Chapitre XXIV : Le numéro cinq de l'Allée des Embrumes.

Le soleil s'était couché tard en cette nuit estivale. Le ciel était encore chargé de douces teintes mauves même si les étoiles affichaient déjà leurs tristes pâleurs. Les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer le vent chaud qui s'était levé avec le crépuscule. Un fin croissant, mince et brillant, montait lentement au-dessus des toits. Dans les cieux sombres, ombre parmi les ombres, un volatile silencieux fonçait entre les cheminées des immeubles. Sans un bruit, battant imperceptiblement des ailes, il modifia son allure et sa trajectoire. Avec majesté, il finit par se poser sur la rambarde d'une fenêtre. Les rideaux se gonflaient et s'envolaient avec le vent taquin. Le hibou, au plumage aussi noir que celui d'un corbeau, sautilla et entra dans la pièce. Une seule bougie brûlait sur le bureau. La flamme tremblotait mais un sort empêchait les rafales nocturnes de la souffler.

L'oiseau était maintenant sur le bureau. Ses yeux étincelaient à la lueur de la bougie, l'éclat doré attira l'attention de la sorcière qui était plongée dans son grimoire. Elle leva la tête et se retrouve nez-à-bec avec le rapace. Elle sursauta, surprise de ne pas l'avoir entendu arriver. Les griffes de l'animal tapotèrent le bois du meuble. Il semblait impatient de repartir. La femme vit alors la missive attachée à l'une des pattes. Avec délicatesse, elle s'en saisit. Le hibou ébouriffa plumes puis déploya ses ailes : il était déjà reparti sans un bruit.

Tisiphone regarda l'enveloppe qu'elle tenait à sa main. Une écriture fine et serrée avec force de fioritures était tracée. Les lettres de son prénom et de son nom semblaient prêtes à s'envoler. Elle ne reconnut pas l'écriture et se décida donc à satisfaire sa curiosité. Qui pouvait lui écrire si tard ?

Un sceau de cire noire cachetait l'enveloppe, elle reconnut une tête de mort et des serpents. Elle sursauta. Elle ne savait pas qu'Il puisse utiliser une telle méthode pour communiquer. Une lettre ... cela paraissait si banal ... si normal ... Elle sourit, à quoi s'était-elle attendue de Sa part ? Elle ne portait pas la Marque ... pas encore ... Comment la joindre sinon par une simple et ordinaire missive.

Tisiphone sortit la lettre de l'enveloppe. Elle déplia la feuille légèrement jaunie. La même écriture recouvrait une partie du parchemin. La lettre n'était pas longue, juste quelques mots jetés sur la feuille.

« Mardi soir, vingt-deux heures trente, au numéro cinq de l'allée des Embrumes. Sois ponctuelle ... »

A peine eut-elle lu la lettre que cette dernière s'enflamma, rapidement imitée par l'enveloppe. Les flammes oranges léchèrent les lettres et les firent disparaître, la cire se mit à fondre, entraînant la tête de mort et les serpents dans une danse qui les fit s'évanouir. Bientôt, il ne resta plus rien, pas même un petit tas de cendre. Plus aucune trace du message du Seigneur des Ténèbres.

- Mardi soir, songea la sorcière à haute-voix. Cela me laisse trois jours ... Que me veut-Il ?

Elle frissonna.

L'allée des Embrumes ... Un lieu dans lequel elle n'aimait pas mettre les pieds.

Elle fouilla sa mémoire essayant de se rappeler de la façade de ce fameux numéro cinq, mais rien ne lui vint à l'esprit.

- Nous verrons bien, marmonna-t-elle.

Elle se replongea dans l'étude de son grimoire.

Les jours qui la séparaient de ce rendez-vous nocturnes passèrent rapidement. Son travail au Ministère ne lui laissait guère de répit. La sorcière ne savait pas si cela était dû au Véritaserum, mais elle avait l'impression que Maugrey la laissait enfin un peu tranquille : il n'était plus constamment sur son dos. Mais peut-être était-ce simplement parce qu'il n'en avait plus le temps : les exactions contre les sorciers et les moldus étaient de plus en plus fréquentes et le Ministère ne savait plus où donner de la tête. Les sorciers venaient d'entrer dans une nouvelle ère : ensanglantée et obscure. La une de la Gazette du Sorcier ou des autres journaux était tous les jours semblable à celle de la veille : le même étalage sanglant de morts et de blessés. Les Aurors étaient débordés et souvent la cible des critiques violentes contre le laisser-aller qui régnait dans les hautes instances sorcières. Croupton faisait du mieux qu'il le pouvait, secondé par Maugrey et quelques autres sorciers mais ils étaient impuissants, ne savant pas où frapper, où chercher ... et après le fiasco de leur mission dans la demeure abandonnée, ils faisaient très attention aux informations qui leur parvenaient. Tout le monde finissait par soupçonner tout le monde.

Alice était souvent absente, Tisiphone ne savait pas où la sorcière allait. La seule chose dont elle était certaine ce que ses absences n'avaient rien à voir avec le Ministère. Une chouette annonçait toujours les départs précipitées de la sorcière. Tisiphone avait essayé de lui en toucher un mot, mais son amie se refermait aussitôt comme une huître.

Les deux amies n'avaient même plus le temps d'aller prendre un verre de Bièraubeurre après le travail. Alice prétextait toujours une excuse.

Pour l'heure actuelle, Tisiphone travaillait sur un volumineux dossier : meurtres et incendies de maisons moldues. Elle ne pouvait pas aller sur le terrain puisque la sorcière était obligée d'aller régulièrement à Sainte Mangouste pour les examens de routine.

Elle faisait son travail comme un automate, ne frémissant même plus en lisant les rapports ou en observant les macabres photos de corps trop immobiles pour des photographies sorcières.

Le mardi arriva rapidement. Tisiphone leva les yeux sur l'horloge, il était temps pour elle de rentrer. Elle n'avait pas vu le temps passer et il était déjà tard. Elle se leva et prit sa cape. Malgré le soleil qui brillait, l'orage, au loin, menaçait. La radio sorcière avait demandé à tous la plus grande prudence dans leurs déplacements. Des trombes d'eau étaient attendues ainsi que de violentes rafales de vent.

La sorcière se dirigeait en silence vers les ascenseurs. Un certain calme régnait dans les bureaux. De nombreuses équipes étaient encore sur le terrain, les autres étaient déjà rentrés chez eux. Alors qu'elle attendait l'ascenseur, elle croisa Alice qui s'en revenait. Les deux sorcières se sourirent.

- J'ai fini plus tôt, lança Alice. Tu veux aller boire un verre quelque part ?

Tisiphone ne mit pas longtemps à répondre. Son rendez-vous étant tard, elle avait largement le temps d'accorder quelques heures à son amie. Elle lui sourit et accepta avec joie son invitation.

- Attends-moi dans le hall, je dois juste aller déposer quelque chose ! J'en ai pour quelques instants.

- Très bien.

Les portes s'ouvrirent et Tisiphone entra dans l'ascenseur. Les portes se refermèrent dans un claquement sec. La sorcière était seule. Les employés du Ministère étaient déjà tous rentrés chez eux. Pourtant, la machine s'arrêta à l'étage suivant.

Un seul sorcier attendait. Tisiphone soupira : pourquoi fallait-il, justement, qu'elle tombe sur lui ?

Ils se regardèrent en silence.

- Bonsoir, marmonna-t-elle un peu trop sèchement.

- Je peux attendre le suivant, proposa Lucius.

- Non, c'est bon ...

Ils se tournèrent l'un vers l'autre en même temps.

- Je ... lancèrent-ils à l'unisson.

Ils se regardèrent en souriant.

- A toi l'honneur, l'invita Lucius.

La sorcière baissa les yeux.

- Je ... je voulais ...

Elle releva soudain la tête et plongea ses yeux dans ceux de Lucius.

- Juste ... m'excuserpourlamanièredontjesuispartielautrejour, dit-elle à toute vitesse.

Ses bonnes résolutions de ne plus retomber dans les bras de Lucius venaient de prendre leur envol. Elle se mordilla les lèvres.

- C'est plutôt à moi de m'excuser, lui murmura-t-il à l'oreille.

Il lui prit la main, c'est alors qu'il remarqua la bague.

- Tu ... tu la portes ? s 'étonna-t-il surpris.

- Oui, rougit Tisiphone. Je n'allais pas la laisser moisir au fond d'un tiroir. Elle ... elle est magnifique.

- Je suis content que tu la portes, avoua le sorcier. Même si j'aurai préféré de te l'offrir dans d'autres circonstances ... Ce bijou ... il ... il a une vieille histoire ...

Il jouait avec la bague. Soudain, il l'enleva du majeur de la sorcière avant de lui passer à un autre doigt. L'anneau s'ajusta aussitôt.

- Elle est mieux ici, lui murmura-t-il.

La sorcière rougit.

Ils étaient arrivés dans le grand hall du Ministère. Aucun des deux ne savaient plus quoi dire.

- Tu as fini ta journée, je suppose ? On peut aller prendre un verre ... si tu es d'accord, lui proposa-t-il.

La sorcière baissa la tête.

- Oh, je suis désolée ... Je viens juste de promettre à Alice de sortir un peu avec elle ...

- Ce ... ce n'est pas grave. Ce sera pour une autre fois ... je dois ... m'absenter pour quelques temps ... une affaire ... à régler ... au Pays de Galle ... Un changement de dernière minute ... Je te contacterai à mon retour !

Il se pencha vers elle et l'embrassa furtivement.

- Fais attention à toi, lui murmura-t-il avant de s'en aller.

- Toi aussi ...

Mais il était déjà bien loin.

Tisiphone était plongée dans ses pensées. Elle sursauta quand Alice la rejoignit.

- Tu vois, j'ai fait vite.

Tisiphone ne répondit rien, elle lui sourit tristement.

- Tu as l'air bizarre ? Tout va bien ? Lui demanda-t-elle.

- Je crois qu'un bon verre me fera du bien. Allons-y !

Elle essayait de paraître enjouée, mais elle n'y parvenait que difficilement.

- Tu me raconteras tout ça là-bas !

Les deux sorcières se dirigèrent vers la sortie.

Dehors, le soleil avait déserté le ciel : les lourds nuages sombres s'amassaient en une immense montagne noire. Alice leva les yeux vers les cieux obscurcis.

- Ça nous promet un bel orage ... J'espère qu'il n'éclatera pas tout de suite, je n'ai pas envie de me faire tremper !

- Alors hâtons-nous !

Les sorcières étaient arrivées devant le Chaudron Baveur, elles entrèrent et le traversèrent rapidement. Arrivées dans la cour, elles s'arrêtèrent devant le mur de briques. Tisiphone sortit sa baguette et tapota l'obstacle qui se dressait face à elle. Les briques se mirent à bouger et libérèrent le passage.

Le Chemin de Traverse s'offrait à elles. Elles descendirent la rue principale. La plupart des boutiques étaient déjà fermées.

Alice frissonna.

- Quelle tristesse ... C'est désert ...

- Rien d'étonnant par les temps qui courent ... répliqua Tisiphone. De toute façon, j'ai toujours trouvé cet endroit glauque ...

- Le Chemin de Traverse ? Glauque ? Et que dirais-tu alors pour l'Allée des Embrumes, rit Alice.

- Il faudrait que je t'emmène avec moi à l'Agora Sorcière d'Athènes ... Tu pourrais te rendre compte par toi même : tout est plein de couleurs, d'odeurs, de bruits, de vie !

- Cela ne me déplairait pas ! Des vacances ... C'est ce dont j'aurais bien besoin en ce moment ... rêva-t-elle. Ne pas se lever le matin en se demandant quelles horreurs nous attendent ... ne pas trembler en ouvrant la Gazette des Sorciers et en lisant les macabres listes ...

Tisiphone ne répondit rien, que pouvait-elle lui dire ...

Les sorcières étaient arrivées à destination. Au même moment, le tonnerre se mit à gronder en même temps qu'un éclair courut dans le ciel. Quelques grosses gouttes s'écrasaient au sol.

Elles se dépêchèrent de s'engouffrer à l'intérieur de la taverne.

Il y avait un peu plus de monde ... mais toutes les tables n'étaient pas occupées.

Le barman salua ses deux nouvelles clientes. Elles prirent place dans un coin, un peu à l'écart des autres.

Une jeune sorcière vint prendre leur commande.

- Deux Bièraubeurres, décréta Alice après avoir regardé Tisiphone.

La serveuse s'en repartit, pour revenir rapidement avec leurs boissons.

- Alors, demanda Alice tandis qu'elles se retrouvaient seules.

- Alors quoi ?

- Pourquoi avais-tu cette mine soucieuse au Ministère, lorsque je t'ai rejoint dans le hall.

Tisiphone avait mis ses mains en coupe autour de la chope. La chaleur de la boisson se répandait aussi sur la sorcière.

- Disons que je ne sais plus trop où j'en suis ... avoua Tisiphone. Ni sur quel pied danser ...

- Ah les hommes, soupira Alice ... Ils nous en font voir de toutes les couleurs ...

Elle ne répondit rien.

- Il faut dire que ... tu n'as pas choisi le ... plus ... facile ... ajouta Alice. Tu t'attaques à un « gros morceau » ...

Les deux femmes se regardèrent puis éclatèrent de rire.

- Je n'avais jamais envisagé cela sous cet angle ! Pouffa Tisiphone.

Alice reprit son sérieux.

- Qu'a-t-il fait ?

- Par moment, je me dis qu'il se joue de moi ... et puis ... le lendemain ...

Elle n'en dit pas plus et montra la bague. Les yeux d'Alice s'arrondirent de surprise.

-Eh bah, il en avait des choses à se faire pardonner ...

Elle prit la main de Tisiphone et examina le bijou de plus près.

- Elle est vraiment superbe.

- Je sais ... souffla Tisiphone.

- Tu sais ce que cela signifie ?

- De quoi parles-tu ?

La sorcière ne voyait pas où Alice voulait en venir.

- Il te l'a juste donnée comme ça ?

- Bah ... Je ne lui ai pas laisser le temps de dire ou faire quoique ce soit ... J'étais tellement énervée ... Je ... je suis partie aussitôt ...

Alice fit une étrange grimace. Tisiphone l'interrogea du regard ...

- Allons ... Ce n'est pas un simple bijou que tu as là ... Je pense que tu as fait une erreur en partant si vite ...

Un grand sourire était apparu sur le visage d'Alice. Soudain, Tisiphone vit où elle voulait en venir. Elle ouvrit grand ses yeux, le rouge lui monta aux joues.

- Non, se défendit-elle. Ce ... ce n'est pas ... ça ...

- Moi je suis certaine du contraire ...

Le silence se fit soudain. Tisiphone ne savait pas quoi ajouter ... Il était temps de changer de conversation.

- Assez parlé de moi ... Dis-moi et toi ?

- Quoi ? Moi ? Se défendit innocemment Alice.

- Tu sais très bien de quoi je parle ... Un certain Franck ...

Ce fut au tour d'Alice de piquer un fard.

- Alors ? Insista Tisiphone.

-Eh bien ... nous nous sommes revus ... quelques soirs ...

- Et ?

- Et ... c'est tout ! C'est un charmant sorcier ...

Le rire de Tisiphone s'envola dans la pièce, bientôt rejoint par celui d'Alice.

- En tout cas, je suis contente pour toi, dit la sorcière. J'espère ... j'espère ... que ça marchera !

- Je l'espère aussi, admit Alice toute rougissante.

Les sorcières parlaient avec entrain de sujets plus légers.

Dehors l'orage grondait toujours, la pluie se déversait avec force dans les rues. Les éclairs zébraient le ciel noir. Le soleil était couché depuis longtemps mais son absence était passée inaperçue.

Alice soupira en regardant l'heure.

- Je vais devoir y aller, finit-elle par lancer. Il se fait tard et j'ai encore un peu de travail à finir.

- Tu ne t'arrêtes donc jamais ? Maugrey t'a refilé des devoirs à faire à la maison ?

- En quelque sorte ... On peut faire un bout de route ensemble, si tu veux, proposa Alice.

Ce fut au tour de Tisiphone de jeter un coup d'oeil à la pendule.

- C'est gentil, mais je crois que je vais rester ici encore un peu.

Alice la regarda avec étonnement.

- Ici ? Toute seule ?

- Toute seule ici ou chez moi ... c'est la même chose ... Autant profiter encore d'une Bièraubeurre !

- Soit ... mais sois prudente en rentrant ...

- Ne t'en fais pas ! Toi aussi fais attention !

Les deux amies se quittèrent.

Il restait un petit quart d'heure à Tisiphone avant son fameux et mystérieux rendez-vous dans l'Allée des Embrumes.

Elle faisait tourner la Bièraubeurre dans sa chope. Son regard fut alors attiré par l'éclat de sa bague. Elle repensa alors à la conversation qu'elle venait d'avoir avec Alice puis à Lucius. Elle secoua la tête. Se pouvait-il que ce soit cela ? Elle n'y croyait guère ... mais ... elle se souvenait aussi de ce qu'il avait fait dans l'ascenseur ... Si Alice avait vu juste ... pourquoi ne lui avait-il rien dit ? Il aurait pu ... Puis elle songea à sa propre bêtise : sa fuite si rapide ...

Elle soupira. Elle tirerait tout ça au clair lorsqu'il serait de retour. Pour le moment, elle avait d'autres choses à penser ...

Elle se leva et laissa sur la table quelques pièces. Elle ajusta sa cape. Il pleuvait toujours. Elle sortit. Sur le perron du pub, elle rabattit sa capuche, son visage disparut dans son ombre. Elle n'avait fait que quelques pas dehors qu'elle était déjà trempée. Elle pesta contre le temps et serra plus fermement sa cape : la douce chaleur de l'été avait disparu. Une odeur de poussière et de terre mouillée flottait dans l'air.

Tisiphone était à présent devant Gringotts. L'Allée des Embrumes était face à elle. Le Chemin de Traverse était désert. Néanmoins elle y jeta un dernier coup d'oeil pour être sûre que personne ne la verrait emprunter cette route peu fréquentable.

La ruelle était sale, la sorcière devait éviter d'énormes flaques boueuses, des détritus jonchaient la chaussée. La pluie n'empêchait pas les rats de courir un peu partout. Leurs petits yeux brillants suivaient la sorcière, étonnés de voir quelqu'un marcher ici à une heure aussi tardive.

Tisiphone leva les yeux vers les maisons biscornues et en piteux état. La plupart n'avaient aucun numéro.

- Super, marmonna-t-elle.

Elle continua à s'enfoncer dans l'Allée.

Sur sa gauche, un magasin qui vendait des araignées vivantes portait le numéro treize.

Il lui fallait s'enfoncer donc dans le recoin le plus reculé du lieux. Elle passa devant chez Barjow et Beurk. La vitrine était toujours aussi sombre et peu accueillante.

L'allée se scindait ensuite en deux. Elle décida de prendre sur sa gauche. Avec un petit soupir de soulagement, elle se rendit compte qu'elle ne s'était pas trompée : elle venait de passer le numéro sept.

Elle s'arrêta un court moment malgré la pluie qui tombait toujours. Elle regardait sa destination : une vieille bicoque avec des colombages recouverts de mousse. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient condamnées par des planches à moitié pourries. Celles des étages supérieures n'avaient plus de volets, mais aucun carreau n'avait été brisé. Sur le toit, il manquait des ardoises par endroit. La cheminée semblait tenir à un fil, le moindre souffle de vent paraissait pouvoir la jeter au sol.

Aucune lumière ne filtrait de la bâtisse. Elle paraissait inoccupée. Tisiphone s'approcha, se demandant si elle ne s'était pas trompée. Arrivée devant la porte, elle eut un temps d'arrêt. Elle observa le heurtoir tout rouillé. Il était en forme de Runespoor. La sorcière approcha sa main et voulut saisir le heurtoir. Mais elle arrêta son geste. Un des têtes du serpent, celle de gauche, avait bougé : les yeux du reptile s'étaient ouverts. Un sifflement se fit entendre et les deux autres têtes se mirent aussi à bouger. Trois paires de yeux se tournèrent vers la sorcière et se mirent à l'observer. Des sifflements énervés s'élevèrent de chacune des têtes. Celle de gauche semblait vouloir tout diriger et celle de droite, visiblement, n'était pas de cet avis. La tête de milieu ferma les yeux et repartit dans ses rêveries. La sorcière ne savait que faire. Elle se décida à pousser la porte. Mais aussitôt, les deux têtes éveillées sifflèrent et les crochets des serpents brillèrent d'un éclat mortel. Apparemment, ils ne savaient s'ils devaient la laisser passer.

Tisiphone entendit alors des bruits de pas. La porte fut tirée et la sorcière invitée à entrer.

Un petit sorcier ventripotent s'excusa.

Ce heurtoir n'en fait qu'à ses têtes ... Il refuse l'accès à tout le monde ici ... Y compris à moi ... soupira-t-il.

Tisiphone ne répondit rien. Elle se contenta de suivre l'homme. Il était vêtu d'une vieille robe de sorcier rapiécée avec des tissus de différentes couleurs. Il était chauve et lorsqu'il souriait, des dents manquaient à l'appel.

- Quel temps, marmonna-t-il. On se croirait revenu en hiver.

Seul le silence lui répondit.

- Pas très bavarde, la p'tite sorcière, constata-t-il.

Il conduisait Tisiphone à l'arrière de la maison. Le couloir était poussiéreux.

-Faites attention où vous mettez les pieds ... Y a plein de trucs qui traînent ...

Il n'avait pas besoin de le préciser : Tisiphone s'en était rendue compte très vite : livres, cartons, objets divers et variés à l'origine indéfinissable. A l'autre bout du couloir, la porte était entrouverte et apportait un peu de lumière qui venait en aider à la bougie que le sorcier tenait pour éclairer la route.

- Vous y voilà, annonça-t-il en s'arrêtant devant la porte.

Il s'effaça pour laisser passer la sorcière. Elle entra dans la pièce et fut étonnée de la trouver en ordre. Rien ne traînait au sol, aucune trace de poussière, même les tapisseries aux murs étaient propres. Un bon feu flambait dans la cheminée.

Le salon n'était pas désert : deux sorciers se trouvaient là, confortablement installés dans les fauteuils.

Tisiphone se débarrassa de sa cape mouillée et alla la suspendre au portemanteau, puis elle alla s'asseoir à son tour.

- Je ne savais pas que c'était toi que nous attendions, marmonna la sorcière déjà installée.

- Bonsoir Bellatrix, lui lança alors Tisiphone.

Elle reporta son attention sur le sorcier qui lui faisait face. C'était un tout jeune homme, seize ans, dix-sept ans peut-être. Il avait le teint pâle de ceux qui passent plus de temps le nez dans les livres qu'au soleil. Ses yeux noirs luisaient et l'observaient avec attention. Ses longs cheveux noirs et gras lui tombaient devant le visage.

Bellatrix fit les présentations.

- Voici Severus Rogue, le fameux prodige des potions ...

Bellatrix avait dit cela avec un certain mépris.

- Il suit encore des cours à Poudlard. C'est une toute nouvelle recrue ...

- Comme toi, l'interrompit alors Tisiphone.

-Comme nous tous ici, corrigea alors sa cousine.

Puis elle se tourna vers Severus.

- Ça, c'est Tisiphone, ma cousine ...

A la mention de leur lien de parenté, Tisiphone fit la grimace. Severus et elle se saluèrent de la tête.

- Notre ... hôte ... a préparé du café ... mais je vous déconseille d'en boire, marmonna Bellatrix en montrant les tasses sur la petite table.

- Je suppose que nous ne sommes pas ici pour prendre le thé, marmonna Severus.

- Exact, répondit Bellatrix qui semblait déjà avoir une place de choix dans la hiérarchie des Mangemorts.

Elle se tourna vers Tisiphone.

- Je suppose que tu es déjà au courant pour le véritaserum ?

- Oui ...

Comment pouvait-elle l'oublier ...

- C'est Severus qui l'a préparé ...

- Belle réussite ! Il ... trompe tout le monde, le félicita Tisiphone.

- Ainsi, c'est vrai ? S'étonna Bellatrix.

- Qu'est-ce qui est vrai ?

- On raconte que tu as fait fort pour retourner au Ministère ...

- Comment es-tu au courant de cela ?

Bellatrix éclata de rire.

- Tu devrais savoir que tout finit par se savoir ... En tout cas ... tu ne L'as pas déçu, lui avoua la sorcière. Ce qui explique ta présence ici ce soir ... Au départ, cette « réunion » ne te concernait en rien ... Mais il y a eu des changements à ce que je vois ...

- Au lieu de te gloser, tu pourrais peut-être nous expliquer de quoi il en retourne, grogna Severus.

- J'y viens, j'y viens.

Tandis qu'elle parlait ainsi, Severus avait sorti une petite boîte en bois. Il la tenait avec précaution et la posa avec tout autant de soin sur la table. Il leva les yeux vers Tisiphone.

- Je suppose que cela t'est destiné ... marmonna-t-il.

Tisiphone le regarda puis ouvrit la boîte.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Ta nouvelle mission, lui répondit Bellatrix.

La boîte était séparée en petits compartiments qui contenaient chacun de petites fioles ou de petits pots en verre. La sorcière en sortit un et l'observa.

- Attention, c'est fragile ... Ça m'a demandé beaucoup de temps ...

Le regard noir que Severus lui lança lui fit reposer la fiole.

- C'est pour le Ministère ? demanda-t-elle.

- Oui, répondit Bellatrix. Tu dois faire quelques petits échanges ... Tu as bien accès aux potions ?

- Bien entendu ...

Elle dévisagea les deux sorciers.

- Et qu'y a-t-il à la place ? Que contiennent ces fioles ?

- Oh, un peu de tout ... poisons, philtres de confusion ...

- Charmantes attentions ...

Severus haussa les sourcils.

- Tant pis pour ceux d'entre nous qui se font attraper, ils n'ont que ce qu'ils méritent, commenta laconiquement et froidement Bellatrix.

Severus se leva.

- Si vous n'avez plus besoin de moi ...

Il se tourna vers Bellatrix.

- Tu sais où me trouver ...

Elle hocha de la tête.

Il prit congé des deux sorcières et sortit sans un mot, enroulé dans sa cape aussi noire que les ailes d'une chauve souris.

Les deux sorcières se regardaient en dragons de faïence.

- Je suppose que tu habites dans le vieil appartement de ta mère ? Lança soudain Bellatrix.

Tisiphone eut un petit sursaut, étonnée d'une telle question.

- Oui, marmonna-t-elle en guise de réponse. Pourquoi ? Ça t'intéresse ?

- Pourquoi es-tu toujours sur ta défensive ?

Tisiphone éclata de rire.

- Quelle question ... étrange ... de ta part ! Il me semblait que je n'étais pas vraiment la « bienvenue » chez les Black ...

Bellatrix leva les yeux au ciel.

- Les vieilles histoires de famille ...

- Vieilles histoires ... c'est toi qui le dit ... Je n'ai pas oublié Poudlard, pourtant ...

- Je t'arrête de suite ... Je n'étais pas comme Narcissa ...

Tisiphone ne trouva rien à redire.

- C'est vrai, avoua-t-elle finalement.

- Les choses avec elle ne risquent pas de s'arranger ... constata alors Bellatrix. Au final, ce n'est qu'une gamine pourrie gâtée ...

Elle eut un petit rire méprisant.

- Je ... je suis étonnée de la savoir Mangemort, se risqua alors Tisiphone.

Bellatrix leva de nouveau les yeux au ciel.

- Encore un de ses « caprices » ... Elle ... elle n'a pas la ... foi ... cracha-t-elle. Pas comme nous ...

Tisiphone sursauta aux paroles de sa cousine. La soirée était décidément riche en surprises ...

Le silence se fit. Mais bientôt, des bruits de pas résonnèrent dans le couloir. La porte s'ouvrit et une tornade blonde fit son apparition. Elle se figea soudain en apercevant Tisiphone. Cette dernière adressa son plus beau sourire hypocrite.

- Bonsoir chère cousine ! Lança alors la sorcière à Narcissa.

Narcissa l'ignora et se tourna vers sa soeur.

- Qu'est-ce qu'elle fiche ici ? Demanda-t-elle en hurlant.

Bellatrix soupira et adressa un regard à Tisiphone à la « jetelavaisbiendit ».

- J'en suis aussi surprise que toi, Cissey ... Mais moi, je sais garder mon calme ...

Elle ignora totalement la réponse de sa soeur. Elle vit la boîte de Severus.

- Je croyais que c'était Lucius qui devait se charger de cela ... Elle n'était pas censée être envoyée au Pays de Galle ? Où est Lucius ?

-Ouais, eh bah y a eu du changement, rétorqua Tisiphone sèchement. C'est à moi de m'en occuper, de cette boîte ... Quant à Lucius ... Il m'a dit qu'il devait s'absenter quelques jours ... au Pays de Galle ... justement.

A ces mots, le visage de Narcissa se décomposa, cela n'échappa ni à Bellatrix ni à Tisiphone.

- Oh ... oh ... grommela la sorcière blonde.

- Ça veut dire quoi, ce ohoh, l'interrogea brutalement Bellatrix. Qu'est-ce que tu as encore été inventer ...

- Rien du tout, répondit-elle trop vite. Rien du tout.

Bellatrix et Tisiphone se dévisagèrent. Narcissa quitta en courant la pièce, les laissant plantées là, sans comprendre.