Chapitre 3 – Qwylië, le Dragon noir de la Haute Forêt

Le lendemain matin, Deekin était occupé à charger les chevaux de réserves de toutes sortes (principalement nutritive, faut l'avouer) quand Valen et Heally étaient en train de se disputer, plutôt… Violemment. Parce que c'était la première fois qu'ils se disputaient.

Heally savait qu'elle devait y aller pratiquement nue. Elle avait un plan.

Et Valen s'y opposait catégoriquement en disant tout haut et froidement la nature dudit plan : « vous êtes folle !

-Non, pas folle, Valen ! Pragmatique !

-Quitte à vous faire tuer autant que ce soit comme appât, non, ça n'est pas du pragmatisme, madame, c'est du délire !

Et cette réplique avait le don exceptionnel de faire sortir Heally de ses gonds – Non, je ne délire pas, bon sang Valen ! Et arrêtez de me faire tout le temps dire ce que je n'ai pas dit ! – S'écria t-elle en dardant sur lui ses grands yeux de chouette, brillant admirablement d'irritation. Elle attaqua en posant les mains sur les hanches – à moins que vous ne doutiez d'être à la hauteur d'un dragon noir !

Valen ouvrit la bouche pour échapper une exclamation avant de trancher d'un ton glacé – vous verrez que ce grand reptile ne comprendra que trop tard ce qu'il lui arrive ! Je n'ai pas besoin qu'on le distraie pour cela ! »

Ils se regardèrent. En vérité chaque fibre du corps du Tieffelin était tendue vers l'elfe. Il ne l'avait jamais vue enflammée ainsi et ça le brûlait. Il se contenait à grande peine de garder un visage de marbre.

De son côté, l'archère-mage ne se rendait évidemment pas compte de l'état dans lequel elle plongeait le guerrier. Consciente que les siens l'envoyaient en pâture au dragon et étaient à présent plus intéressés de la savoir morte que de se délivrer du reptile. En elle se déchiraient bravoure et désespoir. L'envie de vivre et celle de mourir.

Elle contempla soudain Valen. Ses yeux bleus comme l'éclair et ses cheveux roux aux reflets de sang. Les cornes de bouc noires sur sa tête, elle s'y arrêta un moment. L'elfe aimait son héritage démoniaque. Le demi-Démon inspirait la peur à quiconque le voyait mais pas à elle, elle n'avait jamais eu peur de lui.

La Méduse qui avait coûté la vie à maître Drogan, la Valsharesse et Méphistophélès lui avaient inspiré de la peur. Le Faucheur l'avait inquiétée. Mais le demi-Démon avait suscité sa curiosité. Même à Cania alors que les Tambours de la Guerre Sanglante résonnaient dans les veines du Tieffelin, elle n'avait pas eu peur du rougeoiement dans ses yeux bleus. Valen avait été le seul à s'en inquiéter et elle l'avait simplement rassuré.

Mais maintenant que c'était à son tour, Heally ne pouvait rien confier à Valen pour qu'il la rassure. Dans ses prunelles il n'y avait que les derniers meurtres rafraîchis dans sa mémoire qui dansaient en la pointant du doigt et criant « monstre, monstre ! » Et l'interdit de dire quoi que ce soit à son amour.

Elle porta lentement les mains à ses oreilles en détournant les yeux, le regard perdu, ses mains tremblaient et elle ne faisait rien pour les retenir. Elle perdait pied.

Le Tieffelin voyait s'éteindre lentement la lumière dans ses yeux d'oiseau, il se précipita et la serra contre lui, lui caressant les cheveux. Inquiet de la sentir glacée, sans réaction, il murmura doucement à son oreille la chanson d'amour qu'il avait tout le temps chanté en Outreterre. Dans un soupir soulagé il sentit les mains douces se poser sur ses joues et se réchauffer. Alors l'horreur d'avoir envisagé durant ces quelques secondes une vie sans elle... La peur lui donnait l'envie d'oublier le sexe des prêtresses et de les battre pour se venger de cet instant qu'il leur devait.

Mais il n'était pas barbare.

Ils marchèrent jusqu'à la caverne du dragon noir. Obsidarrar, d'après ce que les elfes avaient appris de lui, était totalement dément. Il était sincèrement persuadé que le grand âge des dragons était l'époque où ils étaient des dieux à qui on offrait des sacrifices.

Heally entra dans la caverne du dragon, caverne couverte de mousse et encerclée par des buissons, l'intérieur était si sombre que l'elfe dut prendre quelques secondes pour concentrer sa vision nocturne. Elle ne portait toujours que sa robe verte mais les elfes et Valen se trompaient en croyant qu'elle était totalement désarmée.

Pensée qu'elle retourna dans sa tête jusqu'à réprimer cette envie de sourire qui la dégoûtait. Elle se retourna pour regarder l'extérieur, la nuit était tombée et la lune baignait dans l'obscurité. La magicienne avait ordonné à ses animaux de rester avec Valen et Deekin.

La demie lune montait, montait...

Heally ferma un instant les yeux quand elle sentit le souffle brûlant du dragon contre sa nuque.

« Heally Traqueuseaube. Je savais que tu viendrais pour moi, » susurra le dragon d'une voix veloutée, une voix que l'elfe de lune reconnue aussitôt. Elle ne se retourna pas, pétrifiée. Les yeux grands ouverts sur la lune alors que les mains graciles du Disciple du Dragon... Se posaient sur ses épaules. Elle frissonna au contact glacé et écailleux de sa peau.

Elle n'y croyait pas. Ca ne pouvait pas être ça. Elle se retrouva noyée d'hébètement.

« Et oui, ma douce, mais ne crois pas que je sois stupide. J'ai ensorcelé cette partie de la forêt. Tes deux amis sont perdus dans ma toile, » détrompa t-il d'une voix charmante, avant de la tourner doucement vers lui par les épaules.

Heally ne put retenir un sursaut de surprise et un hoquet quand elle le vit. Car c'était bien lui, son tourmenteur, Qwylië le sorcier Disciple du Dragon, avec dans son dos de grandes ailes noires comme la nuit. Il était pourtant beau comme un elfe et Heally le voyait sous sa véritable apparence : un elfe noir. « Un Drow, » Souffla t-elle, prostrée.

Qwylië leva sa main noire écailleuse pour toucher ses cheveux. Son visage ovale aux traits délicats arborait de magnifiques yeux obliques brillants comme des rubis, rehaussés par de fins et ronds sourcils blanc de neige. Plus grand qu'elle d'une demie tête, ses cheveux blancs lisses encadraient sa nuque et bordaient son visage d'un carré rigide, laissant son front haut libre. Il ne portait que du noir sur une chemise blanche, un surcot au décolleté lacé, des manches lacées, des braies et des bottes. Sa cape noire le confondait avec les ténèbres de la caverne.

Il se pencha vers elle dans un mouvement empli de grâce et murmura contre sa joue sans la quitter du regard « tu sais, je suis très déçu par ton peuple. Tu es la première vierge qu'ils se décident à m'offrir...

Heally rougit, le Drow rit d'un rire insidieux qui roula contre sa peau comme des billes de fer. Un contact pernicieux qui la fit frissonner de déplaisir. Elle recula brusquement en criant de répulsion mais il la rattrapa par le poignet, l'attira, lui coinça les bras derrière le dos et la garda contre lui. Un sourire triomphant fleurissait sur ses lèvres luxurieuses, illuminant son beau visage d'une joie malsaine.

Lentement il approcha sa bouche de celle de l'elfe, lui tenant les poignets dans le dos d'une main alors que de l'autre il lui remontait le visage, ses yeux rouges se perdirent un instant d'admiration sur le visage rond aux reflets bleus de l'elfe de lune. L'air fervent de celui qui tient enfin dans ses mains l'objet tant désiré. Il frotta son nez droit contre celui de la magicienne, respirant avec bonheur le parfum de fleurs et de peur de celle-ci. « Il y a quelque chose à régler définitivement pour que tu sois mienne, ma belle dame rapace, cette désagréable partie de toi qui joue les saintes nitouche. Alors que tu sais et je sais qui tu es en réalité – susurra t-il près de ses lèvres, se délectant de sentir trembler la petite bouche aux douces lèvres brillantes.

-Non, ça n'est pas moi, je ne suis pas un monstre – bafouilla Heally, transie de terreur par ces paroles.

-Oh, mais j'oubliais, c'est vrai qu'avec toutes les filles et les enfants que tu as... Tués, il fallait bien déflorer les gamines restantes pour repeupler... Voilà pourquoi je n'ai eu que des catins !

-Vous êtes répugnant !! Vos paroles sont odieuses !! – Se révolta t-elle soudain contre lui, se débattant d'un mouvement d'épaules pour lui échapper, levant ensuite un genou mais manquant sa cible.

Il la plaqua à nouveau contre elle après une gifle et l'embrassa en forçant le barrage de ses lèvres. Le goût du sang envahit les sens d'Heally alors qu'elle écarquillait les yeux, ses lapis-lazuli ronds plongés dans les rubis en amande.

Le sang sur sa langue, réchauffé par les caresses de celle qui le détenait, l'attirait de façon foudroyante.

Elle savait qu'il la tentait, il lui agitait insouciance et liberté sous le nez, il savait dans quel état de désarroi les prêtresses félonnes l'avaient plongée. Fébrile, si elle abandonnait maintenant elle ne reviendrait jamais. Même si la lune était pleine. Elle aurait accepté de rendre les armes contre cette autre elle qui n'était pas elle. Mais qui ne souffrait pas.

C'était comme si les yeux rubis, comme si les ailes noires membraneuses la couvrant, comme si la langue couverte de sang dans sa bouche lui soufflait « pourquoi continuer à subir ces tourments inutiles ? »

Heally entrouvrit un peu plus les lèvres avec fascination, et alors que les rubis brillaient d'un regard licencieux pleins de promesses de caresses et de plaisir, la bouche se pressa contre la sienne et la langue s'engouffra plus loin dans sa bouche.

Pourquoi continuer à subir ces tourments inutiles ?

Qui suis-je ?

C'est vrai que mes mains sont couvertes de sang.

Que mes lèvres se sont fendues d'un sourire extasié.

Suis-je cette chose immonde qui ne pense qu'à son plaisir ?

Suis-je cette elfe héroïque que les Royaumes encensent ?

Quand je me bats pour une cause, je ne pleure pas les vies que je prends, je pleure d'y prendre du plaisir ?

Vraiment ?

Les héros sont tous des monstres qui cachent leur goût du sang derrière une raison ?

C'est monstrueux.

Ce sang dans ma gorge est un plaisir horrible. Elle me dégoûte.

J'ai peur d'elle, elle prend le contrôle, il l'appelle.

Je le hais, il l'a mise en moi. Elle est le mal, il est le mal.

Personne ne me possède !

L'animal sacré de Sehanine a ceci d'imprévisible qu'il conjugue liberté et bonté. On ne fait pas plier la tête de tel animal s'il ne le veut pas. Il vous mord alors avec une telle rage que la liberté s'accompagne de cruauté et la cruauté se montrait révélatrice de la vérité.

Dans l'arc rond et sans fin de la lune, le rapace aux yeux jaunes battait furieusement des ailes en poussant des cris perçants, pluie d'argent de ses plumes blanches et noires rompant la magie fallacieuse du sorcier drow, la lèvre inférieure découpée par le bec noir courbé. Les serres noires lui labouraient le visage pour y imprimer les stries de sa laideur.

Fallwind aux plumes d'opale et d'obsidienne ne voyait plus en lui qu'un prédateur aberrant.

Deekin aux ailes rouges et Valen aux cornes noires déboulèrent dans la caverne, libérés du sortilège. Le Kobold comprima sa poitrine et tendit le cou, ouvrant la gueule en grand dans un geyser de feu. Fallwind s'éleva en criant dans la caverne pour esquiver le jet de flammes que le sorcier ne vit pas arriver mais qui s'écrasa sur le mur une seconde plus tard. Le Tieffelin brandissait son fléau des diables et se jeta sur le sorcier drow au visage maculé de sang pour l'abattre sur son crâne. Celui-ci esquiva d'une pirouette en hurlant de rage, deux cimeterres tirés de ses bottes vinrent comme par magie dans ses mains et il cracha du feu à son tour sur le demi-Démon qui se fendit d'un roulé-boulé. Au même moment la chouette harfang le contourna dans les ténèbres, surgissant de l'obscurité pour fondre sur le sorcier noir mais celui-ci, sans pitié, l'abattit d'un coup violent du pommeau sur la tête. L'oiseau s'écrasa à terre dans un cri aigu.

« Non !! » Rugit Valen se relevant. Deekin chantait un sort de soutien, Qwylië incantait une multitude de sorts de protection, et quand Valen abattit son fléau sur lui, le maître d'arme se retrouva projeté comme un fétu de paille contre un mur acéré. S'écroulant à terre, il sentit le sang envahir sa bouche dans un flot démentiel. Il distingua à peine le Drow abaisser le pommeau d'un de ses deux cimeterres, trop rapide, coup invisible à sa mâchoire.

Qwylië, ignorant les efforts vaillants de Deekin pour percer ses protections magiques, darda sur Valen un regard rubis brûlant de haine puis pointa une seconde son cimeterre gauche vers son rival.

Le coup allait partir quand soudain, telle une flèche, l'archère-mage nue se jeta sur le sorcier pour le bousculer à terre dans un grognement. Deux coups frappèrent.

Le cimeterre gauche s'enfonça dans la pierre à un millimètre de l'oreille pointue du guerrier.

Le Drow et le Tieffelin restèrent bouche bée dans une horreur silencieuse alors que la lame ensanglantée du cimeterre droit dépassait du dos de la Sylvaine au visage entièrement dissimulé par ses cheveux or et argent. « Non... » Croassa le sorcier. Il se reprit et retira vivement sa lame de la poitrine de l'elfe de lune pour la jeter avec écœurement au hasard de la caverne.

Il se dégagea ensuite alors que Valen allait se jeter sur lui et disparût dans les ténèbres d'un seul mot magique.

Deekin fut le premier à genoux à côté d'Heally baignant dans son sang, la lune entra dans la caverne et éclaira la scène dans toute sa fascinante épouvante. Le petit Kobold lança tous en même temps, tous les sorts de soins à sa disposition alors que Valen à genoux à son tour la tenait obstinément dans ses bras. Le beau visage glacé aux yeux ouverts baissé sur le beau visage glacé aux yeux fermés.

Quand elle entrouvrit les lèvres pour respirer, il entrouvrit les siennes pour expirer.

Deekin hurla sa joie, son soulagement et sa fierté alors que les deux amoureux étaient les yeux dans les yeux.

Le maître d'arme leva une main tremblotante pour caresser la joue ronde de Heally. « J'étais prêt à aller vous chercher dans les pleines gelées de Cania, mon amour, » avoua t-il d'une voix grelottante en la couvant du regard.

Heally lui sourit d'un visage rayonnant de joie, comme si elle le voyait après une très longue séparation.