Venise, avril 1744
Lascia ch'io pianga mia cruda sorte
Laissez-moi pleurer mon sort cruel
E che sospiri la libertà
Et aspirer à la liberté
Il duolo infranga queste ritorte
Puisse la douleur briser les chaînes
De' miei martiri sol per pietà ...
De mes souffrances par pitié ...
La plainte s'élevait, pure et digne, vers les plafonds chargés d'or du théâtre Sant'Angelo. Hormis la douce caresse des hautbois et le sanglot grave des violons qui semblaient vouloir empêcher cette âme brisée de s'envoler, plus aucun bruit ne se faisait entendre. L'assistance, subjuguée, s'était tue, happée par le désespoir d'Almirène, prisonnière et à jamais séparée de son bien-aimé Renaud. Même la marche du monde semblait figée dans l'expression de cet amour absolu qui défiait le temps, les guerres, les obstacles. Quelque part dans la salle, une femme s'évanouit. Personne ou presque ne s'en rendit compte, comme envoûté.
Dans une des loges qui surplombait le parterre, un jeune homme d'une vingtaine d'années à peine arracha son regard de la femme éplorée et le tourna vers sa compagne. La semi-obscurité l'empêchait de distinguer nettement ses traits, seul son profil pur se dessinait en ombres chinoises sur les stucs de la loge. Son éventail d'ivoire et de nacre que quelques minutes plus tôt elle agitait avec frénésie pour dissiper l'étouffante chaleur reposait sur ses genoux entre ses mains crispées, et sa gorge étincelante de pierreries se soulevait au rythme oppressant de sa respiration, trahissant une intense émotion.
Il se pencha vers son épaule, jusqu'à ce que son menton effleure la soie des rubans.
- Chérie, tu ne te sens pas bien ? Veux-tu qu'on sorte un moment ?
- Non, non, répondit-elle précipitamment.
Comme elle bougeait la tête, sa boucle de diamants jeta un éclair dans le velours de l'obscurité qui les enveloppait.
- Gabriele ?
Le jeune homme sentit les dentelles des engageantes de la robe de sa compagne caresser sa main, à la recherche de la sienne.
- Promets-moi ... promets-moi que tu ne m'abandonneras jamais. J'en mourrais, je te le jure.
La voix de la jeune femme tremblait, et ne parvenait pas à dissimuler les sanglots qui menaçaient de la submerger. Il sourit tendrement, et serra les doigts fins dans les siens. Leurs alliances se frôlèrent.
- Je te le promets. Je resterai à tes côtés jusqu'à ce que la mort nous sépare... et même au delà...
... Et tous deux tinrent parole.
Note : les engageantes sont les longs volants de dentelle ou de broderie blanche qui prolongeaient les manches des robes à la française typiques du XVIIIème siècle.
" Lascio ch'io pianga "a été écrit par Friedrich Haendel, pour l'opéra Rinaldo. C'est en l'écoutant par une nuit d'insomnie que j'ai eu l'idée de cette histoire. Il en existe de nombreuses versions, qui toutes dégagent une émotion particulière. Chacune a sa beauté, mais sans vouloir faire de pub, ma préférée reste celle de Sissel Kyrkjebo agrémentée de clavecin. Ecoutez, et vous comprendrez ...
