Chapitre 5 – Jamais à Lunargent

Une nuit de clair de lune durant le voyage à travers la plaine vers le nord-est, Valen devait chevaucher lentement en prenant garde aux bandits de la région. Capuche sur la tête, il faisait avancer sa monture au pas, suivi par Baldwin avec un Piwyl sur la selle.

Fallwind avait volé au loin au couché du soleil et avait plongé derrière un grand chêne en haut d'une colline. Après avoir rejoint et donné à l'elfe de quoi se vêtir, il avait été pris par surprise parce qu'elle avait disparu.

Mais elle allait revenir. En tout cas c'était ce que le guerrier se répétait depuis un quart d'heure au pas.

Soupirant d'impatience, il allait héler le nom de l'archère-mage quand il entendit le chant d'une rivière par-delà la colline. S'y approchant y vit un joli spectacle, celui de l'elfe jouant dans l'eau éclairée par la lune, sautant par petits bonds de galets en galets, les pieds nus et les pans légers de sa robe verte sautillant avec elle.

La rivière semblait plutôt profonde mais l'elfe ne s'en souciait pas, elle jouait à plonger parfois le pied dans l'eau pour le relever et faire une grande gerbe d'onde aux gouttelettes lumineuses. Voilà pourquoi, en partie, on l'appelait l'Ondine du Clair de Lune.

Valen sourit et s'accroupit au bord de la rivière, la capuche relevée sur sa tête, sa queue dorsale de démon battait l'air avec le flegme d'un félin.

Heally s'assit soudainement sur un galet plus large qu'elle et entoura ses genoux de ses bras. Ses yeux lapis-lazuli, ses yeux immenses le fixèrent avec douceur alors que son visage lumineux brillait dans l'obscurité. Ses longs cheveux or et argent coulaient dans son dos et sur ses épaules en cascades lumineuses.

« Vous êtes merveilleuse madame, » murmura Valen qui s'était détendu à ce simple spectacle.

La jeune femme elfe lui sourit avant de se lever lentement de son galet avec la grâce d'une fée. Elle considéra Valen un moment du coin de l'œil en se tournant pour lui présenter son profil. La main droite près du menton, elle hésita avant de demander d'une voix douce « Valen ? Vous croyez qu'on pourra rester quelques temps à Lunargent ?

Le maître d'arme n'eut pas longtemps à réfléchir avant de répondre – je ne sais pas, madame, tout dépendra du bon vouloir de la Haute Dame.

Heally regarda en face d'elle et baissa les yeux tristement. Debout immobile sur ce galet entouré d'eau courante – oui... Bien sûr.

-Venez, vous allez attraper froid maintenant, » dit-il en se relevant pour tendre la main afin qu'elle la saisisse et vienne vers lui.

Mais bien qu'elle se tournât vers lui et lui prit la main ce fut pour le tirer vers elle. Le Tieffelin sauta adroitement sur le galet glissant alors que l'archère-mage reculait rapidement de petits pas. Il lui prit les mains et les garda entre ses doigts gantés. « Vos mains sont glacées. Je le sens même à travers le cuir. Venez, madame, je vais chercher du bois pour cette nuit.

-Vous ne voulez pas rester un peu avec moi ? » Murmura t-elle tout bas en entremêlant ses doigts aux siens.

Valen aux cheveux de feu comprit que son amour elfe se sentait trop triste de devoir être un oiseau au lever du soleil. Mais durant cette nuit il fallait dormir et laisser les heures s'écouler sans espoir. Il la serra dans ses bras en glissant ses doigts gainés de cuir dans les longs cheveux lumineux. « Allons, Lumière de Cania, reprenez vous. Nous serons bientôt à Lunargent. »

Heally hocha doucement la tête avant de s'échapper de l'étreinte du Tieffelin. Le guerrier la suivit des yeux alors qu'elle marchait à la lumière d'un berceau tracé sur la plaine par la pleine lune.

Mais quand elle se tourna à demi vers lui, le maître d'arme eut un mauvais pressentiment alors il posa la main sur son fléau des Diables. Il scruta l'obscurité de la plaine et sa queue démoniaque fouetta l'air avec nervosité. Il regarda Heally dans les yeux et elle se précipita vers le cheval pour saisir son arc de cour elfique et son carquois alors que son compagnon la talonnait tout en fouillant la nuit de la plaine.

Heally tendit la main pour saisir son arc quand un carreau siffla dans l'air pour la lui transpercer. Sans ses objets magiques l'elfe ne put esquiver le projectile et un croissant de sang brilla à la lumière de la lune. L'elfe prit son arc de l'autre main en se laissant emporter par la force de l'impact en tournant sur un pied. Elle encocha une flèche et murmura dans sa langue « lumière de toutes les lumières dans les ténèbres de Shar, vole, soleil de Minuit ! »

A ces mots, la pointe de sa flèche brilla peu à peu d'une lumière blanche qui gagna le reste du projectile avant que l'archère-mage ne la décoche en visant, d'après son instinct, derrière Valen.

Le demi-démon plongea en avant et exécuta un roulé-boulé pour esquiver quand la flèche explosive atteignit son but et explosa dans une lumière laiteuse. Révélant les assaillants qui passèrent à l'attaque après la mort de certains de leurs compagnons. Valen se retourna en se relevant, ayant sorti son fléau, il vit que ses ennemis étaient des méduses. Au nombre de cinq, elles portaient un voile sur le visage. L'une d'elles, juchée sur le cheval, saisit Heally par l'épaule pour la faire tourner vers elle.

La lune ne l'éclaira plus à cause d'un nuage durant un instant.

« HEALLY ! » Hurla Valen en se précipitant, mais les autres Méduses, rapides comme l'éclair, l'encerclèrent et le combattirent. Il les frappait de son fléau des Diables avant d'avoir un interstice entre ces corps de serpents et de voir Fallwind transformée en pierre.

Une fois leur maléfice accompli, les Méduses se volatilisèrent presque en emportant Fallwind avec elles dans un sac de toile.

Debout dans la pleine baignant dans les ténèbres, Valen serrait son fléau des Diables si fort que ses jointures en étaient d'un blanc morbide sous le gant de cuir crissant. Une rage féroce bouillait en lui, à cet instant il aurait pu en hurler comme un vrai démon. Ses yeux électriques foudroyaient l'horizon alors qu'il avait la mâchoire convulsivement serrée. « Baldwin ! Piwyl ! » Appela t-il avec autorité.

Le pseudo-dragon et le loup gris vinrent la queue basse. Ils s'étaient battus eux aussi mais les Méduses avaient ignoré les rares coups qu'ils avaient réussi à porter.

Le demi-démon baissa les yeux sur eux « retrouvons ces monstres et tuons les. »

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Les cinq Méduses avaient été des suivantes d'Heurodis, celle à qui l'on devait la mort de maître Drogan et qui avait presque réussi à dominer Féerune du haut de l'ancienne cité volante d'Undrentide de l'empire humain perdu de Netheril.

Et ces cinq femmes serpent voulaient se venger de la perte de leur maîtresse depuis près de cinq ans. Depuis la destruction de leur reine il leur avait fallu de la persévérance pour suivre et se rapprocher de l'elfe dans ses voyages pour retrouver Dorna. Et puis elles avaient cru la perdre à tout jamais dans Montprofond et Outreterre. Mais non, ça y'est, elles l'avaient là, en pierre. A leur entière merci.

Les cinq horreurs courraient dans la nuit en direction du sud-ouest, vers Padhiver et le Marais des Morts. Elles avaient concocté tout un rituel pour l'elfe, pour la tuer durant des années et des années.

Quand elles furent sur la Côtes des Epées, les pieds dans les marais, elles n'avaient eu aucun moyen de savoir qu'un druide du cercle des marais était de retour et que l'endroit était désormais protégés. Quand, devant les ruines des marais du Vallon de Mardelain, elles déposèrent leur précieux fardeau, une Elfe des bois sortit de l'ombre en compagnie d'un nain.

Le combat se déroula rapidement, le nain avait la force de dix montagnes et son marteau parcouru d'éclairs écrasait la chair des cinq méduses prises par surprise tandis que l'elfe les avait immobilisées grâce à des lianes sorties de terre. Heurodis avait été une puissante méduse sorcière, oui, mais ses suivantes savaient à peine se battre. Même avec le pouvoir maléfique de leur regard, si tant est que leur opposant eut été averti, elles n'avaient aucune chance.

Le nain laissa son lourd marteau au moins aussi grand que lui reposer à ses côtés. Appuyé dessus avec le coude il considéra le carnage lorsque la dernière méduse tomba d'un dernier coup délivré. « Et ben ça, c'était pas de la castagne, l'elfe, c'était un bourre pipe ! » Lança t-il de sa grosse voix de baryton qui sonnait comme des pierres roulantes.

Grand pour sa race, le nain chauve arborait une barbe châtain foncé propre et peignée portant un anneau d'or à son extrémité et des yeux marron pétillant de vitalité. Son visage balafré témoignait de nombreuses bagarres ainsi que son sourire édenté. Il portait une lourde armure de plaque noire de sang et une cape rouge raccourcie nouée en partie autour de lui pour être à sa taille.

L'elfe des bois en armure de cuir, armée d'une serpe, s'approcha doucement du sac de toile. Ses gestes précis de ses mains cuivrés avaient la grâce sauvage de ses yeux dorés rehaussés par ses longs cheveux bruns. Elle retira la toile pour découvrir la statue d'une chouette des neiges.

« Quoi ? – S'exclama le nain – c'est pour ça que ces monstres ont fait tout ce chemin ?

-Attends, Khelgar, je sens une influence divine sur cette créature. »

L'elfe se redressa et se concentra en fermant les yeux et invoquant le pouvoir de la Nature pour ensuite tendre les mains vers la statue de pierre. De ses mains fines jaillit une douce lumière verte et rose qui toucha la pierre et rompit peu à peu le maléfice. A la lueur de la dernière nuit de pleine lune, l'oiseau poussa un cri quand, dans une explosion de lumière lunaire, il se transforma en l'elfe argentée évanouie.

Khelgar siffla, l'elfe des bois retira sa cape verte pour en couvrir la jeune elfe tout en disant « va chercher quelqu'un du village… Je ne le vois pas bien mais ce visage me semble familier. »

Le nain battit lourdement la boue des Marais des Morts et l'elfe cuivrée s'agenouilla près de sa cousine or et argent. Une lumière blanche éclaira le visage de l'évanouie.

« Par Sylvanus ! Heally ?! » S'exclama l'elfe dans un murmure suffoqué.

Heally ouvrit les yeux doucement et regarda autour d'elle. La puanteur des marais la prit à la gorge et elle toussa. Les yeux embués de larmes, elle papillonna des cils pour éclaircir sa vue et voir le visage d'une inconnue. « Qui êtes-vous ? Où suis-je ? – Croassa t-elle en se redressant difficilement. Ses membres étaient lourds, ankylosés.

-Je m'appelle Elanee. Vous êtes à Port-Nuit dans le royaume de Padhiver.

-Padhiver ?? – S'écria l'archère-mage en écarquillant les yeux lapis-lazuli – mais ! Mais les méduses… Valen ? Où est Valen ?? – Elle devint pâle et tendit un bras lourd comme la pierre pour poser la main sur le bras d'Elanee – un Tieffelin !! Vous ne lui avez pas fait de mal ?!

Elanee considéra cette drôle de créature avant de parler d'une voix qui se voulait apaisante, comme lorsqu'elle s'adressait à certains animaux des marais – calmez-vous. Ces méduses sont mortes et vous étiez pétrifiée, vous êtes seule ici. Mais ne vous inquiétez pas, vous ne risquez rien, et si votre Valen se présente il ne lui sera rien fait.

-Pourquoi ?! – S'exclama l'elfe argentée en fouillant le visage triangulaire de la druide des yeux.

-Parce que nous apprécions déjà la compagnie d'une de ses congénères. Une Tieffelin du nom de Neeshka. Maintenant venez, vous n'allez pas rester comme ça. Je vous accompagne au village. Vous pouvez marcher ? – Demanda l'elfe des bois avec calme et gentillesse.

-Je... Je crois. Je vais faire mon possible. »

Elanee aida Heally à se lever, puis la soutint pour marcher avec un bras autour de ses épaules.

En chemin dans le Marais des Morts baignant dans une lumière verte maladive, elles croisèrent Khelgar accompagné d'un autre elfe cuivré aux cheveux noir de jais et aux yeux dorés à la mine sombre.

« Heally ? – Dit-il – que t'est-il arrivé ? – S'étonna cet homme elfe aux allures de rôdeur.

-Qui êtes-vous ? Comment connaissez-vous mon nom ? – Répondit l'intéressée d'un ton le plus courtois possible vu les circonstances.

L'elfe regarda Elanee d'un air interloqué et considéra l'elfe de lune de haut en bas sans s'émouvoir de sa tenue plus que limitée.

-Allons, Heally, t'es tombée sur la tête avec ces serpentes, ma parole ! – Gronda le nain d'une voix rocailleuse – tu reconnais plus ton père adoptif ?!

Heally écarquilla une fois encore les yeux en tentant de reculer par crainte mais Elanee la retenait – n'ayez pas peur – puis à l'autre elfe cuivré – Daeghûn, je sens le touché des dieux sur elle. Elle ressemble à Heally mais ça ne peut pas être la même.

L'elfe en armure de cuir vert et brun hocha gravement la tête avant de s'approcher pour passer un bras derrière le dos et les genoux de l'elfe d'argent pour la soulever – d'après la surveillance d'un rôdeur, les Méduses avaient quitté le marais depuis dix jours. Vous allez devoir attendre quelques heures avant de pouvoir marcher seule.

-Mais... Mais qui êtes-vous ? – Murmura timidement Heally. Elle se sentait perdue, perdue comme si elle était brutalement tombée dans un autre monde où les elfes ne la lynchaient pas pour ses crimes. Et pourtant elle était encore dans les Royaumes.

-Je m'appelle Daeghûn Feirlong, le nain à mes pieds est le roi Khelgar du clan Poindanel.

-C'est pas parce que t'es l'père adoptif de la p'tite chose que t'as l'droit me parler sur ce ton, vieil elfe pourri ! » Bougonna le susdit nain en brandissant son poing.

-Père… Adoptif… ? De-de qui ? – Bafouilla l'archère-mage avec l'espoir menu que ses soupçons soient infirmés.

-Nous en reparlerons plus tard, jeune elfe. »

Daeghûn porta Heally à travers le village jusqu'à sa maison à l'écart, de l'autre côté du pont. Elanee faisait de son mieux pour couvrir le spectacle des rares yeux indiscrets que pouvait compter le village. Essentiellement des enfants.

Quand il la porta jusqu'à sa maison et la déposa sur un petit lit, Heally sut que cette chambre n'était pas celle de son hôte. C'était la sienne. De façon inexplicable elle y sentait sa personne d'une manière... Altérée. C'était sa chambre à elle sans vraiment l'être et elle ne savait, ou ne voulait, expliquer pourquoi.

L'elfe des bois la déposa sur la couche avec précaution puis tira d'une chaise une couverture soigneusement pliée pour la déployer sur son invitée exceptionnelle. « Dans une heure ou deux vous pourrez marcher. D'ici là, reposez vous et nous parlerons ensuite. Il y a des robes ou des tuniques dans la cassette en bas du lit, elles seront à votre taille.

-Merci, » murmura Heally en bégayant légèrement. Elle déglutit et suivit l'elfe de cuivre des yeux jusqu'à ce qu'il refermât la porte derrière lui.

Elle laissa un petit moment de silence s'installer durant lequel elle tenta, vainement, de trouver un point auquel s'accrocher dans cette mésaventure déstabilisante à plus d'un titre. Ces gens avaient tous l'air de la connaître et elle n'en connaissait aucun. L'elfe de lune s'assit tant bien que mal et porta les mains à ses tempes. « Valen... »

Est-ce qu'elle était d'ici ? Que signifiait tout ceci ? Non, forcément tout cela n'était que des coïncidences. Elle ne devait pas s'affoler pour si peu. Oui, oui, des coïncidences, un sosie, voilà. Rien de grave, non, pas de quoi s'affoler.

Elle gémit avant de retomber sur le lit, la main sur le front et le visage empli d'angoisse.

Les méduses ? Ah oui, Heurodis, dans les ruines de l'empire Netheril. La cité volante d'Undrentide. Les suivantes de la méduse avaient voulu se venger, elles l'avaient prise par surprise alors qu'elle discutait avec Valen. Il y a eu un nuage devant le clair de lune, c'est pourquoi elle s'était transformée, privée de la lumière lunaire.

L'elfe leva sa main blessée, avec la transformation elle avait guéri. Heally resta un moment à regarder sa main droite au-dessus de sa tête. Durant ces deux heures à attendre que ses jambes aillent mieux, elle s'empêcha de penser à cette situation. Elle ne devait penser qu'à Valen et se dire qu'il allait bientôt la rejoindre, très sûrement, avec l'aide de Baldwin et de Piwyl.

Valen brisera la malédiction et la libérera de son tortionnaire.

Oui, elle, et personne d'autre.

Au bout des deux heures l'elfe put enfin marcher, fouiller dans la malle et trouver une chemise et une tunique en coton blanche à manches courtes avec des braies noires et une cape en laine grise à la longue capuche. Comme l'elfe des bois l'avait dit, tout était parfaitement à sa taille. Elle se sentit mal à l'aise, à genoux devant la malle, elle fixa l'intérieur avec anxiété avant de ne garder que la chemise et les braies. « Je ne peux pas rester ici, de toute façon il faut que je rejoigne Valen ! » Murmura t-elle en laissant choir la cape dans la malle pour refermer celle-ci avec brusquerie puis porter une main à son front, se mordillant l'index de l'autre.

Elle se retourna comme une toupie et ouvrit la porte en bois de la chambre pour arriver dans un large couloir au parquet de bois d'aulne et aux murs de bois. Le couloir était éclairé par deux torches murales : une au mur droit de sa porte, l'autre au mur gauche d'une porte sur le mur adjacent gauche. Pieds nus, l'elfe de lune franchit sans aucun bruit la distance qui la séparait d'un petit escalier de chêne en face d'elle avec une autre porte au sommet des trois marches.

Quand elle ouvrit la porte elle fut désespérée de voir qu'il s'agissait d'une autre salle, une grande salle qui avait des allures de salon. Il y avait une table contre le mur à gauche qui supportait quelques livres et des parchemins, mais il y avait surtout une grande cheminée vers le fond à droite. Les murs étaient ornementés de trophées de chasse comme des têtes empaillées d'ours et de cerfs.

Heally se mordit la lèvre, elle ouvrit grand les yeux sur la porte de l'autre côté, à quelques mètres, qui devait être cette fois la porte de sortie. La rôdeuse ferma doucement l'autre porte derrière elle et se précipita sur celle d'en face en négligeant quelque peu la discrétion. Quand elle eut presque les doigts sur le loquet, elle sursauta et laissa échapper un petit cri de surprise en entendant la voix de Daeghûn. « Il n'y a aucune raison d'avoir peur, jeune elfe.

-Je n'ai pas peur ! – Répliqua t-elle en se retournant vivement, un sourcil froncé mais les mains derrière elle contre la porte.

Daeghûn à quelques pas en face d'elle l'observait, il avait l'impression nette d'avoir un petit animal sauvage effrayé dans sa demeure. Son ton neutre et ferme remplit l'humble salon – nous avons à parler pour éclaircir ce mystère. Viens t'asseoir devant la cheminée – l'intima t-il en plissant ses yeux dorés obliques puis tournant légèrement la tête vers les deux chaises à sa droite près du feu.

-Non ! – Refusa l'elfe en se plaquant un peu plus dos contre la porte. Elle sentait que cette discussion la mettrait mal – je veux juste partir d'ici ! Je dois aller à Lunargent ! Voir dame Alustriel !

-La Haute Dame a été invitée au château de Padhiver pour fêter les vainqueurs du Roi des Ombres.

-Co... Quoi ? – Piailla t-elle.

-Si tu n'as pas entendu parler de cet évènement c'est que tu voyages trop loin des routes, c'était il y a quelques années. La Seconde Guerre des Ombres, » l'informa patiemment l'elfe cuivré en l'invitant à s'asseoir d'un bras tendu vers le siège.

Heally se souvint de l'évènement, c'était à la fin de son apprentissage chez maître Drogan. Elle n'en avait que vaguement entendu parler puisque Haute-Colline était un hameau isolé dans les Marches d'Argent. Les héros de la Seconde Guerre des Ombres ? Dame Alustriel y sera ?

L'elfe de lune se détendit légèrement, le fait qu'Alustriel soit bientôt dans la région l'incitait à en savoir plus. Elle décolla son dos de la porte et marcha avec une petite hésitation vers Daeghûn qui ne la quittait pas des yeux. Puis sans détourner son regard du sien elle prit la chaise qu'il lui indiquait. « Dame Alustriel Maindargent sera bientôt à Padhiver ? – Murmura t-elle en sentant son cœur battre d'espoir dans sa poitrine tandis que sa voix s'était faite un peu petite comme celle d'une enfant.

-Oui, lors d'une cérémonie, j'ai appris ça d'Elanee lorsqu'elle est venue me chercher au Fort de la Croisée cette après-midi.

-Le Fort de la Croisée...

Daeghûn sembla prendre une décision et s'assit pour faire face à l'elfe – comment t'appelles tu ?

-Heally. Heally Do'Ruilaralesti. Rôdeuse archère-mage originaire de la Haute Forêt – commença t-elle, puis elle continua à donner des précisions en regardant son interlocuteur droit dans les yeux avec fermeté – héroïne d'Eauprofonde et des Royaumes. Arpenteuse des Enfers et vainqueur sur la méduse Heurodis.

Daeghûn lui rendit son regard décidé – oui, j'ai beaucoup voyagé, et beaucoup entendu parler de tes exploits ces deux ou trois dernières années. J'ai toujours cru que tu étais ma fille – se remémora t-il.

-Votre... Fille ? – Souffla Heally en se tordant les mains l'une contre l'autre et en baissant les yeux.

L'elfe cuivré l'observa puis entreprit de dissiper ce malaise. Ceci tout en songeant qu'il lui était plus facile de communiquer avec elle qu'avec son enfant – ma fille adoptive et toi vous ressemblez comme deux perles de lune. Mais mon enfant n'a pas la même histoire que toi.

Ce point fit relever les yeux à Heally qui souffla – je ne suis pas un reflet sur le miroir ? Je suis moi alors ?!

Ce questionnement laissa perplexe le rôdeur mais il n'en montra rien et se borna à rassurer son hôte étrange – non, vous vous ressemblez sur la forme. De la façon de parler – il baissa les yeux sur les pieds nus – à cette manie de marcher pieds nus même dans le Marais. Mais je saurai vous différencier quand même. »

Et Daeghûn n'était pas prétentieux, il était le père de l'une, voilà tout. L'elfe de lune sembla s'être rassurée à ses paroles. Elle regarda soudain l'elfe de cuivre avec ses grands yeux bleus comme le lapis, si semblables et si différents de ceux de sa fille. Ils étaient différents par la douleur qu'on y lisait enveloppée dans un carcan de douceur. Le rôdeur resta songeur puis il murmura tellement bas qu'on aurait dit qu'il avait peur de rompre un charme « explique moi qui tu es ?

Heally plissa les yeux et son regard se voila, chose simple qu'il n'avait jamais vue chez son enfant. Elle garda le silence un long moment avant de chuchoter – je ne peux pas vous expliquer ce que j'ignore. Je sais seulement qu'il n'y a qu'une personne pour me l'apprendre. »

Elle se leva ensuite, resta un instant debout devant Daeghûn, les yeux baissés sur lui, puis elle esquissa un sourire léger avant de contourner la chaise et sortir.

A l'extérieur le paysage en monts et vaux du petit village de Port-Nuit baignait dans le clair de lune par cette nuit d'été étoilée. Heally regarda autour d'elle, il était encore assez tôt pour que les villageois soient encore dehors, heureusement pour l'instant personne ne semblait l'avoir remarquée. L'elfe fit le tour de la chaumière puis revenue à son point de départ elle avisa le pont en bois d'aulne avant qu'un petit vent ne lui apporte l'odeur plus franche des Marais des Morts à proximité. La rôdeuse marcha lestement en évitant les ronces sorties de terre et les cailloux aiguisés avec l'adresse d'une pixie. Plus elle s'éloignait du village plus elle se sentait à l'abri et plus elle entendait les bruits des animaux des marais. Le glouglou poisseux de quelques sables mouvants accompagnait les croassements des crapauds alors que ce paysage de vert et de gris se voyait embelli par quelques feux follets.

L'elfe de lune marcha sur le sentier aménagé de terre humide. Elle se souvenait de l'elfe Elanee et du nain Khelgar aussi s'était-elle mise en tête de trouver en premier lieu la druidesse qui devait se trouver dans le marais. Elle le traversa prestement en veillant à toujours être éclairée par la lune, marchant en silence et avec discrétion même si elle savait que l'impossibilité de se dissimuler dans l'ombre signifiait qu'elle faisait une cible parfaite pour un archer. En tant que rôdeuse elle n'ignorait pas que les marais étaient l'habitat des homme-lézards bien qu'elle ne pouvait pas savoir que la tribu du Marais des Morts avait disparu.