Je vérifie simplement qu'il est bien ce qu'il semble être ! Ça pourrait très bien être un piège !

Un piège ? Et puis quoi encore ? Ce n'est qu'un pauvre petit qui vient sans doute de perdre toute sa famille.

Mouais … C'est pourtant étonnant qu'il soit le seul survivant et qu'il ne soit pas blessé !

Il s'est peut-être caché, tout simplement. Un enfant peut avoir tellement de ressources ! Ce ne serait pas incroyable !

Allons ! Fini de discuter ! Cela ne prendra qu'un instant ! Le petit n'aura rien s'il est vraiment un enfant …

Alastor avait fait un pas de plus vers Alice.

Revelato !

Un éclair bleuté vint frapper le garçon. Il pleura de plus belle, mais rien ne se passa.

Satisfait ? cracha Alice.

- Oui ! Bon, maintenant, puisqu'il est bel et bien un survivant, il doit tout nous raconter !

Alice se releva, serrant l'enfant contre elle. Ses yeux brillaient de rage.

Il n'en est pas question ! Il n'est pas en état. Il est frigorifié, apeuré. Ton sort n'a pas calmé sa terreur, bien au contraire ! Nous ne pouvons pas l'interroger comme ça !

Sottises que tout cela ! Nous avons une enquête à mener ! Nous devons savoir ce qui s'est passé ici ! Pas le temps pour câliner un témoin !

Le petit garçon pleurait dans les bras de la sorcière.

Tisiphone semblait ailleurs. Elle était restée en arrière ignorant totalement la querelle qui éclatait à quelques pas d'elle.

Elle gardait les yeux fixés au sol, sur la neige ensanglantée, perdue dans ses propres souvenirs écarlates. Le froid avait figé le sombre liquide écarlate mais les arabesques compliquées semblaient familières à la sorcière.

Elle se décida à bouger et à sortir de sa rêverie. Sans quitter le sol des yeux, elle tourna le dos à Alice.

Enfin, elle sut pourquoi le dessin sanglant ne lui était pas inconnu.

Quelqu'un avait dessiné une signature morbide dans le manteau blanc hivernal.

Une tête de mort accompagnée de serpents.

Tisiphone frissonna.

Elle leva finalement la tête puis appela Maugrey.

A contre cœur, ce dernier vint la rejoindre, il tenait absolument à entendre le petit moldu. Il ne regarda que quelques secondes la neige ensanglantée avant de conclure laconiquement :

- Les Mangemorts !

Il se tut un instant.

Les nuages gris avaient fait leur réapparition, poussés par le vent glacé. Quelques instants après, les premiers flocons tombèrent doucement. Rapidement, la neige régna de nouveau en maître sur les cieux et les terres. Peu à peu, un nouveau voile s'abattait sur les ruines et les corps qui n'avaient pas encore été inhumés.

Maugrey secoua la tête.

La neige va bientôt effacer les derniers indices. Il faut se hâter.

Il sortit sa baguette et l'agita au-dessus du dessin sanglant en murmurant une incantation.

Parfait.

Un des sorciers dépêché pour s'occuper des corps s'approcha alors de lui. Il lui tendit un parchemin.

Voici le rapport sur les décès et le nombre de victimes.

Maugrey le remercia.

Le sorcier se tourna alors vers les deux femmes. L'enfant gémissait toujours dans les bras d'Alice. Pour Tisiphone, ses cris en étaient presque devenus insupportables. Elle s'était encore éloignée de quelques pas, plus pâle que d'habitude, les yeux brillants au bord des larmes.

Nous pouvons rentrer, annonça Alastor.

Et le petit garçon ? demanda Alice.

On l'emmène et on l'interrogea là-bas.

La sorcière ne répondit rien, elle regarda simplement le bambin et le berça doucement. Il cessa enfin de gémir. Tisiphone ferma les yeux comme soulagée.

Allez, on y va ! répéta Maugrey.

Les quatre Aurors se transplanèrent donc au Ministère.

D'autres équipes étaient déjà rentrées, avec le même constat : de nombreuses victimes moldues ou sorcières … et toujours le même signe tracé dans le sang ...

Le groupe de Tisiphone retourna dans son bureau. Entre les rapports à écrire et l'interrogatoire du petit garçon, ils avaient encore beaucoup de travail à faire.

Alice fit asseoir l'enfant toujours emmitouflé dans sa couverture. Il ne pleurait plus et regardait avec de grands yeux tout ce qui l'entourait.

Pauvre petit, murmura doucement Alice en lui caressant la joue.

Il lui retourna un timide sourire.

La sorcière sortit sa baguette et fit apparaître une grande tasse de chocolat chaud. Le garçon rit aux éclats quand il vit se poser devant le liquide fumant.

Faudra remédier à ça, grogna d'un ton bourru Alastor. Il ne doit garder aucun souvenir de ce qu'il a vu ici et de ce qui s'est passé avant …

Pauvre petit, répéta Alice. Que va-t-il devenir ?

Il est en vie, c'est déjà pas mal !

La sorcière fusilla Maugrey du regard.

- Bon, continua-t-il sur sa lancée. Tu te charges de l'interroger ou c'est moi qui prends les choses en main ?

Je m'en occupe ! Tu lui as bien assez fait peur comme ça.

Alors dépêche-toi ! Il est vraiment important que nous sachions au plus vite ce qui s'est passé et surtout qui a fait ça.

Il appuya sur ces dernières paroles tout en jetant un regard noir à Tisiphone. Il s'approcha alors de cette dernière.

Sans douceur, il lui lança un dossier.

Tiens, marmonna-t-il. Occupe-toi donc de ça !

Qu'est-ce que c'est ? demanda sèchement Tisiphone.

Le nombre des victimes … Mets un peu d'ordre là dedans … Ça peut être instructif …

Instructif ?

Oui … Tu pourrais voir ce que tes p'tits copains font comme dégâts !

Tisiphone sentit le rouge monter à ses joues. Comment pouvait-il oser la comparer à eux ! Elle serra ses poings très fort, prête à lui bondir dessus.

C'est ce moment que choisit Caradoc pour réapparaître. Un peu étonné de voir Maugrey et Tisiphone se défier du regard, il comprit qu'il valait mieux changer de sujet.

- Je vais m'occuper de ça, lança-t-il soudain en tendant la main vers le dossier que tenait toujours la sorcière. Tu n'as qu'à donner un coup de main à Alice … Je préférerais, je ne suis pas très doué avec les enfants.

Tisiphone sauta sur l'occasion et ne se fit pas prier. D'un pas vif, elle alla s'asseoir aux côtés de la jeune sorcière, une lueur amusée dans le regard. Maugrey grogna quelques paroles auxquelles Tisiphone ne fit même pas attention. Elle voulait éviter de trop rentrer dans le jeu de l'Auror. Elle savait qu'elle perdait trop facilement son sang-froid, et, elle ne voulait en aucune manière commettre d'erreurs … Elle en avait déjà assez faites.

Un problème avec Maugrey ? demanda Alice lorsque ce dernier fut parti.

Disons qu'il ne m'aime pas beaucoup …

Alice éclata de rire.

Ne t'en fais pas, il n'aime personne et regarde avec suspicion tout le monde. Ça finira par lui passer.

J'espère.

Allons, occupons-nous de ce petit bonhomme.

Alice se pencha vers lui et le regarda en souriant. Son bol de chocolat était vide.

C'était bon ?

Le gamin releva la tête, un grand sourire aux lèvres et de magnifiques moustaches chocolatées.

Les deux sorcières ne purent s'empêcher de rire en le voyant.

Tisiphone, sans même le vouloir, se rapprocha et fit apparaître un mouchoir. A son tour, elle se pencha sur le garçon et entreprit de le débarbouiller. Comme un petit chat, il bougeait sa tête dans tous les sens pour échapper au nettoyage.

Allons, ne bouge pas, c'est presque fini !

Elle se releva, le mouchoir encore entre les mains. Les gestes lui étaient revenus tellement facilement. Les larmes lui montèrent de nouveau aux yeux. Elle respira un peu plus fortement avant de se reprendre. Tisiphone était soulagée qu'Alice n'ait pas remarqué son trouble. Elle n'avait d'yeux que pour le garçon.

Comment t'appelles-tu ? lui demanda-t-elle doucement.

Il ne répondit rien, la regardant simplement avec de grands yeux étonnés. Alice ne s'en offusqua pas. Elle continua sur sa lancée.

Je m'appelle Alice et voici Tisiphone …

Elle se retourna soudain et regarda sa collègue avec un fin sourire.

Tu avais raison !

Raison sur quoi ?

Nous nous sommes déjà rencontrées ! Tu étais à Poudlard, n'est-ce pas ?

Oui.

C'est là que nous avons dû nous croiser …

Sans doute …

Maintenant qu'elle en avait fait la remarque, Tisiphone se souvenait de cette Poufsouffle assez discrète, qui avait quelques années de moins qu'elle.

Tu étais à Poufsouffle ? demanda Tisiphone.

Oui … et toi ?

Serpentard …

Alice éclata de rire.

Je comprends mieux pourquoi Maugrey t'a à l'œil comme ça ! Les vieux préjugés ont la vie dure …

- Surtout avec lui, admit Tisiphone.

On ferait mieux de continuer notre boulot … J'ai pas envie de subir ses foudres …

Tu as raison !

Elles reportèrent toute leur attention sur l'enfant.

Tu ne veux pas nous dire ton nom ? demanda une nouvelle fois Alice.

Le garçonnet sourit timidement. La sorcière l'encouragea d'un grand sourire.

Tu sais, tu es en sécurité ici. Plus rien ne pourra t'arriver.

Ze m'appelle Tyler, répondit soudain le garçon.

C'est un joli prénom, constata Alice.

Tyler lui renvoya un immense sourire.

Où zont mon papa et ma maman ? demanda-t-il doucement.

Il regarda tout autour de lui, les larmes au bord des yeux.

Ils ne sont pas là pour le moment.

Ils reviennent quand ?

Je ne sais pas, admit Alice. Mais ne t'en fais pas.

Le monsieur pas beau, il fait peur, lança soudain Tyler en montrant du doigt Alastor qui surveillait les deux sorcières du coin de l'œil.

Elles ne purent s'empêcher de rire.

Il ne viendra pas t'embêter, promit Alice.

Z'est vrai ?

Oui.

Alice fit un discret signe à Tisiphone et cette dernière sortit une plume et un parchemin. Tous deux flottaient au-dessus du bureau, prêts à prendre des notes.

J'ai besoin de savoir, Tyler, ce qui s'est passé la nuit dernière. C'est très important. Te rappelles-tu de quelque chose ?

Le garçon réfléchit un instant.

Il a neigé ! Ze voulais pas me coucher : z'était joli la neige à la fenêtre. Mais maman, elle a dit qu'il était tard. Mais z'était pas vrai ! Papa n'était pas rentré des vaches ! Ze lui ai dit, mais elle a pas voulu … Elle a dit que si ze dormais bien, ze pourrais aller faire un bonhomme de neige le matin.

Il s'interrompit et regarda Alice.

Dis, ze pourrais aller faire un bonhomme de neige ?

Oui, répondit Alice doucement.

Chouette.

Ta maman t'a couché ? C'est ça ?

Oui. Z'ai pas dormi tout de suite ! Tu sais, ze suis grand ! Z'ai eu le droit de lire un peu. Maman est restée avec moi. On a lu ensemble une histoire. Les Trois petits cochons, z'était. Z'était drôle car le vent, il faisait le même bruit que le loup qui souffle sur les maisons. Tu sais, ça faisait Ouuuuuuuuuhhhh ! On a bien ri avec maman. Après z'ai dormi. Tu sais, z'ai fait un rêve bizarre.

Ah oui ? De quoi as-tu rêvé ?

Z'était comme dans mon livre de bataille : des gens qui courraient partout et qui criaient. Z'ai eu un peu peur. Mon rêve, il faisait peur. Alors z'ai fermé les yeux. Maman elle dit que si z'ai trop peur, ze dois fermer les yeux et qu'après tout va bien.

Tu as rouvert tes yeux ?

Oui ! Ze sais pas comment, la maison elle était partie. Y avait plein de feux partout : peut-être que les gros bonhommes tous moches avaient froid, ils arrêtaient pas d'en allumer.

Des gros bonhommes tous moches ? Ils étaient comment ?

Très très grands, au moins comme ça.

Il écarta le plus possible ses petits bras.

Et puis ils étaient pas beaux ! Ils étaient sales ; et parlaient une langue bizarre …

Des géants, murmura Tisiphone. Plus de doute maintenant.

Que s'est-il passé ensuite ? poursuivit Alice imperturbable.

D'autres monsieurs sont venus. Ils étaient tout en noir, ils faisaient encore plus peur. Y a eu plein d'éclairs tout partout. Z'ai marché dans la neige. Elle était des fois blanche, des fois rouge … Ça faisait de jolis dessins. Des fois. Z'avais froid. Alors, je me suis couché sous un buisson. Y avait pas de neige par terre, z'était tout doux. Après, ze me suis réveillé et tu étais là ! Elle va venir maintenant ma maman ?

Pas encore, Tyler, pas encore, murmura tristement Alice.

La sorcière se leva et vint jeter un coup d'œil aux notes du parchemin.

On a tout ce qu'il faut ? demanda-t-elle à Tisiphone.

Oui, je crois. Que va-t-il devenir ?

On va l'emmener à Sainte-Mangouste … Ils s'en occuperont : plus aucun souvenir de toute cette nuit et de nous … et après … qui sait … Espérons qu'il ait une famille quelque part pour s'occuper de lui …

Oui, répondit sinistrement Tisiphone. Je te laisse t'en charger … Je vais ramener cela à Maugrey.

Non ! Allons-y ensemble : d'abord Maugrey puis Sainte Mangouste … si tu veux !

Tisiphone accepta. Cela faisait tellement longtemps qu'elle n'avait fréquenté quelqu'un de normal et de sympathique.

Espérons que Maugrey ne nous trouve pas quelque chose d'autres à faire, ajouta précipitamment Alice.

Il en serait bien capable …

Alastor ne fit aucune histoire pour les laisser accompagner le petit Tyler. Le sorcier était trop content d'avoir récupérer le témoignage du jeune moldu.

Les deux sorcières se dirigèrent donc vers les Cheminées : ce serait le meilleur moyen pour emmener Tyler jusqu'à Sainte Mangouste. L'ascenseur était vide, si on exceptait les parchemins qui voletaient au-dessus d'eux. Tyler était vivement intéressé par ces morceaux de papier volant : il essayait tant bien que mal de les attraper. Alice avait toutes les peines du monde pour l'empêcher de tomber de ses bras.

Les sorcières arrivèrent finalement au rez-de-chaussée : il y avait plus de monde que dans les étages. Elles traversèrent le grand hall décoré des monumentales fontaines dorées.

Un court instant, Tisiphone, sentit un regard insistant dans son dos. Elle se retourna vivement : là-bas tout au bout du hall, près des ascenseurs qu'elle venait de quitter se tenait Lucius, toujours aussi majestueux. Tisiphone s'arrêta net. Un trouble certain s'empara soudain d'elle. Tout ce qui s'était passé la veille au soir était encore trop confus dans son esprit. Les joues en feu, elle soutint son regard glacé.

Tisiphone ! Tu rêves ?

La sorcière se retourna : Alice aussi s'était arrêtée et l'attendait.

J'arrive, marmonna –t-elle.

Elle se dépêcha de rejoindre Alice. Quand elle tourna la tête une dernière fois, Lucius avait disparu.

Les deux sorcières purent jouer de leur statut d'Auror pour doubler tout le monde aux Cheminées. Le réseau était une nouvelle fois encombré.

Passe devant, lui lança Alice. Je te suis.

Tisiphone s'approcha de la cheminée, jeta la poudre de Cheminette et annonça sa destination. Elle ferma les yeux.

Lorsqu'elle les rouvrit, elle était arrivée à destination. Elle épousseta sa robe : elle avait en horreur ce moyen de transport.

Alice ne tarda pas à la rejoindre. Tyler semblait ravi de ce nouveau mode de déplacement. Il rit aux éclats quand il sortit de la cheminée toujours dans les bras de l'Auror.

Les deux sorcières se dirigèrent vers le bureau d'accueil. Elles exposèrent rapidement le cas du petit Tyler. L'infirmière les envoya au Quatrième Etage.

Les Guérisseurs seront prévenus, ils vont tout prendre en charge.

Merci.

Lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur le Quatrième Etage, deux guérisseurs attendaient le petit moldu de pied ferme.

Nous nous en occupons, dit l'homme d'une voix froide.

Il s'appelle Tyler, précisa Alice.

Le guérisseur ne répondit rien. Il s'avança pour prendre l'enfant des bras d'Alice. Tyler se mit à sangloter et à réclamer sa maman.

Tout va bien aller, Tyler, ne t'inquiète pas.

Les paroles rassurantes d'Alice ne purent calmer le jeune garçon.

Qu'allez-vous faire de lui ? demanda alors Tisiphone. Je veux dire … quand il aura tout oublié ?

C'est notre affaire !

L'autre guérisseur prit alors la parole.

Nous verrons si il a de la famille … Maintenant, il vous faut partir … De toute façon, ses pleurs ne dureront pas longtemps … Dans cinq minutes, il aura tout oublié …

Alice et Tisiphone firent demi-tour. Mais, elles ne manquèrent pas de faire quelques signes au petit Tyler qui se débattait dans les bras du sorcier.

Lui oubliera, conclut Alice, mais nous non !

C'est souvent comme cela, marmonna Tisiphone. On ne peut se débarrasser de ses souvenirs pesants …

Alice la regarda gentiment.

Dure journée, n'est-ce pas ?

Oui …

C'était ta première vraie mission ?

Oui …

Tu finiras par t'y habituer, tu sais … Surtout par les temps qui court …

Peut-on vraiment s'y faire ?

L'ascenseur venait d'arriver.

Un thé ? proposa soudain Alice.

Pourquoi pas ! J'ai vraiment besoin de me changer les idées.

Allons au cinquième étage. Le salon de thé est bien sympathique.

Le salon de thé était presque désert. Les sorcières s'assirent à une table près d'une fenêtre. De là, elles pouvaient admirer une vue sur les toits de Londres.

Une sorcière d'un certain âge vint prendre leurs commandes.

Bonjour Alice, lança-t-elle. Contente de te revoir, cela faisait longtemps !

Bonjour Eda, j'avais simplement beaucoup de travail …

Qu'est-ce que ce sera ? Un thé comme d'habitude ?

Oui.

Et vous ? demanda Eda.

La même chose.

Eda s'en retourna chercher leurs commandes.

Tu sembles connaître tout le monde ici, fit remarquer Tisiphone.

Oui, sourit Alice. Ma mère est guérisseuse ici. Je suis souvent venue la voir !

Que fait-elle ?

Elle s'occupe des pathologies liées aux sortilèges. Elle travaille juste en dessous. C'est dommage qu'elle ne soit pas là aujourd'hui, j'aurai préféré que ce soit elle qui prenne en charge Tyler plutôt que ces deux abrutis …

Ca ne doit pas être facile tous les jours … de travailler ici …

Effectivement. Ma mère me raconte souvent des histoires terribles et tragiques … Des gens devenus fous … et qui ne sont même plus capable de reconnaître leur famille … je crois que je préférerais mourir plutôt que de finir comme ça …

Elle se tut et Tisiphone ne sut que répondre …

L'oubli … parfois, cela pouvait avoir des avantages.

Leur thé fut servi. Chaud et odorant, il les réchauffa aussitôt.

La discussion repartit sur des bases plus gaies et légères. Les deux sorcières évoquèrent leur temps passé à Poudlard.

Il était tard quand Alice et Tisiphone se séparèrent.

Exténuée, Tisiphone n'avait qu'une envie rentrer chez elle.

Même si elle savait que ses problèmes ne faisaient que l'attendre une fois le seuil de son appartement franchi.

Elle ne se trompait pas.

A peine eut-elle ouvert la porte qu'elle sut que la soirée était loin d'être terminée. Elle soupira puis entra tout de même. Elle n'avait pas le choix.

Il lui fallait assumer la conséquence de ses actes …