Sud-sud-ouest.
Dissimulée dans l'ombre, la jeune femme sourit nerveusement. Encore quelques degrés, et elle pourrait partir, quitter enfin cette île qu'elle haïssait, dire adieu à sa prison.
Juste quelques petits degrés ...
Elle se renfonça dans l'obscurité, et ramena contre sa poitrine un vieux châle, qui n'éveillerait pas l'attention si par malheur quelqu'un tombait sur elle. C'était à peu près tout ce qu'elle avait eu le temps d'emporter.
Le clapotis calme des vagues contre le quai parvenait assourdi à ses oreilles, seulement troublé de temps à autre par des éclats de voix jailllis de l'autre côté du minuscule port, là où se tenait l'unique taverne de l'île. Elle reconnut la voix rocailleuse du vieux Stavros. Ce soulard invétéré ! En voilà un qu'elle ne regretterait pas.
Tout-à-coup, elle sursauta. Quelque chose venait de frôler sa jambe nue. Elle se tassa contre le mur, sens en éveil et prête à bondir pour repousser l'intrus, quand un miaulement plaintif lui fit comprendre sa méprise.
Ce n'était qu'un des innombrables chats errants qui hantaient le port, sans doute à la recherche de sa pitance.
- File, toi !, chuchota la jeune femme en l'écartant du pied.
Ce n'était pas le moment de se faire repérer ! Personne jusqu'ici ne semblait avoir remarqué son absence, pas même son beau-père, qui devait être fort occupé à deviser pour l'heure avec Stavros et ses autres compagnons de beuverie. Sans doute était-il déjà passablement imbibé d'alcool d'ailleurs, comme tous les soirs ou presque. Une fois de plus, sa mère l'attendrait toute la nuit, à pleurer dans l'oreiller.
Elle eut un pincement au coeur à l'idée de ne plus la revoir, mais elle savait que si elle ne partait pas d'ici, tôt ou tard elle le regretterait amèrement. Elle avait un instant pensé lui faire part de son projet, mais avait fini par y renoncer. Il avait beau être colérique, autoritaire, jaloux, elle devait l'aimer, à sa façon. Jamais elle ne consentirait à le quitter, et à commencer une nouvelle vie ailleurs.
Elle n'avait jamais eu de bons rapports avec celui qui avait remplacé son père, mais ces derniers mois, la situation avait évolué. Pas en bien. La première fois, elle avait cru à de la maladresse, ou au hasard. Mais il y avait eu une deuxième fois, puis toutes les autres après . Sa mère ne s'était aperçue de rien. Pour le moment ... mais l'île était petite, tout finissait par se savoir un jour ou l'autre.
Alors elle avait pris sa décision : elle partirait. Etait-ce par amour pour sa mère ou par haine de son beau-père ? Probablement un peu des deux, mais ça n'avait aucune importance.
Pendant des mois, elle avait réfléchi comment faire. Les liaisons avec les autres îles étaient rares, même à la bonne saison. De plus, il se trouverait forcément quelqu'un sur le port qui la verrait embarquer et en avertirait très charitablement son beau-père. C'était donc impossible, du moins périlleux, mais elle s'était résignée à cette solution bancale quand le destin lui avait donné un coup de pouce inattendu.
Elle l'avait compris immédiatement en la voyant entrer dans le port, la veille au soir. Une jolie petite tartane, fine comme un oiseau de mer, avec des lignes élégantes et racées. Ce n'était pas ses qualités esthétiques qui avaient attiré son attention, bien évidemment, quoiqu'en vraie fille de marin elle sût les apprécier à leur juste valeur. Non, ce qui l'avait intéressée, c'était que c'était un bâtiment très maniable, assez pour une seule personne, fût-elle une femme. D'ailleurs, pour le lui prouver au cas où elle aurait eu un doute, il ne semblait y avoir qu'un homme à bord. Elle ne l'avait aperçu que de loin et de dos, tandis qu'il se dirigeait vers l'auberge, sans doute pour s'y restaurer. Elle avait d'abord songé à l'aborder discrètement , et lui demander s'il accepterait de la prendre à son bord, jusqu'à sa prochaine destination, quelle qu'elle soit, dût-elle sacrifier pour cela ses maigres économies.
Seulement, il y avait un grain de sable dans cette jolie machine : l'étranger n'avait pas reparu. Il avait dû décider de passer la nuit à terre et prendre une chambre à l'auberge. Et elle ne pouvait pas y aller sans mettre la puce à l'oreille de son beau-père.
Ca changeait tout.
Passé le premier moment de déception, elle se ravisa. Elle n'allait pas baisser les bras maintenant.
Elle se barricada dans sa chambre, et sans bruit, enfouit quelques vêtements dans un sac, et le peu d'économies qu'elle avait faites. Elle ne possédait rien d'autre, en tout cas rien qui vaille la peine d'être emporté. Tard dans la soirée, alors que le jour tombait, elle se glissa dehors, avec son maigre baluchon serré contre elle, et le dissimula dans un coin, derrière des poubelles. Il y avait peu de chances que quelqu'un tombe dessus, et il ne lui faudrait qu'une poignée de secondes pour s'en emparer quand le moment viendrait.
Puis, tapie dans l'ombre elle attendit. Elle ne pouvait rien faire d'autre. Il ne lui manquait plus qu'une chose. Une seule, mais absolument nécessaire à la réussite de son plan : le vent.
Les heures passèrent, monotones, interminables.
Mais le vent ne tournait pas. En tout cas, pas assez pour pouvoir sortir du port à la voile. Elle n'avait besoin que d'une dizaine de minutes de vent favorable, plein sud-ouest, pour mener à bien son projet. Après, elle pourrait louvoyer le temps de remonter la côte, et gagner le large.
Et puis il tourna, enfin. Elle attendit quelques minutes, le coeur battant, afin d'être certaine qu'il ne s'agissait pas une simple rafale. Mais la girouette du seul clocher de l'île resta immobile, comme aimantée par une force invisible, en direction du sud-ouest.
C'était le moment ou jamais.
Saisissant son baluchon, elle bondit dans la lumière pâle de la lune, et se précipita sur le quai. Sa victime l'attendait tout au bout, doucement bercée par les vagues.
Le plus difficile était fait, mais encore fallait-il que le vent se maintienne. En silence, avec des gestes rapides qui dénotaient autant l'instinct qu'une parfaite connaissance du monde de la mer, elle libéra la tartane de ses amarres et hissa les voiles. Ce fut assez éprouvant – elle n'avait pas fait cela depuis longtemps – et elle ne connaissait pas suffisamment le bâtiment et était contrainte d'évoluer presque à tâtons à cause de la faible visibilité que lui offrait le clair de lune – mais en quelques minutes elle parvint, en exploitant les vents et les courants, à gagner le large.
Là, toute la tension accumulée au cours des dernières heures retomba, et elle se laissa glisser contre le balcon.
Elle avait réussi !
La tête entre les genoux, elle respira profondément, savourant le vent frais et soutenu.
Maintenant elle avait peu de chances d'être rattrapée. L'inconnu ferait sûrement une drôle de tête, au matin, en découvrant son embarcation disparue. Son père lui avait appris l'honnêteté, et elle s'était toujours efforcée d'être digne de son enseignement, mais il y avait des circonstances où il fallait savoir être souple avec ses propres principes. Et de toute manière, le mal ne serait pas bien grand. Elle n'irait pas suffisamment loin pour lui laisser le temps de prévenir les autorités. Non, elle trouverait un mouillage tranquille, et disparaîtrait dans la nature. Il en serait quitte pour une belle frayeur et pas davantage.
- Jolie manoeuvre, fit soudain une voix dans le noir.
Elle fut trop interloquée pour avoir peur. En un éclair, elle comprit sa erreur : l'étranger n'était pas resté à l'auberge. Il était revenu à son bateau alors qu'elle-même faisait à la va-vite son baluchon. Elle l'avait manqué, et avait cru, en ne le voyant pas sur le pont, qu'il avait décidé de passer la nuit à terre ... alors qu'il était déjà à l'intérieur.
Elle se redressa.
- Qui êtes-vous ?
- C'est amusant, j'aurais pensé que c'était à moi de poser cette question.
L'obscurité dissimulait ses traits, à peine pouvait-elle discerner sa silhouette, mais elle devina un certain amusement dans sa voix. Cette constatation l'enhardit et l'inquiéta à la fois. Que comptait-il faire maintenant ?
- Vous allez me ramener là-bas ?
- Je devrais ?
- Je ... je ne voulais pas voler votre bateau, je vous le jure.
- C'est pourtant ce que vous avez fait. Il vous a tapé dans l'oeil ou quoi ?
- ... non.
- Alors ?
- C'était le seul avec lequel je puisse partir sans attirer l'attention.
- Désolé de vous décevoir, charmante demoiselle, mais vous ne seriez sûrement pas allée bien loin avec. Il est un peu trop connu dans la région.
- Oh, je ne cherche pas à aller loin. Je voulais juste partir d'ici ...
Les nuages qui masquaient la lune jusqu'à présent fuirent vers le sud, et le pont fut soudain baigné de lumière blanche. Elle put enfin distinguer le visage de son interlocuteur : un jeune homme qui pouvait avoir entre vingt-cinq et trente ans, aux cheveux et aux yeux sombres, solidement bâti. Il était torse nu, avec pour seul vêtement une sorte de paréo autour des hanches. Sans doute un de ces aventuriers qui vivaient au jour le jour en convoyant des bateaux de riches particuliers aux quatre coins du globe, selon la fantaisie de leurs propriétaires.
- Décidément, il faut toujours qu'il m'arrive ce genre de choses ..., soupira le jeune homme.
Il paraissait plus embarrassé que menaçant.
- Qu'allez-vous faire, me livrer aux autorités ?, lui demanda-t-elle anxieusement.
- Je ne crois pas, non ... dans la mesure où elles doivent être en train de me chercher, moi aussi !
Les yeux de la jeune femme s'agrandirent de surprise et de frayeur. Oh mon dieu, dans quel guépier s'était-elle fourrée ?
- Ne faites pas cette tête, je n'ai pas l'intention de vous faire marcher sur une planche au-dessus d'une mer infestée de requins si c'est ce que vous craignez.
- Oh, il n'y en a pas par ici ..., ne put-elle s'empêcher de dire.
- Mais si vous me disiez pourquoi vous avez essayé de me barboter l'Iliade ? Vous ne vous plaisez pas sur votre île ? Elle m'a pourtant l'air plutôt charmante, fit-il, badin. Un peu isolée, certes ...
- J'ai un beau-père qui ne sait pas garder ses mains pour lui, répliqua-t-elle sans hésiter.
C'était non seulement la vérité, mais aussi un avertissement lancé à son interlocuteur. Qu'il ne s'avise pas d'avoir un geste déplacé à son égard ! Elle ne se laisserait pas faire, il était prévenu. Il ne releva pas sa remarque.
- J'ai vu vos manoeuvres ... où avez-vous appris à faire ça ?
- Mon père était marin. Je suis souvent sortie en mer avec lui.
Il fit la moue, mais parut se contenter de son explication.
- Et vous pensiez pouvoir vous diriger comme ça, de nuit, sans cartes et sans instruments ?
- Je sais naviguer aux étoiles. Je l'ai déjà fait, poursuivit-elle devant son scepticisme.
- Vraiment ? Alors dites-moi quelle est cette étoile là-bas, la plus brillante juste à droite de la balise ?
Elle réfléchit un instant. La Grande Ourse était facile à repérer, et à cette heure de la nuit elle plongeait vers l'horizon. Le point qu'il lui avait désigné était dans le prolongement de la queue de la " casserole ".
- Arcturus, dans la constellation du Bouvier.
- Bien ... et juste à sa gauche ?
- La Chevelure de Bérénice.
- Hum, pas mal . Et cette autre ?
Il lui désigna un autre point brillant, et elle remarqua son sourire en coin. Il espérait la coller, semblait-il ... elle n'allait pas lui faire ce plaisir. Elle fit défiler les noms d'étoiles dans sa tête, comme lorsque son père les lui faisait réciter. Castor, Pollux, Procyon, Regolus ... elle fronça les sourcils. Quelle était donc cette étoile, située entre elles quatre ? Elle ne l'avait jamais remarquée ! Ou alors ... ?
- Ce n'est pas une étoile. C'est Mars ...
- Bravo, admit le jeune homme. Vous connaissez bien votre carte du ciel. Vous avez gagné votre place à bord.
La jeune femme frémit d'espoir.
- Vous n'allez pas me ramener là-bas, alors ?
- Pourquoi le ferais-je ? Vous êtes toute seule et vous ne me paraissez pas bien dangereuse ... Bon, où va-t-on ?
- Pardon ?
- Où voulez-vous aller ?
- Euh ... je..., bafouilla-t-elle, prise au dépourvu.
Elle ne s'attendait certainement pas à cette question.
- Vous n'aviez pas de but précis ? Quelqu'un qui vous attend ?
- Non, avoua-t-elle. Je ne songeais qu'à partir. Pour le reste ...
- Je vois. Bon, puisque vous n'allez nulle part, ce n'est pas mon cas. Je ne comptais mettre la voile qu'à l'aube, mais puisqu'on est déjà en mer, autant continuer ... vous pouvez aller vous coucher dans la cabine si vous le désirez. Elle ferme à clé, ajouta-t-il, voyant qu'elle hésitait. Laissez-moi juste prendre une petite laine, il va faire frais sur le matin ...
Mais ces paroles ne suffirent pas à la rassurer. Elle ne bougea pas, comme si ses pieds étaient vissés sur le pont de teck.
- Ne me regardez pas comme ça, rit-il. Je vous assure que je ne suis pas Jack L'Eventreur. La police maritime a seulement un message à me faire passer.
- Vraiment ?
Vraiment. Au fait ...
Il lui tendit la main, avec un large sourire qui laissa entrevoir des dents parfaites que sa peau mate faisait paraître d'un blanc éclatant. Il avait un visage franc et ouvert, et son instinct, qui l'avait rarement trompée par le passé, lui disait qu'elle pouvait lui faire confiance.
- Je m'appelle Yiannis Solo.
- Hermione ... Hermione Daskalou.
Et c'est ainsi que tout commença.
Ils atteignirent leur destination en fin de matinée. Hermione n'avait pas fermé l'oeil du reste de la nuit, tassée sur la couchette de l'unique cabine. Même si ce Yiannis ne lui paraissait pas dangereux, elle restait sur le qui-vive. A plusieurs reprises, elle s'était levée, et par le hublot, avait calculé la route que la tartane empruntait. Sud-est d'abord, puis ils étaient remontés plus au nord. Même si le vent avait forci, ils ne devaient pas avoir parcouru beaucoup de noeuds, et elle en déduisit qu'ils devaient logiquement se trouver quelque part du côté de Keros ou Koufonisi. Ca ne pouvait pas nuire de le savoir.
Elle avait ensuite reporté son attention sur la cabine elle-même. Entièrement pannelée de boiseries aux tons chauds, avec une vaste couchette où deux personnes pouvaient dormir à leur aise, elle allait confort et commodité. Outre la chambre, elle était composée de plusieurs pièces : une minuscule salle de bains, une cuisine/salle à manger rudimentaire, et un minuscule espace qui regroupait appareils de communication, cartes et étagères chargées de manuels de navigation. Aucun désordre, comme elle eût pu en attendre d'un homme y vivant seul. Au contraire, chaque chose était à sa place. Ce n'était pas surprenant, à bien y réfléchir. Les tartanes n'étaient pas à l'origine destinées à la navigation de plaisance, et aménager le bateau dans ce but avait dû nécessiter beaucoup de temps, et plus encore d'argent. Ca se voyait à l'oeil nu, ça n'était pas le simple caprice d'un particulier ne sachant que faire de sa fortune. C'était le fruit d'un amour passionné pour la mer. Et on ne confiait pas un tel trésor à n'importe qui.
- C'est ici ?, demanda Hermione, un peu surprise.
- Hmm, lui répondit laconiquement son compagnon de voyage.
C'était une île minuscule, confetti blanc posé sur l'immensité turquoise de la mer Egée. En comparaison, même l'île où elle était née et avait grandi paraissait immense. Hormis une large propriété qui s'étalait sur plusieurs terrasses à flanc de côteau, elle semblait déserte. Une seule, certes, mais celui qui pouvait s'offrir une telle maison avait bien les moyens de se payer toute l'île pour se protéger des regards du monde. Sans doute le caprice d'un homme richissime à qui le mystérieux Yiannis venait livrer son petit bijou.
- Ah tiens, on est attendus, fit le jeune homme d'un ton amusé.
De fait, une silhouette se dessinait sur l'embarcadère.
- Vous m'aidez à la manoeuvre ?
Hermione s'exécuta sans un mot, jetant de temps à autre un coup d'oeil discret en direction de la personne qui les observait du ponton. Une femme d'âge mûr, vêtue de façon simple mais élégante et chaussée de sandales. Même si sa jeunesse avait fui depuis longtemps, elle conservait les traces d'une grande beauté alliée à un air altier.
- Mon cher neveu, s'exclama-t-elle lorsqu'ils en eurent terminé. Quelle bonne surprise !
- Tante Agatha ... Toujours aussi jeune à ce que je vois !
Toujours aussi charmeur, à ce que je vois, moi ... et toujours aussi indomptable !
- Ah, j'en déduis à votre parole que vous êtes déjà au courant ...
- A ton avis ? Ta petite supercherie ne les a pas roulés dans la farine bien longtemps. Ils ont mis sur le coup la police maritime qui a déboulé ici dès qu'ils ont constaté que l'Iliade n'était plus à son ponton. Ils sont en train de passer au tamis toute la mer Egée pour te mettre la main dessus.
- Oh, ce n'était pas mon but. Du moment que ça me laissait le temps de mettre le cap au large ...
- Qu'as-tu inventé comme excuse cette fois ?
- Angine blanche.
Il lui adressa un sourire narquois qui illumina ses yeux sombres.
- C'est ce que tu avais déjà trouvé la dernière fois que tu t'es fait la belle sans prévenir. Tu manques d'originalité, mon cher neveu.
- Oui, mais là c'est une rechute d'angine ..., singea-t-il en s'étranglant la voix et en toussotant à coeur fendre.
- Tout ça pour échapper à l'inauguration des nouvelles installations du Pirée ?
- Oh, franchement, tante Agatha, vous me connaissez. Vous m'imaginez délirant d'enthousiasme devant un tas de parpaings ?
- Oh non !
- Et ce sont les premiers jours de vacances que je prends depuis plus d'un an.
- N'empêche, ton conseil d'administration est furieux. J'ai eu un appel radio de monsieur Panayotis, il écumait de rage. J'ai dû lui jurer sur la tombe de ton oncle que j'ignorais où tu étais passé. Et je me demande s'il m'a crue.
- Je me doutais bien qu'il allait vous contacter. C'est pour ça que je ne suis pas venu ici directement ... je ne voulais pas que vous ayiez des problèmes avec votre conscience.
- Ma conscience ... tu parles, j'irai en enfer par ta faute !
Elle secoua la tête, amusée.
- Cela dit, l'heure tourne et l'air du large creuse. Nous dirons donc trois couverts ?
D'un coup d'oeil malicieux, elle invita son neveu à faire les présentations.
- Oh pardon, voici Hermione, qui m'a secondé pour venir jusqu'ici. Hermione, ma tante Agatha, qui vit dans ce paradis à l'écart du monde.
La jeune femme, qui avait caché son embarras en rangeant les cordages sur le pont, fit un signe de tête hésitant à l'intention d'Agatha.
- J'espère que vous nous ferez le plaisir de vous joindre à nous, Mademoiselle ?, fit aimablement celle-ci.
- C'est que ...
Hermione se mordit les lèvres, confuse. Sa pauvre tenue lui faisait honte devant cette femme aux allures de grande dame du monde. Agatha s'empressa de la mettre à l'aise.
- Rassurez-vous, nous vivons ici sans cérémonie. Ce n'est pas Paris ! Et ce n'est pas parce que je vis seule ici que je déteste avoir de la compagnie de temps en temps, ne serait-ce que de mon chenapan de neveu ! On monte ?
C'était une ascension ardue, mais elle en valait la peine. La maison – la villa, plutôt – dans laquelle vivait Agatha surplombait la mer et le panorama là-haut était époustouflant. Enchassée comme un joyau dans les massifs exubérants de bougainvillées et citronniers, elle parut un palais des Mille et Une Nuits à Hermione. La nommée Agatha avait beau vivre vivre à l'écart du monde, elle ne vivait certainement pas en ascète, dans le jeûne et les méditations.
- Tu m'avais caché ça , murmura Agatha à l'oreille de Yiannis tandis qu'ils gravissaient le flanc de la montagne, elle s'appuyant sur le bras de son neveu.
- Quoi donc ?
- Que tu avais quelqu'un en vue. Elle est jolie ... Une brune, ça change, mais je me demande si c'est bien prudent en ce moment.
- Oh, vous parlez de cette fille ? Ce n'est pas du tout ce que vous croyez, ma tante.
- Ah non ?
Elle ne semblait pas le croire.
- Elle a essayé de me voler l'Iliade ..., lui souffla-t-il en riant.
- Hein ? Comment ça, " voler " ?
- Je me suis mis à l'ancre dans une île pas très loin d'ici pour échapper aux sbires que ce brave Panayotis a lancés à mes trousses, et je dormais tranquillement à l'intérieur quand elle a tenté de me le chaparder. Je n'ai pas eu à lui montrer comment ça fonctionne, croyez-moi. Pour être une fille de la mer, c'en est une ...Elle m'aurait bien convoyé l'Iliade jusqu'à Istanbul les yeux fermés si je l'avais laissée faire.
- Mais pourquoi donc ? En plus, c'était un mauvais choix, ta tartane est connue comme le loup blanc dans toute la mer Egée. Elle aurait été repérée en un rien de temps par la police maritime.
- Elle a fui le domicile familial apparemment. Des problèmes avec son beau-père. Elle n'a nulle part où aller. Mais elle ne manque pas de cran en tout cas.
- Hum, je vois. Tu t'es laissé amadouer, une fois de plus. Je reconnais bien là ton bon coeur ... N'empêche que ça tombe mal. Ca peut être un très mauvais point. Si ça se sait ...
- A cause de Lizzie ?
- Oui.
- Rassure-toi, Lizzie ne me fait pas espionner, pas plus que je ne la fais espionner d'ailleurs.
- Où en sont les choses ?
- On a décidé de congédier nos avocats.
- Pourquoi donc ?
- On est d'accord sur au moins un point à leur sujet : ils s'amusent à nous dresser l'un contre l'autre pour tirer un maximum d'honoraires de l'affaire. Plus ça dure, et plus ils sont heureux ! Alors on va les court-circuiter, sinon on y sera encore dans vingt ans. J'ai eu Lizzie au téléphone la semaine dernière.
- Elle n'est pas en tournage je ne sais où ?
- Non, il vient d'être bouclé à ce qu'elle m'a dit. Julian est avec elle à Los Angeles. On a parlé au moins trois bonnes heures, et on a décidé de faire une procédure amiable, dans l'intérêt de notre fils. On n'a pas réussi notre mariage, on va essayer de ne pas rater aussi notre divorce .
- Comment ça s'est passé ?
- Pas trop mal, étant donné les circonstances. Elle a compris, pour Julian, et a admis que la place d'un enfant d'un an n'est pas sur des plateaux de cinéma. Elle me laisse la garde.
- Vraiment ? C'est très courageux de sa part. Je ne sais pas si j'aurais été capable d'un tel sacrifice. Tu n'ignores que je n'ai jamais été très enthousiaste à propos de votre mariage, je ne te l'ai jamais caché. Elizabeth est charmante, mais elle était trop jeune, elle ne comprenait pas ce que cela impliquait d'épouser un Solo. N'est pas Grace Kelly qui veut.
- Les torts sont partagés. J'aurais dû la mettre davantage en garde des inconvénients de la situation, que je ne serais pas souvent disponible pour elle. C'est l'ennui qui a tout fichu par terre.
- Avoue, tu l'aimes toujours, hein ?
- Oui. Mais c'est du passé maintenant, un beau rêve sans lendemain. J'ai fait une croix sur notre mariage. Ca ne pouvait pas marcher, les dés étaient pipés dès le début. Maintenant on n'a pas d'autre solution que d'essayer de s'en tirer avec le moins de dégâts possibles. Lizzie verra notre fils aussi souvent qu'elle le voudra, elle le sait bien, mais il est préférable qu'il ait une situation stable. Je ne suis pas sûr d'être le père idéal, avec mon travail et tout ce que cela implique, mais Julien pourra passer au moins quelques années tranquilles à Sounion et Athènes. Ensuite, on verra avec Lizzie pour sa scolarité. Elle aura toujours son mot à dire.
- Tu as peur qu'elle ne te le reproche plus tard ?
- Non, mais je n'oublie pas qu'elle sera toujours la mère de Julian, quoi qu'il se passe. Il en a autant besoin qu'il a besoin de moi. C'est un enfant, pas une monnaie d'échange ou un moyen de chantage. Je ne veux pas qu'il soit tiraillé entre deux parents et deux continents, et se retrouve au centre d'un champ de bataille post-conjugale, comme le dit si bien mon avocat. Enfin, ex-avocat. Un divorce, ça peut être autre chose que ça s'il y a de la bonne volonté et du bon sens des deux côtés. Evidemment, ça ne va pas sans contreparties et c'est pour te l'annoncer que je suis venu te voir, entre autres.
- Tu m'intrigues.
- J'ai proposé à Lizzie l'appartement de New York et la villa de Corfou.
- Vraiment ?
Elle s'interrompit un instant, le regard vague.
- La villa de Corfou ... j'ai tant de souvenirs là-bas ! C'est l'endroit où j'ai passé mon voyage de noces avec ton oncle.
- On y a tous des souvenirs ... c'est aussi là-bas que Julian a été conçu. Rassurez-vous, si vous souhaitez y aller, je suis sûr que Lizzie n'y verra aucune objection. Elle vous a toujours beaucoup appréciée. Ca n'est donc qu'un changement de nom sur un acte de propriété, rien de plus.
- Sans doute ...
- Si Lizzie m'avait demandé tout ce que je possède en échange du bonheur de Julian, je n'aurais pas hésité. Pas une seule seconde. Un appartement où on ne met jamais les pieds ou presque, et une villa, même dans la famille depuis trois siècles et demi, ce n'est pas cher payé.
- Je ne te le reproche pas, ne te méprends pas. Tu as toujours été comme l'enfant que je n'ai pas su donner à ton pauvre oncle. Et puis que suis-je pour décider du futur ? Un rameau mort de l'arbre familial.
- Oh, un peu plus que ça tout de même, protesta le jeune homme.
- Je dis ça sans misérabilisme envers moi-même, Yiannis. Je suis simplement réaliste. L'avenir des Solo, ce n'est pas moi, c'est toi et Julian. Et les frères et soeurs que tu lui donneras.
- Vous êtes gentille de faire des projets, mais je vais déjà commencer par résoudre le problème du divorce avant de penser à autre chose, si vous voulez bien ... et prendre le temps de souffler un peu.
- Justement, tu restes quelques jours ici, j'espère ? Le temps de finir ta " convalescence " ? Ca te fera le plus grand bien. Tu m'as l'air tendu, et ça n'est pas que le divorce, je parie ?
- Je ne peux décidément rien vous cacher.
- Raconte ?
- C'est le bureau. Encore et toujours le bureau. Ma nouvelle assistante. La numéro 6 ou 7, je ne sais même plus.
- Tu en uses beaucoup.
- Vous avez trouvé le mot ... mais c'est elles qui m'usent. Je ne sais pas ce qu'ils fichent aux ressources humaines, mais ils ont perdu le sens des réalités. Depuis que Sophia m'a donné son compte pour suivre son mari je ne sais où, ils s'entêtent à m'envoyer pour la remplacer des bêtes à concours. Ca parle neuf langues dont je n'ai pas besoin, connaît tous les logiciels de la planète, peut réciter les cartes des meilleurs restaurants de Paris, New-York ou Athènes, prépare un café à se damner ... mais ça ne sait pas faire la différence entre bâbord et tribord.
- Gênant quand on est le troisième armateur mondial, rit Agatha.
- Comme vous dites. Bon sang, ça n'est pourtant si compliqué de trouver quelqu'un qui ait à la fois un minimum de connaissances du monde maritime et sache prendre trois notes sur un calepin, si ?
La même idée les frappa au même instant, mais ce fut Agatha qui parla la première. Elle se retourna vers Hermione, qui les suivait à distance respectable, ne voulant pas interférer dans une conversation visiblement privée.
- Dites-moi, Mademoiselle, je suppose que vous savez écrire ...?
A suivre ...
Vous avez aimé, pas aimé ? Laissez-moi une toute petite review svp !
