Chapitre XIII : Voyage dans le passé.

Les jours et les semaines défilaient à toute vitesse. Tisiphone n'avait pas une minute à elle. Entre son travail au bureau et les missions de plus en plus longues et fréquentes sur le terrain, elle ne mettait plus que très rarement les pieds chez elle. A peine le temps de passer se changer, se doucher et elle devait déjà repartir au Ministère ou quelque part en Angleterre auprès de ruines encore fumantes. Les grands froids de février ou les giboulées de mars n'avaient pas calmé les attaques des partisans de Voldemort. Le spectacle était toujours le même, malgré quelques changements. Désormais, les cadavres n'étaient plus entassés dans un coin du village, les corps étaient laissés à l'endroit même où ils étaient tombés. Les moldus n'étaient plus les seules victimes, bien au contraire, la recrudescence des meurtres contre des sorciers d'origine moldue ou sympathisants avait encore progressée. La signature des Mangemorts avait, elle aussi, évoluée. Il ne s'agissait plus de la fameuse tête avec les trois serpents, comme Tisiphone avait pu la voir sur la grille d'une certaine demeure : dorénavant, un serpent sortait de la bouche grande ouverte d'un crâne. La Marque flottait bien haut dans le ciel au-dessus des scènes de crimes. C'était un avertissement bien plus visible que les simples traces sanglantes dans la neige - et qui marquait bien plus les esprits.

La Gazette du Sorcier ne paraissait plus sans une photo en première page de cette tête de mort funeste. Le journal pointait du doigt les difficultés grandissantes du Ministère à arrêter des coupables et certains sorciers en étaient venus même à se demander si leur Ministre faisait vraiment tout pour mettre un terme à cela. Plusieurs fois, le Ministre avait fait son apparition dans les bureaux des Aurors pour exiger des résultats, mais cela restait sans effet : les Mangemorts étaient beaucoup mieux organisés que le Ministère, et surtout ils étaient bien plus nombreux.

Maugrey fulminait dans son coin en grognant, après une nouvelle intervention de Croupton et du Ministre.

S'ils nous laissaient utiliser les mêmes armes qu'eux, on pourrait peut-être enfin avoir quelques résultats ! Et dire qu'on ne peut même pas utiliser du Veritaserum sur les suspects pour obtenir des noms …

Il retourna s'enfermer dans son bureau en boitant. Sa dernière mission s'était terminée à Sainte Mangouste, Alastor avait eu de la chance et dans la bagarre, il avait bien failli perdre sa jambe. Cela l'avait rendu simplement un peu plus aigri et remonté contre les partisans du Mage Noir.

Avant de fermer la porte de son bureau, il jeta un regard noir au reste de l'assemblée. Il s'attarda longtemps sur Tisiphone, en grande discussion avec Croupton. Il n'avait pas compris la décision de ce dernier de lui confier la mission d'espionner Malefoy pour lui. Les rapports de la sorcière ne mentionnaient rien d'illégal et Maugrey trouva cela des plus suspects. Il n'avait pas manqué d'en discuter avec Croupton, mais celui-ci avait écarté les remarques d'Alastor d'un geste vague de la main, lui disant de ne pas s'inquiéter.

Maugrey soupira. Il était vraiment entouré d'incapables. Dommage que Dumbledore, à qui le Ministère avait fait appel, avait refusé de quitter son Poudlard chéri pour prendre les choses en main ; l'Auror était certain qu'ils auraient déjà eu de meilleurs résultats. En attendant, il devait supporter les directives de Croupton avec des dossiers à éplucher, des rapports à rendre. Albus n'aurait pas accordé autant d'attention à la paperasse, tout le monde serait sur le terrain au lieu de passer la moitié du temps dans ce bureau poussiéreux à compulser de vulgaires morceaux de parchemins. En attendant, les morts se multipliaient, et eux, ils restaient les bras croisés.

Le soir tombait doucement. Ce n'était pas encore pour ce soir qu'il irait patrouiller dehors. Alastor, à peine entré dans son bureau, en ressortit. Puisque personne ne faisait rien, lui, il ira jeter un coup d'œil par-ci par-là.

Il enfila sa cape. Dans le bureau, tous faisaient de même : les Aurors qui avaient été sur le qui-vive toute la semaine s'en retournaient chez eux, bien contents d'avoir enfin un peu de répit. Une autre équipe allait prendre le relais.

Du coup de l'œil, Alastor ne pouvait s'empêcher de surveiller ses troupes : Alice et Tisiphone devenues amies riaient aux éclats, Caradoc qui disputait son chien qu'il avait appelé Perceval. L'animal avait encore fait des siennes : un dossier venait de passer entre ses crocs et n'était plus qu'une masse informe de papier mâchouillé. Le sorcier soupira, sortit sa baguette et répara les dégâts de l'animal. Perceval ravi de l'attention de son maître pour ses bêtises aboya et sautilla autour de Caradoc.

Le groupe de Maugrey se retrouva ensemble dans l'ascenseur parmi les nombreux sorciers qui s'en retournaient chez eux. L'Auror n'arrêtait pas de jeter des regards en coin à Tisiphone qui l'ignorait superbement. Il ne la lâcha pas des yeux jusqu'à ce qu'elle se transplane chez elle. Un instant, il eut envie de la suivre, mais se ravisa. Il ne ferait que perdre son temps … Il ne découvrirait pas comme ça le secret de sa collègue.

Arrivée chez elle, Tisiphone ne perdit pas de temps. Elle se dirigea droit vers son bureau, trop heureuse de pouvoir retourner travailler sur les pectoraux atlantes. Son travail avançait très lentement. Mais elle ne désespérait pas de percer rapidement tous les secrets que les disques renfermaient. Le premier et non des moindres qu'elle voulait découvrir était leur lien avec le morceau de peau et la Boîte de Pandore. En comparant les textes entre eux, elle avait réussi à traduire quelques termes écrits dans cette étrange langue. Le nom de Pandore figurait bien sur les deux bijoux … Tisiphone avait aussi réussi à repérer le nom de l'Atlantide ainsi que quelques noms différents sur les bijoux.

La sorcière était assise derrière son bureau, elle tenait dans ses deux mains son pectoral. Ses doigts caressaient le froid métal luisant. Elle ne cessait de répéter les quelques mots qu'elle avait réussi à déchiffrer. Ils s'élevaient comme une litanie.

Il y eut soudain un petit déclic.

Tisiphone s'interrompit et regarda avec attention le bijou, il lui semblait que le petit cercle, serti d'une pierre foncée, au centre avait bougé. Elle essaya de le faire bouger et effectivement la petite pierre se mit à tourner.

Un éclair de triomphe passa dans ses yeux.

Elle ne réfléchit pas et continua à jouer avec le disque sans cesser de dire et redire les mêmes mots.

Sous ses doigts, le disque devenait un peu plus brillant, un peu plus brûlant aussi.

Soudain, le centre du disque disparut dans une lumière aveuglante qui envahit petit à petit le reste du bijou.

La sorcière poussa un petit cri de surprise mais n'arrêta pas pour autant son manège.

Ses mains disparurent dans la lumière et peu à peu ce fut au tour de ses avant-bras. Elle sentit alors tout son corps être aspiré par le pectoral. Elle ferma alors les yeux, espérant ne pas avoir commis de grosse bêtise.

Un vent chaud soufflait tout autour de la sorcière. Elle entendait le cri des mouettes, le bruit des vagues se brisant sur des rochers.

Tisiphone ouvrit les yeux.

Ce qui était sûr, c'est qu'elle ne se trouvait plus dans son bureau.

Devant elle s'étendait la mer d'un bleu turquoise impressionnant. Quelques bateaux à la forme étrange voguaient paisiblement. Leurs grandes voiles blanches étaient les seules choses à dénoter dans le bleu du ciel et de l'océan. La sorcière se trouvait au bout d'une jetée. Le sol sous ses pieds était d'un blanc étincelant. C'était sans aucun doute du marbre.

Elle se décida à se retourner. Elle ne put réprimer un cri de surprise.

Sous ses yeux, à flanc de colline s'étendait une ville magnifique comme jamais la sorcière n'en avait vue.

Près de la plage de sable noir, une première muraille protégeait la cité. Les murs étaient de la même blancheur que le sol de la jetée. Derrière, elle pouvait voir les toits blancs et bleus des premières maisons. Un peu plus loin, une deuxième muraille brillait de mille feux : le sommet des murs avaient été recouvert de bronze. Plus la cité s'élevait vers le sommet de la colline, plus les maisons paraissaient riches et imposantes. Tisiphone remarqua d'autres murailles : le troisième mur était recouvert d'étain, le quatrième d'orichalque et la dernière qui semblait protéger un immense temple avait son sommet en or.

Aux pieds de la première muraille était massée une foule immense aux habits vivement colorés.

Tisiphone remarqua alors une autre femme devant elle qui s'avançait majestueusement vers la porte de la première muraille. Tisiphone décida de la suivre. La sorcière se rendit compte que, malgré le soleil, son ombre était inexistante. Elle en déduisit que personne ne pouvait la voir. Un sourire satisfait sur les lèvres, elle pressa le pas et dépassa la femme. Elle voulait voir à quoi elle ressemblait. Ayant pris suffisamment d'avance, Tisiphone s'arrêta et se retourna.

La première chose qu'elle vit fut le pectoral que la femme portait autour de son cou. Sans conteste il s'agissait bien de celui qu'elle possédait : les mêmes dessins marins couraient sur tout le disque. Elle était grande, bien plus grande que Tisiphone. Bien que ses cheveux soient aussi noirs que ceux des habitants du pourtour méditerranéen, la femme avait la peau très pâle et non pas hâlée par le soleil grec. Ses cheveux étaient retenus par un diadème en argent aux formes étranges mi-serpent, mi pieuvre. Elle portait une longue tunique d'un blanc immaculée. Le tissu était si fin et transparent qu'il semblait prêt à s'envoler au moindre souffle. A part le diadème et le pectoral, la femme ne possédait aucun autre bijou. Elle avait chaussé d'étranges sandales aux longs rubans, blancs eux aussi, qui étaient noués autour de ses fins mollets. Ses bras nus étaient recouverts de nombreux tatouages bleus et verts qui s'envolaient en arabesques compliquées.

La femme était arrivée au bout de la jetée. La foule était toujours silencieuse et la suivait des yeux.

Tisiphone crut qu'elle allait entrer dans la ville par la lourde porte en airain ; mais les deux battants sculptés restaient désespérément clos. Au dernier moment, la femme bifurqua et emprunta un escalier qui descendait au bord de la mer. Une barque en bois blanc l'attendait là. Les quatre rameurs étaient de forts gaillards chauves uniquement vêtus d'un court pagne en lin blanc. Un vieil homme était déjà assis dans la barque. Il semblait souffrir de la chaleur et tenait fermement sa canne. Il accueillit d'un sourire la femme qui prenait place dans la barque. Tisiphone n'hésita pas et sauta, elle aussi à bord. La femme s'assit et les rameurs se mirent en action.

Le vieil homme leva son bâton et une porte coulissa et laissa apparaître un canal qui serpentait dans la cité. L'embarcation s'y engagea.

Tisiphone remarqua alors que la cité était étrangement bâtie : il y avait autant de canaux que de rues et toutes ces voies s'enlaçaient étroitement, se coupaient et se recoupaient de nombreuses fois. Ce n'était qu'une succession de pont sous lesquels et sur lesquels passait la barque. Les gens qu'ils croisaient se tenaient immobiles comme des statues le temps que l'embarcation disparaisse de leur vue.

Un calme absolu régnait dans la cité. Pas de bruit si on exceptait celui de l'eau qui courait et des mouettes dans le ciel qui se laissaient porter par le vent chaud.

Les murs blancs des maisons et des bâtiments étincelaient sous le soleil ardent. Les toits colorés de bleu ou de vert apportaient une touche de gaieté au milieu de cette pureté éblouissante.

Au cours de leur navigation, ils passèrent les différentes murailles par d'ingénieux systèmes qui permettaient au navire de franchir sans difficulté les différents paliers du relief. Chaque muraille marquait une partie de la ville qui surplombait le reste de la cité. Des quartiers de plus en plus riches défilaient sous les yeux avides de Tisiphone. Les demeures étaient plus spacieuses et plus luxueuses. Les rues et les canaux plus larges. De nombreux parcs et jardins apportaient des touches de verdure dans l'océan de bâtisses. Les plantes y poussaient avec exubérance : de hauts palmiers frémissaient dans la brise, des lauriers en fleurs explosaient de rose et de violet, des arbustes fleuris offraient aux yeux des promeneurs leurs couleurs éclatantes.

Des souffles puissants résonnèrent soudain, Tisiphone sursauta. Elle tourna la tête. Trois dos argenté venaient de faire surface derrière la barque : des dauphins les escortaient lentement.

Le vieil homme sourit de nouveau à la femme.

Ils rentrent avec nous, c'est un bon présage ; signe que les Dieux sont avec nous.

Je l'espère, murmura la femme d'une voix grave et solennelle.

Ne te fais pas tant de soucis, Cleito. Tout se passera bien. Lorsque le soleil se couchera tout sera terminé.

J'aimerai avoir ton optimisme, Koelos, le Conseil est parfois … si …

Elle s'interrompit, au bord des larmes. Le vieillard ne les remarqua même pas.

J'ai foi en notre justice.

La femme éclata simplement de rire, un rire désabusé et empreint d'amertume.

Ils venaient de franchir la dernière muraille, celle au sommet d'orichalque.

Cette partie de la ville était entièrement déserte.

Tisiphone apercevait le sommet du temple protégé par les murs dorés. Elle se rendit compte qu'elle venait d'arriver dans le palais de la cité, ce qui expliquait l'absence d'habitants.

La barque se dirigea lentement vers une jetée de marbre, elle aussi. Des soldats en armes en gardaient le bord. Ils saluèrent prestement les arrivants. La femme descendit rapidement du navire et n'attendit pas le vieillard. Les pas de Tisiphone se calquèrent sur ceux de Cleito. Elles traversèrent rapidement la grande agora vide aux statues immenses de rois d'albâtre et d'ivoire. La façade du palais était impressionnante, garnie de hautes colonnes aux chapiteaux décorés d'animaux étranges et de feuilles. Cleito grimpa les escaliers quatre à quatre et pénétra dans la fraîcheur de l'ombre des colonnes. L'air était plus supportable à l'intérieur du palais. La femme avec Tisiphone sur ses talons parcourait des dédales de couloirs qui se ressemblaient tous. C'était un vrai labyrinthe. Finalement Cleito s'arrêta devant une lourde porte en bronze qui s'ouvrit lentement. La salle était plongée dans la pénombre. Une seule lampe à huile apportait un peu de clarté dans les ténèbres. Il n'y avait aucun meuble dans cette pièce. Juste un immense bassin, en marbre lui aussi, et en son centre une sorte de petite plateforme qui effleurait la surface de l'eau. De l'eau cascadait des murs pour venir alimenter le bassin.

Un homme était assis en tailleur sur la plateforme, il ouvrit les yeux quand Cleito s'approcha. Sa longue barbe blanche était tressée. Lui aussi était chauve et portait un simple pagne. A son coup pendait également un pectoral. De l'endroit où elle se trouvait, Tisiphone ne pouvait distinguer les dessins qui y étaient gravés. Elle essaya de s'approcher au plus près du bassin, mais une force la repoussait et l'empêchait de faire un pas de plus. Le vieil homme sursauta comme s'il sentait la présence de cette force repoussant l'intruse. Il écarquilla les yeux, cherchant dans la pénombre.

Cleito qui s'était inclinée n'avait pas remarqué son petit manège. Elle releva la tête. Le vieil homme reposa alors ses yeux sur la femme.

Alors ? demanda-t-il d'une voix forte.

Le courant l'a entraîné vers le large, à droite du rocher sacré.

Bien ! D'autres signes ?

Trois dauphins nous ont escortés, ajouta Cleito.

Les Dieux sont avec nous, conclut l'homme.

Cleito s'inclina de nouveau puis quitta la salle, une moue étrange sur son visage. Elle parcourut de nouveau les couloirs silencieux, Tisiphone ne la lâchait pas d'une semelle. Cleito monta un escalier et emprunta un nouveau couloir. Il n'y avait qu'une seule porte au bout. Elle entra dans la pièce. Tout contrastait avec l'autre salle : la lumière entrait à flots par une immense ouverture qui prolongeait la pièce en une terrasse. Le sol de marbre était recouvert d'épais tapis et de fourrures argentées et noires. Il y avait peu de meubles mais tous étaient luxueux : un grand lit aux pieds dorés en formes de créatures marines. Une petite table basse en bois blanc, trois tabourets et quelques coffres aux serrures décorées avec soin. Cleito poussa un soupir de soulagement et alla s'asseoir sur le lit. Elle ôta ses sandales et massa ses pieds. Puis, elle se dirigea vers un des coffres. Elle l'effleura du bout des doigts et celui-ci s'ouvrit. Il y avait plusieurs compartiments à l'intérieur. Elle sortit une première boîte et y déposa son diadème. Puis elle enleva le pectoral et le rangea dans une seconde boîte. Le coffre se referma et Cleito fit quelques pas sur la terrasse. Quelques plantes en pots apportaient une touche de verdure. Des coussins et des tapis tressés multicolores étaient disposés un peu partout au sol. La terrasse offrait un panorama magnifique sur toute la baie et la cité. Tisiphone s'approcha à son tour et observa le point de vue : la mer s'avançait dans la terre, encadrée par de hautes falaises boisées qui tombaient à pic dans les flots calmes. Des nombreux bateaux sillonnaient les eaux de la baie et les canaux de la ville. La vie semblait avoir soudain repris son cours ; la sorcière pouvait voir s'affairer les petites silhouettes des Atlantes dans les rues et sur les places. Entre la première et la seconde muraille, sur une immense agora se tenait un vaste marché. Depuis son poste d'observation, Tisiphone apercevait les échoppes colorées des marchands. Dans le port, des bateaux déchargeaient leurs marchandises et les flots de voyageurs, tandis que d'autres appareillaient.

Cleito avait fini par détourner les yeux de ce spectacle, elle s'était allongée parmi les coussins et avait les yeux perdus dans l'azur de l'éther. Une coupe pleine de fruits juteux était apparue et elle y piochait dedans. Son regard fut soudain attiré par un grand oiseau qui faisait des cercles de plus en plus rapprochés. L'Atlante se releva d'un bond au moment où l'oiseau atterrit. Il portait un petit sac à une de ses pattes. Il s'approcha en sautillant de la femme et tendit sa patte aux serres puissantes. Cleito détacha la petite bourse de tissu et l'ouvrit. Elle en sortit un fin papyrus brunâtre. Le sceau fut brisé et le papyrus déroulé. L'oiseau, sa mission accomplie, prit son envol.

La femme lut rapidement le message avant de laisser tomber le papyrus.

Il fait vraiment cela dans les formes … soupira-t-elle avant de s'allonger de nouveau.

Curieuse, Tisiphone jeta un coup d'œil au papyrus. Il était recouvert de ces mêmes symboles que la sorcière tentait en vain de traduire mais à son grand étonnement, elle n'eut aucun mal pour les déchiffrer.

« Les Thalatheons¹ se réuniront à la dernière heure du soleil, dans le Grand Temple pour rendre leur jugement et appliquer la divine justice. »

Tisiphone n'espérait plus qu'une seule chose : rester en ces lieux assez longtemps pour assister à cela. A dire vrai, elle ne se faisait pas vraiment de souci pour cela, puisqu'elle ne savait absolument par comment sortir de ce souvenir … Celui lui apprendrait à jouer avec le feu et des objets magiques … Elle soupira puis reporta toute son attention sur Cleito. Cette dernière était retournée dans sa chambre et se changeait, aidée par un elfe de maison et deux suivantes qui avaient fait leur entrée silencieusement et discrètement. La sorcière atlante avait passé une nouvelle toge, attachée aux épaules par deux fibules d'orichalque et de pierres précieuses au décor végétal. Son vêtement, cette fois, était d'un bleu sombre presque noir. Une des femmes s'occupait de ses cheveux tandis que l'autre, aidée de l'elfe enlevait les dessins sur ses bras pour tatouer de nouveaux motifs. Quand Cleito fut prête, un miroir apparut et elle observa le résultat. Apparemment satisfaite, elle renvoya les sorcières et l'elfe. Elle se dirigea vers le coffre où étaient rangés ses bijoux et l'ouvrit. Elle se para d'un nouveau diadème serti de pierres bleues et vertes, passa de nombreux bracelets d'argent autour de ses poignets et de ses chevilles. A chacun de ses mouvements, les anneaux s'entrechoquaient bruyamment. Elle finit par sortir le pectoral et le mit autour de son cou.

Cleito se retourna, regarda par la fenêtre : lentement le soleil descendait sur les falaises. Elle soupira avant de quitter sa chambre. Tisiphone s'empressa de la suivre. De nouveau, ce fut une interminable progression dans les sombres couloirs du palais. Elles croisèrent quelques gardes et servantes qui s'inclinèrent au passage de Cleito. Elle finit par sortir du palais. Tisiphone découvrit un nouvel endroit : les somptueux jardins aquatiques. Impossible de savoir où s'arrêtait l'eau et où commençaient les allées de marbre légèrement bleuté et miroitant. Cleito prit son temps pour traverser ce lieu. Tisiphone remarqua qu'elle flânait et ne prenait pas le chemin le plus court. Les jardins étaient en terrasse et de petits canaux se jetaient en cascades dans de grands bassins aux eaux turquoises et transparentes. D'autres chenaux formaient des entrelacs compliqués qui se terminaient en fontaines majestueuses ou en petits étangs recouverts de nénuphars et de lotus. Il n'y avait aucun arbre, ils étaient remplacés par des immenses branches de coraux aux couleurs vives dans le crépuscule. D'énormes coquillages multicolores faisaient office de fleurs et de buissons. Le jardin tout entier respirait la magie. Tisiphone s'y serait volontiers perdue des heures durant. Dans les canaux et les fontaines des myriades de poissons dansaient dans les fines vagues bordaient d'écumes tandis que dans les plus vastes bassins, des dauphins nageaient majestueusement. A l'approche de Cleito, certains sortirent leur tête de l'eau comme pour la saluer. L'Atlante leur adressa un petit signe de la main et les cétacés replongèrent dans les profondeurs cristallines. Cleito était arrivée au fond du parc. Une petite grille dorée s'ouvrit et elle arriva au bord d'une jetée. La même embarcation l'attendait. Un des rameurs l'aida à prendre place. Tisiphone l'imita. C'était déroutant de ne pas réellement exister. Une ou deux fois, le bras d'un rameur transperça son corps, la sensation était étrange et désagréable. La barque s'était engagée sur un large canal qui se dirigeait vers l'immense temple que Tisiphone avait déjà remarqué. Ils franchirent la muraille au sommet d'or. Une foule de soldats, l'air menaçant, patrouillait le long du canal. La barque se dirigea au plus près du temple. Cleito débarqua rapidement.

Les proportions du bâtiment étaient des plus impressionnantes. Il semblait toucher le ciel. Les colonnes hautes et massives donnaient encore plus de majesté à l'édifice.

Cleito se dirigea vers le portique sud, où les colonnes étaient remplacées par les statues de différents rois Atlantes. Des gardes étaient également postés là. Une petite poignée escorta Cleito à l'intérieur du temple.

De nombreuses lampes à huile et brûle encens étaient disposés dans les couloirs et les salles désertes.

A un moment, la petite troupe s'arrêta pour laisser passer une procession de prêtres qui psalmodiaient de longs cantiques.

Les gardes s'arrêtèrent devant une immense porte aux battants noirs. Ils s'effacèrent pour laisser passer Cleito. Elle ouvrit la porte et pénétra dans la salle.

La pièce aux immenses proportions était circulaire. Le dôme était transparent et laissait passer les derniers rayons du soleil. Les murs étaient recouverts de fresques colorées montrant les exploits des rois et des dieux d'antan. Une immense statue du dieu Poséidon en orichalque trônait dans la pièce. A ses pieds avaient été déposées quelques offrandes : des fleurs, de l'or, de l'encens. Cleito s'avança vers la statue, y déposa ses présents en s'inclinant. Puis elle se retourna. Dix sièges disposés en arc de cercle formaient le seul mobilier. Certains étaient déjà occupés par des Atlantes portant tous un pectoral comme celui de Cleito. Elle alla prendre place tout en saluant de la tête ceux qui étaient déjà assis. Petit à petit, les fauteuils furent tous occupés. Les Atlantes qui prenaient place ne se ressemblaient guère : certains étaient âgés, d'autres non. Il y avait autant d'hommes que de femmes dans cette petite assemblée.

Tisiphone reconnut parmi eux le vieillard que Cleito avait été voir.

Le silence se fit.

Un autre vieillard se leva. Il s'appuyait sur une longue canne au pommeau serti d'un énorme diamant. Son visage ridé était empreint de sagesse. Ses yeux verts brillaient d'un ardent éclat. Ses longs cheveux blancs étaient retenus par un fil doré. Sa barbe avait été tressée en deux longues nattes qui descendait jusque à son ventre. Il portait une toge pourpre. Son pectoral luisait doucement.

Les Thalatheons sont réunis ce soir sous la bienveillance de notre dieu. Les présages étant favorables nous pouvons rendre en toute quiétude notre jugement dans cette affaire des plus graves.

Il se tut.

Il tapa le sol de marbre de trois coups avec sa canne.

Une petite porte sur le côté s'ouvrit alors. Un homme enchaîné et encadré par quatre gardes fit son entrée. Ses longs cheveux noirs lui tombaient sur son fin visage mal rasé. Ses yeux sombres avaient des reflets démoniaques. Il toisa superbement tous les membres du Conseil. Son regard s'attarda longuement sur Cleito, un sourire féroce naquit sur ses lèvres.

Les soldats l'amenèrent jusqu'au centre de la salle.

Theronos, vous êtes accusé d'avoir commis le crime le plus odieux qui puisse exister. Pour cela, ce soir, votre sort sera scellé par notre divine décision. Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense ?

L'homme se redressa malgré le poids de ses chaînes. Levant bien haut sa tête, il proclama :

Si c'était à refaire, je le ferais sans hésiter. Vous n'êtes qu'une bande d'incapables qui ne savent absolument pas se servir à bon escient de la magie !

Il éclata de rire.

Impassible le vieillard lui répondit d'une voix douce et posée.

Les Dieux nous ont offert la magie pour aider les autres, non pas pour détruire et amener le mal parmi nous ! Les autres humains savent assez bien le faire, ce ne sont que des animaux ! Notre peuple est bien au-dessus de cela !

Jusqu'au jour où nous disparaîtrons tous ! Ce jour-là, vous vous souviendrez de mes paroles et vous vous rendrez compte que j'avais entièrement raison. Les temps changent ! Nous devons changer aussi sinon notre fin est proche.

Jamais les Dieux ne nous abandonnerons, rétorqua une petite femme rondelette.

L'accusé éclata de rire.

Les dieux ! Ce ne sont que simples inventions de sorciers plus intelligents que vous … ouvrez-donc les yeux.

Silence impie ! hurla le vieillard.

Le sort qu'il lui jeta enferma l'homme aux yeux de braise dans le silence.

Cleito était devenue plus pâle. Elle baissa les yeux.

Le vieillard se tourna vers les Thalatheons.

Dans ce genre d'affaire, vous connaissez tous la peine réclamée par les divinités … Il n'y a pas à discuter … Maintenant, rendons notre jugement …

Il fit apparaître une petite bourse, puis des perles grises.

Une perle rouge signifie la peine capitale, une perle noire un emprisonnement à vie sur le rocher des Supplices, une perle blanche l'acquittement. Que la divinité vous souffle le bon jugement à rendre ! Votons à présent.

La bourse et les perles volèrent devant les dix juges. Cleito serait la dernière à voter. Les yeux pleins de larmes, elle suivait le parcours du sac de cuir. Le visage grave, chacun des Thalatheons prenait une perle, soufflait dessus avant de la mettre dans la bourse.

Ce fut au tour de Cleito. D'une main tremblante, elle prit la dernière perle dans sa main. Elle regarda une dernière fois l'homme qui se tenait fièrement au centre de la pièce. Un sourire méprisant passa sur son visage amaigri.

Cleito ferma les yeux et souffla sur la perle. Cachée entre ses mains, elle prit une couleur blanche. Elle la déposa dans la bourse puis se rassit.

Le vieillard récupéra les votes. Une à une les perles sortirent. Les comptes furent vite faits : neuf perles rouges comme le sang et une seule blanche.

Le vieillard lança un regard réprobateur à Cleito qui s'était effondrée sur son siège.

Les Thalatheons ont parlé : Theronos, tu es condamné à une peine pire que la Mort …

L'homme n'eut aucune réaction. Le regard fier, il toisa tous les Thalatheons en silence.

Que Pandore vienne appliquer sa sentence !

La grande porte s'ouvrit. Une femme toute de noire vêtue entra. Elle portait entre ses mains une grosse boîte dorée. Elle s'avança majestueusement dans la salle, s'inclina devant la statue du dieu puis devant le Conseil des Thalatheons.

Elle lâcha la boîte qu'elle tenait. Celle-ci flotta à hauteur d'homme.

Les uns après les autres, les Thalatheons se levèrent et allèrent se placer autour de la Boîte de Pandore. Quand son tour arriva, Cleito y alla lentement tant ses jambes tremblaient.

Le cercle enfin fini, les dix juges ôtèrent le pectoral qu'ils portaient autour de leur cou. Le vieillard fut le premier à s'avancer. Il plaça son pectoral sur un des côtés de la Boîte. Le bijou s'y incrusta en produisant un bref déclic. Il retourna ensuite à sa place. Les autres Atlantes l'imitèrent.

Les mains de Cleito tremblaient, elle dût s'y reprendre plusieurs fois avant de placer son disque dans le dernier emplacement libre. Les yeux pleins de larmes, elle retourna s'asseoir non sans jeter un dernier regard à Theronos.

Pandore reprit alors la Boîte et alla se placer devant l'accusé. Les gardes s'étaient éloignés. L'homme ne cilla pas quand lentement le couvercle s'ouvrit.

Une sorte d'aura argentée jaillit de l'intérieur de la boîte et entoura Theronos. Au bout de longues minutes, la brume étincelante retourna dans sa Boîte.

Theronos s'était effondré sur le sol.

Les gardes s'approchèrent de nouveau, le saisirent sous les aisselles et le traînèrent hors de la salle.

Le vieillard soupira.

Ainsi en ont voulu les Dieux : la magie lui a été reprise …

Il se leva et alla récupérer son pectoral. Les autres l'imitèrent et quittèrent la salle. Cleito, le disque autour de son cou, resta de longues minutes seule, à pleurer.

ENERVATUM !

Tisiphone ouvrit soudain les yeux et sursauta. Elle poussa un petit cri.

Pendant de longues secondes, elle se demanda où elle se trouvait. Elle baissa les yeux, elle tenait toujours le pectoral entre ses mains, la lueur qui en irradiait faiblissait lentement puis disparut.

Tisiphone ! Est-ce que tout va bien ?

Elle sursauta une nouvelle fois. Elle releva les yeux et tomba nez à nez avec Lucius, agenouillé devant elle.

Je … je …

Puis un immense sourire illumina son visage.

Je vais bien, tu n'as pas à t'en faire … C'était … extraordinaire !

Les yeux de la sorcière pétillaient d'excitation.

Que s'est-il passé ? demanda Lucius plus qu'intrigué.

C'est le pectoral ! Je sais pas comment mais j'étais là-bas !

Là-bas ?

Il s'interrompit et regarda Tisiphone puis le pectoral qu'elle tenait toujours entre ces mains et enfin celui qui traînait sur son bureau.

Et puis d'abord, comment se fait-il que tu en aies deux ? Il n'y en avait pourtant qu'un seul dans le coffret de Nathaniaël …

Tisiphone rougit.

C'est que … figure-toi que … j'en possédais un aussi …

Et tu comptais m'en parler un jour ?

Il s'était relevé d'un bond. Ses yeux gris brillaient de colère.

Toi aussi tu as tes petits secrets, lui lança-t-elle.

Il ne répondit rien.

Toujours est-il, poursuivit Tisiphone, que là n'est pas la question …

Et pourquoi ?

J'ai découvert quelles sont les clés … et leur nombre surtout …

Tisiphone fit la moue en annonçant cela.

Et ? demanda Lucius.

Les clés, ce sont les pectoraux, il faut toutes les réunir pour ouvrir la Boîte de Pandore … Le problème … c'est qu'il en faut dix : une par roi de l'Atlantide … Autant dire que ce n'est pas gagné … puisque je n'ai aucune idée de l'endroit où peuvent se trouver ces autres pectoraux, ni même s'ils existent encore …

La colère sur le visage de Lucius avait cédé la place à une sorte de contrariété soucieuse ; il s'était de nouveau rapproché de Tisiphone.

Et comment c'était l'Atlantide ? lui murmura-t-il ?

Tisiphone passa une bonne partie de la nuit à tout lui raconter en détail.

Thalatheon : terme inventé par moi ! Vient de thalatta (ou thalassa), mer et theos, dieu. Nom donné aux dix rois de l'Atlantide.