Chapitre IX : Recherches
Etait-ce la dernière personne … ou la seule qu'elle voulait voir ce soir, elle était incapable de le dire. En tout cas, il était là. Impassible, sourire aux lèvres. Il était là. A l'attendre, le regard un peu hautain.
Que fais-tu là ? soupira Tisiphone en entrant dans le salon. J'ai eu une dure journée …
Il ne dit rien, son regard la fixait tout simplement.
Il finit par se lever et s'approcha lentement de la sorcière. Toujours en silence, il l'aida à se débarrasser de sa lourde cape de fourrure.
Je suis fatiguée …
Elle se tut et plongea ses yeux dans les siens. Puis détournant son regard, elle ajouta.
Si tu es venue pour la traduction … ce n'est pas la peine. Je n'ai pas avancé et je n'y toucherai pas ce soir.
Il la laissa parler sans l'interrompre.
Tu crois que je suis venu pour cela ?
Je … Je ne sais pas, avoua Tisiphone. Je … je suis perdue.
Tu n'es plus toute seule, je suis là …
Je ne suis pas quelqu'un pour toi, Lucius, murmura Tisiphone.
Ni moi quelqu'un pour toi, admit-il.
Tu … tu vaux mieux que moi …
Il la regarda surpris de ses paroles, puis eut un petit rire désabusé.
N'en sois pas si sûre …
Elle ne répondit rien, mais le fixa intensément.
Tu ne connais pas toutes les ténèbres que je cache au fond de moi, ni tout le sang que j'ai sur les mains … J'ai … j'ai fait tant de choses horribles …
Lucius n'insista, il ne voulait s'enfermer dans une discussion qui ne les mènerait nulle part.
Que s'est-il passé aujourd'hui pour que tu sois dans cet état ?
J'ai vu des … choses … qui m'en ont rappelées d'autres …
Où t'ont-ils envoyée ?
Dans le nord de l'Ecosse, un petit hameau dont j'ai déjà oublié le nom …
Je vois, répondit-il laconiquement.
Le silence se fit : qu'avaient-ils à rajouter ?
Accorde-moi un petit quart d'heure, lança soudain la sorcière.
Si tu veux …
J'ai besoin de prendre une douche, expliqua-t-elle simplement.
Comme tu veux … Prends ton temps et ne t'occupe pas de moi.
Tisiphone laissa donc Lucius seul dans le salon.
Pendant un court instant, l'idée un peu farfelue de s'enfuir en courant et de retourner en Grèce lui traversa l'esprit, mais au même moment, le regard du petit Tyler lui revint à l'esprit. Elle avait tant de choses à accomplir avant de retrouver son île.
Elle fit couler un grand filet d'eau brûlante, la vapeur envahit rapidement la pièce. Tisiphone alla se placer sous le jet.
Alors que l'eau ruisselait sur son visage, les premières larmes qui avaient vainement tenté de percer toute la journée roulèrent finalement sur ses joues. La sorcière se mit à sangloter en silence et tomba à genoux sur le carrelage humide. L'eau martelait son dos zébré de cicatrices. Parfois, elle se disait qu'elles étaient le prix à payer pour ses fautes.
Elle avait les yeux fermés mais elle était hantée par le regard du petit Tyler, regard qui se confondait avec un autre, les cris qu'elle entendait dans sa tête n'étaient plus ceux de Tyler …
Léandros, murmura-t-elle finalement.
Cela faisait des années qu'elle n'avait plus prononcé ce nom. Ce soir, il jaillissait de sa bouche avec violence, comme s'il lui en voulait de l'avoir gardé au fond d'elle.
Me pardonneras-tu un jour ?
Daëron ne lui en avait jamais voulu ; après tout ce n'était pas sa faute. Pourtant Tisiphone portait au fond d'elle le poids de la culpabilité. Daëron n'était pas là quand cela s'était produit … Il avait seulement ramassé les morceaux qu'il restait d'elle à la petite cuillère et avait tant bien que mal recollé ce qui pouvait l'être encore.
En même temps que l'eau, les souvenirs remontaient en Tisiphone. Elle les laissait aller et venir comme les vagues avec les marées. Elle savait que bientôt, ils la laisseraient en paix. Elle n'avait pas tort : la douleur qu'elle avait ressenti au fond de son cœur déjà s'en allait.
Sa peine aussi …
Ses pleurs aussi …
Le sang sur ses mains … non … jamais il ne partirait, mais elle n'en avait que faire, elle ne regrettait rien, absolument rien.
Elle coupa l'eau.
La douche lui avait fait du bien. Elle s'enroula dans une serviette puis gagna sa chambre. Elle choisit une robe bleue toute simple. Elle sécha ses longs cheveux d'un rapide sort et entreprit de les peigner. Ses yeux tombèrent alors sur le coffret de Nathaniaël. Encore une chose qu'elle devrait résoudre rapidement. Elle résista à la tentation de l'ouvrir maintenant. Elle préférait être seule pour cela. Cependant … rien ne l'empêchait d'y jeter un simple coup d'œil. Il pourrait bien attendre encore un petit peu … Sur la pointe des pieds, comme un enfant s'apprêtant à commettre une bêtise, elle s'approcha du coffret, le prit entre ses mains et alla s'asseoir sur le lit.
Délicatement, elle souleva le couvercle.
La boîte contenait une sorte de petit cahier relié. Elle le prit et le posa à côté d'elle.
Au fond de la boîte, un éclat doré attira son regard.
Comment est-ce possible ? murmura-t-elle stupéfaite. J'avais raison !
Elle remit le journal à sa place et referma le coffret.
Elle repensa un court instant à ce qu'elle venait de découvrir. Il lui ressemblait tellement, elle ne l'avait pas observé en détail, elle avait tout de même remarqué quelques éléments différents … Elle fut tenté d'aller chercher le sien, mais ce n'était pas le moment. Refreinant son impatience, elle quitta sa chambre. Elle ne voulait pas s'attarder ici, elle savait qu'elle ne résisterait pas longtemps à l'envie d'ouvrir le journal du grand oncle de Nathaniaël.
Tisiphone retourna dans le salon. En son absence, Mana – qui semblait l'éviter depuis son retour – avait apporté une légère collation. Bien qu'elle n'ait rien avalé depuis ce matin, Tisiphone n'avait pas faim.
Tu as meilleure mine, constata Lucius qui s'était levé à son arrivée.
Je vais mieux, admit Tisiphone.
Bien.
La sorcière alla s'asseoir, Lucius prit place à ses côtés.
Tu ne m'as toujours pas dit ce que tu faisais ici, lui fit-elle remarquer.
Je passais juste voir si tu allais bien … Je ne peux pas rester longtemps, on m'attend. Mais il fallait absolument que je te donne quelque chose. C'est important, ajouta-t-il. Très important !
Il fit alors apparaître un petit écrin en velours noir. Tisiphone le regarda avec étonnement.
Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle intriguée.
Tu n'as qu'à l'ouvrir.
Il y eut un petit déclic quand la sorcière souleva le couvercle. A l'intérieur était posée une fibule en argent. Elle était aussi grosse que la paume de sa main. Des arabesques finement ciselées se finissaient par trois têtes de serpent dont les yeux étaient de petites émeraudes qui scintillaient d'une étrange lueur.
Tisiphone referma le coffret.
Je ne peux pas accepter, murmura-t-elle.
Je savais que tu allais dire ça … Mais je t'interdis de refuser !
Il lui prit l'écrin des mains et le posa sur la table. Puis il se retourna vers Tisiphone. Ses yeux gris acier se plongèrent dans les siens.
Je veux que … tu me promettes …
Il s'interrompit et prit les mains de Tisiphone dans les siennes.
C'est important, Tisiphone, lui chuchota-t-il. Vraiment important …
Pourquoi ?
Je … serais plus rassuré … si je savais que tu la portes lorsque tu es en mission pour le Ministère …
Que sous-entends-tu par là ?
Rien du tout, juste que j'aimerai vraiment que tu le mettes …
Tisiphone le regarda longuement, il avait vraiment l'air sérieux. Elle soupira.
C'est quoi au juste ? Une sorte de porte-bonheur ?
Lucius s'engouffra dans la brèche qu'elle venait d'ouvrir.
En quelque sorte …
Tisiphone le dévisagea une nouvelle fois.
Très bien, capitula-t-elle. Je mettrai cette fibule.
Un éclair de soulagement passa dans les yeux de Lucius.
Elle t'ira très bien, ajouta-t-il.
Il leva les yeux vers la horloge du salon puis soupira.
Je vais devoir y aller.
Déjà ?
Oui, je te l'ai dit, je suis attendu … et je ne peux pas faire autrement.
La phrase était lourde de sous-entendus, Tisiphone lui sourit tristement.
A regret, Lucius lâcha les mains de la sorcière et se leva. Tisiphone le raccompagna jusqu'au seuil de la porte. Au moment de partir, il se retourna.
N'oublie pas de porter la fibule, lui rappela-t-il.
Promis, répondit-elle simplement.
C'est important, insista-t-il.
Ne t'en fais pas.
Sans prévenir, Lucius la prit dans ses bras.
Sois très prudente ces prochains jours …
Pourquoi me dis-tu ça ?
Elle le regardait avec étonnement.
Serais-tu au courant de quelque chose ? insista-t-elle.
Fais attention à toi, c'est tout … Je ne voudrais pas qu'il t'arrive quelque chose.
Il s'était rapproché un peu plus d'elle et jouait maintenant avec une de ses mèches noires qui lui pendait sur sa joue.
Ne te couche pas trop tard … Tu risques d'avoir beaucoup de travail ces prochains jours, finit-il par ajouter.
Il faisait une bonne tête de plus qu'elle et Tisiphone releva la tête pour le dévisager.
Qu'est-ce …
Il se dépêcha de l'embrasser avant qu'elle ne le submerge de questions.
Ils restèrent un long moment enlacés.
Lucius finit par se défaire de leur étreinte.
Je dois vraiment partir, murmura-t-il.
Tisiphone le lâcha. Il se retourna une dernière fois.
Sois prudente, répéta-t-il.
Il franchit la porte.
Toi aussi, cria-t-elle soudain alors qu'il allait disparaître de sa vue.
Il lui fit un petit signe de la main.
Tu n'as pas à t'en faire pour moi ! Tout ira bien.
La seconde d'après, il était parti.
Tisiphone referma la porte, les joues en feu. Elle retourna au salon, le petit écrin était toujours là. Elle l'ouvrit une nouvelle fois et regarda le bijou en soupirant. Lucius avait l'air tellement sérieux pour qu'elle le porte. Elle haussa les sourcils. Après tout, quel mal y avait-il à porter la fibule. Elle n'allait pas lui sauter à la gorge – enfin elle l'espérait. Ce qui l'inquiétait plus, c'était les mises en garde du sorcier. Même s'il n'avait pas voulu l'avouer, il était au courant de quelque chose … Il lui faudrait faire très attention.
Plusieurs routes s'étaient offertes à elle, et elle avait choisi la plus ardue et la plus tortueuse … Mais avait-elle vraiment eu le choix ? De toute manière, elle ne pouvait plus faire marche arrière. Il lui fallait continuer coûte que coûte sur cette voie …
Elle décida qu'il valait mieux arrêter d'y songer. Elle avait d'autres problèmes – plus urgents - à régler.
Mana, appela-t-elle.
La petite elfe apparut rapidement.
Qu'y a-t-il ?
Nous devons parler !
La petite créature baissa tristement la tête. Ce qu'elle redoutait allait donc arriver. Tisiphone allait s'asseoir dans le canapé à l'endroit même où se tenait quelques instants encore auparavant Lucius. Son odeur était toujours là. La sorcière ferma les yeux un court instant.
Elle les rouvrit et sortit de sa rêverie.
Ces dernières années, tu avais beaucoup travaillé avec Daëron …
Oui, acquiesça Mana.
Lui arrivait-il de rencontrer … des Anglais ?
Votre mari rencontrait toujours beaucoup de monde … Des collègues, des archéomages …
Je m'en doute.
Le ton de la sorcière était devenu plus sec, presque excédé.
Et des sorciers … sortant de l'ordinaire ? Qui n'avaient pas forcément à voir avec les recherches de Daëron.
C'est bien possible …
Et la traduction … sur laquelle je travaille … Daëron a-t-il vraiment tenté de la traduire ?
La petite Mana ne répondit rien, elle baissa simplement les yeux.
Pourquoi ne me réponds-tu pas ! gémit Tisiphone.
Parce que j'en ai le droit … Je suis libre … et parce que … parce que … il est des choses qu'il vaut mieux ne pas connaître …
Pourquoi ? Pourquoi ? répéta Tisiphone.
Demandez-vous pourquoi, lui, il ne vous en a parlé …
La question prit la sorcière au dépourvu.
Je … Je …
Mana l'interrompit, les poings sur les hanches, l'air en colère.
Peut-être était-ce parce qu'il vous aimait et ne voulait pas vous impliquer là dedans … pour vous protéger … mais … il n'a pas réussi … puisque vous avez récupéré ce maudit papyrus … et que vous travaillez dessus …
A peine eut-elle fini de parler que la petite elfe disparut.
Tisiphone resta plantée là, sonnée par ce que Mana venait de lui dire. Elle ne savait plus que penser. Etait-ce vraiment pour la protéger que Daëron ne lui avait rien dit ? Et elle, comme une idiote, tombait la tête la première là dedans.
Elle se leva et alla dans sa chambre. Elle prit le coffret de Nathaniaël. Un court instant, elle eut envie de l'envoyer au sol, de tout laisser tomber et de retourner en Grèce. La deuxième fois en une seule soirée … Ses yeux se posèrent sur le coffret qu'elle serrait avec force … il était trop tard. Et puis avait-elle vraiment envie de repartir … trop de choses venaient de changer … et il y en avait certaines qu'elle ne voulait pas abandonner …
Elle se dirigea vers sa bibliothèque. Malgré les recommandations de Lucius, elle était bien décidée à passer une partie de la nuit à travailler sur le papyrus et le coffret. Elle s'assit et les bougies de la pièce s'allumèrent. Elle rangea de côté le papyrus, pour le moment elle voulait s'intéresser au contenu du coffret. Elle l'ouvrit et sortit le journal. Elle le lirait plus tard. Pour le moment c'était l'objet étincelant qu'elle voulait observer. Elle le sortit et le posa devant elle. C'était un disque plus grand que sa main. Sous les lueurs des bougies, il avait l'éclat du feu. Tisiphone sourit, elle savait ce que cela signifiait.
De l'orichalque, murmura-t-elle, un grand sourire aux lèvres.
Les yeux brillants, elle se pencha sur le pectoral et l'examina attentivement. Le disque était attaché à une fine chaîne faite du même alliage. Les maillons étaient fins et délicats. Ils semblaient fragiles, mais Tisiphone savait qu'ils supportaient sans problème le poids du disque. Le fermoir était en forme de créature marine mi-dauphin mi-poisson. Toute la surface du disque était minutieusement sculptée. Il était divisé en plusieurs parties, dans certaines d'entre elles, Tisiphone reconnut sans peine les étranges symboles qui étaient aussi sur le morceau de peau qu'elle traduisait. Sur d'autres parties, il y avait des créatures gravées : des serpents, des loups, des licornes et d'autres créatures que la sorcière n'avait encore jamais vues. Il y avait également des figures humaines, et d'autres plus étranges, mi-hommes mi animaux. Tisiphone laissa de côté les gravures, elle préféra s'attacher aux symboles. Elle se leva et alla dans la bibliothèque. Elle choisit un grimoire noir, mais au lieu de l'ouvrir, elle le tapota de la pointe de sa baguette. Le grimoire s'ouvrit et à l'intérieur, caché, se trouvait un petit carnet. Tisiphone s'en empara. D'un geste de baguette, elle envoya le carnet sur son bureau. Elle pointa alors sa baguette sur le vase au poulpe.
Gelatus !
Une fine couche givrée le recouvrit aussitôt. Tisiphone vit les tentacules s'agiter vivement. Aussi, elle ne perdit pas de temps. Elle le prit et le renversa. Un objet tomba dans sa main. Elle le passa autour de son cou et s'empressa de reposer le vase, la couche de givre commençait à fondre.
Elle retourna à son bureau. Elle ôta le bijou qu'elle venait de se passer autour du cou. Il était la réplique de celui qu'elle avait trouvé dans le coffret. Elle le posa à côté de celui de Nathaniaël. Les symboles étaient les mêmes. Elle ne s'était pas trompée. Mais les dessins différaient. Ceux de Tisiphone étaient tous en rapport avec la mer : dauphins, serpents de mer, pieuvres et autres créatures marines.
Elle ouvrit son petit carnet et commença à reproduire les dessins du pectoral de Nathaniaël … il valait mieux être prudent. Puis elle compara les différents symboles : pas de doute : ils étaient tous semblables et disposés de la même manière. Au fil de ses recherches, la sorcière en était arrivée à découvrir qu'il s'agissait d'une langue ancienne, mais il lui manquait la clé pour la comprendre … jusqu'au jour où … ce fameux morceau de peau lui était arrivé entre les mains. C'était sa Pierre de Rosette à elle. Traduire le grec ancien, les linéaires, cela allait encore … même si elle n'avait pas totalement terminé … mais ces symboles … c'était bien plus compliqué. Il y avait des différences entre les textes et elle savait que ce serait difficile de faire tout concorder. Pourtant elle ne désespérait pas d'y arriver.
Dans le ciel glacé, la lune se levait pleine et ronde. Sa lueur blafarde descendait jusque dans la bibliothèque de Tisiphone. Elle était penchée sur ses notes et celles du grand oncle de Nathaniaël. La sorcière resta dessus une bonne partie de la nuit …
