Chapitre XXI : Ce qui n'est plus ... ce qui n'aurait jamais dû être ...

Après le ciel obscurci par les cendres et les fumées, Tisiphone fut soulagée de retrouver l'azur pur de l'Angleterre. Le petit cottage était un havre de paix à côté de l'île dévastée par l'éruption.

Les deux sorciers de retour étaient couverts de cendres et de poussière des pieds à la tête.

Les traits de la sorcière étaient tirés et quelques larmes perlaient encore au coin de ses yeux. Mana fit alors son apparition, elle voulut dire quelque chose, mais elle préféra se raviser en voyant la tristesse et le découragement de sa maîtresse. L'elfe s'éclipsa simplement et sortit dans le jardin. Lucius aussi était resté silencieux, il ne savait pas trop quoi dire. Il fit disparaître toute trace de poussière et s'avança vers la sorcière. Il posa sa main sur son épaule. Tisiphone se retourna, toujours maculée de gris. Avec douceur, elle repoussa le sorcier.

- J'ai ... j'ai ... besoin de ... rester un peu seule, murmura-t-elle tristement.

Lucius recula de quelques pas avant d'acquiescer.

Tisiphone posa son sac sur la table de la cuisine avant de sortir dans le jardin. Au loin, elle aperçut Mana qui cueillait quelques fleurs, devant la maison. La sorcière se dirigea vers l'arrière. Une minuscule porte dans le muret permettait de sortir de la proprieté. Elle s'engagea sur le petit sentier de terre qui menait vers un charmant bosquet de saules et de bouleaux.

Une pénombre rassurante régnait parmi le sous-bois peu touffu. L'air était un peu plus frais, les rayons du soleil ne parvenant pas à réchauffer le sol ombragé. Le petit chemin serpentait entre les arbres ; un doux murmure se faisait de plus en plus fort et la sorcière arriva devant un ruisseau discret qui se jetait dans une mare peu profonde. Quelques gros rochers ronds, comme jetés là par une main de géant entouraient l'onde calme. Tisiphone grimpa sur une des pierres grises et s'assit là. Elle ôta ses chaussures et trempa ses pieds dans la mare froide. L'eau se troubla aussitôt, alors que la poussière était emportée par le léger courant. Quelques nénuphars étaient en fleurs et les larges feuilles servaient de lit à quelques timides grenouilles. Un couple de libellules voleta avant d'aller se poser sur la fine branche d'un roseau qui se balançait doucement sous la brise taquine.

Les yeux dans le vague, hypnotisée par l'onde miroitante, Tisiphone laissa son esprit vagabonder. Elle repensait à son île si chère à son coeur, tellement remplie de souvenirs – bons ou mauvais – cette île sur laquelle elle avait bâtie tout un pan de vie qui venait subitement de s'écrouler, emporté par les torrents de lave d'un volcan qui, jamais au grand jamais, n'aurait dû se trouver là. Sa maison ... il ne devait plus rien en rester à l'heure actuelle, juste un amas de ruines sous le magma ; le jardin que Mana avait pris tant de soin à protéger, là où les soirs étaient encore doux, à discuter et à faire des projets sous le vieil olivier en regardant la mer s'endormir. Elle repensait aussi aux longues soirées d'hiver, blottie contre Daëron devant la cheminée, tandis qu'au dehors le vent froid soufflait et emportait au loin la poussière de la terre.

Mais tout cela était terminé, bel et bien terminé, enterré sous la lave ... C'était comme si son île, elle-même, lui signifait que toute cette époque était finie à jamais, qu'elle devait oublier toute son ancienne vie ...

Elle se demanda si, un jour, elle retournerait sur son île ou en Grèce ... Surement pas. Il n'y avait plus rien pour elle là-bas ... Se recueillir sur les tombes de ses fils et de son mari ? Les tombes ... il ne devait en rester plus rien ... et puis à quoi cela servait-il ? Elle ne l'avait jamais lorsqu'elle en avait eu l'occasion, ce n'était pas maintenant alors que tout était détruit qu'elle allait le faire.

Les larmes coulaient sur ses joues souillées sans qu'elle s'en rende vraiment compte.

Le vent s'était levé, soufflant avec un peu plus de force qu'auparavant. De ses doigts frais, il parvint à dénouer le chignon pourtant serré qu'elle avait fait. Les tresses retombèrent lourdement dans son dos. Le souffle joua un instant avec elles et peu à peu les longs cheveux sombres de la sorcière volèrent librement derrière elle.

L'eau de la mare était devenue trop froide pour ses pieds nus. Elle les retira. L'onde se troubla légèrement avant de reprendre son impassivité. Un rapide sort sécha rapidement sa peau nue qui avait retrouvé sa blancheur d'antan.

Tisiphone leva les yeux au ciel. Entre les frondaisons feuillues, de gros nuages courraient dans le ciel. Les oiseaux s'étaient soudain tus, les libellules avaient disparu, les grenouilles avaient retrouvé le fond de la mare. Une averse ou un orage se préparait sans doute.

Pourtant, elle ne bougea pas.

Elle avait encore besoin de solitude pour réfléchir ...

Restait maintenant l'épineuse question ... de ce qu'elle allait faire à présent.

Elle n'avait pas perdu de vue le but qu'elle s'était fixée, ce pour quoi elle était venue ici ... Mais la question des pectoraux l'intéressait au plus haut point, et il n'est pas envisageable qu'elle la laisse de côté ... de toute façon, l'aurait-elle pu ? Il était trop tard pour faire marche arrière.

Elle se demanda un instant comment faire pour mettre la main sur Abelforth ... Vu les circonstances, elle ne se voyait pas trop retourner au Ministère comme si de rien n'était ... Certes, sa disparition n'était pas si longue que ça, combien de temps s'était-il écoulé depuis cette fameuse descente dans la maison déserte ? Trois jours ? Quatre ? Une semaine tout au plus ? Comment expliquer sa réapparition ? Comment expliquer son absence ?

Même si son désir de vengeance était toujours aussi fort, une autre préoccupation occupait son esprit : l'Atlantide. Elle mourrait d'envie de savoir ce qui s'était passé, ce qui avait été changé. Et pour le savoir, il n'existait qu'une seule solution.

Elle serra ses poings, ses ongles s'enfonçèrent profondèment dans ses paumes. Quelques gouttes de sang perlèrent et tombèrent dans l'eau. Au même moment, les nuages perdirent les permières larmes de pluie.

L'averse ne fit pas fuir la sorcière. Elle resta sous l'eau qui emportait avec elle les dernières traces de cendres. De minces filets grisâtres coulaient de ses cheveux, descendaient le long de son visage et du reste de son corps pour finir par rejoindre l'eau si claire de la mare avant de disparaître à jamais. La pluie se mêlait à ses larmes sans qu'elle ne s'en rende vraiment compte ; et avec elles finissaient par disparaître les souvenirs des jours grecs. Une page était tournée.

Des craquements sourds se firent alors entendre dans le sous-bois, accompagnés d'un miaulement mécontent. Le chat noir fit son apparition, peu ravi de s'être fait surprendre par la pluie. Ses poils étaient tous mouillés et quelques gouttes étincelantes perlaient à ses fines moustaches. Il s'approcha de la sorcière en miaulant, lui reprochant sans doute de se trouver là, sous la pluie. Comment pouvait-on rester ainsi, à se faire mouiller alors qu'il était si agréable de s'asseoirr près de la fenêtre à regarder les nuages déverser leur eau.

Le félin se frotta à la sorcière tout en miaulant, l'invitant à le suivre.

La sorcière finit par se lever.

Ravi, le chat miaula une nouvelle fois et trottina pour lui montrer le chemin. Il s'arrêta soudain : un silhouette noire se dessinait dans le sous-bois. Puis, reconnaissant le sorcier, il s'en approcha d'un bond. L'homme se baissa et caressa l'animal puis il se releva et regarda Tisiphone.

- Je sais que tu voulais rester seule, mais je ... m'inquiétais ... Et puis tu es toute trempée.

Tisiphone esquissa un timide sourire.

- Je vais mieux. J'avais juste besoin de réfléchir un peu ...

Un nouveau miaulement du chat rappela aux sorciers qu'ils seraient plus à l'aise dans le cottage pour discuter. Tisiphone et Lucius ne purent s'empêcher de rire. Le félin leur tourna le dos et s'en retourna seul sous la pluie battante vers un abri plus sec.

- Il est à toi, ce chat ? Demanda alors Tisiphone.

- Pas vraiment, répondit Lucius. Il appartenait à ma grand-mère qui possèdait le cottage. La maison m'est revenue, le chat aussi.

La pluie tombait avec plus de force à présent. Lucius s'était approché de la sorcière et avait passé sa cape autour d'elle. Elle se laissa faire.

Lentement, ils retournèrent vers la maison. Ils traversèrent le jardin luisant de pluie. Le chat était assis sur le perron de la porte de la cuisine, à l'abri de la pluie battante. Il lèchait son poil humide. A l'arrivée des sorciers, il leva la tête et miaula.

- Au fait, demanda Tisiphone. Comment s'appelle-t-il ?

Lucius la regarda, étonné.

-Le chat ? Demi-Lune.

- Ca lui va bien, sourit-elle.

Lucius ouvrit la porte, Demi-Lune s'engouffra à l'intérieur, bientôt imité par Tisiphone.

Dans le salon, un bon feu flambait dans l'immense cheminée. Tisiphone s'était assise par terre, en tailleur, préférant l'épais tapis de laine aux confortables fauteuils. Demi-Lune avait élu domicile entre ses bras et ronronnait sous les caresses de la sorcière.

Dehors, le soir était tombé, la pluie ne cessait de s'abattre sur la campagne qui s'endormait peu à peu.

Finalement, la sorcière se leva. Elle s'approcha du sac qu'elle avait ramené de leur expédition en Grèce. Elle ne l'avait simplement ouvert pour geler régulièrement le vase à la pieuvre.

- Que fais-tu ? Demanda Lucius.

- Je vérifie quelque chose ...

Après avoir jeté un Gelatus, elle sortit le vase et le posa avec précaution. La pieuvre ne semblait guère heureuse de son traitement de la journée. Les tentactules bougeaient avec plus de nervosité derrière la fine barrière de glace.

Elle sortit ensuite ses notes, ses papyrus et ses livres. Elle leur rendit leur taille normale. Elle était en train de faire des tas avec ses affaires lorsqu'elle poussa un petit cri de surprise. L'ouvrage, assez imposant, qu'elle tenait tomba lourdement au sol.

Lucius se leva brusquement et alla la rejoindre. La sorcière regardait avec un certain effroi la couverture du livre. Lucius y jeta un coup d'oeil mais ne trouva rien d'inhabituel.

-Que se passe-t-il ?

Tisiphone s'était baissée et accroupie, devant le livre, elle ne pouvait détacher ses yeux de la couverture. Puis, vivement, elle s'en saisit et courut s'asseoir dans un des fauteuils. Elle commença à le feuilleter, incrédule. Elle le referma soudainement, le posa et alla farfouiller parmi ses autres ouvrages.

- C'est impossible ... finit-elle par marmonner.

- Quoi ?

- Regarde ! Finit-elle par lâcher.

Elle tendit un des livres à Lucius, qui l'ouvrit sans trop comprendre.

- C'est juste un vieux livre d'histoire ... Qu'y a-t-il de si extraordinaire ?

- Ce n'est pas le livre en lui-même, expliqua la sorcière, mais ce qu'il y a dedans ...

De quoi parles-tu ?

- L'histoire ... elle a changé ...

- Elle a changé ? Comment ça ?

Tisiphone montrait la couverture du livre d'histoire : « Des influences minoennes de la Crète aux confins de la Méditerranée. Etudes des guerres romaines. »

Lucius ne voyait pas où la sorcière voulait en venir.

Elle se saisit d'un autre livre, « Athènes au Vème siècle avant J.-C., le siècle de Typhonos » ; puis d'un autre « Les conquêtes du roi Minos en Grèce et Asie Mineure » et encore d'un autre. Finalement, elle se décida à expliquer ce qui se passait à Lucius.

- Voilà ce qui arrive lorsqu'on ne suiit pas les cours d'histoire de la magie ! Tu ne te rends même pas compte de ce qui est différent ! Tous ces livres mettent en avant la civilisation minoenne, or même si les dates divergent, cette dernière a disparu vers 1200 av J.-C. Sauf si on en croit ces bouquins ... Elle n'a pas disparu, au contraire ... La Grèce qui aurait dû tout diriger semble n'être qu'une petite province d'un grand empire minoen ... C'est incompréhensible ...

-Serait-ce une des conséquences de ce qui s'est passé là-bas ?

- Je l'ignore ...

Mûe par une intuition soudaine, la sorcière ouvrit ses carnets de notes. Entre les pages chargées de sa petite écriture, les papyrus protégés par de puissants sorts avaient eux aussi changés. Au lieu de l'alphabet grec si familier, elle trouva d'étranges symboles.

- Du linéaire A ... Ce papyrus devrait être recouvert de grec homérique ... et pourtant, tout a disparu ...

- Est-ce grave ? Demanda Lucius.

Pour être honnête, je n'en sais rien. Les répercutions peuvent être nombreuses, mais je ne sais pas quelles peuvent-elles être. C'est comme si ... comme si la civilisation crétoise n'avait pas disparu ...

Tisiphone s'interrompit et réfléchit.

- Tu sais, poursuivit-elle. De nombreuses théories courent sur la disparition de la civilisation minoenne ... L'une d'entre elles ... serait ... le cataclysme qui a englouti l'Atlantide. Certains archéomages pensent que la Crète a subi un immense raz-de-marée qui a tout englouti, les palais, les villes et villages proches de la côte ... Il n'y a qu'un pas à faire pour rapprocher ce raz-de-marée de l'île engloutie de l'Atlantide ...

- Cela voudrait dire que ...

Elle ne le laissa pas poursuivre et continua à sa place.

- L'Atlantide n'a pas disparu ... au contraire. D'une manière ou d 'une autre ce que vous avez fait là-bas l'autre soir a empêché l'île et ses habitants de disparaître ...

- Cela est quand même improblable ...

- Improbable ? De même qu'un volcan apparaisse en un instant, se réveille et raye de la carte Théra ?

- Comment être sûr de ce que tu avances ? Finit par demander Lucius.

- Il n'y a qu'une seule solution possible : retourner sur l'Atlantide et découvrir ce qui s'est réellement passé depuis ... votre ... intervention !

- La cascade doit, à l'heure actuelle, être ensevelie sous des couches de lave ...

- Ce n'est pas le seul moyen ...

- Ton pectoral ?

- Oui ...

- Et tu crois que dans le souvenir de ce bijou, tu trouveras toutes les réponses ... on ne sait même pas de quand il date ...

- Je le sais bien, mais c'est le seul moyen d'en apprendre plus ...

- Soit ...

Ils se dévisagèrent en silence, puis Lucius ajouta :

- Laisse-moi venir avec toi !

- Non, répliqua la sorcière. C'est impossible ... Je doute que le pectoral puisse nous emmener tous les deux ... Ce n'est pas un portoloin ...

Son visgae se radoucit soudain.

- Et puis, chuchota-t-elle. Je préférerais que tu restes ici ... S'il ... s'il se passait quelque chose pendant que je suis dans le souvenir ... tu pourrais me faire revenir ici !

- Pourquoi veux-tu qu'il t'arrive quelque chose ? C'est un souvenir.

- Sait-on jamais, marmonna la sorcière ... Et puis ... il se pourrait que je tombe sur ... ton cousin ...

- Il ne pourrait pas te voir ... Personne ne peut te voir ... n'est-ce pas ?

- En théorie ... tout comme normalement, personne n'était censé pouvoir agir lors d'un tel voyage ...

- Soit prudente alors !

- Ne t'en fais pas ! Lui sourit-elle.

Ils s'installèrent dans le petit bureau, adjacent au salon.

Tisiphone s'assit dans un fauteuil ; Lucius prit place face à elle. Il lui adressa un petit sourire crispé, regrettant de ne pas pouvoir l'accompagner. Remarquant son inquiétude, la sorcière essaya de le rassurer.

- Ne t'en fais pas, tout ira bien ...

- Je l'espère. Je ne voudrais pas qu'il t'arrive quelque chose, finit-il par avouer.

Un peu de rouge monta aux joues de la sorcière.

- C'est que je tiens à toi, lui murmura-t-il.

Lucius s'était relevé et s'approcha de Tisiphone. Il se baissa à sa hauteur. Sa main caressa la joue de la sorcière. Il se pencha un peu plus et l'embrassa. Longuement. Un long frisson parcourut Tisiphone. Elle lâcha le pectoral qui tomba au sol dans un bruit sec.

Ils finirent par se séparer.

Lucius ramassa le bijou atlante et le tendit à Tisiphone. Il la regarda d'une telle manière que, de nouveau, elle frissonna et fut troublée.

Le sorcier retourna à sa place.

- Si je vois quoique ce soit d'anormal, je te fais revenir aussitôt !

La seule réponse de la sorcière fut un sourire, elle ne sentait même plus capable de prononcer la moindre parole.

Elle prit le pectoral à deux mains et commença à réciter les mêmes mots que la précédente fois. Sous ses doigts, une douce chaleur se répandit. La petite pierre au centre du disque se mit à luire. Le bijou devenait de plus en plus brillant, de plus en plus chaud.

La même lumière aveuglante jaillit et enveloppa la sorcière.

Elle ferma les yeux.

Un vent chaud soufflait tout autour de la sorcière. Elle entendait le cri des mouettes, le bruit des vagues se brisant sur des rochers.

Tisiphone ouvrit les yeux.

Devant elle s'étendait la mer, non plus d'un bleu turquoise, comme la première fois. Les eaux marines étaient presque noires. L'écume blanche se détachait nettement de l'obscurité des flots en colère. Les vagues, plus impressionnantes et plus hautes que jamais, ne venaient plus s'abattre calmement contre la jetée, bien au contraire. Des gerbes étincelantes s'écrasaient sur le marbre blanc.

Aucune voile, aucun bateau ne se trouvait sur la mer en furie.

Le ciel, lui aussi, avait changé : l'azur pur et étincelant n'était plus qu'un lointain souvenir qui n'avait jamais dû exister. De noires nuées avaient tout recouvert. Au lointain, quelques éclairs zébraient les ténèbres tandis que grondait le tonnerre. Les dernières mouettes, les derniers goélands se hâtaient de regagner un abri sûr.

Tisiphone se décida à se retourner. Elle ne put réprimer un cri de surprise.

Sous ses yeux, à flanc de colline s'étendait la ville magnifique que Tisiphone avait déjà vue auparavant. La cité était toujours aussi majestueuse, mais les alentours étaient totalement méconnaissables. La ville était encerclée par deux immenses champs de lave solidifiés qui formaient une muraille infranchissable. Les forêts n'étaient plus. Il ne restait que des terres noires et calcinées, quelques troncs noircis se dressaient ça et là, comme pour montrer aux habitants qu'autrefois la terre était fertile et riche. Même la plage de sable noir, au pied de la première muraille avait disparu, remplacée par ces roches volcaniques.

Sur les débris recrachés par le volcan, la même foule immense aux habits vivement colorés se tenait. Tous regardaient la femme qui s'avançait majestueusement vers la porte de la première muraille.

Cleito.

Tisiphone la suivit de nouveau. Cette fois, elle ne la doubla pas, elle savait déjà à quoi elle ressemblait. Elle en profita pour observer avec plus d'attention le paysage de désolation. Seule la cité semblait ne pas avoir souffert de l'éruption qui avait tout dévasté. Il ne restait rien. Tisiphone reporta son attention sur le volcan. Du mont parfois caché par les nuages s'échappait une noire fumée qui allait rejoindre les nuages.

Cleito était arrivée au bout de la jetée. La foule était toujours silencieuse et la suivait des yeux.

Au dernier moment, la femme bifurqua et emprunta un escalier qui descendait au bord de la mer. Une barque en bois blanc l'attendait là. Les quatre rameurs étaient de forts gaillards chauves uniquement vêtus d'un court pagne en lin blanc.

Cette fois, pas de vieillard pour l'attendre.

Les lèvres pincées, Cleito prit place. Tisiphone la rejoignit aussitôt.

La dernière fois, c'était le vieil homme qui avait ouvert la porte. Tisiphone attendit, curieuse. Cleito leva sa main et les lourdes portes coulissèrent, laissant apparaître le canal qui serpentait dans la cité. L'embarcation s'y engagea.

Le même plan compliqué de la ville était là : il y avait autant de canaux que de rues et toutes ces voies s'enlaçaient étroitement, se coupaient et se recoupaient de nombreuses fois. Ce n'était qu'une succession de pont sous lesquels et sur lesquels passait la barque. Les gens qu'ils croisaient se tenaient immobiles comme des statues le temps que l'embarcation disparaisse de leur vue.

Un calme absolu régnait dans la cité. Pas de bruit si on exceptait celui de l'eau qui courait même les oiseaux si bavards la dernière fois s'étaient tus.

Les murs blancs des maisons et des bâtiments n'étincelaient plus. Les toits colorés de bleu ou de vert apportaient une touche de gaieté au milieu de cette pureté éblouissante, ternie par l'obscurité du ciel et des esprits.

Au cours de leur navigation, ils passèrent les différentes murailles par d'ingénieux systèmes qui permettaient au navire de franchir sans difficulté les différents paliers du relief. Chaque muraille marquait une partie de la ville qui surplombait le reste de la cité. Des quartiers de plus en plus riches défilaient sous les yeux avides de Tisiphone. Les demeures étaient plus spacieuses et plus luxueuses. Les rues et les canaux plus larges. De nombreux parcs et jardins apportaient des touches de verdure dans l'océan de bâtisses. C'était là les seuls végétaux rescapés de l'éruption volcanique. La magie y était surement pour quelque chose, aussi surement qu'elle avait si bien protégé la cité.

A cet endroit, Tisiphone se rappelait qu'une troupe de trois dauphins les avaient escortés, mais aujourd'hui les gracieux mammifères étaient absents.

Ils venaient de franchir la dernière muraille, celle au sommet d'orichalque.

Cette partie de la ville était entièrement déserte.

Tisiphone apercevait le sommet du temple protégé par les murs dorés.

Le palais.

En effet, la barque se dirigea lentement vers une jetée de marbre, elle aussi. Des soldats en armes en gardaient le bord. Ils saluèrent prestement les arrivants. La femme descendit rapidement du navire. Les pas de Tisiphone se calquèrent sur ceux de Cleito. Elles traversèrent rapidement la grande agora vide aux statues immenses de rois d'albâtre et d'ivoire. La façade du palais était impressionnante, garnie de hautes colonnes aux chapiteaux décorés d'animaux étranges et de feuilles. Cleito grimpa les escaliers quatre à quatre et pénétra dans la fraîcheur de l'ombre des colonnes. L'air était plus supportable à l'intérieur du palais. La femme avec Tisiphone sur ses talons parcourait des dédales de couloirs qui se ressemblaient tous. C'était un vrai labyrinthe.

Dans un des couloirs, les murs portaient les traces d'un violent incendie. Derrière la blancheur éclatante, on devinait quelques traces noires de suie.

Voldemort.

Ainsi, le souvenir dans lequel était Tisiphone était postérieur à celui dans lequel étaient allés Lucius et le Seigneur des Ténèbre.

Finalement Cleito s'arrêta devant la lourde porte en bronze qui s'ouvrit lentement. La salle était plongée dans la pénombre. Une seule lampe à huile apportait un peu de clarté dans les ténèbres. Il n'y avait aucun meuble dans cette pièce. Juste un immense bassin, en marbre lui aussi, et en son centre une sorte de petite plateforme qui effleurait la surface de l'eau. De l'eau cascadait des murs pour venir alimenter le bassin.

L' homme était assis en tailleur sur la plateforme, il ouvrit les yeux quand Cleito s'approcha. Sa longue barbe blanche était tressée. Lui aussi était chauve et portait un simple pagne. A son coup pendait également un pectoral. De l'endroit où elle se trouvait, Tisiphone ne pouvait distinguer les dessins qui y étaient gravés. Elle essaya, comme la précédente fois, de s'approcher au plus près du bassin, mais une force la repoussait et l'empêchait de faire un pas de plus. Le vieil homme sursauta comme s'il sentait la présence de cette force repoussant l'intruse. Il écarquilla les yeux, cherchant dans la pénombre.

- Encore un mauvais esprit, gronda-t-il.

Cleito sursauta.

- Que se passe-t-il, Vénérable ? Demanda la princesse atlante surprise.

- J'ai senti comme une présence ... marmonna-t-il.

- La ... la même ? Questionna Cleito anxieuse.

-Comment en être sûr ?

-Ne pouvait-ce pas être un de nos Dieux ? Implora la sorcière.

-NOS DIEUX ? Tonna l'homme. Nos dieux ! Allons, petite fille ! Il avait raison. Les dieux n'ont jamais existé ! Regarde notre île ! Comment des Dieux auraient-ils pu laisser faire ça ! Comment auraient-ils laissé la mort de Koelos impunie ? Et celle d'Orchénos ? Et celle de Thylia ? Les Dieux auraient-ils approuvé le vol de nos pectoraux ?

Cleito baissa la tête. Le souvenir douloureux du corps sans vie de Koelos lui revint à l'esprit.

- Alors ? Demanda le vieil homme d'une voix forte. Les signes ?

-Le courant l'a entraîné vers le large, à gauche du rocher sacré.

- D'autres signes ? Demanda-t-il d'une voix perplexe.

-Non, murmura Cleito.

Elle baissa de nouveau la tête, les larmes aux yeux.

- Est-ce un funeste présages, chuchota-t-elle, la mort dans l'âme.

L'homme éclata de rire.

- Funeste ? Cela dépend pour qui !

- Vous savez de qui je veux parler, cracha-t-elle.

- Je pense que, de ce côté, vous n'avez rien à craindre. Il semblerait que rien ne l'arrête, que rien n'entrave ses projets ...

Les yeux brillants, Cleito s'inclina de nouveau puis quitta la salle, une moue étrange sur son visage. Elle parcourut de nouveau les couloirs silencieux, Tisiphone ne la lâchait pas d'une semelle.

Cleito monta un escalier et emprunta un nouveau couloir. Il n'y avait qu'une seule porte au bout. Elle entra dans sa chambre. Tout contrastait avec l'autre salle : la lumière entrait à flots par une immense ouverture qui prolongeait la pièce en une terrasse. Le sol de marbre était recouvert d'épais tapis et de fourrures argentées et noires. Il y avait peu de meubles mais tous étaient luxueux : un grand lit aux pieds dorés en formes de créatures marines. Une petite table basse en bois blanc, trois tabourets et quelques coffres aux serrures décorées avec soin. Cleito poussa un soupir de soulagement et alla s'asseoir sur le lit. Elle ôta ses sandales et massa ses pieds. Puis, elle se dirigea vers un des coffres. Elle l'effleura du bout des doigts et celui-ci s'ouvrit. Il y avait plusieurs compartiments à l'intérieur. Elle sortit une première boîte et y déposa son diadème. Puis elle enleva le pectoral et le rangea dans une seconde boîte. Contrairement à ce que Tisiphone avait pu voir, la boîte ne fut pas déposée dans le coffre. Au contraire. Cleito s'approcha d'un miroir que Tisiphone n'avait pas encore remarqué. Elle était presque certaine qu'il n'était pas là auparavant. La princesse atlante toucha le miroir. La surface se troubla comme l'onde pur peut se troubler à l'envol d'un majestueux cygne. Cleito approcha la boîte qui contenait le pectoral du miroir et aussitôt, la boîte disparut comme englouti par la glace.

Cleito fit alors quelques pas sur la terrasse. Quelques plantes en pots apportaient une touche de verdure. Des coussins et des tapis tressés multicolores étaient disposés un peu partout au sol. La terrasse offrait un panorama magnifique sur toute la baie et la cité. Tisiphone s'approcha à son tour et observa le point de vue : elle se souvenait de la mer qui s'avançait dans la terre, encadrée par de hautes falaises boisées qui tombaient à pic dans les flots calmes, des nombreux bateaux sillonnant les eaux de la baie et les canaux de la ville. Maintenant tout cela n'existait plus. Les falaises avaient disparu, les arbres aussi. Seule la lave régnait en maître. L'océan était trop déchaîné pour qu'un bateau s'y risque.

Malgré les nuées noires crachées par le volcan qui rendait le jour pareil à un crépuscule d'hiver, la vie semblait avoir soudain repris son cours dans la cité; la sorcière pouvait voir s'affairer les petites silhouettes des Atlantes dans les rues et sur les places. Entre la première et la seconde muraille, sur une immense agora se tenait un vaste marché. Depuis son poste d'observation, Tisiphone apercevait les échoppes colorées des marchands.

Cleito avait fini par détourner les yeux de ce spectacle,désintéressée par la vie de son peuple. Mais l'océan retenait toute son attention. Tisiphone suivit son regard.

Au milieu des lames, un navire imprudent faisait route vers le port.

Cleito, rassurée par cette vision inespérée, poussa un petit cri de joie.

Elle retourna rapidement dans sa chambre.

Tisiphone n'avait pas quitté la terrasse, observant avec attention le bateau. Il ne semblait nullement gêné par la mer déchaînée. Une puissante magie le protégeait, sans doute.

Dans sa chambre, Cleito chantonnait un air que Tisiphone n'avait jamais entendu, mais qui pourtant résonnait curieusement et familèrement à ses oreilles.

Le bateau, à présent, avait réussi à gagner le port.

Des hommes armés sautèrent lestement à terre, pressés et sans doute soulagés.

Tisiphone avait regagné la chambre de la princesse atlante.

Un cri résonna alors et Cleito courut sur la terrasse. Un grand oiseau faisait des cercles de plus en plus rapprochés. Il atterrit rapidement et portait un petit sac à une de ses pattes. Il s'approcha en sautillant de la femme et tendit sa patte aux serres puissantes. Cleito détacha la petite bourse de tissu et l'ouvrit. Elle en sortit un fin papyrus brunâtre. Le sceau fut brisé et le papyrus déroulé. L'oiseau, sa mission accomplie, prit son envol.

La femme lut rapidement le message avant de laisser tomber le papyrus.

Une expression étrange anima son doux visage. Tisiphone s'approcha et jeta un rapide coup d'oeil au message.

« Les Thalatheons se réuniront à la dernière heure du soleil, dans le Grand Temple ».

Aucune explication n'accompagnait ce texte.

Tisiphone savait que, bientôt, elle connaîtrait les raisons d'une telle convocation.

Comme par le passé, deux suivantes et un elfe de maison firent leur apparition et aidèrent la princesse à se changer. La sorcière atlante avait passé une nouvelle toge, attachée aux épaules par deux fibules d'orichalque et de pierres précieuses au décor végétal. Son vêtement, cette fois, était noir. Une des femmes s'occupait de ses cheveux tandis que l'autre, aidée de l'elfe enlevait les dessins sur ses bras pour tatouer de nouveaux motifs. Quand Cleito fut prête, un miroir apparut et elle observa le résultat. Apparemment satisfaite, elle renvoya les sorcières et l'elfe. Elle se dirigea vers le coffre où étaient rangés ses bijoux et l'ouvrit. Elle se para d'un nouveau diadème serti de pierres bleues et vertes, passa de nombreux bracelets d'argent autour de ses poignets et de ses chevilles. A chacun de ses mouvements, les anneaux s'entrechoquaient bruyamment.

Ensuite, elle se dirigea vers le miroir et toucha sa surface qui se troubla. Elle passa un bras à travers la glace et en ressortit le coffre au pectoral. Elle passa le bijou autour de son cou.

- Autant faire cela dans les formes, murmura-t-elle.

Puis, elle rangea la boîte vide dans le coffre.

Cleito se retourna, regarda par la fenêtre : le soleil devait à présente être très bas sur les falaises. Elle soupira avant de quitter sa chambre. Tisiphone s'empressa de la suivre. De nouveau, ce fut une interminable progression dans les sombres couloirs du palais. Elles croisèrent quelques servantes et de très nombreux gardes qui s'inclinèrent au passage de Cleito. Elle finit par sortir du palais. Tisiphone redécouvrit les somptueux jardins aquatiques. Rien n'avait changé ici. Impossible de savoir où s'arrêtait l'eau et où commençaient les allées de marbre légèrement bleuté et miroitant. Cleito ne flâna pas cette fois-ci,ni ne prit le chemin le plus court. Elle n'accorda aucun regard ni aux jardins, ni aux grands bassins aux eaux turquoises et transparentes. Les immenses branches de coraux aux couleurs vives qi remplacaient les arbres prenaient des formes étranges et torturées qui n'avaient rien d'amical. Le jardin tout entier respirait la magie mais l'atmosphère était pesante, inhospitalière. Tisiphone qui, auparavant, s'y serait volontiers perdue des heures durant, accélera brusquement.

Les canaux et les bassins étaient déserts. Les poissons, les dauphins semblaient avoir désertés les lieux.

Cleito était arrivée au fond du parc. Une petite grille dorée s'ouvrit et elle arriva au bord d'une jetée. La même embarcation l'attendait. Un des rameurs l'aida à prendre place. Tisiphone l'imita.

La barque s'était engagée sur un large canal qui se dirigeait vers l'immense temple. Ils franchirent la muraille au sommet d'or. Une foule de soldats, l'air encore plus menaçant, patrouillait le long du canal. La barque se dirigea au plus près du temple. Cleito débarqua rapidement.

Cleito se dirigea vers le portique sud, où les colonnes étaient remplacées par les statues de différents rois Atlantes. Des gardes étaient également postés là. Une douzaine escorta Cleito à l'intérieur du temple.

De nombreuses lampes à huile et brûle encens étaient disposés dans les couloirs et les salles désertes.

A un moment, la petite troupe s'arrêta pour laisser passer une procession de prêtres qui, l'air lugubre, psalmodiaient de longs cantiques.

Les gardes s'arrêtèrent devant une immense porte aux battants noirs. Ils s'effacèrent pour laisser passer Cleito. Elle ouvrit la porte et pénétra dans la salle.

L'intérieur n'avait en rien changé. Le dôme ne laissait plus passer la lumière, comment le pouvait-il lorsque les ténèbres avaient envahi le ciel atlante.

Dans le souvenir qu'avait gardé Tisiphone, une immense statue du dieu Poséidon en orichalque trônait dans la pièce. La statue n'était plus là. Les offrandes, par contre, étaient toujours posées à terre.

Les dix sièges étaient presque tous occupés. Cleito dévisagea les thalatheons déjà présents. Tous saluèrent solennellement Cleito, même le vieillard à qui elle avait été donner les augures. La princesse prit place, non pas au bout de la rangée, mais au centre, près de l'unique siège laissé vacant.

Tisiphone remarqua alors que certains des Thalatheons ne portaient plus de pectoraux. Ces derniers étaient vêtus différemment des autres. Au lieu d'arborer une toge rouge sang, leurs vêtements étaient jaunes. Seule Cleito était en noir.

Tisiphone se demanda ce qu'il en était.

Aucun bruit ne se faisait entendre. Tout était silencieux comme mort ...

Les portes s'ouvrirent soudain et tous, à l'exception de Cleito, se levèrent d'un bond. Ils baissèrent les yeux, alors qu'une foule armée fit son entrée. Leurs pas résonnaient avec force sur le sol de marbre. Le cliquetis des armes s'envolait dans la pièce.

Ils encadraient un homme qui avançait le regard fier, en conquérant. Ses longs cheveux noirs étaient retenus par un lien en cuir. Son visage fin était à moitié masqué par une barbe de quelques jours qui ne lui enlevait aucunement son charme. Ses yeux sombres s'attardèrent sur chacun des membres du Conseil. Ils luisaient d'un éclair de triomphe maléfique.

Tisiphone reconnut alors l'homme qui aurait dû être jugé.

Le passé avait bel et bien changé.

C'est alors que Tisiphone l'aperçut. Il venait de faire son entrée, nonchalemment.

Tisiphone se fit toute petite, derrière une des colonnes qui entouraient la pièce. Il ne l'avait pas vue – pas encore – absorbé par ce qui se nouait sous leurs yeux.

Les yeux de Tisiphone flamboyèrent. Il était la cause de tout ceci, elle en était certaine. Pourtant, elle ne bougea pas. Attendant de voir ce qui allait se passer.

Les gardes allèrent tous se placer autour des thalatheons, près des colonnes. Tisiphone fut masquée par l'un d'entre eux. Elle soupira. Elle passait inaperçue pour l'instant, sans perdre une miette du spectacle.

Theronos était au centre de la pièce. Les thalatheons se prosternèrent devant lui. Seule Cleito ne bougea pas. Elle esquissa juste un discret sourire.

Theronos n'accorda aucun regard à Cleito, il alla simplement s'asseoir à ses côtés.

Tisiphone se recula un peu plus.

Sebastian suivait Theronos comme son ombre. Le sorcier alla se placer juste derrière lui. Personne ne faisait attention à lui. Tisiphone en conclut qu'il était toujours invisible aux yeux des Atlantes.

Les Thalatheons se relevèrent lentement.

Theronos balaya l'assemblée de son regard malfaisant. Puis, il prit la parole.

- Je reviens des lointaines terres de Crète, annonça-t-il fièrement. Les rois amagéioi¹ ont réitéré leur soumission à notre puissant royaume !

Le vieil homme que Cleito avait rencontré auparavant se leva.

- Tous ? Demanda-t-il. Je pensais que le roi de Cnossos ne souhaitait plus cette alliance.

- Il a retrouvé rapidement la raison, lança alors Theronos avant d'éclater de rire. Malheureusement, il n'a pas vécu assez longtemps pour voir cette « alliance » mise en place ... le pauvre ...

Le vieux Thalatheon ne dit rien et se rassit en serrant ses poings, le visage fermé.

Theronos rit de nouveau, un rire cruel.

Sebastian s'approcha alors de lui et se pencha sur son oreille.

- Ce vieillard adepte des anciennes pratiques se moque de toi ! Montre-lui qui commande ici ! Cracha le cousin de Lucius.

Theronos sursauta soudain.

Il fronça les sourcils.

- Celenon, mettrais-tu en doute mes actes ?

-Non, seigneur Theronos, loin de moi cette idée ... gémit le vieillard.

- Pourtant, il y a peu, tu pratiquais encore les anciens rites ... Comment être sûr que tu les aies vraiment abandonnés ? Comment être sûr que tu ne complotes pas dans mon dos ?

- Jamais je ne ferai pareille chose ...

Theronos marmonna alors quelques paroles incompréhensibles pour Tisiphone et le vieillard tomba alors lourdement à terre, secoué par de terribles convulsions.

- Voilà ce qui arrive à ceux qui doutent ... à ceux qui cherchent encore des réponses auprès de futiles légendes tout justes bonnes à émerveiller les enfants.

Cleito sursauta. Elle tourna la tête vers Theronos. Elle voulut dire quelque chose et finit par se raviser. Elle baissa simplement la tête, tristement.

Le compte-rendu de Theronos dura encore de longues minutes. Il expliqua les nombreuses visites qu'il avait effectuées en Crète, en Egypte et en Grèce pour asseoir la puissance Atlante sur toute la Méditerranée. Il narra également les exploits de ses soldats qui se débarrassèrent de nombreux amagéoi.

Certains Thalatheons semblaient dégoûtés de cette attitude, mais personne ne se risqua à critiquer le nouveau maître de l'Atlantide.

Le Conseil prit fin.

Rapidement, les Thalatheons disparurent.

Bientôt ne restèrent plus que Theronos et Cleito. Les gardes n'avaient toujours pas bougé.

Il se tourna vers la princesse.

- Je dois encore régler une affaire, je te rejoindrais rapidement.

Puis sans attendre la réponse de la femme, il quitta la salle du Conseil, suivi par sa garde et par Sebastian.

Tisiphone soupira et sentit la tension la quitter peu à peu. Qui sait ce que le cousin de Lucius aurait fait s'il l'avait vue. Car elle était certaine que lui seul pouvait la voir.

Cleito, à son tour quitta la salle du Conseil et s'en retourna dans ses appartements – du moins le pensait la sorcière.

La nuit était tout à fait tombée. Il faisait encore plus noir qu'auparavant, malgré les lampes à huile qui brûlaient un peu partout. La seule lumière qui parvenait à chasser les ténèbres était celle qui inondait le sommet du volcan.

Cleito le regarda un court instant et frissonna.

- Puisses-tu ne plus t'éveiller, Infernale Divinité, maudit-elle tout bas. La magie t'a empêchée de tout détruire et Theronos nous protégera tous une nouvelle fois.

Elle lâcha le volcan des yeux. Les jardins étaient déserts. Elle pressa le pas et retrouva la sécurité du palais.

Elle ne rejoignit pas ses appartements, mais les salles qui faisaient office de bibliothèque. Elle entra dans la plus grande. Là encore, le point de vue sur la cité était dégagé.

La plupart des étagères étaient vides.

Cleito errait au milieu des rayonnages en soupirant.

- Que s'est-il passé ? Murmura-t-elle. Que s'est-il passé ? Quelle divinité nous a-t-elle volé nos savoirs et nos pouvoirs ... Comment cela a-t-il pu se produire ?

-Toujours en train de remuer le passé ?

Cleito sursauta et se retourna.

-Je suis désolée.

-Cela s'est passé il y a de longues lunes maintenant ... pourquoi y penses-tu encore ? Lui demanda Theronos.

- Parce que je voudrais avoir des réponses !

Il éclata de rire.

- Tu m'étonnes ... Moi, je rends grâce à cette funeste nuit ... Sans cela, qui sait où je serai à l'heure actuelle ... Surement pas à la tête du plus puissant empire qu'on puisse trouver. Tu devrais être ravie, Cleito ... au lieu de cela tu te morfonds ...

-Je sais ... mais ... je ...

- Allons, cesse de penser à cela ... N'es-tu pas heureuse de me revoir ? Je suis parti depuis si longtemps, une éternité, me semble-t-il.

Pour toute réponse, elle se jeta dans ses bras.

Tisiphone n'avait pas remarqué que Sebastian aussi était là. Elle ne s'en rendit compte que trop tard.

Une main l'attrapa par le bras et la força à se retourner. Ce faisant, il lui tordit douloureusement le bras. Elle poussa un cri strident.

Theronos repoussa alors vivement Cleito.

-Que se passe-t-il ? Demanda-t-elle inquiéte.

- Rien, marmonna-t-il. J'ai cru entendre quelque chose ...

- Ton étrange conseiller ? Cette divinité qui tout à coup est apparue ?

-Non, autre chose.

Le visage de Sebastian était rempli de haine. Ses yeux flamboyaient de rage.

-Qu'est-ce que tu fais ici ? Hurla-t-il.

-Et toi ? Grogna Tisiphone. Qu'as-tu fait ?

Elle se débattit un instant, mais le sorcier était plus fort qu'elle. Il resserra son étreinte et fit grimacer la sorcière.

- Lâche-moi, ordonna-t-elle.

-Sinon quoi ? Que vas-tu faire ? Tes pouvoirs sont sans effet ici, je l'ai appris à mes dépens. Je ne vais pas rester coincé ici, tout seul, menaça-t-il.

-C'est ce que tu crois ... Tu ne me fais pas peur. Moi j'ai toujours la possibilité de partir de ce souvenir, toi non, le nargua-t-elle.

- En es-tu si certaine ?

Le regard du sorcier se fit plus dur, plus cruel.

- Et comment es-tu venue ici ? L'interrogea Sebastian.

-Cela ne te regarde pas, répliqua la sorcière.

-Mon cher cousin n'est pas dans le coin ? Trop lâche pour remettre les pieds sur cette maudite île ?

Tisiphone ne répondit rien. Elle lui lança un regard noir.

- Bien, bien, alors ! Je vais pouvoir m'amuser un peu, lui chuchota Sebastian, comme sur le ton de la confidence. Personne ne viendra nous interrompre ...

-Qu'est-ce que tu vas faire ? Tu l'as dit toi-même, nos pouvoirs ne marchent pas ici.

- Serait-ce une pointe de peur que j'ai entendu dans ta voix ?

- Dans tes rêves ...

-Je n'ai pas besoin d'utiliser ma magie pour m'amuser un peu ...

Le ton était plus menaçant, plus dur aussi.

Sans lâcher la sorcière qui se débattait toujours, il la giffla violement. Le choc fut tel que la tête de Tisiphone partit en arrière. Elle se mordit la langue et un peu de sang perla à la commissure des lèvres.

Sebastian éclata de rire.

Puis, brutalement, il lâcha son bras et envoya la sorcière au sol. Elle se releva lentement, essuyant le sang qui gouttait sur son visage. Puis elle massa sa joue rougie.

Son coeur battait la chamade. Elle espérait que Lucius tiendrait sa promesse de la ramener en Angleterre saine et sauve. Car pas plus que la précédente fois, elle ne savait comment sortir de cet étrange souvenir.

- Tu es pathétique, finit-elle par lancer à Sebastian. Tu ...

Elle fut soudain interrompue. Son corps tout entier fut recouvert par une lumière aveuglante.

- - NON ! Hurla Sebastian qui se jeta sur la sorcière, comme pour la retenir dans un élan désespéré.

1 : amagéoi (pluriel de amagéos), vient du préfixe a- et de magéos (mage sorcier, en grec ancien) l'équivalent pour les Atlantes du mot moldu.