Chapitre XXVI : L'envol de l'Erinye.

Le silence s'était fait dans la petite pièce. Il n'y avait plus aucun bruit. Même le grattement des plumes sur le parchemin s'était tu. Personne ne parlait, personne n'avait vraiment plus rien à dire.

Plus aucun mot ne sortit de la bouche de Tisiphone, elle en avait fini. Son regard froid et dédaigneux se posa sur chacun des protagonistes qui lui faisaient face. Elle s'arrêta sur chacun d'eux.

La paupière de Maugrey tressautait de temps en temps, un tic nerveux sans doute. Il avait le visage fermé, même si intérieurement, il jubilait d'avoir eu raison depuis tout ce temps.

Maggie, le visage lui aussi fermé, les poings serrés. Tisiphone lui adressa un petit sourire de victoire, elle était parvenue à ses fins.

Alice semblait effondrée, Tisiphone ne s'attarda pas trop à la dévisager ... C'était la seule chose qui lui faisait vraiment de la peine, dans toute cette histoire ...

Elle resta longuement fixée sur la dernière personne qui se trouvait dans la pièce. Lui non plus n'avait rien dit ... elle l'en avait empêché d'un seul regard ... Il avait voulu ... Puis ... Il s'était souvenu de sa promesse ... tout comme, elle, elle avait tenu la sienne de le sortir de là. Elle n'avait jamais vu pareille expression sur son visage. En le voyant ainsi, elle ne regrettait pas ce qu'elle avait fait.

Ce fut Maggie qui brisa le silence en première. Elle desserra à peine ses lèvres pincées.

- Très bien, marmonna-t-elle.

Il lui en coûtait de poursuivre, mais elle n'avait pas le choix.

Elle s'approcha de Lucius. Elle fit disparaître ses chaînes.

- Je crois ... que ... ceci n'est plus utile ... à présent.

Alastor ne dit rien, mais il n'était vraiment pas de cet avis.

Les épaules de Tisiphone s'affaissèrent. En silence, elle laissa tomber de grosses larmes qui roulèrent sur ses joues.

Lucius s'était levé à présent. Il se massa doucement ses poignets meurtris par les chaînes.

Maggie lu fit signe qu'il était temps pour lui de partir. Elle se mit délibérément entre Tisiphone et lui. Il n'aperçut de la sorcière que son dos et ses longs cheveux noirs.

Un court instant Maugrey se dressa devant Lucius, lui barrant le passage. Les deux sorciers se dévisagèrent. Ce fut Maggie qui fit signe à l'Auror de le laisser passer. Il s'écarta à regret.

Lucius était arrivé à la porte. Au moment de l'ouvrir, il se retourna.

Tisiphone le suivait des yeux, elle semblait si fragile, prête à s'effondrer au moindre souffle.

- Dehors, tonna alors Maugrey. Avant que l'on ne change d'avis.

Lucius sortit.

La porte se referma.

Il pleuvait à verse. Un violent orage avait éclaté. Les premiers éclairs et les premières gouttes de pluie étaient tombés lorsque le procès avait débuté. Mais personne dans la salle ne s'en était rendu compte.

L'atmosphère de la petite pièce sans fenêtre était sinistre et pesante.

Peu de sorciers assistait à l'audience : les bancs qui pouvaient accueillir presque deux cents personnes étaient presque vides. Quelques sorciers s'étaient massés au premier rang. Un autre groupe occupaient les dernières rangées. D'autres personnes étaient seules au milieu de la suite de sièges.

Au centre de la salle, là où tous les regards convergeaient se dressait un fauteuil aux bras dotés de chaînes.

Tisiphone y était attachée. Deux Détraqueurs l'y avaient conduite et étaient repartis, laissant un sillage de désolation. Les chaînes s'étaient aussitôt enroulées autour de ses bras, elles la maintenaient solidement entravée.

La sorcière était méconnaissable. Toute sa hargne et sa superbe s'étaient envolées. Ils lui avaient coupé grossièrement les cheveux, le plus court possible. Sa robe était en piteuse état, déchirée, presque en lambeaux, maculée et sale.

Son visage pâle portait encore les traînées des trop nombreuses larmes qui avaient coulés sur ses joues. De grosses cernes noires s'étendaient sous ses yeux. Ses joues étaient creusées par la fatigue, la douleur.

Elle jeta un rapide coup d'oeil à l'assistance.

Elle eut un sourire méprisant, reconnaissant les visages au premier rangs : ses anciens collègues Aurors, Albus Dumbledore, lui-même, avait fait le déplacement. Maugrey était assis juste à ses côtés, lui murmurant de temps en temps une parole à l'oreille. Croupton était là aussi, en tant que chef du Département. Maggie et Alice étaient juste à côté. Le regard vert de Maggie se posa sur Tisiphone. Elle semblait désolée d'une telle issue, d'un tel gâchis. Alice, soutenue par Franck, était désemparée. Elle n'arrivait toujours pas à croire à pareille histoire.

Tisiphone continua à passer les sorciers en revue. Elle se figea, un peu plus loin, elle venait de reconnaître des sorciers qui, jamais, n'auraient dû se trouver là : Sebastian Malefoy, ravi. Si son air se voulait triomphant, celui de sa voisine était encore plus exultant : Narcissa Black se délectait d'un tel spectacle.

Un court moment, Tisiphone se demanda si Lucius les avait remarqués ... Il ne pouvait en être autrement, il était assis tout en haut des gradins. Nathaniaël aussi était là, il avait pris place avec Lucius. Tisiphone s'en étonna. Elle reporta son attention sur Lucius, profitant de cette dernière occasion qui lui était donnée de le voir. Il embrasait toute la pièce des yeux. Il lui sourit discrètement, mais même cela ne pouvait réconforter la sorcière. Elle baissa la tête tristement, vaincue.

Darius Croupton se leva alors. Le Chef du Bureau des Aurors prit la parole.

- Tisiphone Argos, déclara-t-il d'une voix forte et posée. Vous comparaissez devant le Conseil de la justice magique afin que nous puissions vous juger. Vous êtes accusée d'avoir commis des actes en rapport avec des activités criminelles des Mangemorts. En outre, vous êtes accusée d'avoir prononcé un sortilège Impardonnable.

Tisiphone ne l'écoutait plus. Un rictus de haine se dessina soudainement sur son visage fatigué. Elle suivait du regard le sorcier qui venait d'arriver en retard. Certains remarquèrent son changement d'expression, Albus Dumbledore était de ceux-là. Il se retourna pour voir qui provoquait chez la sorcière un tel ressentiment.

L'homme qui prenait place sans la lâcher non plus des yeux ressemblait à s'y méprendre à l'ancien professeur de Tisiphone. Grand et mince, à l'air revêche, il avait une sorte de sourire de contentement.

Il aperçut alors son frère et lui fit un discret signe de la tête. Albus, lui, semblait peiné de le voir ici. Il secoua lentement la tête, comme s'il voulait montrer son désaccord de le voir en un tel lieu. Abelforth leva les yeux au ciel puis reporta toute son attention sur le procès.

- ... vous quelque chose à dire ? Demandait alors Croupton.

Tisiphone ne l'écoutant pas, il dut répéter sa question.

- Avez-vous quelque chose à dire, avant d'entendre le jugement ?

Les yeux de Tisiphone flamboyèrent soudain. Elle aurait voulu se lever mais les lourdes chaînes la maintenaient à la chaise.

- Vous me faîtes rire avec votre cet ersatz de procès ... Vous en semblez si fiers ... si fiers de rendre la justice que vous en êtes aveugles.

Elle éclata de rire, avant de continuer.

- Vous ne vous rendez même pas compte que des criminels se promènent librement dans vos rangs ...

Elle n'avait pas lâché Abelforth des yeux. Elle aurait tout donné, son âme, sa vie, sans hésiter pour avoir sa baguette entre la main et lui faire payer les meurtres des siens.

Maugrey chuchota alors quelque chose. Croupton le fixa avant de répéter ses paroles.

- Effectivement, si la justice anglaise ne vous convient pas ... Nous pouvons toujours vous envoyer en Grèce ...

Si cela était possible, le visage de Tisiphone blêmit encore plus. En Grèce, ce n'était pas la prison à vie qui l'attendait ... mais un Détraqueur et son funeste baiser. Innocente ou coupable, peu leur importait vraiment, tout ce qu'ils voulaient, là-bas, c'était enterrer définitivement l'affaire.

Albus se leva soudain. Il se tourna lentement vers Croupton.

- Darius, excusez mon intervention, mais de cela, nous en avons déjà parlé ... Même le Ministre est de mon avis ... Il n'en est pas question.

Croupton balaya les paroles de Dumbledore de la main. Il appréciait le sorcier, mais détestait lorsqu'il se mêlait d'autres choses que de son collège et de ses étudiants. S'il avait voulu plus de responsabilités, il aurait dû accepter l'offre du Ministre.

Il fit face de nouveau à Tisiphone. L'air mauvais, elle en voulait à Dumbledore de prendre ainsi sa défense ... il était si facile de le faire lorsqu'il était trop tard pour faire quoique ce soit d'autre.

- Très bien, reprit Darius Croupton d'une voix tonitruante. Je demande aux jurés de lever la main s'ils estiment, comme moi, que ces crimes méritent la détention à vie dans la prison d'Azkaban.

Toutes les mains se levèrent. Tisiphone défia du regard chacun des jurés.

A l'annonce du verdict, Maugrey eut un grand sourire satisfait. La sorcière se tourna lentement vers lui. Elle le fixa de longues minutes. Puis elle finit par s'adresser à lui.

- Profite bien de cet instant, cracha-t-elle. C'est ton dernier instant de répit ...

Elle leva ensuite les yeux vers Abelforth, qui s'était levé et s'apprêtait à rejoindre son frère.

- Toi aussi, savoure bien ces moments ... J'aurai ce pour quoi je suis venue jusqu'ici.

Il leva les sourcils, comme si, innocemment, il ne voyait pas de quoi elle voulait parler.

Il avait fini par atteindre Alastor et Albus.

- SOI KATAROMAI ! Tan olésioikon theon, ou theois omoian, panalathé kakomantin patros euktaian Erinun télésai tas perithumous paidoletor d'eris ad 'otrunei. ¹

Alastor ricana.

- Qu'est-ce donc que ce charabia ? Des vieilles imprécations de grand-mère. C'est tout ce qu'il te reste ... et cela ne me fait pas peur.

Albus avait posé sa main sur l'épaule de Alastor, espérant le calmer. Mais la fureur avait envahi l'Auror.

- Pense ce que tu veux, Maugrey. Mais de répit, plus jamais tu n'en connaîtras. Il y aura toujours une ombre pour tourner autour de toi, hanter tes sommeils et tes veilles ... L'Erinye s'est envolée ... Prends garde à elle ! Elle t'ouvre le chemin vers Hadès ...

Croupton, excédé, fit signe. Il était temps que cela se termine.

La porte par laquelle était arrivée Tisiphone s'ouvrit de nouveau. Deux Détraqueurs venaient de faire leur apparition.

Les chaînes dorés qui l'emprisonnaient étincelèrent et se détachèrent . Elles tombèrent le long du fauteuil en cliquetant sourdement. Un silence pesant avait envahi la salle.

Tisiphone se leva.

Les mains mortes et décomposées des deux créatures se saisirent de la sorcière

Ils l'entraînèrent loin de la salle, vers Azkaban où elle passerait le reste de sa vie.

Avant que la porte ne se referme, Tisiphone se retourna.

Son dernier regard fut pour Lucius.

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Lucius poussa la porte du salon, intrigué. Qui pouvait bien venir lui rendre visite si tôt. La femme assise dans un des fauteuils se leva aussitôt et se retourna. Il la reconnut et un éclair de fureur passa dans ses yeux gris.

- Narcissa ? Qu'est-ce que tu fais ici ?

Elle baissa les yeux. Puis s'avança lentement. Lucius n'avait pas bougé. Les bras croisés sur sa poitrine, il attendait des explications.

Il ne l'avait pas vue depuis de longs mois ... plus d'une année, en réalité ... depuis qu'il l'avait aperçue la dernière fois au procès de Tisiphone. Elle y était venue avec Sebastian. A sa seule pensée, il eut un rictus de haine. Au final, son cousin n'avait eu que ce qu'il méritait. C'était un gêneur de moins.

Narcissa n'était plus qu'à quelques pas de Lucius. Elle s'arrêta et leva les yeux vers lui. Elle semblait sincèrement désolée, et le sorcier se demanda où elle voulait en venir.

- Je ... je ... me suis dit que ... que ... tu préférerais l'apprendre ... comme ça.

- Apprendre quoi ? Répliqua-t-il sèchement, presque rudement.

Elle ne lui répondit rien.

Elle lui prit sa main droite et l'ouvrit.

Avec délicatesse, elle déposa dans sa paume ouverte un petit tas glacé. Elle referma doucement la main du sorcier.

- Je ... Je suis désolée, murmura-t-elle avant de le laisser seul.

La porte se referma.

Lucius eut un mauvais pressentiment. Il ne voulait pas voir ... pas savoir.

Il alla dans son bureau, là où personne ne viendrait le déranger.

Assis derrière l'imposant meuble, il déposa le petit tas sur le sous-main en cuir vert.

Il ferma les yeux.

Ce qu'il redoutait tant venait d'arriver.

Il fit tourner sa chaise et fit face aux flammes dansantes dans la cheminée.

Sur le bureau, étincelaient funestement une petite chaîne et son pendentif en forme de dragon ... ainsi qu'une bague aux mêmes formes animales.

1 : « Je vous maudis ! Que la Défaiseuse des Maisons, la Déesse à nul dieu pareille, la très Vérace Prophétesse des Malheurs, l'Erinye, qu'invoquait un père, accomplisse les rageuses imprécations : la Tueuses de fils, la Discorde les hâte. » d'après Eschyle, Les Sept contre Thèbes, v. 720 et suivants.